‹ La raison philosophique et la raison catholiqueChapitre 12 sur 98 · LA. RJJSOH PHILOSOPHIQUE · texte numérisé non relu

LA. RJJSOH PHILOSOPHIQUE

Thomas (1), n'ait été la fausse et absurde application d'un des principes immuables de la loi naturel le. On ne trouvera pas un seul peuple qui n'ait con-

« (1) La loi naturelle, dit l'Ange de l'école, quant aux premiers « principes communs, est la même chez tous les hommes; mais « quant a certaines obligations propres et précises , qui sont « comme les conclusions des principes communs [c'est-à-dire « l'application de ces mêmes principes aux cas particuliers), elle « peut être en défaut, et cela à cause de la dépravation de la « raison, du désordre des passions, et des mauvaises hahitudes « de la nature. C'est pour cela que la loi naturelle , quant aux « principes communs, ne peut être, en général, effacée d'au- « cune manière du cœur des hommes ; mais elle peut s'effacer « par rapport aux préceptes secondaires; et c'est aiDsi que « chez quelques peuples le brigandage et les vices contre nature « n'étaient pas réputés des péchés (Ie, IIe. Quest. 94, art. 4 et 6). m

D'après cette doctrine de saint Thomas, il n'y a pas de doute que, par rapport à la morale, tout ce qu'il y a de principes comm un s chez les peuples païens est vrai et immuable , et que le faux, l'abominable, l'absurde se trouve seulement dans les déductions, dans les applications de ces mêmes principes que le saint docteur appelle conclusions. Qu'on se rappelle ces tribus sauvages des Indes, chez lesquelles le père de famille devenant vieux, ses enfants l'étranglaient, et faisaient un affreux repas de son cadavre; et qui, interrogées par nos missionnaires sur les motifs de cet acte de révoltante férocité , répondaient : « Nous abrégeons la vie de nos pères devenus vieux, pour les délivrer des maux et des souffrances de la vieillesse. Nous les étranglons nous-mêmes et nous les mangeons ensuite, parce qu'un père ne doit finir que par les mains de ses enfants, et qu'il ne peut pas trouver de tombeau plus digne de lui que l'estomac de ceux auxquels il a donné la vie. » Ainsi ces malheureux, tout en se livrant à de pareils excès contre nature , ne rendaient pas moins hommage à la loi de la nature touchant les devoirs des enfants envers leurs pères; et ces actes d'horrible barbarie n'étaient que Y application absurde et abominable du principe de la piété filiale.

serve plus ou moins altérées les croyances traditionnelles et primitives du monde. On voit ces croyances surnager, toujours et partout, au-dessus de cet océan d'erreurs, de fables, de superstitions, d'obscénités qui souillaient la surface de la terre. On les voit toujours et partout , debout , comme le phare inextinguible que la main de Dieu avait allumé dans le monde dès l'origine du monde , pour éclairer l'humanité ; Erat lux verùj illuminans omnnn hominem venientem in hune mundum. Lux in tenebris lueet, et tenebrœ eam non comprehenderunt.

7. Parmi ces vérités il en est quelques-unes qui n'ont pu être incontestablement maintenues dans la conscience de l'homme que par la puissance de Dieu. C'est d'abord la foi à un Dieu suprême, unique , éternel , présent à tous , sachant tout et disposant de tout, qui forme la base de toutes les religions. C'est, en second lieu, la croyance à la culpabilité de l'homme et à la nécessité de l'expiation du péché par le sacrifice; car l'expiation par le sacrifice a toujours et partout été la partie essentielle de la religion ; les hécatombes de victimes humaines, dont le récit nous fait frémir, n'étaient que l'affreuse interprétation de ce dogme, et ne faisaient que le constater de la manière la plus authentique et la plus solennelle. C'est, en troisième lieu , la persuasion que les bonnes œuvres de l'homme juste, la surabondance de ses vertus

sont réversibles sur l'homme coupable et sur la société tout entière. Car il était reconnu et admis partout que le sacrifice volontaire que faisait de sa vie l'homme vertueux , ou l'homme public, était méritoire, et pouvait procurer le salut de ses frères, de sa famille , de la ville et de l'État (1).

C'était, en quatrième lieu , la conviction que la chasteté volontaire est le plus noble des sacrifices , le plus expiatoire, le plus agréable à Dieu, et le plus utile aux hommes. Car l'institution des Vestales, sous des noms et avec des rites différents, se trouvait partout ; et tous les peuples , aussi bien que le peuple romain (2), regardaient ces âmes vouées à la chasteté comme des victimes publiques

(J) Voyez l'excellent traité de M. de Maistre sur les sacrifices, à la suite de ses Soirées de Saint-Pétersbourg. Il n'a rien été écrit de plus solide, dans ces derniers temps', sur ce grave sujet, qui, bien compris, répand une grande lumière sur les croyances générales de l'humanité. On ne peut refuser à M. de Maistre les honneurs dus au génie, lors même qu'on ne partage pas toutes ses opinions. Nous sommes bien loin de' penser comme lui en philosophie et en politique; mais cela ne nous empêche pas de le regarder comme l'un des plus profonds penseurs de notre temps, un de ceux qui ont le mieux saisi l'esprit des faits généraux, et fait progresser par là ce qu'on appelle la philosophie de l'histoire, tout en restant quelquefois au-dessous de lui-même dans ses Aperçus sur F histoire de la philosophie.

(2) On sait que Fonteius Agrippa et Domitius Pollion ayant , sous le règne de Tibère, présenté spontanément leurs filles pour le collège des Vestales, l'empereur, au dire de Tacite, « les loua « hautement du zèle que, par cet acte, ils montraient à l'envi

« POUB LE BIES DE LA RÉPUBLIQUE (Tacit, A)\n., Hv. II). »

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expiant les fautes publiques, et attirant la protection du ciel, pour la conservation de Tordre cl la prospérité de la société.

C'était enfin la constance, on dirait presque l'obstination de l'humanité entière, à admettre le dogme de l'éternité des peines ; car les différents peuples de l'antiquité, tout en n'étant pas d'accord sur la qualité des peines de l'enfer, étaient cependant tous d'accord dans la croyance de l'éternité de leur durée. Sur ce point fondamental de la morale et de la religion , on dirait presque que la superstition parlait comme la conscience ; Homère , Virgile et Ovide , à peu près comme saint Paul ; et la mythologie, presque comme l'Évangile. Les peuples les plus barbares , dont la religion était la plus grossière, la plus abjecte et la plus absurde, aussi bien que les peuples les plus civilisés et dont la religion avait conservé quelque chose de raisonnable, croyaient le dogme profond, sublime, spirituel , incompréhensible , infini , de l'éternité des peines.

Or le paganisme n'était que le culte de plusieurs dieux faux, inventés en haine, en honte, comme Ta dit saint Paul, du Dieu véritable. Expliquez donc, si vous le pouvez, comment le paganisme triomphant et régnant partout, appuyé sur la protection de tous les pouvoirs, sur la force de toutes les passions , n'a pu jamais réussir à détruire entièrement l'idée et la croyance d'un Dieu unique, créateur et maître du ciel ei de la terre?

Le paganisme n'était que le culte de toutes les passions déifiées. Le vol , le meurtre , l'ambition , la débauche et tous les vices étaient sous le patronage de quelque divinité. Le paganisme n'était que l'effort de toutes les passions réunies pour faire oublier à l'homme qu'il avait été coupable, et qu'il pût jamais le devenir en se livrant à luimême; c'était un verdict d'acquittement de tous les péchés commis, et un gage d'impunité pour tous les péchés à commettre. Expliquez donc comment il n'a pu étouffer entièrement, dans la conscience des hommes qui le professaient, la croyance que toute violation de la loi naturelle était un péché qu'il fallait réparer par le repentir et expier par la pénitence ? Comment il n'a pu faire cesser les sacrifices, ce signe lugubre du repentir, cette confession solennelle et permanente de la nécessité de l'expiation ?

