SEIZIÈME LEÇON
Le Phénoménisme; et conclusion de cette discussion.
J'ai voulu suivre l'objeclion subjectiviste sous toutes les formes qu'elle peut prendre. J'ai dispersé votre attention. Résumons en propositions brèves et nettes.
1° Pourquoi l'illusion universelle et radicale plutôt que l'accord de l'esprit et des choses ? Et comment l'expliquer ?
2*' La notion intégrale de la pensée enveloppe deux termes inséparables, et l'on ne peut supprimer l'un ou l'autre sans la fausser.
3° Il faut, dans ce procès fait à la raison, suivre les règles ordinaires du jugement, ou bien renoncer à penser.
4^ Cherchera la raison un contrôle, une garantie, c'est demander non pas l'impossible seulement, mais ce dont là pensée n'a nul besoin, attendu que l'évidence suffit, la clarté
intelligible, non celle des sens et de l'imagination; et j'oserais presque dire que c'est pécher contre la Lumière.
5^ Ce qu'il faut avouer, proclamer, c'est que la raison humaine, n'étant po.int par ellemême, n'est pas le principe de la lumière qui l'éclairé ; en sorte que, voyant que son principe est ailleurs, elle y adhère avec une confiance qui peut être appelée foi.
6** Enfin il importe de ne pas méconnaître la vraie condition humaine, comme aussi de ne pas faire violence à l'attitude naturelle, à l'orientation naturelle de la pensée.
Maintenant, la difficulté se présente sous un autre aspect : Le phénomène comme tel est incontestable. Mais dire quoi que ce soit au delà, c'est affirmer témérairement. Le phénomène, oui; non le noumène, non des substances ni des causes ; le paraître, non l'être.
Et il s'agit de l'apparence interne. En sorte que tout se réduit à cela. Fantasmagorie toute réalité hors de cela, ce que nous nommons âme. Dieu.
Positivisme, criticisme mêlés produisent un subjectivisme d'un genre très raffiné. Son nom propre est le phénoménisme, ou subjectivisme phénoméniste.
Au phénoménisme, j'oppose quoi? Non l'idée, mais ce que, dans la conscience et aperceplion intime, chacun saisit comme le plus profond, le plus un, et principe incessant de diversité, Vacte.
Notion intégrale, celle-là aussi. On ne peut faire de l'acte un fantôme détaché de l'agir, de Tagent.
Mieux qu'une notion. Nous n'avons plus affaire à un spectacle et à je ne sais quel résidu abstrait une fois le spectacle passé.
On saisit l'acte en agissant. On le voit, on ne le voit comme tel qu'en le produisant. Operans operando scit se operari^ operando operalionem experitur et videt.
Avec Vacte^ je retrouve la substance et la cause.
Substance, cause : ou, grâce à l'imagination, c'est toujours quelque matérialité plus ou moins subtile; ou c'est une entité, abstraction.
L'acte écarte toute matérialité: c'est chose simple. L'acte écarte l'entité : c'est chose concrète.
Nous voilà élevés au-dessus du phénomène. Nous tenons l'être, l'être réel.
Imitations de cela : on parle de possibilités permanentes, de liaisons nécessaires, etc. ; c'est l'ombre ou l'effet de la vraie substance et de la vraie cause, ce sont des efForts pour atténuer Têtre et pour en conserver quelque chose.
Un dynamisme^ et un réalisme, voilà ce que nous opposons au phénoménisme.
Et du même coup nous voyons qu'il y a harmonie et hiérarchie que nous ne saurions méconnaître ou troubler sans nous renier nous-mêmes.
Je m'enferme dans ma pensée. J'essaye de ne rien voir, de ne rien admettre d'autre. Mais si j'arrive à une intime aperception de l'acte, je m'aperçois que je ne suis pas seul.
11 y a ma pensée.
Il y a moi qui pense.
C'est réel.
160 L.i RAISO^' ET LE RATIONALISME
Il y a ma nature : ce qui esl fait pour moi, non par moi : l'effet d'une action autre que la mienne. Voilà déjà quelque chose d'autre, qui me soutient.
Il y a les règles de ma pensée. Quelque chose d'autre, qui est supérieur à moi.
Il y a l'idéal. Quelque chose d'autre, qui m'appelle et m'attire.
Non, je ne puis tout réduire à des idées, ni celles-ci à des phénomènes. J'agis, et quelque chose agit sur moi.
Il y a ce qui limite mon action. Je ne fais pas tout ce que je veux. Je ne m'étends pas à tous les lieux ni à tous les temps.
Il y a ce qui me contrarie, me gêne, m'empêche.
Et il y a ce qui me favorise, me secourt, m'aide.
Tout cela est réel.
Ainsi il y a bien autre chose que moi. Ne considérerais-je que ma pensée, je trouverais tout cela.
Et je ne puis penser sérieusement sans reconnaître à ma pensée une portée universelle. Moi qui pense, je suis un individu, et ma
pensée, en tant que mienne, est individuelle; mais, si elle vaut quelque chose, elle vaut pour les autres comme pour moi. Non seulement j'étends à tous les cas semblables, dans tous les lieux et dans tous les temps, ce que je nomme vérité^ mais je dis que tout ce qu'il y a d'esprits pense de même.
La pensée vraie nous rend présents tous les autres esprits pour qui elle est également valable. Nous entrons en société avec les autres esprits.
Et nous entrons en société avec Dieu même, chef de la cité des esprits.
Toutes les grandes philosophies, je le disais, l'ont reconnu. Platon, Aristote, etc.
Belle parole de Malebranche à citer ici :
« Ce qui est vrai à l'égard de l'homme... l'est à l'égard de Dieu )>, etc. ^ .
Hardiesse légitime. Ou la pensée a cette portée, ou ce n'est pas la peine de penser.
La raison humaine est grande. Non qu'elle n'ait point de limites. Elle a des limites, et des défaillances. Mais elle est grande, parce