QUATORZIÈME LEÇON
De l'affirmation de l'Être impliquée dans toute pensée, et comment le principe de raison suffisante, et le principe de contradiction aussi, ne sont que l'expression de cette vérité que l'Être prime le non-être.
Ne méconnaissons pas la portée de la raison. Ne demeurons pas en chemin.
C'est VEtre que le principe de la raison suffisante nous fait chercher, et l'être non pas abstrait^ mais concret, réel, complet, non pas disjecti juembra poetœ^ mais à la fois la réalité et V intelligibilité, la force et Vidée^ \di puissance et la sagesse.
L'êlre complet : celui qui peut^ qui sait, qui çeut; celui qui a en soi de quoi savoir et vouloir, et, comme Ja seule connaissance, la seule pensée qui vaut est celle qui saisit ce qui est, le seul vouloir qui vaut est celui qui veut le bien.
En sorte que l'être s'achève par le bien, et
qu'à la puissance et à la sagesse il faut ajou ter la bonté.
Voilà Vêtre au sens plein du mot. Et c'est pourquoi je disais au début de cette étude que la personne seule, ou ce qui n'est ni en deçà ni au-dessous d'elle, rend raison des choses.
L'être ainsi entendu est ce qui suffit à expliquer ce qui est moins.
Tant que Pefre est incomplet, mêlé de nonêtre, il n'est raison que de ce qui a moins d'être encore que lui, mais il se rattache luimême à ce qui aplus d'être.
En sorte que là où le non-être domine, la vertu d'explication est au plus bas degré et V insuffisance éclate.
Là où le non-être diminue, la suffisance augmente.
Et ce qui serait tout être, sans aucun mélange de non-être, aurait assez de soi pour être, et ainsi rendrait raison de soi par soi et de tout.
La formule profonde du principe de raison suffisante est donc :
L'Être prime le non-être.
DE l'affirmation DE l'être 145
Mais où serait la raison qui empêcherait l'Être plein d'être? N'a-t-il pas au contraire toutes les raisons et toutes les bonnes raisons d'être ?
D'où cette nouvelle formule :
L'Être vaut mieux que le non-être.
Il a plus de titre à être, plus de droit à être.
Et, pour pousser jusqu'au bout, l'excellence de l'être est raison d'être, la souveraine excellence est souveraine raison d'être, et enfin l'Être tout être et excellemment être a un droit souverain à être.
De la non-existence de ce qui est sans mélange de non-être il n'y aurait aucune raison suffisante.
Rien dans l'Être tout être et excellemment être ne justifierait la non-existence.
Quand l'existence est pleinement justifiée, cette suffisance et cette plénitude créent la manifeste et radicale insuffisance de toute négation.
Appelons perfection l'excellence, nous dirons que la perfection est raison d'être ; et appelons absolu, c'est-à-dire indépendant
de toute condition, affranchi de toute relation, ne se rapportant à rien, mais ce à quoi tout a rapport, l'Être à la fois plein et excellent, et nous dirons que TEtre absolu est par soi-même, intelligible et réel par soi, expliqué et justifié par soi, et conséquemment source d'explication pour toutle reste, d'explication universelle, totale et radicale.
C'est donc l'Etre qui rend raison de tout :
Principium essendi ;
Priiicipium cognoscendi ;
Principium volendi.
Et ainsi être, vrai et bien coïncident.
A cette hauteur, nous avons de quoi répondre à cette question : Y a-t-il, oui ou non, plusieurs principes directeurs de la pensée?
Nous avons distingué :
Le principe de contradiction,
Et le principe de raison suffisante.
Dans celui-ci :
Le principe de substance.
Le principe de causalité,
Le principe de finalité,
Le principe d'ordre,
Les principes pratiques de la convenance et du bien.
Tous semblent se ramener à l'Etre et à l'Excellence qui coïncident. Trois aspects : Êlre, Vrai, Bien.
Réalité, Intelligence, Volonté, Puissance, Sagesse, Bonté.
Citations de Leibniz.
Le principe de contradiction lui-même se ramène au principe de raison suffisante.
II n'y a pas de raison pour que le oui et le non soient identiques, et l'être et le non-être.