Le paganisme, par cela même qu'il avait rabaissé la Divinité au niveau et même au-dessous de l'humanité, par cela même qu'il avait encouragé tous les vices, était une conspiration toujours puissante contre toutes les vertus. Expliquez donc comment il n'a pu réussir à détruire tout à fait le respect et l'admiration des peuples pour les hommes vertueux , leur foi dans l'efficacité et le mérite de la vertu, pour son propre avantage et pour celui des autres?

Le paganisme n'était, en particulier, que le culte de la volupté. C'est la volupté qui , dans son iu-

CHEZ LES AtfCIEtfS. 33

térèt, l'avait introduit et intronisé dans le monde. En présentant à l'adoration des peuples le père des dieux comme adultère et comme incestueux , il avait rangé au nombre des bonnes actions l'inceste et l'adultère, et avait, au nom du ciel, voulu ôter tout prix , tout charme , tout mérite à la chasteté , effacer cette vertu de la surface de la terre. N'est-il donc pas incompréhensible que , malgré cette apothéose de la volupté, le paganisme n'ait pu jamais parvenir a persuader au monde que ladébauche était une vertu ou au moins une jouissance indifférente, et qu'il n'y avait aucun mérite dans la pratique de la chasteté? N'est-il pas incompréhensible que le peuple n'ait jamais cessé de trembler d'effroi à la vue de ces femmes qui imitaient, après tout, Vénus, et de redouter des malheurs publics comme le châtiment de la licence de leurs moeurs (1)? N'est-il pas incompréhensible que le peuple ait continué à croire que la continence des jeunes filles pouvait obtenir la santé et la vie de leurs amis (2); que la des-

(1) Voyez l'ode d'Horace commençant par ces mots : Delicta majorum immeritus lues, où cet interprète de la croyance populaire , parmi les causes qui lui faisaient craindre la chute de Piome, énumèreroubli de la pudeur, les amours incestueux de la part des jeunes filles ; Puella incestes amores de tenero meditatur nngui .

(2) Ovide, dans son élégie sur la mort de Tibulle, se plaint des dieux, qui n'ont pas eu égard au mérite de la continence que les filles s'étaient imposée pour obtenir la guérison de ce dernier; Nonjuvitin uacuo seaéuisse thoro. Voyez là-dessus

truction du collège des Vestales pouvait amener la ruine de l'empire (1)?

Enfin, le paganisme a été une institution que les passions s'étaient faite pour se mettre à l'abri de tout remords , de toute frayeur capable de troubler leurs délices. Que la philosophie essaye donc de nous expliquer comment et pourquoi le paganisme a été toujours et partout impuissant à démolir tout à fait parmi les hommes cette croyance à l'éternité des peines, qui effraye l'esprit et le désole, qui consterne le cœur et le brise? Que la philosophie , attribuant cette incompréhensible persuasion à l'imposture des rois et des prêtres, essaye de nous expliquer comment et pourquoi l'humanité , si misérable et si corrompue, a pu accepter sans révolte, a subi sans frémir, et, en présence de l'action incessante du paganisme à le démolir, a pu garder, dans sa conscience bouleversée, un dogme si affreux, si gênant, si in-

l'admirable chapitre iv du IIIe livre de l'ouvrage Du Pape, par M. de Maistre; où l'auteur, avec une érudition immense et un style aussi éloquent que plein de charmes, a exposé la foi constante et universelle de l'humanité sur l'excellence, la dignité, le mérite expiatoire de la chasteté.

(1) Lorsque Valentinien abolit à Rome le collège des Vestales, le sénateur Symmaque, ce fougueux défenseur du paganisme, cet adversaire acharné de saint Ambroise, dans un mémoire adressé exprès à l'empereur, se plaignit de cette abolition dans ces termes remarquables : « Il sera donc désormais inutile de dévoiler sa « chasteté au salut public, de maintenir l'éternité et la gloire de « l'empire par l'appui des vertus et des prières (Symmaque, « liv. X, épist. 54). »

supportable, qui menace tous les vices, empoisonne tous les coupables plaisirs , écrase toutes les passions de Fhomme, et répand l'amertume sur toute sa vie(l)?

La raison a donc beau nier, sophistiquer, chicaner, mentir à elle-même ; elle ne peut empêcher que le grand fait d'une religion, d'une loi, toujours et partout la même quant à ses principes et à ses dogmes fondamentaux, obscurcie, voilée, corrompue , il se peut , mais jamais entièrement détruite, jamais effacée de la conscience de l'homme, ne dépose hautement en faveur d'une révélation primitive donnée de Dieu lui-même aux premiers jours du monde; propagée par le langage et la tradition dans tout le monde; conservée, maintenue par la puissance du même Dieu qui en est l'auteur, en dépit des efforts de l'incrédulité, de l'idolâtrie, des passions de tout le inonde.

Ainsi, la raison religieuse des anciens temps, des

(1) On connaît le canon que la Philosophie de Lyon a établi pour prouver la vérité du dogme de l'existence de Dieu, et qui plus directement encore regarde la vérité du dogme de l'éternité des peines. « Toute opinion, dit-elle, qui contrarie les passions, « si elle est fausse , ne peut être que difficilement adoptée « même par un petit nombre d'hommes -, il est très-difficile qu'elle «soit suivie par plusieurs; il est impossible qu'elle soit ac- « ceptée par tous les hommes; et il est encore plus absurde d'ad- » mettre qu'elle ait pu rester ferme, stable, constante citez « tous les peuples de l'univers. » Rien n'est plus évidemment certain et plus certainement évident.

premiers philosophes chez les Hébreux (1) et chez les premiers peuples de l'Orient , s'appuyant sur ce fait si certain , si éclatant, si magnifique ; ne marchant qu'à la lumière de cette tradition primitive, de cette foi universelle de l'humanité; travaillant à la maintenir vierge , pure de toute souillure , intacte de toute attaque de la part de l'orgueil de l'esprit et de la corruption du cœur; la raison religieuse des anciens temps , dis-je , se fondait sur le vrai, et était aussi ferme et solide dans sa base que souverainement utile et précieuse dans son but. Mais la raison philosophique, partant du principe que tout, dans les croyances de l'humanité, était superstition et erreur ; regardant le paganisme comme entièrement faux , même dans ses principes , tandis qu'il ne l'était que dans leur application et leurs conséquences; enveloppant dans un même dédain les dogmes antiques et les opinions de fraîche date , les croyances de la conscience universelle et les écarts de la raison particulière dont elles se séparaient si ouvertement, les vérités de la vraie reli-

(1) Les livres sacrés des Hébreux, le livrede Job en particulier, le livre des Psaumes et les livres Sapientiaux sont, en même temps . des monuments infaillibles de religion et des travaux de la plus haute philosophie; l'inspiration divine, qui en forme la garantie et la base , n empêche pas qu'on ne les regarde aussi comme les plus anciennes, les plus savantes et les plus magnifiques productions de l'esprit humain. Les premiers philosophes de l'Orient, lesChaldéens en particulier, ne s'appuyaient que sur les traditions religieuses.

gion et les erreurs ou les obscénités de la superstition, l'œuvre de la sagesse et de la bonté de Dieu, et l'œuvre des passions de l'homme; dès lors prétendant marcher seule, se suffire à elle seule pour découvrir toute vérité et fonder la religion ; la raison philosophique, dis-je, se fondait par cela même dans le faux : son fondement était aussi vain que son but était audacieux et chimérique.

