‹ La raison et le rationalismeChapitre 47 sur 49 · VINGT ET UNIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

VINGT ET UNIÈME LEÇON

Examen de la quatrième thèse rationaliste : La foi naturelle et la foi surnaturelle se ramènent à la raison.

De l'ordre social et de l'ordre surnaturel.

L'homme ne vit pas seul : il est en société. La raison rend-elle raison de l'état social ?

Existence de nos semblables, connaissance de leurs sentiments, de leurs façons de penser et de vouloir, confiance en leur caractère, en leurs affirmations, en leurs promesses, foi à leur témoignage ; existence, nature, importance delà tradition, de la transmission par voie d'autorité ; existence de la société même, et d'une sorte de vie collective ; fondement de la solidarité, de la sympathie, de l'autorité sans lesquelles il n'y aurait ni société, ni Etat : dans tout cela, la raison voit-elle clair?

Est-ce son œuvre ? Est-ce du moins saisissable par elle, clair pour elle, explicable par elle ? en a-t-elle le secret ?

Réponse rationaliste : oui.

Si l'on n'est pas rationaliste, on répond : non.

Et alors, on remarque :

Que la raison individuelle n'est pour ainsi dire rien sans la raison générale ;

Qu'elle se rassure par celle-ci; qu'elle est même formée par celle-ci : en sorte qu'aucune vérité n'est connue que par tradition; et, de plus, toute vérité étant reçue, il n'y a de constance, de fermeté que par et dans l'accord des esprits entre eux.

C'est le traditionalisme.

De là nous allons à l'idée de Dieu éducateur : avoir foi en Dieu^ c'est tout ce qu'il y a de solide dans la raison, et c'est d'une certaine manière, et au fond, la raison même. Nous voilà dans un fidéisme complet.

Ainsi peu à peu disparait tout rationalisme. Il en reste encore lorsque, même en faisant dépendre la raison individuelle de la raison générale, on ne considère pourtant dans l'ordre social que la nature ou qu'une évolution naturelle.

Il n'en reste plus lorsque, avec Ronald ou

Lamennais, on considère la révélation divine comme la source de toute connaissance et de toute certitude. '

Voilà donc tout l'ordre social reposant sur la foi, rattaché à l'ordre religieux ; et tout le reste ayant là son origine, son principe, son fondement.

Puis, nous pouvons considérer l'ordre religieux lui-même, l'ordre proprement surnaturel : non seulement il y a dans la foi surnaturelle quelque chose d'irréductible à la raison, mais cette foi est en définitive la garantie et le fondement de toute connaissance, de toute certitude.

L'opposition entre le rationalisme et le fîdéisme éclate.

Conséquent avec lui-même, et complet, le fidéisme fait tout dépendre de la foi, finalementde la foi positive surnaturelle.

Conséquent avec lui-même, et complet, le rationalisme ramène tout, même la foi surnaturelle, à la raison.

' Contre le rationalisme, j'établis l'importance du fait social, de l'ordre social, de la tradition, et le caractère sui ^eneris de tout

cela ; de plus, le caractère propre de la foi surnaturelle, et je soutiens que la raison ne l'explique pas, mais l'altère, en prétendant l'expliquer; et que la raison ne peut en établir a priori l'impossibilité, ni prévaloir contre les faits où elle a son origine expérimentale.

Contre le fîdéisme, j'établis en quel sens il y a place pour la raison dans l'ordre social et même dans l'ordre surnaturel ; et je soutiens que d'ailleurs ni la foi humaine ni la foi divine ne peuvent suppléer la raison ni fonder la raison.

Et enfin je maintiens qu'en laissant à l'ordre social et à l'ordre surnaturel leur originalité, leur proprium quid^ je ne fais pour cela reposer ni l'un ni l'autre sur l'inintelligible, sur l'irrationnel.

C'est tout l'objet et le plan de la présente leçon.

1. Considérons \e fait social^ et disons que ce qui en est comme l'âme, c'est la confiance.

Quelques exemples pour montrer en quoi elle consiste :

La parole d'autrui m'atteste autrui, son existence, sa présence, son action ; l'àme s'y manifeste, le cœur, le caractère. Je vous connais. Je vous estime. Je vous aime. Je sais votre vertu, votre loyauté, votre fidélité. Il y a entre nous amitié, correspondance mutuelle. J'ai confiance.

Le témoignage m'atteste des faits que je n'ai pas vus parce qu'ils sont hors de mes prises dans le temps, dans l'espace. Quelqu'un les a vus : je crois.

L'autorité nous transmet des vérités. Toujours la confiance.

Il faudrait entreprendre une analyse du fait de croire, marquer l'opposition du quodscitur et du quodcreditur, rappeler que savoir c'est la chose vue dans la lumière intellectuelle, que croire c'est affirmer, non à cause de l'évidence de l'objet, mais à cause de l'autorité et de la véracité de celui qui parle, insister sur ce qu'il y a d'inexplicable, d'incompréhensible dans croire à ce qui n est pas nous. Expli-

querez-vous la confiance? En ferez-vous une analyse qui n'y laisse rien de mystérieux ?

... L'amitié demande un peu plus de mystère.

2. Considérons maintenant le corps social^ en quoi il consiste, et de quoi il est formé : d'êtres distingués les uns des autres, mais unis,s'unissant.Ge n'est pas pur groupement, pure juxtaposition grégaire d'êtres indiscernables. Qu'est-ce qui en est donc le ciment ? Et qu'est-ce qui fait que, dans nos sociétés imparfaites, unis sans eux et même itialgré eux^ ils ont pourtant un esprit de corps, une âme collective ? car il y a Pâme des foules. Avez-vous pensé, pensez-vous assez à toute cette part, en chacun de nous, de donné, de fait et de tout fait, par cela seul que nous sommes membres de la société ; à tout ce qw'il y a d'inconscient dans la vie sociale, dans l'influence reçue et dans Tinfluence exercée ? et parlant, à tout ce qui nous échappe et que nous ne comprenons pas ?

