TREIZIÈME LEÇON
De l'unité que le principe de la raison suffisante nous fait chercher sous les noms de substance , de cause, de fin et de loi.
La raison humaine cherche les raisons des 4;hoses. Elle n'est contente que si elle trouve des raisons qui suffisent à expliquer l'existence et les modes de l'existence et les relations des choses existantes enl réelles. Puis, -dans un ordre supérieur, elle cherche des raisons suffisantes non plus seulement pour rendre compte du fait, mais pour le justifier. Expliquer, c'est bien ; justifier, c'est encore mieux, et cela seul est pleinement explicatif qui est justificatif.
J'ai suivi le principe de la raison suffisante jusqu'au bout de ses exigences. Maintenant je reviens sur mes pas. Je veux m'attacher à le considérer dans ce que j'appellerai ses exigences moyennes. J'ai vu sa direction, sou orientation, et son exigence ultime. J'ai
besoin de mieux voir que je ne l'ai vu encore ce qu'il exige dans le milieu, dans Tentredeux.
J'ai dit : Il y a une explication qui ne sort pas de la chose à expliquer. J'ai dit : On entrevoit déjà là cause, fin, ordre, loi. Ce que cela signifie et quelle est la portée de cela^ c'est ce que je vais étudier.
En d'autres termes, je veux voir au juste le sens et la portée du principe de la raison suffisante dans ces explications qui ne sont pas transcendantes. Je me demande si là même il n'y a pas quelque chose qui dépasse d'une certaine manière la série phénoménale : la cause, la fin, la loi, cherchées, trouvées sans sortir de la série phénoménale (vous vous souvenez de l'exemple de la montre), ne sont-elles pas pourtant des choses en ellesmêmes différentes de celte série, supérieures à cette série ? Dire que telle pièce, tel ressort, tel mouvement m'apparaît comme cause de tel autre, comme causant tel autre, ou encore comme causé par tel autre, ou comme fin ou moyen par rapport à tel autre, ou encore comme étant avec tel autre dans un ordre
régulier, n'est-ce pas, tout en cherchant, et, ce semble, trouvant dans la série phénoménale cette cause, cette fin, cette loi, considérer la série avec des préoccupations supérieures, et, si on attache aux mots dont on se sert un sens, tirer ce sens d'ailleurs?
En un mot,, c'est une théorie que je vais essayer.
L'esprit ne supporte pas la dispersion.
C'est pour lui l'inintelligible, et c'est pour lui le non-réel. L'absolue dispersion, ce serait le chaos, ce serait presque le néant. Rien à comprendre. Et impuissance, presque nonexistence.
Images de cela :
Dans les êtres vivants, où l'existence est d'autant plus puissante qu'elle est plus riche et plus harmonieuse ;
Dans le discours, qui n'a de force et de beauté que s'il est riche et pourtant simple ; trop d'idées dispersées, trop de traits : on est las, accablé ; pauvreté d'idées : rien.
Ceci est exprimé dans des formules de Leibniz :
Examinons ces formules ; approfondissons-
les ; justifions-les, par les deux exemples cidessus.
Ailes Wesen bestehet in einer gewissen Krafts
Tout être consiste dans une certaine force- Undjegrœsser die Kraft y je kœher und freier ist dus Wesen.
Et plus grande est la force, plus haut aussi et plus libre est l'êlre.
Ferner : Bei aller Kraft^ je grœsser sie ist y je mehr zeiget sich dahei Viel aus Einem und in Einem ^ indem Eines Viele ausser sich regic" rety und in sich vorhildet.
Allons plus loin : Dans toute force, plus 1» force est grande, plus s'y montre du muUiple à partir d^un et dans un, niulta ex uno et in uno^ en ce que quelque chose d'Un gouverne une multiplicité hors de soi et la représente en soi.
Pour expliquer, il faut sortir de la mullit ude qui n'est que multitude, de la pluralité qui n'est que pluralité, de la dispersion, de ce qui est beaucoup sans lien, sans être ra^ massé en un, sans procéder de ce qui est un et sans y revenir.
L'unité, c'est ce d'où la pluralité part, c'est
ce OÙ elle se ramène. C'est le point d'où il y a diffusion et où il y a concentration. C'est source, c'est foyer.
Sans cela, aucune puissance. Et sans cela^ aucune intelligibilité. Unité subsistante, productive, opérante. Unité de l'idée où se ramassent, où aboutissent les détails.
Eclairons cela par l'exemple de l'organisation animale : beaucoup de parties, beaucoup de détails, et cela ramené à l'un, et procédant de l'un :
Une idée directrice....
Un principe d'action, dévie...,
Et, pour le spectateur, une idée d'ensemble positive, suggérée par ce spectacle.
Les détails régis, gouvernés par cette unité intime.
Et l'esprit ayant lieu de mettre ces détails en un.
Autre exemple, celui du discours : une idée maîtresse et opérante, circulant partout^ arrangeant, ordonnant, coordonnant, et, pour l'auditeur, une idée une en même temps que riche, facilement saisie.