Vaine dans son fondement, la raison philosophique était, en troisième lieu, absurde dans sa méthode.

9. Les principes de la raison philosophique ancienne, parfaitement les mêmes que les principes de la raison philosophique moderne, étaient : « que la « raison est capable par elle-même, parce qu'elle est, « et parce qu'elle peut naturellement , sans aide ni « assistance d'une raison étrangère et supérieure , « arriver par le raisonnement à la connaissance de « toutes les vérités essentielles , soit intellectuelles, « soit morales. Dans ce système, aucune vérité, « tenant à la nature des choses, n'est au-dessus de « la portée qui appartient nécessairement à une « intelligence même créée. Elle n'a donc besoin « d'aucun enseignement, sur aucun point, pour « être capable de tout connaître , au moins avec du « temps et de l'application. » C'est cela qu'un illustre et savant prélat de nos jours appelle le rationalisme absolu ( Monseigneur l'évêque de Mon-

tauhan, Lettre à M. Bonnetty, Ànnt de philos, ehrélint.y quatrième série, tom. TU, pag. 117 ).

A côté de ce rationalisme absolu il y avait , même chez les anciens , comme on le rencontre chez les modernes, un rationalisme mitigé j(m justemilieu ; reconnaissant qu'il y a des vérités qui surpassent la portée naturelle de la raison, et dont la connaissance ne peut lui venir que par une lumière supérieure. Platon, Cicéron et Zenon font souvent cette remarque, et avouent cette impuissance de la raison humaine. Ce rationalisme mitigé n'accordait donc à la raison qu'une extension bornée , la puissance de découvrir non pas toutes, mais seulement quelques vérités, comme l'existence de Dieu, la création du monde, une loi morale , et l'immortalité de l'àme.

Or saint Thomas a , de toute la puissance de son génie, écrasé ce double rationalisme , et a démontré, d'une manière triomphante, l'absurdité <\(^ principe»; routre-cuidance des prétentions de la raison philosophique^ même modérée, par l'impuisfenos où die est de parvenir, par ses seuls moyens, à la première vérité, à la connaissance de Dieu. Et voici son invincible argumentation , dont tous les efforts et les chicanes du rationalisme, quels que soient son nom et sa couleur , ne peuvent affaiblir la lumière ni ébranler la solidité.

On de connaît , dit-il , que deux moyens pour parvenir à la posseswon de la vérité : \m reeker-

CHEZ LES A\CNVS. 3n

chr.s humaines et la révélation dirïne. Mais Je moyen des recherches humaines n'est pas pratiquable, n'est pas sur, n'est pas conforme aux besoins et aux conditions du genre humain. Prenez, par exemple, la première vérité, Dieu, le fondement de toute vérité et de toute religion. Distinguez, par rapport à Dieu , les notions qui surpassent la raison et qu'on ne peut nullement obtenir par la raison, comme la notion de la Trinité des personnes dans l'Unité de la naturelles notions accessibles à la raison , comme les notions de YExistmce et de 1Tnité de Dieu. Or rien n'était plus conforme à la sagesse et à la bonté de Dieu que l'ineffable économie de sa providence, par laquelle il a fait connaître à l'homme, par voie de révélation, ces deux ordres, ces deux espèces de notions par rapport à luimême (1).

Si Dieu avait laissé aux recherches et aux investigations de la raison de chaque homme la tache de se former les notions divines , même les plus faciles et les plus vulgaires, trois inconvénients s'ensuivraient (2).

(1) « Duplici igitur veritate divinorumintelligibilium existente, « una ad quam rationis ioquisitio pertingere potest, altéra qua? « omne ingenium humante rationis excedit : utraque conve- « nienter divinitus liomini credenda proponirur ( Sum. Cont. Gentil., lib. I , c. 4 ). »

(1) " Sequerentur tria inconvenientia, si hujusmodi veritas ■ solummodo rationi mquirenda relinqueretur (Ibid.). »

4o LA RAISON PHILOSOPHIQUE

Le premier de ces inconvénients serait celui-ci : Qu'il n'y mirait qu'un très-petit nombre d'hommes ayant la connaissance de Dieu (1). Car l'étude, et la recherche de la vérité , ne sont pas possibles à la majorité des hommes , pour trois raisons (2).

La première de ces raisons est que la plus grande partie des hommes n'a pas assez d'esprit et d'aptitude naturelle pour la science. Quelles que fussent donc leurs études et leur application , ils ne pourraient jamais parvenir, par cette voie , à la connaissance de Dieu , qui est le dernier et le plus sublime degré de la science humaine (3).

La seconde raison , qui empêche la majorité des hommes de se livrer à l'étude des choses intellectuelles, est la condition de la société humaine, qui oblige le plus grand nombre aux travaux de la terre, des métiers et des arts, pour gagner leur vie ; de sorte qu'il n'y a qu'un très-petit nombre d'hommes assez libres des soins domestiques , et assez riches de moyens, pour pouvoir s'adonner tranquillement à la contemplation et aux recherches scientifiques , et pouvoir s'élever par là à la con-

(1) « Unum est quod paucis hominibus Dei cognitio inesset. »

(2) « A fructu enim studiosa? inquisitionis , qui est veritatis « iiiventio, plurimi impediuntur tribus de causis. »

(3) « Quidam propter complexionis indispositionem, ex qua « multi naturaliter sunt indispositi ad sciendum. Unde nullo « studio ad hoc pertingere possent , ut summum gradum hu- « manae cognitionis attingerent , qui in cognosceudo Deum « consistit. •»

CHEZ LES AXCIEXS. 4l

naissance de Dieu, c'est-à-dire au point culminant des connaissances intellectuelles l .

La troisième cause est enfin la paresse, qui détourne de l'application à des études longues et sévères, même le petit nombre de ceux qui en auraient les moyens. Pour parvenir à la connaissance même des simples idées de Dieu que la raison peut saisir, il faut avoir parcouru toute la carrière du savoir humain ; car la connaissance de Dieu est presque le dernier et Tunique but de la science philosophique. Des travaux sérieux seraient donc nécessaires, nonseulement pour atteindre , mais même pour commencer la recherche d'une si grande et si sublime vérité. Or retrouverait-on beaucoup d'hommes qui voudraient bien se résigner à des travaux si pénibles et si obstinés 2 '?

C'est le premier inconvénient qui résulterait de la méthode inquisitive par rapport à la connaissance de Dieu, c'est-à-dire qu'il ne serait connu

(1) « Quidam impediuntur necessitate rei familiaris. Oportet

■ enim esse inter homines aliquos qui temporalibus adminis- « trandis insistant, qui tantum tempos in otio contemplative in-

■ quisitionis non possunt expendere, ut ad summum fastigium « humanse cognitionis pertingant, scilicet, Dei cognitionem. ■

(2) « Quidam impediuntur pigritia. Ad cognitionem enim « eorum quae de Deo ratio investigare potest, multa prœcognos- « cere oportet; cum fere totius philosophie eonsideratio ad Dei « cognitionem ordinetur. Sic ergo non nisi magno labore studii « ad prcedicta? veritatis inquisitionem perveniri potest, quem • laborem pauci quidem subire volunt. »

f\'l LA 11A.ISON PHILOSOPHIQUE

que par un très-petit nombre d'hommes. Mais voici un second inconvénient, qui n'est que la suite du premier : c'est que même ce petit nombre cï hommes ayant assez de moyens, assez d'énergie de volonté pour s'adonner à la découverte d'une si grande vérité, à peine pourraient-ils y parvenir après de longues années, et à un âge trop avancé (1). C est