Et, réciproquement, l'accord de la pensée avec elle-même et l'impossibilité pour la même chose d'être et de n'être pas en même temps, c'est comme le support du principe de raison suffisante lui-même : cela ôté, il croule : quelle raison à chercher de l'inconsistant?
C'est que les deux principes sont fondés dans l'Etre ; les deux sont expression de l'Être.
Et, en définitive, tout en revient à ceci : l'Être est; l'Être prime le non-être; l'Être vaut mieux que le non-être.
Finissons en disant une fois de plus qu'il s'agit là non de l'être abstraitement considéré, mais de l'Etre.
Pauvre idée que l'idée abstraite de l'être : la plus pauvre de toutes, obtenue par retranchements successifs.
Mais l'idée vraie et vive de l'Être, nous la puisons en nous : là seulement, autre chose que le pur phénomène; là, la réalité présente et opérante^ connue par conscience, directement. Nous éprouvons l'action des autres réalités. Celle-ci est nous-mêmes. Là, la première idée de l'être, qui se confond avec l'idée de Vagir. Et nous poussons l'idée jusqu'au bout, nous la portons au summum.
En nous, quelque être.
L'Être est la raison de notre être, et de tout, et de soi.
QUINZIÈME LEÇON Le Subjectivisme.
C'est une théorie que nous essayons de faire. Interpréter et relier les observations, chercher la raison et l'explication des faits dans une idée maîtresse, d'ordre supérieur, unité plus profonde ou plus haute, et métaphysique, cela, c'est système, théorie métaphysique.
Difficultés qui lui sont opposées. Quand il ne s'agissait que de constatations, il n'y avait qu'à remettre sous les yeux les faits, à demander qu'on les regardât, à en appeler d'une information précipitée à une information plus sérieuse et plus sûre.
Ici, où il s'agit d'une théorie, il y a lieu de discuter.
Mais, pour discuter, nous nous servirons de ce que nous avons établi précédemment : les faits acquis, les premières réflexions certaines, les points incontestables, avec ce qui
Difficulté : ces principes de la raison, nous dit-on, dont vous faites tant d'état, c'est un moule. L'esprit est fait comme cela., oCtw TréqpuxE. Constitution de l'esprit, pour parler moins métaphysiquement.
Qui nous répond que les choses sont comme cela ? et qu'il y a quelque chose ?
Mais pourquoi n'y aurait-il rien ? et pourquoi aucun rapport entre la constitution de l'esprit connaissant et les choses ? En quoi serait-ce plus naturel ?
L'objection vient de l'assimilation de la connaissance à une peinture, ou de l'assimilation du jugement à une sorte de jeu consistant à appliquer des formes toutes faites à une matière ou à faire rentrer une matière dans des cadres ou dans des casiers. On dit : Est-ce exact, ressemblant? Y a-t-il juste adaptation ?
Mais si connaître ;est par essence avoir dans l'esprit ce qui sans cela serait pour nous comme s'il n'était pas, si une chose est pour nous dès qu'elle est connue mais ne commence pas d'être par là, et si ce par quoi elle est pour nous suppose qu'elle est
et en même temps qu'il y a un acte nôtre par lequel précisément elle est pour nous, cet acte, qui est la connaissance, la pensée, le jugement, étant par essence inséparable de l'être, n'est en rien comparable à une peinture, laquelle pourrait être imaginaire, ou à un arrangement dans des compartiments, lequel pourrait être fictif: la pensée puremeht abstraite peut prendre ces apparences; mais la pensée concrète est le fruit de la chose pensante et de la chose à penser.
On dira : Vous appliquez, en disant cela, vos formes intellectuelles.
Je répondrai : Alors, renonçons à penser. Ne cherchons plus rien, n'expliquons plus rien, ne disons plus rien ; — ou, admettons que ce qui réussit ailleurs réussit ici, que ce qui est de mise ailleurs est de mise ici, et que Fesprit juge ici comme ailleurs qu'une notion enveloppant essentiellement, manifestement deux termes, est faussée si l'on en supprime un.
