‹ La raison et le rationalismeChapitre 37 sur 49 · RAISON · texte numérisé non relu

RAISON

Naturelle tendance à nous rendre raison de tout, parce que naturelle conviction que tout a sa raison^ et qu'il faut qu'il en soit ainsi.

Et, quand cela devient l'objet exprès d'une vue, cela paraît clair, clarté qui est au dedans.

Il y a force invincible naturelle, et il y a lumière immédiate naturelle, sans que nous ayons besoin de chercher ailleurs, en dehors de nous^ la garantie de l'assentiment, la vérification de l'assertion.

Et, si cela n'était pas ainsi, on ne pourrait plus penser.

Nous avons donc bien affaire à un principe premier. Principe régulateur assurément, car cela dirige la pensée, mais principe moteur, car cela met en branle la pensée.

Je le nomme le principe de raison suffisante^ parce qu'il nous faut, pour expliquer les choses, trouver non pas une raison quelconque, — ce ne serait pas assez, — ni une

raison nécessitante ou déterminante, — ce s îrait trop.

J'ai donc répondu à la question posée : Y a-t-il un autre principe premier que le principe de contradiction? oui, il y en a un, et c'est le principe de raison suffisante. Et j'ai commencé à marquer le rôle respectif de ces deux principes.

J'ajoute maintenant que le principe de raison suffisante est explicatif. Je ve;ix dire, — et cela est la suite de ce que j'en ai déjà dit, — je veux dire qu'il nous porte à chercher V explication des choses. La raison d'être, la raison suffisante, celle qui rend raison de l'existence ou des modes de lexistence ou des relations entre les existants, cette raison est précisément explication. On a expliqué une chose quand on en tient les raisons.

Ici je dois appeler votre attention sur les différentes manières d'expliquer les choses.

Je vois qu'il y a deux manières d'expliquer :

L'une, qui ne sort pas de la chose okème ;

L'autre, qui la dépasse.

Exemple : une horloge.

J'en dénombre les parties, je fais une analyse. Je compte les rouages, les ressorts, je les reconnais comme tels^ comme rouages, comme ressorts, ayant un rôle déterminé dans l'ensemble, non pas seulement une place^ mais une action ; c'est un concert, c'est un agencement. Tout cela se tient. Connexion parfaite. Rien d'inutile. Si quelque partie manque, l'ensemble périt. Si quelque chose est de trop, c'est un encombrement, une gêne. Je ne parle pas de ce superflu qui es! ornement, parure, beauté. Cela a sa raison encore, d'une autre sorte. Je parle de la machine. Il faut que tout y soit juste, exact, et quand je sais la fonction de chaque partie, j*en sais la raison, et quand j'embrasse d'un coup d'œil la marche totale, l'horloge est pour moi expliquée. Sans sortir de la machine, par cela seul que je saisis la connexion et ce qu'on aime à appeler maintenant le déterminisme des parties, comment chacune est déterminée et déterminante^ je tiens Vex~ plication.

Ainsi de toute analyse qui décompose un

tout en ses éléments. Les éléments sont explicatifs, les ingrédients sont explicatifs, les parties intégrantes sont explicatives, et les composantes sont explicatives. La combinaison, l'harmonie, le jeu, les actions et réactions des parties, quand on en saisit le fonctionnement, la conspiration au tout, cela est explicatif, et l'on parle alors de causes^ de fin^ di'ordre et de loi. Chaque ressort est causant et causé dans ce mouvement d'ensemble. Et la fin est atteinte par ces causes efficientes si bien agencées et enchaînées. Et il y a, dans cette production et transmission du mouvement, un ordre, et cette uniformité de succession, cette constance réglée qu'on nomme loi.

Cet exemple vulgaire de l'horloge nous donne dans une réalité facile à saisir l'image de toute explication qui ne sort pas des limites de la chose à expliquer. On demeure dans la série des phénomènes. On explique, on déploie^ oui, mais la série., on la développe, et cela fait cercle^ et, en définitive, on va du même au même.

Revenons à l'horloge. Elle est expliquée,

disions-nous. Est-elle vraiment expliquée ? De ce qu'elle est^ de son existence et de sa nature, de son organisation, de son fonction^ nement, tenons-nous toutes les raisons? Sommes-nous contents ?

Oui, sij de parti pris, Jious décidons que, pour parler d'elle, nous ne sortirons pas d'elle.

Non, si nous suivons les pentes de notre raison, si nous allons jusqu'au bout de notre raison, disons mieux, jusqu'au haut, car il s'agit de monter.