(1) Les anciens philosophes eux-mêmes, tout en s'obstinant à ne chercher la vérité que par leurs propres moyens, en dehors de toutes les traditions, de toutes les croyances de l'humanité, ne se sont pas fait illusion sur la longueur du temps que signale ici saint Thomas , et que cette recherche demande. Voici les plaintes que ïhéophraste, chez Cicéron, adressait à la nature avant de mourir : « 0 injuste et cruelle nature, qui, en accordant aux cerfs et aux corneilles , qui ne savent qu'en faire, une vie quatre ou sept fois plus longue que celle de l'homme, n'as concédé à l'homme , qui pourrait bien en profiter , qu'une vie si courte ! Ah ! si notre vie pouvait se prolonger de manière à pouvoir nous perfectionner dans les arts, et à apprendre toute science et toute vérité! Mais, hélas! l'homme est le plus malheureux des êtres vivants ! La vie entière nous suffit à peine pour arriver à la lumière du vrai; et lorsque nous commençons à ouvrir les yeux à cette lumière , voilà qu'il nous faut les fermer dans les ténèbres de la mort. Theophrastus moriens accusasse naturam d'ici fur, quod cervis ac cornicibus vitam diuturnam, quorum nihil ici interesset, hominibus quorum maxime inierj uisset , tam exiguam vitam dedisset , quorum si œtas potuisset esse longinquior , fut urum fuisse ut, omnibus perfectis artibus , omni doctrina, hominum vita erudiretur. Querebatur igitur, se lum, cum illa videre cepisset, extïngui (Qusest Tusc. lib. III. Cornicibus llcsiodus novem hominis m'ates attribuit , et quadruplum cervis. Mauutius hic). » Ainsi voila la raison philosophique forcée d'avouer elle-même que la voie dans laquelle elle s'était engagée était bjeii longue ; et que souvent on était obligé de

d'abord parce que la connaissance de Dieu est si difficile et si profonde, qu'on ne peu! y arriver. par la voie du raisonnement , qu'après un exercice très-long des choses purement intellectuelles. C'est, en second lieu , parce que les connaissances préliminaires et indispensables pour entamer , comme on vient de le voir, une recherche pareille , ne peuvent s'obtenir qu'après un temps très-considérable. C'est enfin parce que, pendant la jeunesse , Vktm agitée , distraite par l'emportement des passions , n'est pas capable de s'appliquer sérieusement k l'étude d'une si haute vérité (1).

Remarquez aussi, ML F., que la connaissance de Dieu n'est pas pour l'homme , comme le sont les connaissances profanes , une connaissance accidentelle, indifférente, un ornement stérile de son esprit* mais que c'est une connaissance essentielle, nécessaire, et d'une merveilleuse efficacité pour son cœur. Car c'est dans cette connaissance de

mourir avant même d'avoir pu parvenir à la possession de Ja vérité. C'est l'impuissance et la vanité de la raison philosophique jugée par elle-même.

(I) « Secundum inconveniens est quod il I i qui ad praedietan « veritatis cognitionein pervenirent , vix pcst longum tempus « pertingerent, tum propter hujusmodi veritatis profunditatem. « ad quam capiendam, per viam rationis, non nisi post longa « exercitia intellectus humanus idoneus inveniri potest ; tum « etiam propter multa quee exiguuntur, ut dietum est; tum « propter hoc quod tempore juventutis , dum diversis motihus » passionum anima fluctuât, non est apta ad tam altœ veritatis « eoimilionem. »

Dieu que l'homme puise toute bonté et toute perfection. Pendant donc les longues années que l'homme devrait employer pour arriver à connaître Dieu , il resterait sans aucune idée de Dieu , sans aucune foi en Dieu , sans loi , sans religion , misérable jouet de toutes les erreurs et de toutes les passions. S'il n'y avait donc pour l'homme, dit toujours saint Thomas, d'autre moyen de connaître Dieu que celui du raisonnement privé; à l'exception d'un très-petit nombre d'hommes qui, après de longs et pénibles travaux, parviendraient à deviner quelque chose de Dieu , le genre humain tout entier serait condamné à rester plongé dans les ténèbres de l'ignorance la plus complète par rapport à Dieu (1).

Le troisième inconvénient enfin , qui résulterait du défaut d'une révélation divine par rapport à cette connaissance de Dieu même , serait la facilité où se trouverait l'homme de tomber en erreur, l'incertitude où il resterait touchant cette même vérité. Ah ! l'entendement humain est si faible dans ses jugements ! les images des choses matérielles sont si prêtes à se mêler aux idées intellectuelles, que la raison humaine , tout en faisant des efforts

(1) « Remaneret igitur humanum genus, si sola rationis via ad « Deum cognoscendum pateret, in maximis ignorantiœ tenebris : « cum Dei cognitio, quae hommes maxime perfectos et bonos « facit, non nisi quibusdam paucis, etiam post temporis longi- « tudinem perveniret. »

pour parvenir à la vérité, ne rencontre le plus souvent que l'erreur (1).

Qu'est-ce, en effet, que nous voyons arriver au milieu des raisonnements et des disputes qui ont lieu parmi les hommes ? On voit ceux même qui se disent des savants se faire mutuellement une guerre acharnée, et enseigner, avec le même empressement , avec la même chaleur , des doctrines diamétralement opposées. On voit les plus grands esprits tomber dans de déplorables erreurs. Parce que, avec beaucoup de principes vrais, on en adopte bien d'autres qui sont faux, et que l'hallucination fait regarder comme vrais , on établit sur ces principes une démonstration qui parait juste et légitime, tandis qu'elle est fausse ou absurde, n'ayant pour fondement que de vagues probabilités ou des sophismes manifestes. C'est pour cela que la raison n'a plus de confiance dans la raison ; les démonstrations même ne démontrent pas : une crainte secrète qu'elles ne soient fausses les accompagne toujours; et les vérités mêmes qu'on parvient à découvrir par le raisonnement sont regardées comme douteuses et incertaines , adoptées provisoirement non comme des dogmes , mais comme de simples opinions "2 .

(1) « Tertium inconveniens est quod investigationi rationis hu- « maria? plerumque falsits admiscetur, propter debilitatem in- « tellectusnostrîin judicando, etphantasmatom admixtionem. «

(2) « Et ideo in dubitatione remarièrent ea quaa sont ?eris-

Afin donc que les hommes pussent connaître Dieu avec une certitude immuable et parfaite, il a été nécessaire que cette grande et importante vérité leur fut apprise par le moyen de la révélation et de la foi (1).

Voilà donc, conclut saint Thomas, comment s'éclaircit le miséricordieux dessein de la clémence de Dieu , révélant et proposant à notre foi, non-seulement les vérités qui surpassent la portée de la raison et que la raison ne peut jamais atteindre, mais les vérités même qui sont accessibles à la raison. Par ce moyen seulement tous les hommes n'ont qu'à vouloir; et en peu de temps, sans travail, sans peine , sans aucun danger de tomber en erreur, et avec une sécurité pleine et parfaite, ils peuvent participer à la connaissance de Dieu et de toutes les vérités qui en découlent, en un mot, de la vraie religion (2).

