‹ La raison et le rationalismeChapitre 43 sur 49 · Acte propre, et effort personnel · texte numérisé non relu

Acte propre, et effort personnel

Caractère d'universalité et de nécessité de la vérité évidente qui sert de règle aux jugements.

Valable pour tout ce qu'il y a d'esprits.

Société des esprits entre eux, et, si Ton peut dire, avec Dieu même.

Ce que cette étude met en relief : que penser est opération, acte, et, pour nous, effort, travail ; que nous avons d'indispensables données; que nous ne sommes les auteurs ni des choses dont nous jugeons, ni de la lumière dans laquelle nous jugeons, ou de la règle ou loi d'après laquelle nous jugeons.

Voilà ce que j'ai voulu établir jusqu'à présent ; et cela par une méthode autant que possible naturelle, sévère, sans parti pris : constatant les faits, puis les interprétant, n'ayant peur ni des vérités soi-disant élémentaires et vulgaires, ni des affirmations transcendantes, trouvant dans les unes l'humble et indispensable commencement du savoir, dans les autres la suprême raison de nos démarches rationnelles.

Maintenant nous avons à étudier le rationalisme.

Que faut-il entendre par rationalisme ?

Ce mot, par son étymologie, semble désigner une doctrine qui fait à la raison, dans la connaissance humaine, la place convenable, c'est-à-dire la première, parce que le princi-

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pal, l'essentiel dans l'homme, ce d'où tout le reste suit naturellement, c'est d'avoir la raison, d'être un être raisonnable, et, comme Tondit en tenant compte de ses deux natures, d'être un animal raisonnable.

Voilà le sens que l'étymologie suggère, sens modéré, peut-on dire, mais tout à fait rare en fait.

C'est le sens qu'il a dans la Philosophie spirituaUste de la nature^ de M. Henri Martin (de Rennes), 1849.

Introduction (p. vi : « Droits inaliénables de la raison »), p. vu : « Nous nommons rationaliste toute doctrine fondée principalement ou exclusivement sur l'autorité de la raison. »

Il considère le rationalisme en présence de la révélation surnaturelle, et condamne celui qui va à la négation de cette révélation surnaturelle ; il y voit, non le rationalisuie véritable, mais « l'abus du rationalisme » (p. VIII).

Dans l'usage ordinaire, le mot rationalisme ne garde pas ce sens modéré. Il emporte avec lui l'idée de quelque excès, de quelque

abus. Il consiste à déclarer non que la raison peut quelque chose, mais qu'elle peut tout ; non pas même qu'elle intervient d'une certaine manière partout, ou encore qu'elle contrôle tout, mais que le reste ne compte pour ainsi dire pas, ou revient à elle. Le mot rationalisme marque d'ordinaire une prépondérance de la raison inquiétante, menaçante pour tout le reste; un emportement, un abus de pouvoir, une façon d'entendre la raison qui supprime tout le reste ou absorbe en elle tout le reste. Il signifie excès, abus de la raison : en sorte que dans l'homme elle est tout, étant la seule chose qui compte ou celle à laquelle se ramène tout le reste, et, par une suite naturelle, dans le monde aussi, elle est tout, étant là aussi la seule chose qui compte, ou ce à quoi tout le reste finit par se réduire.

Le rationalisme est donc une doctrine (ou du moins une tendance) qui supprime au profit de la raison ou absorbe dans la raison même toute connaissance et même toute chose.

Mais le mot raison a lui-même plusieurs acceptions. De là plusieurs sortes de rationalisme.

Première forme. — Ily a une première façon très étroite d'entendre la raison : c'est de la réduire au raisonnement. Ou du moins on n'accorde de prix qu'au raisonnement ; on fait du raisonnement un usage intempérant, excessif ; on exagère tellement le rôle de cette force «ratiocinante» qu'on ne voit plus qu'elle.

On fait fi du sensible^ et en général àwfait ; on méprise l'imaginatif encore bien plus.