Précisons.
Les phénomènes, nous les ramassons en un de diverses manières :
l*^ Les considérant comme phénomènes purs, apparitions, moments, nous les ratta- <îhons à une certaine unité antérieure, en quelque sorte permanente, persistante, qui demeure tandis qu'ils passent, qui dure, <}ui est plus foncière, qui en est le fonds commun ; c'est ce que nous nommons substance.
2° Les considérant d'un autre point de vue, -comme dépendant les uns des autres, eu égard à leur production, nous les rattachons à une certaine unité qui les produit, et que nous nommons cause.
3** Les considérant comme liés, en ce sens qu'ils concourent à l'obtention d'un résultat, nous les rattachons à une autre unité, à une certaine unité qui les domine, à laquelle ils aboutissent, et que nous nommons fin.
Ainsi l'unité. est, selon le point de vue, ce <\m les soutient, ce qui les produit, ce qui les mène. Ou encore le fond d'où ils surgissent, le point d'où ils partent, le point où ils Tont.
Et, considérés dans leur succession, ils
paraissent liés aussi, ils se suivent en ordre, d'une manière constante, régulière, et cette unité-là, c'est ce que nous nommons loi.
Substance, cause, fin, loi : toujours Vun : Vuri conleiiRnl plusieurs en soi, et projetant cette pluralité hors de soi, et la régissant, la gouvernant, y entretenant donc et y procurant l'unité ; l'un ramenant la pluralité à soi, la ramassant dans la pensée, la comprenant sous une idée, la représentant, figurant, comprenant en soi.
La substance et la cause la contiennent et la projettent.
La fin et la loi la ramènent à l'idée une.
Et tout cela, en définitive, nous conduit à Vêtre, tout cela est l'être puissant et intelligent.
Ici remarquons bien ce que fait l'esprit :
11 applique à la série phénoménale des idées qui la dépassent, des idées qui ont plus de portée, quelque chose qui vient de plus loin et va plus loin. Il les y renferme. Alors ce qui en définitive n'est pas et ne peut pas être substance, ni cause, ni fin, ni même loi, est considéré comme tel, nommé de ce nom,
et le nom entraîne au delà, fait penser au delà. L'imagination travaille à remplir le nom.
Qu'est-ce que je veux dire ?
J'ai en vue ici l'effort proprement scientifique, qui n'est que la mise en œuvre réfléchie et méthodique de l'explication du premier genre, nullement métaphysique, qui ne sort pas de la série donnée.
On a du mouvement pour aller plus loin. On se contient.
Ce qu'on nomme substance, cause, fin, même loi, ne remplit pas l'idée, ni le mot. Le peuple, et tout le monde est peuple en cela, essaye de remplir. On remplit avec des créatures imaginaires : sortes de lutins. La science pure dit : Défaites-vous de toutes ces imaginations ; il n'y a pas de substances : il y a des possibilités permanentes de sensations; pas de causes : des phénomènesse conditionnant les uns les autres ; pas de fins ni desseins : des résultats ; pas de lois, si l'on entend par là quelque chose de supérieur : des liaisons constantes, des uniformités de successions. Et le reste se ramène à
bLBSTA^;CE, CAUSE, Fl.\ ET LOI 141
cela. Tout revient à la loi au sens scientifique. Voilà l'unité intelligible, celle que nous pouvons affirmer, la seule dont nous ayons besoin. Rien que des phénomènes et des lois.
Et moi, je dis : point de vue scientifique, soit : mais non point de vue total, ni naturel, ni humain.
Car tout cela est ombre d'autre chose, et ne se soutient en somme que par autre chose.
C'est parce qu'il y a de vraies et réelles substances, et causes, et fins, et lois, que vous en pouvez considérer l'ombre dans vos spécu lations dites scientifiques. La réalité rend possible Vombre. La réalité rend possible Vabstraction. Ce sont des points de vue abstraits, vous isolez, vous atténuez, vous diminuez artificiellement. Le principe de la raison suffisante va plus loin.
Vous avez beau faire, vous avez beau vous tenir sur vos gardes, vous défier de vousmêmes, dire que vous parlez malgré vous le langage commun sans y attacher la signification commune -.vous parlez toujours comme si tout avait lieu par actions et réactions : cette fondamentale idée est partout. Vous la tirez
de vous-mêmes, du sentimenl intérieur, de la conscience, du spectacle de votre propre être. Attribuer à tout votre manière d'agir, voilà l'illusion, Terreur enfantine. Mais juger qu'agir c'est être et qu'être c'est agir, c'est penser. Et de rien il n'y a de raison, si Ton ne va pas à cette source une, et c'est cela qui est substance, cause, fin, loi. Tous les efforts qu'on fait pour échapper à l'être ramènent à l'être, et cela seul est autrement qu'abstraitement, qui agit.
Gomment le principe delà raison suffisante est l'expression même de l'être, c'est ce que nous verrons dans la prochaine leçon.