« sime demonstrata , dum vim démonstrations ignorant, et « prœcipue cum videant a diversis diversa doceri. Inter multa « etiam vera quœ demonstrantur immiscetur aliquando falsum « quod non demonstratur , sed aliqua probabili vel sophistiea « ratione asseritur, quœ interdum demonstratio reputetur. »

(1) « Et ideo oportuit per viam fidei, fixa certitudine ipsam « veritatein de rébus divinis hominibus exbiberi. »

(2) « Salubriter ergo divina providit clemeutia ut ea etiam « qusc ratio investigaiï potest, fide tenenda praeciperet : ut sic « omnes defacili, possent divina; eognitionis participes fieri, et « absque dubitationë et errore. »

Saint Thomas, en discutant ailleurs cette proposition, Si c'est, une idée cognoscible par elle-même que Dieu est ; Utrum

CHEZ LES ANCIENS. l\*]

D'après cette imposante argumentation , il est évident, d'une évidence mathématique, que, moine par rapport aux vérités les plus accessibles à la raison , et qui ne surpassent pas la raison , comme la vérité de V existence de Dieu et de srs principaux attributs , la méthode du raisonnement et de l'observation privée est : 1° une méthode longue, laborieuse,

Deum esse sitper se notum? prouve que cette idée est eoguoscible par elle-même, en elle-même, en tant que dans cette proposition, Dieu est, ce qu'on affirme de Dieu est Dieu lui-même , car Dieu est son propre être; Hsec propositio, Deus est ; quantum in se est, per se nota est, quia prœdicatum est idem cum subjecto : Deus enim est suum esse; mais, par rapport à nous, cette même proposition n'est pas cognoscible par elle-même , parce que nous ne savons pas ce que Dieu est; Sed quia nos nescimus, de Dco quidest, non est nobis perse nota, sed indigct demonstrari.

Il est vrai, ajoute saint Thomas, que nous avons naturellement insérée dans l'âme la connaissance que Dieu est ; mais cette connaissance nous ne l'avons qu'en commun, et confondue avec le sentiment de notre béatitude, qui nous est naturel ; parce que Dieu est la béatitude de l'homme, et que l'homme connaît naturellement ce que l'homme désire naturellement; Cognoscere Deum esse in aliquo commuai , sub quadam confusione , est nobis naturaliter insertion, in quantum, scilicet, Deus est hominis bealitudo , homo enim naturaliter desiderat beatitudinem, et quod naturaliter desideratur ab homine, naluraliler cognoscitur ab eodem . Mais ce n'est pas connaître précisément et distinctement que Dieu est; de même que, en regardant de loin quelqu'un qui vient vers nous, nous voyons que c'est un homme, mais nous ne distinguons pas, nous ne savons pas que c'est Pierre qui s'avance vers nous, quoique ce soit vraiment lui; Sed hoc non est simpliciter cognoscere, Deum esse : sicut cognoscere venientem non est cognoscere Petrum, quamvis vente as sit Pet rus (I., p. q. II. art.).

difficile; Vix posl longum tempus pertingerenl. 2° C'est une méthode fort restreinte, particulière, et ne pouvant être suivie que par un très-petit nombre d'hommes; Non nisi paucis. 3° C'est une méthode dangereuse, sujette à erreur; Yeritati plerumque falsitas admiscetur. 4° Enfin , c'est une méthode variable, discordante , et par cela même incertaine et douteuse; A diversis di versa doceri. Verissime demonstrata in dubitatione manerent.

Mais la méthode de la raison philosophique n'est que la méthode du raisonnement et de l'observation privée. Donc la méthode de la raison philosophique est une méthode impraticable pour l'immense majorité des hommes ; propre seulement au très-petit nombre, ne menant même ce très-petit nombre à la vérité qu'à travers des difficultés immenses ; ne pouvant jamais atteindre cette vérité d'une manière certaine, et sans mélange d'erreur. Or une pareille connaissance de la vérité n'en est pas une. Connaître la vérité d'une manière incertaine, et sans pouvoir la dégager, la distinguer de l'erreur, c'est ne pas la connaître du tout. La méthode donc de la raison philosophique est, d'un côté, en opposition flagrante avec la condition générale, avec les besoins impérieux deThumanité, et, de l'autre côté, insuffisante, inepte, illusoire, trompeuse; elle ne mène, en réalité, qu'au doute, à la négation, à l'indifférence, au désespoir de toute vérité; et son der-

nier mot n'est que scepticisme. Il n'en faut donc pas davantage pour affirmer, sans craindre d'être démenti, que la raison philosophique est absurde dans sa méthode.

10. L'un des prétendus philosophes du dernier siècle (Rousseau) a cependant prononcé une grande et importante vérité, lorsqu'il a dit : «Je crois que la parole était nécessaire pour inventer la parole. » Et comment , en effet , les hommes auraient-ils pu s'entendre , s'accorder, convenir entre eux pour l'invention de la parole , sans avoir eu préalablement un moyen de communication mutuelle de leurs pensées et de leur volonté , c'est-à-dire sans avoir eu la parole?

Or je crois qu'on peut dire avec autant de raison : que la vérité était nécessaire pour inventer la vérité. Car l'homme ne peut découvrir aucune vérité de l'ordre intellectuel et moral , sans s'appuyer sur une autre vérité du même ordre qu'il n'a pas inventée, mais qu'il a reçue. Gomme ses découvertes, dans l'ordre physique, ne sont que des déductions, des applications de faits précédemment connus; de même , les vérités qu'il parvient à formuler dans l'ordre intellectuel ne sont que des déductions, des applications de vérités précédemment révélées.

L'existence de Dieu est la première , la plus importante de toutes les vérités : et cependant, si Dieu

5o LA RAISON PHILOSOPHIQUE

n'avait daigné , par une révélation immédiate et directe, se dévoiler lui-même à l'homme; s'il n'avait, dès l'origine du monde , déposé lui-même , dans le monde, la connaissance de sa propre existence; il est bien douteux qu'aucun homme eût pu jamais soupçonner l'existence d'un Dieu.

Dans l'hypothèse, aussi impie que stupide et absurde , que Dieu aurait créé l'homme sans lui avoir rien révélé des choses immatérielles et insensibles, l'homme n'aurait eu aucune idée de la substance incorporelle de son propre esprit : à plus forte raison il n'aurait pu se former ridée d'un esprit hors de lui , supérieur à lui, infini, éternel, principe do tout, sans principe lui-même; vn d'autres termes, se former l'idée de Dieu.

Sans la révélation primitive, qui, en éclairant rintelligence de l'homme, y a déposé les vérités premières, les premiers principes, dont l'habitude constitue , d'après saint Thomas, l'entendement, la raison humaine (intelhrtus est habitas priucipiomm ); l'homme avec sa raison et son entendement d'enfant sans entendement et sans raison , avec sa raison et son entendement à l'état de puissance seulement, et non pas en acte (in poientia et mm in actu), n'aurait eu ni entendement ni raison ; il n'aurait su s'élever aux conceptions de l'ordre immatériel et invisible; il n'aurait pas eu même l'idée d'existence de cet ordre de choses ; il aurait été plus grossier, plus stupide, plu;

CHEZ LES ANCIENS. 5r

idiot que ces pauvres êtres humains qu'on rencontre bien souvent dans les forêts mêmes de l'Europe civilisée, qui, faute de toute instruction, n'ont aucune idée des choses purement intellectuelles, et auxquels il est si difficile d'en donner, lorsqu'ils ont grandi dans une complète ignorance de tous les principes et de toute religion.

Il est vrai que les anciens philosophes ont connu, ainsi que l'atteste saint Paul, l'unité et l'éternité de Dieu, par la considération des merveilles de la création. Mais saint Thomas, dont le langage est si exact et si précis , remarque que cette connaissance fut une connaissance de démonstration et non pas <V invention; c'est-à-dire que les philosophes, à l'aide delà lumière de la raison naturelle, parvinrent à se rendre compte, à se démontrer les principaux attributs de Dieu ; mais qu'ils ne les ont pas inventés, qu'ils ne les ont pas découverts; Philosophi de Dca mnha démonstrative prohaverunt, dueti natnra!/ lu mi ne ration is.