De plus, réduirait-on tout au sujet, il resterait que ce sujet lui-même, avec sa constitution intellectuelle, ou se suffirait à soi-même
pour s'expliquer et pour exister, ou ne se suffirait pas. Il faut lui conférer rindépendance absolue, ou reconnaître qu'il y a lieu de demander de qui ou de quoi il lient sa nature. Rien, au dehors ? alors, il est tout, et il crée le dehors, ou l'illusion du dehors, laquelle n'est pas rien du tout, avec lui-même.
On dira : C'est encore en vertu des formes de notre intelligence que nous concevons cette nécessité d'un auteur de cette intelligence.
Mais, ou il faut renoncer à penser, ou il faut poser cette question ; elle est légitime partout, elle l'est ici.
Pourquoi un cas d'exception, un seul, quand il s'agit de la pensée même ? Pourquoi renoncer, devant celte question suprême, aux sûretés de lapensée?
Ainsi je réponds par la notion intégrale de la pensée.
On insiste, et l'on dit : Où est la garantie ? où est le contrôle ? Sort-on hors de soi pour y aller voir ? pour voir ce giiHl en est et ce qui y est, et s'il y a quelque chose ?0n affirme donc de confiance. Y pût-on aller voir, ce serait encore avec son esprit ; et la ques-
tion se poserait à nouveau, et avec elle le doute possible, et pour s'en affranchir ou le surmonter, la seule confiance en la véracité de la raison. La raison débute par un acte de foi aveugle en elle-même.
On dit que c'est irréfutable. Point de contrôle possible. Tout contrôlé par la raison^ non la raison elle-même. En prendre son parti. On dit que pour Dieu même ce serait irréfutable. Gela atteint toute connaissance. Où la garantie ?
Je réponds : C'est une question qu'il n'y a pas lieu de poser.
La lumière éclaire. Pas de garantie à lui demander. Verum index sui.
Seulement, il y a la pleine lumière, et à sa source, à son foyer.
Et il y a la lumière partielle et dérivée.
Nous ne sommes pas la lumière. Voilà en quel sens on peut dire que nous avons confiance, et qu'il y a un acte primitif de foi, mais sous la lumière.
N'éteignons pas la lumière, sous prétexte que nous n'en sommes pas le foyer. Ne péchons pas contre la lumière.
N'oublions ni notre condition humaine, ni l'attitude et l'orientation naturelle de la pensée.
Nous ne sommes pas irrémédiablement enfermés en nous.
Notre nature, c'est autre chose que nous. Les règles de vérité, les lois pratiques impératives, c'est autre chose que nous.
L'idéal, c'est autre chose que nous.
Ce qui gêne notre pensée, ce qui d'une manière ou d'une autre l'empêche et la limite, c'est autre chose que nous.
Et en nous, nous trouvons ce qui nous soutient, ce qui nous passe, ce qui nous appelle et nous attire, ce qui nous contrarie, ce qui nous aide, — tout cela, non pas nous, mais autre chose que nous, quelque chose de dehors, de supérieur, quelque chose de réel, d'objectivement réel ; et nous trouvons en nous, avec nous, les autres esprits. Toute pensée vraie est universelle : non seulement en ce sens qu'elle vaut en tous lieux et en tout temps pour tous les cas semblables, mais encore en ce sens qu'elle nous rend présents tous les autres esprits pour qui elle
est également valable. Nous entrons en société avec les autres esprits. Ce n'est pas une chimère. Il y a une cité des esprits.
Et nous entrons en société avec le chef de cette cité, avec Dieu même. Toutes les grandes philosophies l'ont reconnu. Platon et Aristote ; les stoïciens ; la philosophie chrétienne; Malebranche ; Leibniz; Berkeley, et, à sa manière, au moins par la loi morale, Kant.
Non, nous ne sommes pas seuls.
Vaine et fausse humilité, par sentiment exagéré des limites, humilité mêlée d'orgueil : on se fait Dieu à sa manière, en refusant à Tesprit sa naturelle portée.
La vraie humilité consiste à reconnaître la grandeur et la dignité de la raison, en reconnaissant aussi que nous ne sommes à nous-mêmes ni notre lumière ni notre maître.