On ne prise que les déductions et les constructions a priori. On n'a de confiance que dans une certaine dialectique, on n'use que de cette dialectique.

On dédaigne la tradition, l'histoire, l'art, la poésie, et la pratique, et la religion, et la vie. Ou, si l'on a un regard pour tout cela, c'est qu'on pense avoir trouvé le moyen de traiter de tout cela a priori.

Raisonner est l'emploi de toute ma maison, Et le raisonnement en bannit la raison.

C'est une première forme de rationalisme : le rationalisme des dialecticiens et des dis^ coureurs^ deux mots de même sens, l'un grec, l'autre latin, par l'origine, et désignant, de

par l'usage, une certaine façon de penser et de parler.

Deuxième forme. — Autre façon, plus haute, d'entendre la raison.

La raison fournit les principes généraux selon lesquels tout doit se constituer sous peine de ne rien valoir.

C'est vrai, mais voici l'abus :

On considère ces principes toujours abstraitement, isolés des faits, delà réalité, de la vie ; et on fait de la formule où on les renferme un dogme.

Alors, pouvoir prépondérant,unique, attribué à la raison abstraite, à la raison théorique, spéculative, toute seule, avec ses règles générales, avec ses conceptions a priori.

On proclame la souveraineté àe la raison : on y plie toute chose. Et cette raison souveraine est bien souvent faite de préjugés et d'opinions.

Quelle en est la caractéristique?

Gomme dans le premier cas, le dédain du fait, de l'expérience, de Fhistôire, de la tradition, de tout ce dont on ne voit pas l'origine et le progrès et le terme dans la lu-

mière d'une idée abstraite, générale, apriori.

On méprise ce qui est obscur, ce qui est complexe^ la complexité vivante : ce que l'on ne saisit pas tout entier du regard, ce que l'on ne comprend pas, ce qui n'est pas simple, clair, régulier.

C'est l'état d'esprit des philosophes du dixhuitième siècle.

Taine l'a vu, et dit.

Tocqueville, avant lui.

« Politique abstraite et littéraire. »

(( Règles simples et élémentaires puisées dans la raison et dans la loi naturelle. »

« Rebâtir la société d'après le plan entièrement nouveau que chacun d'eux traçait à la seule lumière de sa raison. »

« Transformation totale et soudaine de la société... pouvant s'opérer à l'aide de la raison, et par sa seule efficace. »

« Société imaginaire dans laquelle tout paraît simple et coordonné, uniforme, équitable et conforme à la raison, w

Descartes avait parlé de cela. Mais chez lui il y a des tempéraments. Au dix-huitième siècle, c'est dominant.

La raison, avec ses lumières, est maîtresse : elle refait la société à son gré. Gela, en physique, dans la mauvaise scolaslique, et chez quelques hégéliens. Gela, en métaphysique. Quelque chose de cela dans Cousin, avec quelque emphase, et aussi avec des réserves.

Troisième forme. — Faisons un pas de plus.

Le rationalisme, moins naïf, acceptera les faits^ mais il maintiendra la formule que cela seul peut être admis que l'on comprend. Seulement, ce que l'on comprend maintenant, ce sera ce qui est scientifiquement explicable. J'appelle ce rationalisme, scientifique.

Gela seul compte, qui est objet de science, susceptible d'une explication dite scientifique : point de vue de la science, non plus mathématique, mais expérimentale.

Bien noter ce caractère nouveau.

La science souveraine, non plus la raison^ dont ces savants ou philosophes disent volontiers du mal. Ge n'est plus la raison, c'est la science qui est leur idole. Mais c'est un rationalisme ; ils réduisent l'œuvre de la raison à la science, et tout à la science.

Et au fond, ils admettent comme dogme

ce qui paraît la condition de la science : le déterminisme universel; d'où, comme corollaire, croit-on, l'impossibilité des volontés divines particulières, du miracle.

Mélange de réserve et d'audace. On prétend se défendre de toute spéculation métaphysique, et on décide en maître.