En effet , Platon , par l'existence des effets particuliers , démontra l'existence d'une cause universelle. Aristote, par l'existence du mouvement des êtres secondaires, démontra l'existence d'un moteur premier. Cicéron , par l'existence de l'ordre universitaire , démontra l'existence d'un suprême ordonnateur.

Les philosophes ne sont pas nés dans les forêts, mais dans des sociétés civilisées par l'influence

5i LA RAISON PHILOSOPHIQUE

plus ou moins directe de la vraie religion (1), où les traditions primitives, les idées de Dieu, de l'âme , des devoirs , quoique altérées par l'idolâtrie, étaient restées debout dans la conscience universelle. Ces traditions et ces idées, les philosophes les avaient trouvées partout , hors d'eux-mêmes et en eux-mêmes, les ayant apprises dès leur enfance au foyer domestique. Ce fut donc à l'aide de ces idées qu'ils ont pu se former d'autres idées ; c'est à l'aide de ces vérités qu'ils connurent d'autres vérités ; c'est à l'aide de la vérité révélée qu'ils se sont élevés à la vérité démontrée ; Mulîa démonstrative probaverunt. Mais s'ils avaient pu naître et grandir dans les bois, ou dans des sociétés dont on ne saurait du reste indiquer une seule tout à fait barbares et étrangères à toute idée intellectuelle et religieuse ; malgré la grandeur et la puissance naturelle de leur esprit , loin d'avoir pu s'élever à de si hautes conceptions touchant Dieu , ils n'auraient pu s'élever jusqu'à l'homme; ils n'auraient pas été même des hommes , loin d'avoir pu être des philosophes.

(1) Rien n'est plus certain que le fait historique que la Grèce doit à l*Egypte sa civilisation. Mais l'Écriture-Sainte nous atteste [Psal.] que ce furent les Hébreux qui, par Joseph, portèrent en Egypte toute science et toute civilisation. Il v aurait un beau et important livre à faire sur ce sujet. On y verrait que la vraie civilisation est née au même berceau que la vraie religion; mais à la condition que ce travail ne fût pas entrepris par la mauvaise foi ni par la philosophie.

Ah ! que la petitesse, l'ineptie de l'orgueil philosophique en soit choquée, qu'elle s'en impatiente et en frémisse autant qu'il lui plaira : elle ne parviendra jamais à changer la nature et la condition de l'homme. Comme la raison suppose la raison , et la parole suppose la parole ; de même la vérité suppose la vérité. Comme l'homme ne raisonne pas sans qu'on n'ait raisonné devant lui, qu'il ne parle pas sans qu'on lui ait parlé ; de même il ne démontre pas la vérité sans que la vérité lui ait été connue (1). 1/ homme n'a pas plus inventé la vérité qu'il n'a inventé la raison et la parole; et comme la raison était nécessaire pour inventer la raison, et la parole pour inventer la parole, la vérité a été toujours nécessaire pour inventer la vérité.

Remarquez aussi . M. F., que les merveilles de la nature , l'ordre de l'univers révèlent assez à la raison , formée par les principes qu'elle a reçus , la nécessité d'une cause première , d'un Dieu toutpuissant et infiniment sage ; tandis qu'elles ne disent rien à l'homme sur son origine , sur sa destinée, sur l'étendue et l'obligation de ses devoirs , sur la nature et la durée des récompenses et des peines au delà du tombeau ; sur l'excellence ef le mérite expiatoire de la chasteté; sur la chute de l'humanité, et la nécessité d'un rédempteur divin

(1) Voyez , à la fin de cette conférence , la belle page dans laquelle Monseigneur de Montauban a développé cette même pensée.

pour être réhabilitée ; sur l'efficacité du repentir pour obtenir le pardon ; sur la nécessité du sacrifice et de la prière. Par la considération donc des œuvres de Dieu et des tendances et des conditions de l'homme , on ne peut parvenir qu'à des conclusions arbitraires , restreintes , vagues, indéterminées , incertaines sur le dogme , sur la morale et sur le Culte ; on ne peut parvenir à se former une religion précise , solide, certaine, capable d'obtenir un assentiment ferme, complet, absolu, et le sacrifice des passions de la part de l'homme même qui se la serait formée. On ne peut parvenir à se créer, sur la religion, que des opinions incertaines, inconstantes, apparaissant plus ou moins probables, au fur et à mesure qu'on avance dans la carrière de la vie , des connaissances , de la réflexion ; on ne peut parvenir à bâtir qu'une religion factice, provisoire , vague , inobligatoire , sans sanction comme sans solidité. En un mot , si l'on ne se sert aè la raison pour reconnaître l'existence d'une révélation primitive existant dans le monde depuis l'origine du monde, et confirmée, développée, agrandie, élevée, perfectionnée par la révélation chrétienne, dont on trouve le dépôt dans l'Église; on ne peut rien établir par la raison seule en matière de religion. On ne peut parvenir qu'à Tune de ces trois conclusions : Ou que toute religion est vraie, ce qui GGfl absurde: ou que foute religion âst fausse, ce qui es) blasphématoire ; ou que l'homme n'est obligé à

CHEZ LES AÏC1E>S. 30

aucun devoir, à aucune religion , ce qui est impie. Ce sont, en effet, les conclusions que, d'une manière plus ou moins franche, plus ou moins explicite , plus ou moins hardie , on trouve au fond de tous les systèmes rationalistes anciens et modernes. L'histoire de la philosophie est là pour le prouver ; et nous allons nous en convaincre par rapport à la ra isoft ph itoéoph iq ne ancienne, dont nous allons constater les œuvres et les conquêtes dans la seconde partie de notre conférence. C'est par là que nous pourrons bien la juger, et juger aussi de l'aptitude de ses efforts , de la valeur de ses promesses, de la justice de ses prétentions.

SECONDE PARTIE

1 1 . Te ne m'arrêterai pas, M. F. , à la raison phifJ losophique des Chinois, des Indous, des Perses, des Egyptiens. La philosophie de ces peuples-là ne nous est pas assez connue d'abord; et ensuite, la raison philosophique dans ces contrées a marché presque toujours à la suite du dogme religieux et à l'ombre du mystère. Nous ne pouvons donc p;is la connaître pour ce qu'elle vaut. Je vous invile seulement à considérer les travaux de la raison philosophique chez les peuples grec et romain, qui, par rapport au sujet qui nous occupe, sont la

même chose. La philosophie de ce monde nous est parfaitement connue; et. d'ailleurs, la raison philosophique à Rome et à Athènes a marché toujours la tète haute, libre de toute entrave; aussi, c'est là qu'on peut la bien apprécier, et la juger avec une parfaite connaissance de cause (1).

Or qu'a-t-elle produit , cette raison philosophique, dans ces pays classiques de l'antiquité? Je vous le dirai sans crainte d'être démenti : Rien, et moins que rien. Car il n'y a pas une seule vérité, et je défie tous les philosophes du monde à me prouver le contraire , il n'y a pas une seule vérité qui , inconnue , cachée au monde , ait été inventée , révélée , pour la première fois , par la raison philosophique.

