SE FIE A UN INCONNU
Et voilà un fidéisme, lequel s'allie à la critique, ou à celte intelligence pénétrante de toutes les formes de la vie, de toutes les lois de la vie.
Va-t-on sortir du rationalisme?
Non, pas nécessairement, ni par le seul fait que l'on est devenu fidéiste.
Il y a une façon rationaliste d'être fidéiste.
Car enfin, si cette part faite à l'inconscient, à la tradition, etc., ne s'explique elle-même que par une évolution à laquelle il n'est pas sûr que l'intelligence préside, si ce n'est encore que l'universelle nécessité ou le déterminisme universel qu'il faut voir là, — comme il n'y a rien en définitive par où Von sorte et de la nature et de V homme ^ — la pensée humaine, soutenue par je ne sais quelle puissance inconsciente qui lui est indispensable sans la valoir, la pensée humaine demeure seule maîtresse de ses jugements, elle demeure « indépendante », aucune ««/o/'iVe supérieure ne la gouverne, et un ferment de rationalisme
demeure : il y a un scepticisme rationaliste^ un fîdéisme rationaliste^ une abdication ou restriction rationaliste de la raison.
Au fond, si c'est être rationaliste de ne voir dans l'homme que la raison, c'est l'être plus encore de ne voir dans la raison ^ae l'homme.
En déclarant hors de nos prises le transcendant parce qu'il ne rentre pas dans nos catégories, en le déclarant inconnaissable parce qu'il est supérieur à nos cadres, c'est encore la pensée htiniaine que Von prend pour mesure. C'est toujours prétendre que notre horizon est tout., qu'il n'y a rien au delà de nos formes., de notre pensée, rien par delà notre sagesse, grande ou courte, exallée ou rabaissée. La raison, la raison humaine demeure la mesure de tout.
Tant que vous ne reconnaîtrez pas au fond et au-dessus de la pensée humaine quelque chose par quoi elle est, où elle trouve sa lumière et sa loi, qui la redresse, qui la corrige, qui fait sa force, — soit que vous l'exaltiez ou que vous la rabaissiez, — vous serez rationaliste. Ce n'est pas de Vexalter ou de la rabaisser qui constitue proprement le ra-
tionalisme; c'est de vouloir que la raison dans ses élans ou dans ses affaissements dans ses prétentions ou dans son abandon dans ses affirmations ou dans ses négations -dans sa confiance ou dans son décourage jnent, n'ait en définitive d'autre soutien ni -d'autre guide qu'elle-même, qu'elle soit à ellemême sa propre lumière, sa propre règle, qu'elle suffise ou non à tout, qu'elle soit comme par soi.
Dernière forme. — Et c'est pour cela que toutes les sortes ci-dessus mentionnées de rationalisme peuvent s'accorder en un point: la libre pensée à l'égard du surnaturel positif, de la religion positive.
Les dialecticiens et les philosophes, les savants et les métaphysiciens, les critiques, les fidéistes, tous si différents entre eux, peuvent s'entendre pour interdire à Dieu, au nom de leur raison., d'intervenir dans le monde ^ d'ajouter à l'ordre naturel l'ordre surnaturel, de se révéler, de faire des miracles, et pour réduire les faits religieux à la mesure de notre pensée. On prend pour mesure du connaître et de l'être ce que nous comprenons,
ce que nous expliquons, ce dont nous faisons la science, ce que notre critique saisit ; et l'on déclare la révélation surnaturelle impossible.
Et voilà une dernière forme de rationalisme, le rationalisme en fait de religion, le rationalisme libre penseur, avec des nuances à l'infini, depuis la négation brutale jusqu'à l'exégèse délicate qui essaye d'interpréter les faits positifs d'une manière tout humaine.
C'est une série d'étapes, pour ainsi dire, que j'ai parcourues. La raison, réduite au raisonnement, devient raison inventive, puis science, puis intelligibilité universelle et universelle puissance ; ensuite elle se restreint, se limite, se nie presque elle-même, et elle est toujours ce par quoi l'on décide de tout en maître.
Je puis bien donner du rationalisme cette définition dernière :
C'est une doctrine ou une tendance qui fait que dans Vhomme on ne voit que la raison ou que DANS la raison l'on ne voit QUE
l'homme.
Et le rationaliste efFectif parfait serait celui qui unirait parfaitement les deux.
Nous procéderons dans les leçons suivantes à l'examen du rationalisme.