Voilà le rationalisme des savants ou prétendus tels ; on n'admet que ce que la science explique.

Quatrième forme. — Chez tel penseur, cette disposition d'esprit s'unissant à l'ambition métaphysique, nous avons un essai de fonder la prétention scientifique sur des principes métaphysiques, c'est-à-dire la forme de rationalisme que voici :

Comprendre^ expliquer^ c'est le vœu de la raison, et elle y tâche par la science.

De cela il y a une raison profonde : la pensée peut rendre tout intelligible, même ce qui semble réfractaire à son action, parce que, au fond, tout est pensée.

Il y a des formes inférieures de la pensée, et il y en a de supérieures.

Les facultés humaines et les œuvres hu-

maines qui semblent le moins rationnelles^ ne sont, au fond, que la raison se cherchant et s'exprimant de différentes manières :

Sensation, imagination, sentiment; génie ;: poésie, art; histoire; religion; vie humaine sous toutes ses formes.

Certes, tout cela n'est pas tenu pour méprisable ; mais le solide, en tout cela, le consistant, ce qui vaut la peine d'être considéré,, c'est, dit-on, le rationnel.

Voyez Spinoza : c'est lui qui est le type le plus achevé de cet état d'esprit. Il a pour la forme géométrique un amour extrême.

Mais sa conception de la science est à certains égards moderne, en ce sens qu'il conçoit le déterminisme scientifique. Il fait la théorie métaphysique de la science. La. pensée, la raison prend conscience de soi en nous.

Ce^i un panthéisme^ avec mélange àHdéalisme et de naturalisme.

Cet état recommence, et Spinoza est en grande faveur auprès de nous, avec interprétation kantienne et hégélienne.

Le dogme, c'est que tout est intelligible,.

en ce sens que tout est réductible à la pensée, tout étant, dans le fond, pensée.

C'est l'intellectualisme, et c'est Fidéalisme ; mais c'est aussi rationalisme, parce que cette pensée à laquelle tout se ramène, c'est la raison humaine; c'est la raison de chacun : ce que je comprends, ce dont j'ai l'idée claire.

Cinquième forme. — Ce rationalisme profond^ compréhensif, explicatif, qui n'exclut pas, mais absorbe, trouve, de notre temps, son expression la plus complète et la plus vivante dans ce que nous nommons la critique.

Avec quelque chose de souple qu'il n'a pas chez les théoriciens métaphysiciens.

Les dogmes de la critique sont bien ceux-là : que tout est intelligible ; que tout s'explique ; que, dans l'évolution universelle, tout vient en son rang; qu'i7 s'agit de tout comprendre et de tout expliquer. Tout est déterminé.

Sixième forme. — Voici maintenant Ta réaction^ réaction contre \ intellectualisme^

On donne à la volonté une grande importance.

On rétablit en tout la part, le rôle de Tin* détermination, de l'obscur, de la non-ratio-

nalité, si je puis dire, de la non-intelligibilité. On cherche partout, et l'on met à la base, à la racine, au fond, un je ne sais quoi.

D'où un certain mépris relatif de la science, ou du moins une vue nette et vive de l'absurdité des prétentions de certains savants ; on flagelle leur fatuité. Après l'engouement pour la science, c'est la critique de la science.

Et une vue nette et vive aussi de l'insuffisance de la science à se soutenir toute seule, à se fonder toute seule.

La science n'atteint pas tout. La science ne se soutient pas toute seule.

C'est un ébranlement de la domination de la science.

Nous rions maintenant des dithyrambes de Cousin en l'honneur de la raison. Nous rions aussi de l'outrecuidance de certains savants, déclarant que devant la science il n'y a plus de mystères.

On aime à mettre au commencement de toute chose un inconscient, une donnée, une obscure activité ou. tendance, ou poussée non rationnelle, non lumineuse, non expliquée, la nature, Vinstinct, Vinspira-

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tion^ le cœur, une nécessité, une liberté, quelque chose à quoi Von se fie, quelque chose Qur

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