Ce jugement vous paraît-il sévère, M. F.? Eh bien! prenez-vous-en au grand Apôtre qui l'a prononcé avant moi. Ce grand génie du monde chrétien, saint Paul, qui connaissait si bien le monde païen , résumant , en deux mots , l'histoire entière

(l) « Le véritable théâtre des travaux de l'historien de la philosophie, de l'érudition, de la critique, c'est et ce sera toujours l'antiquité CLASSIQUE. C'est là que se sont formés les trois grands historiens , Brucker, Tiedemann et Tennemann ; c'est là, pour ainsi dire, que se sont donné rendez-vous tous ceux " qui aujourd'hui consacrent leur vie à l'histoire de la philoso- ■ phie M. Cousin. Cours de 1828, leçon 13° }. » C'est que sur ce terrain du classicisme la raison philosophique se croit forte. Avant donc de l'attaquer corps à corps, il faut la déloger de ces retranchements.

CHEZ LES AXCfEXS. D~

des travaux de la raison philosophique d'Athènes et de Rome , a dit : « Les Grecs ont cherché la sagesse, et, se disant sages, n'ont abouti qu'à la folie ; Grœci sapientiam quœrunt... Dicenies se esse sapientes, stulti facti sunt' [Cor. I, ttsRom. 1 , 22). »

Vous croyez que saint Paul a prononcé cet arrêt, si humiliant pour l'ancienne philosophie, parce qu'il était chrétien, et parce qu'il n'était pas philosophe. Eh bien ! écoutez un philosophe et un homme qui n'était pas chrétien parler comme saint Paul ; écoutez Cicéron, qui, en résumant l'histoire de cette même raison philosophique, a dit lui aussi : « Qu'il iv y a rien de si absurde , rien de si extravagant qui n'ait été enseigné par un philosophe; Nihil tara absurdum dici potest quod non dicatur ab aliquo philosophorumf De Divin. II, 58). »

Mais suivons, M. F., l'histoire que l'apôtre saint Paul nous a tracée, de main de maître, de la raison philosophique des temps anciens. Il nous dit : « Les philosophes ont connu tout ce qu'on peut naturellement connaître de Dieu, parce que Dieu le leur avait manifesté, non-seulement par la tradition , mais aussi par les merveilles de la nature . la nature visible leur ayant parlé des attributs du Dieu immortel et invisible. Ils n'ont donc pas d'excuse dans leurs erreurs. Quod no tu m est Dei y manifestum est in illis; Deus enitn iUù manifestant. Invisibilia enim ipsius a creatura mundi pet ea quœ facta sunt intellecta, conspiciuntur : sempi-

58 LA HAISO\ PHILOSOPHIQUE

Irma ijvoqhè ('jus virtus et dirinitas ; ita vt sint rriisnhUcs [Rom. I, 19, 20). Mais la raison philosophique, au lieu de se prosterner, et offrir à Dieu l'hommage de ses adorations et de ses remerciements pour les bienfaits de cette révélation, s'attribua comme le fruit, comme la conquête de ses propres efforts, ce qui n'avait été qu'un éclair de la bonté de Dieu; Qui cura cognovissent Deum , non sicut Deum glorificaverunt; aut grattas egerunt (Ibid. 21). C'est pour cela que cette raison philosophique, fière d'elle-même, s'arrêtant à elle-même, s'adorant elle-même , finit par S'égarer, par s'évanouir en elle-même; Evanuerunt in ctigtîàiiohibûs Ibid.). Dès lors l'aveuglement de l'esprit s'ensuivit , qui amena l'aveuglement du cœur; Et obscuratum est insipiens cor eorum [Ibid.). Et cette raison si orgueilleuse , cette raison qui n'avait pas \ oui ii plier ses ailes devant la majesté du Dieu créateur, on la vit se courber, se prosterner devant les créatures; offrir aux êtres visibles, à l'homme, aux animaux, aux oiseaux, aux serpents, le culte qui n'était du qu'au Dieu invisible; Et mutaverunl gloriam incorruptibilis Dei , in similitudinem imaginis rnmiptibilis iominis, et volucrum et quadruurduin et serpentum ( Ibid. 23). »

Et, en effet, saint Paul, par ces mots, paraît faire allusion àhocrale, qui, avant de mourir, envoya saeriiier un coq à Esculape; à Platon, qui prêchait et pratiquai! le euUc des faux dieux d'Athènes; àCicé-

CHF.Z LFS A3CIEVS. .')<)

ron, qui prêchait et pratiquait lemltedes lau\ dicu\ de Rome : il fait allusion à tous ces prétendus ennemis de la superstition populaire , qui sont dc- \ cuus les plus superstitieux des hommes, parce qu<j l'horrime en cessant de croire devient crédule; b\ saint Paul finit cette tristehistoire par cette grande parole: « Ainsi, ces hommes, qui s'étaient posés comme les plus savants des hommes, n'en ont été que les plus sots et les plus stupides; Dfrrnt.es mi m & esse sapirnteSj stulti facti sunt Ibirf. Vt). »

12. Mais comment, direz-vous, comment peut-on traiter ainsi les philosophes et la philosophie0 Pendant que les peuples païens, corrompus, abrutis par l'idolâtrie , ne professaient que des croyances absurdes qu'ils réalisaient par des rites abominables et cruels, les philosophes n'étaient-ils pas lèfc seuls qui écrivaient d'éloquentes et magniflq' pages où ils exposaient, dans le style des prophètes, les plus grandes et importantes vérités?

C'est vrai; mais d'abord ces vérités sont en tr< — petit nombre dans leurs livres. En parcourant travaux du génie païen, on croit voyager par féfc déserts de l'Afrique , où il faut marcher pendant plusieurs jours , avant de rencontrer un seul végétal , une fleur, un brin d'herbe qui vous Happe! le la nature animée. Qui est celui qui, par exemple, peut lire, sans un immense ennui, les livres de Cicéron, De FinibuSj et ses Qûehtivfrè Tf&cnlanes?

Quelle abondance de mots , mais aussi quelle stérilité de choses! quelle richesse d'érudition, mais aussi quelle pauvreté de pensées ! quel luxe de phrases, mais aussi quel défaut de certitude ! quelle élégance , quelle grâce de style , mais aussi quelle* pénurie de vérités !

En second lieu , voyez ce que Tertullien a remarqué sur ce petit nombre de vérités que les grands penseurs de l'antiquité s'attribuaient la gloire d'avoir trouvées. « Nous ne nions pas, dit-il, que les philosophes ont , parfois , parlé tout à fait en chrétiens. Mais c'est par hasard qu'ils ont rencontré la vérité , comme un vaisseau , surpris pendant la nuit par la tempête , et se livrant à la furie des vents et des flots, dans la confusion de tous les éléments , parvient quelquefois à saisir un port de salut : ou bien , comme un homme qui, abandonné dans un lieu obscur, à force de marcher à tâtons trouve enfin la porte pour sortir : l'un et l'autre par un aveugle bonheur (1). » D'autres, dit le même auteur, n'ont deviné certaines vérités que parce qu'elles leur ont été suggérées par le sens intime dont Dieu a doté la conscience de l'homme, ou par le sens public qui se manifeste partout dans

(1) « Plane non negabimus aliquando philosophosjuxtanostra '< sensisse. ^onnunquam enim et in procella , confusis vestigiis « cœli et freti, aliquis portas ostenditur. Nonnunquam, et in « tenebris , aditus quidam et exitus deprehenduntur : cœca fe- « licitate {De anima, II). »

CHEZ LES àrfCIXHS. 6l

l'humanité (1); c'est-à-dire , conclut Tertullien , que la raison philosophique païenne n'a. fait souvent autre chose que s'emparer des vérités connues, admises, crues universellement dans le monde ( car ces vérités sont les lois communes de la nature morale), se les approprier, et les débiter ensuite avec une imperturbable effronterie , comme le résultat de ses recherches et le produit de ses spéculations; Philosophia leges naturœ opinions* suas fecît ( loc. citât. ).