Et la tradition, si nous considérons le passé? La tradition : tout ce que nous recevons par transmission, tout Ce passé accumulé qui vient à nous, qui entre en nous, et non

seulement les inventions, les découvertes, la science acquise dont nous bénéficions,, mais cette sorte de sagesse commune que les mots apportent à chacun à chaque moment; cette vie continuée, perpétuée, parles morts, les grands morts et aussi les morts obscurs, dont aucun n'est mort tout entier, puisque de leurs actes, de leurs sentiments, de leurs pensées une trace reste, xxr^fxa tU àet.

Vous voyez donc le caractère de ce corps social et de l'esprit de corps, et de l'unité ainsi créée et entretenue, d'une unité qui n'est point matérielle, et qui n'est ni un pur nom ni un mythe : réels les individus, et l'analyse n'y trouve que cela ; très réel l'ensemble, encore que non existant à la façon d'une entité chez les réalistes. Gomment cela?

Est-ce qu'il n'y a pas là quelque chose que nous admettons sans le comprendre ?

Le rationalisme a tort : il n'explique ni la confiance ni la formation des sociétés et ce qui en est le ciment, ni la tradition, ni l'unité sociale. Il altère pour réussir et il ne réussit

qu'à altérer. Je rejette donc le rationalisme.

Vais-je aller au fidéisme ?

Mais tout ce dont la raisonne rend pas raison, ce qu'elle ne fonde ni même n'explique, n'est pas pour cela sans raison.

La confiance ci-dessus mentionnée n'est pas sans raison.

Ni la foi au témoignage, puisqu'il y a des précautions à prendre, des règles à observer.

Ni la sympathie.

Ni le corps social, ni la tradition.

Ni l'esprit de corps.

Ni l'unité sociale.

Tout cela est pénétré de raison.

Et dans tout cela ôtez la raison : vous n'avez plus de société, vinculum societaiis ratio et oratio.

Ce n'est pas aveugle^ ce n'est pas pur instinct,

La réflexion ne le fonder ait pas, assurément, et la réflexion ne V expliquerait pas:, mais la raison n'est pas absente pour cela.

C^ est raisonnable ^encore que nonraisonné. C'est raisonnable, encore qu'il y ait là autre chose que la pure et seule raison.

En tout cas, cela ne saurait fonder la raison, mais plutôt la suppose.

La raison générale ne fonde pas la raison individuelle.

Il y a là bien des malentendus et bien des illusions.

Je rejette donc le fidéisme comme tout à l'heure le rationalisme.

Et, parce que je maintiens qu'il y a ici un propriiun quid^ ce qui condamne le rationalisme, je ne fais pourtant reposer ni Tordre social ni toute connaissance sur l'irrationnel.

Ce que je ne vois pas est vu ailleurs. Ces principes de l'ordre social, ces lois de la société et de l'autorité, dont le secret m'échappe, sont l'efTet de la Raison souveraine •et de la souveraine Puissance.

Considérons maintenant l'ordre religieux, et là, pour ne point rester dans la vague et abstraite région de la religion dite naturelle, considérons l'ordre proprement surnaturel^ ou ordre de la grâce, ou encore ordre de la foi. Un ordre gratuit; au delà des exigences

de notre nature; participation intime à la vie divine, sorte de commerce comparable à l'amitié. Dieu parle. Dieu se révèle. Jésus- Christ raconte ce qui est dans le sein de son Père. L'Église perpétue cette révélation. Et propter auctoritatem Deirevelantis^ tout cela est cru.

On parle beaucoup du surnaturel ; il faut savoir ce que c'est, et, pour savoir ce que c'est, il faut s'adresser à ceux qui le décrivent ou le définissent parce qu'ils y vivent et en vivent. Mauvaise méthode, sans doute, d'en chercher ailleurs la notion. Vous ne demanderez pas ce que c'est que les mathématiques à qui y est notoirement étranger.

L'ordre surnaturel se distingue de l'ordre naturel et s'y superpose. La nature humaine, — pourne parler que d'elle, — étant ce qu'elle est, a des exigences qui lui sont propres : puisqu'elle est capable de connaître et d'aimer, elle a ce qui lui est dû si elle est à même d'atteindre quelque connaissance de Dieu, u abstraite^ médiate^ indirecte^ puisée dans le miroir des créatures », et, si à cette connaissance se joint un amour très réel, mais sans

intimité, et si de cette connaissance et de cet amour naît une félicité durable. Tout cela estliéàl'idée même d'une nature raisonnable^ finie, imparfaite.

Maintenant, que Dieu se fasse connaître en sa vie intime ; qu'alors il se fasse aimer d'un amour vraimentintime lui-même ; qu'ainsi il s'établisse entre Lui et sa créature un commerce ineffable, comparable à une amitié*; encore, et surtout, que l'être humain ainsi transformé soit pour Dieu un fils ^ ; et que de cette vision, de cette charité, de cette possession découle une joie incomparable, une félicité ou béatitude inouïe : cette participation à la vie divine^, à la vie éternelle, constituera un règne ou un ordre supérieur à la nature, à toute nature, et nul homme, nul être créé n'y pourra atteindre par ses forces propres toutes seules.

Pour que cet ordre surnaturel devienne

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