Ces ressorts, cet agencement, qui les a disposés? qui a conçu cela, et qui l'a réalisé ?

Question naturelle, je pense, quoique d'un autre ordre, et inévitable, et dont vous voyez la portée. Pour y répondre, je sortirai de la chose donnée, je sortirai de la série, mais je ne penserai tenir la raison première ou dernière, la raison suprême ou ultime, que si je rattache la série à ce qui ne fait point partie de la série même.

Ce qui a conçu l'agencement, c'est un esprit. Ce qui l'a réalisé, c'est un agent.

Et je puis les considérer séparés ou réu-

îiis. Il y a les manœuvres, sortes d'instruments animés ; il y a les ouvriers qui participent en une certaine mesure à la pensée dirigeante ; il y a le maître ouvrier ; et il y a le premier inventeur, \e p vernie?' auteur.

Voici qui est remarquable dans cette explication du second genre : Les causes ne forment plus un cercle. C'est une hiérarchie. Ce n'est plus interdépendance., c'est dépendance de bas en haut. Il y a des causes secondaires, et une première, des causes moyennes, et une ultime. Tout dépend de celle-là qui choisit, dispose les autres. En sorte que la vraie raison de tout le mouvement est dans ce qui ne fait point partie de la série, c'est cela qui rend raison de tout, qui rend raison du commencement de l'opération et de son progrès, et lui marque son terme, parce que c'est ce dont tout part et o'est ce qui commande tout. Principiuin operandi, àpyjh.

Ainsi il y a une explication qui l'attache -entre eux les dii>ers anneaux de la série ^ et une autre explication qui rattache la série elle-même à OMtre chose qu'elle. De même

qu'il y a une analyse qui résout le tout en ses éléments, il y a une autre analyse qui va à V irréductible^ à Vinaiialy sable ^ au simple, au premier ou ultime, lequel est non pas élément, mais principe. Et sans doute cette explication et cette analyse valent mieux. Elles sont plus explicatives, plus explicantes. Ayant déployé toute la série, elles eu constatent V insuffisance à rendre raison de soi. Elles cherchent ailleurs la raison suffisante.

Où la cherchent-elles ? Dans un auteur. Qu'est-ce à dire ? Là où penser et vouloir sont unis, là où intelligence et puissanee coïncident. En d'autres termes, toute explication qui sort de la série donnée rattache Ze^ CHOSES à Z« PERSONNE, je veux dire l'être intelligible à l'être intelligent, Têtre voulu à l'être voulant.

Il n'y a de raison suffisante des choses que là.

Le peuple rattache tout à une volonté. Les demi-habiles écartent toute volonté. Les habiles rejoignent le peuple. C'est dans la personne qu'est la cause qui règle et qui fait.

Aucune explication définitive ne peut demeurer en deçà ni au-dessous. Mais il nous faut approfondir davantage ces exigences de notre raison, voir de plus près ce que c'est que cause^ fin^ ordre et loi^ nous rendre mieux compte et plus pleinement raison de la portée de tout cela. C'est ce que nous serions tenté de faire dès la prochaine leçon.

Mais cet ordre qui paraîtrait le plus naturel, ne l'est pas, si nous y regardons de près. Nous sommes arrivés à la Personne. La Personne, c'est-à-dire l'être intelligent et voulant, où nous trouvons l'ultime raison de la chose, porte en soi des raisons dagir dont il nous faut tenir compte. Pourquoi l'horloge ? avons-nous dit. Nous l'avons expliquée par son auteur. Mais son auteur, pourquoi Fat-il faite ? Il a eu ses raisons. Il a jugé bon, convenable de la faire. Le principe de raison suffisante nous mène jusque-là. Il nous fait affirmer, puis chercher, et parfois trouver la cause, la fin, Tordre, la loi; nous avons entrevu cela, il nous faudra y revenir; mais puisqu'il nous fait arriver à la personne oii

tout cela semble se réunir, nous ne pouvons pas ne pas poursuivre notre esquisse : on rend raison des choses en les rattachant à la personne ; dans \d personne même, qu'est-ce que la raison d'agir? Principe pratique, prin- <îipe de la convenance sans doute, ou du Bien, voilà un nouvel aspect à examiner de ce principe de raison suffisante qui nous apparaît déjà comme nous faisant chercher la caiise^ la fin^ Vordre, la loi.

Nous étudierons dans la prochaine leçon le principe de la convenance et du bien.

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