Saint Augustin a fait la même observation. « Toutes les vraies et belles choses , dit-il , qu'on trouve dans les livres des philosophes, sur le culte qu'on doit à Dieu , leur raison ne les a inventer pas plus qu'on ne crée l'or et l'argent qu'on retire des mines; elle les a tirées des mines des traditions et des sentiments universels, que la providence de Dieu a ouvertes partout; Âpud philosophai multa vera de Deo inveniuntur y tanquam aurum et argentum , quod non ipsi instituerunt y sed de quibusdam quasi métal lis divinœ providentice^, quœ ubique infusa est , erueruntiDe doctr. Christ. c. xxx ». » Le grand interprète chrétien Druthmare a dit aussi : «Les trois parties qui composent la philosophie grecque , on les trouve dans TÉcriture- Sainte. Les plus grandes et les plus importantes vé-

(1) « Sed et natura pleraque suggeruntur, quasi de publico « sensu, quo aniraam Deus donare dignatus est {Ibid.}. »

Gl LA P.AI50X PHILOSOPHIQUE

rites avaient été annoncées à tout le monde par la même Écriture, avant que les sophistes païens eussent pensé à en faire la gloire de leur sagesse et de leur éloquence. Ainsi, le peu de vérité qu'ils ont dit, ils l'avaient reçu de la libéralité de Dieu 1 . » Saint Thomas fait enfin une autre importante remarque , à laquelle on n'a pas fait assez d'attention , par rapport aux vérités que les philosophes ont connues : c'est qu'on se trompe grossièrement, en croyant que les philosophes qui ont admis un Dieu , sur le témoignage de la raison, ont eu de ce même Dieu ridée pure et simple que nous en avons par la foi : e'est-à-dire l'idée d'un être reunt toutes hs perfections possibles, et tel qu'on ne peut rien imaginer, rien penser de plus parfait ; \<>,, pmnibus rliaiit coïiredentibus Ikam esse, iinhim est ijuod Drus sil id qii" iikijii.s <<>fjitari non possit Cnnlr. Gffltil. lib. I, c. il .

Hien nest pins vrai. Platon , par exemple, ayant levé , ainsi que l'a remarqué Fénelon (2;, que Dieu

1 Omnes partes philosophie Grceeorum etiam in divina « Scriptura inveniuntur. Et omnes modi loeutionum ante iue- « runt in Scriptura quam ad sophistas seculares pervenirent. « Qui, si quid habuerunt, dono Dei habuerunt [In Mat th. . «

On n'a qu'à feuilleter les Stromates de Clément d'Alexandrie, pour se convaincre, au rapprochement qu'il en a fait, que tout ce qu'on trouve de bon dans les écrivains grecs, ils l'ont puisé aux livres saints des Hébreux, qui, connus dans tout le monde, ne pouvaient être ignorés par les savants de la Grèce.

'2) « Platon reconnaissait, à la vérité, que le monde était l'on-

n'a créé le monde que d'une matière préexistante, a refusé à Dieu non-seulement l'attribul delà louiepuissance, mais celui aussi de Y unicité. Car une matière préexistante de toute éternité, et n'ayant qu'en elle-même la raison de son existence, est Dieu. Voilà donc deux Dieux éternels pour Platon, le Dieu dieu et le Dieu matière.

Personne n'ignore le ton de cynique impiété avec lequel Cicéron a ridiculisé , sous le nom de la Proneia des Stoïciens, la providence de Dieu dans le gouvernement du monde : cette providence qu'Homère admettait en s'appuyant sur la croyance du peuple, et dont il a presque parlé dans les terim-non-seulement d'un théologien chrétien, mais hhYu. ■ d'un écrivain ascétique (1).

On peut appliquer aussi au dogme de Yiuauurtalité de lame la remarque que saint Thomas a faite touchant le dogme de l'existence de Dieu. I/immor-

vrage d'un Dieu créateur; mais il n'entendait pas, par le mol création, une création proprement dite; car il supposait que Dieu n'avait fait que semer et bâtir, pour ainsi dire, le monde, avec une matière préexistante, et qui était de toute éternité. De sorte que ce Dieu créateur n'est, selon lui, à l'égard du monde qu'il a créé , en débrouillant le chaos et en donnant une forme à une matière brute, que ce que sont un architecte et des maçons qui en travaillant et arrangeant, dans un certain ordre , des pierres brutes, en forment u^e maison [fie de Platon). »

(1) Voyez dans Rollin , Manière d'étudier et d'enseigner les belles-lettres (tom. I), réunis dans trois pages, les passages d'Homère relatifs a la Prorvlenct.

64 LA KAJSON PHILOSOPHIQUE

talité de l'âme , pour les philosophes qui l'ont admise , n'était autre chose , d'après le langage de Cicéron , qu'une permanence plus ou moins longue de l'àme après la dissolution du corps ; Permanere animos putamus. Mais ces mêmes philosophes étaient bien loin de connaître l'état de l'âme après la mort, comme la révélation nous l'a fait connaître. Ils n'avaient eu aucune idée, ou une idée bien confuse, bien obscure, bien incertaine, bien erronée, par rapport à l'état de l'âme après la mort, de son parfait et éternel bonheur, si elle parvient à la vision et à la société de Dieu, de sa profonde et éternelle misère, si elle en est séparée. Et il est bien singulier qu'à l'égard des récompenses et des châtiments de l'autre vie , malgré les fables qui les défigurent , on trouve des idées plus justes et plus vraies chez les poètes que chez les philosophes.

.Mais la raison philosophique ancienne , impuissante à retrouver, à préciser une seule vérité, a été malheureusement trop habile à inventer, à formuler toutes les erreurs.

13 . Cicéron était aussi grand philosophe qu'il était grand orateur. Il a été, en même temps, le Platon et le Démosthène des Latins. Il avait fait des études aussi profondes sur la philosophie des Grecs que sur leur littérature. Il avait appris l'une et l'autre non-seulement dans leurs livres, mais aussi dans leurs écoles. Car c'est en Grèce qu'il fit toutes ses

CHEZ LES AtfClEXS. 65

études. Il admirait les philosophes grecs, et Platon en particulier, jusqu'au fanatisme; il les aimait jusqu'à la folie. Il a été le premier des Latins, comme il s'en glorifie lui-même , qui ait transporté dans la langue du Latium toutes les doctrines des philosophes d'Athènes. Ses livres philosophiques sont le répertoire le plus complet et le plus solide, le résumé le plus exact de tous les systèmes de la philosophie grecque. Les arrêts de ce grand homme du paganisme, en fait de philosophie grecque, ne peuvent donc être suspects à personne à aucun titre. On ne peut l'accuser, à l'égard des Grecs, ni de malveillance ni de mauvaise foi, ni d'ignorance ni d'incapacité.

Or, voulez-vous savoir ce que, d'après Cicéron, la raison philosophique des Grecs a su apprendre au monde touchant la première et la plus importante vérité , l'existence et la nature de Dieu? Ouvrez les trois énormes livres qu'il a composés sur ce sujet.

Cicéron n'attend pas, dans ces dialogues, que la force des principes, l'intérêt et la chaleur de la discussion l'entraînent, pour lancer son arrêt de condamnation contre la raison se retranchant en ellemême, faisant dépendre d'elle-même la décision du vrai et du faux, et pour la convaincre d'impuissance d'atteindre la vérité. C'est au début même de cette grave et importante discussion qu'il déclare, de la manière la plus solennelle, que 11 question qu'il va

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