‹ La raison philosophique et la raison catholiqueChapitre 26 sur 98 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

1--Tl est vrai de dire, M. F., que, tandis que la J-raison philosophique des temps anciens , comme nous l'avons vu et comme nous le verrons dimanche prochain pour la raison philosophique des temps modernes, n'a jamais pu résoudre aucune question , n'a jamais pu faire cesser aucune difficulté ni établir aucune vérité; la raison catholique, inspirée par la lumière de la parole de Dieu, était parvenue à résoudre toutes les difficultés de l'ordre

tabernacle. C'est doue les yeux fixés sur la religion que les philosophes chrétiens choisissaient , dans les doctrines philosophiques, ce qui pouvait être apte à sa défense et à son développement. Dès lors on conçoit cette espèce d'éclectisme. Mais on ne peut pas concevoir un éclectisme qui fait tout dépendre du choix, même la règle avec laquelle il doit choisir; qui prétend choisir le vrai avant même d'avoir connu ce qui est vrai , et même avant d'avoir connu si le vrai existe et si l'homme a un moyen de l'atteindre. Un pareil éclectisme n'est et ne peut être que le produit aveugle du hasard et du caprice, l'informe mélange des débris de différents systèmes, des rêves, des délires de la raison humaine; n'est et ne peut être que le chaos; hudis indigestaque moles.

philosophique, de l'ordre théologique, de l'ordre naturel .

Je n'ai pas le temps, M. F., de parcourir ces différents ordres; je m'en tiens seulement à deux exemples. Je veux vous présenter d'abord la solution naturelle que la philosophie sublime, large, sûre, des temps chrétiens , a donnée et a fait accepter par les intelligences les plus difficiles, de la question si importante de YOrigine (les. idées .

Sur cette grande question , la raison philosophique marchant seule s'était divisée en deux grandes sectes : celle des platoniciens , qui admettait que toutes les idées c'est l'âme toute seule qui se k< forme ; et celle des épicuriens , qui soutenait que l'âme n'est que tabula rasa, et que toutes les idées lui arrivent toutes faites par les sens ou par la parole.

Ces deux opinions, prises dans leurs affirmationexclusives, sont toutes les deux fausses, mais, sous certains rapports , elles contiennent toutes les deux quelque chose de vrai. La philosophie chrétienne seule a démêlé ce qu'il y a de vrai des deux côtés, et, en le réunissant dans un tout, a présenté la vraie doctrine sur cette grande question , et l'a résolue.

Comme à la formation d'une statue deux choses, se dit-elle, sont nécessaires : l'artiste et le marbre ; l'artiste agissant comme cause efficiente, le marbre

y concourant comme cause matérielle (1) ; de même c'est le corps qui concourt à la formation des idées comme cause matérielh , en tant que c'est par les sens ou par la parole qu'arrive à l'imagination le fantôme (phantasma des objets extérieurs; et l'âme y concourt comme cause efficiente , parce que c'est l'àme qui, en vertu de son intelligence, de cette faculté qui est le reflet de l'intelligence divine (2) , exprime, de ces fantômes que le corps lui a présentés, la conception intentionnelle, et se forme l'idée. Ainsi , il est vrai que le corps et l'âme sont également nécessaires, concourent chacun d'une manière différente à la formation des idées. C'est par cette belle et simple solution que la raison catholique fit cesser toute dispute parmi les philosophes chrétiens touchant une si grave question .

1 3 . Il en fut de même de 1 a question de la certitude . Sur cette question , comme sur toutes les autres , le monde philosophique s'était divisé en deux camps ennemis. Les uns disaient que la certitude est dans l'homme, que l'homme a en lui-même le moyen

(1) « Ex parte pbantasmatum intellectualis operatio a sensibus « causatur. Sed quia phantasmata non sufficiunt immutare « Intellectum Possibilem, oportet quod fiant intelligibilia per In- « tellectum Acjentem. Xec potest dici quod cognitio sensibilis sit « totalis et perfecta causa intellectualis cognitionis, sed magis

« QUODAMMODO EST MATERIA CAUSEE (D. TllOM., \,q. 88 a. 6.) »

(2) Pour mieux comprendre la doctrine indiquée dans ce paragraphe, voyez la note B à la fin de cette conférence.

d'arriver à une certitude absolue sur toutes les choses; c'était le système des Dogmatisiez.

D'autres disaient : Non , l'homme ne peut, tant qu'il est seul , s'assurer de rien, être certain de rien, pas même de sa propre existence , de sa propre pensée ; la certitude n'est pas dans l'homme isolé, elle n'est que dans l'homme collectif. C'était l'opinion des Académiciens .

Gomme l'homme individuel est intelligence, sens intime et corps, ainsi les Dogma listes, qui plaçaient la certitude dans l'homme individuel, s'étaient sousdi visés en trois classes : 1° la classe des dogmatistes intellectuels, pour lesquels toute certitude était dans l'évidence de l'intelligence : c'étaient les platoniciens; 2° la classe des dogmatistes fanatiques, qui ne reconnaissaient que le tact intime, le sens intérieurde l'âme (permotiones animi intimas. Gic. ) pour critérium de la certitude : c'étaient les cyrénaïciens; et 3° la classe des sensualistes enfin, dont l'unique et dernier juge de la vérité était le témoignage des sens : c'étaient les sectateurs d'Épicure.

De l'autre côté, les Académiciens, qui plaçaient la certitude dans l'homme collectif, en faisant abstraction absolue de l'homme isolé, s'étaient sous-divisés eux aussi en trois écoles différentes : 1° l'école de ceux pour lesquels il n'y avait rien de certain en dehors des institutions politiques civiles du pays : c'était l'école de Yarron ; 2° l'école de ceux qui ne regardaient comme certaines que les croyan-

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i Ik/k'uscs «le chaque peuple : c'était l'école de Gicéron; <\ enfin l'écolede ceux pour lesquels 1< M'iiienu'ui du genre humain, le geui commun était élément unique de toute certitude : cVlail l'eeole de Carnéade.

Mais toutes les deux, ces deux opinions .vînmes, par des voies différentes aboutissaient au môme point : au scepticisme. Car, deeequ op établit en principe que l'homme a en lui-même le principe de toute certitude ; qu'il doit se fier à ses propres lumières , et qu'il doit considérer comme vrai tout ce qui lui paraît vrai; il est évident qu'on ouvre la porte à toutes les erreurs , qu'on arrive au désespoir de toute vérité, qui est le scepticisme. De l'autre côté , si l'homme seul ne peut être certain de rien, pas même de sa propre existence, comment peut-il être certain du sens commun des hommes , des institutions civiles, des institutions religieuses des peuples? Comment sait-il qu'il existe d'autres êtres hors de lui ? Par conséquent , le système des académiciens, par une autre voie, aboutit au même point que celui des dogmatistes , au scepticisme absolu.

La philosophie chrétienne, prenant de J.-C. la lumière pour connaître l'homme, s'est placée entre ces deux opinions , et avec le peuple , dont le langage est la véritable philosophie , parce que c'est la dictée de la nature , a reconnu que l'homme a en lui le principe de la certitude, niais non pas une

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certitude absolue sur toute chose ; que l'honnii" a en lui la certitude complète des premiers principes, la certitude de ces vérités par lesquelles l'entendement de l'homme est comme constitué , ou , pour user du langage de saint Thomas, est informé (4); vis-à-vis desquelles l'entendement de l'homme est passif, dans lesquelles il ne met rien du sien ; et par conséquent. disait saint Thomas , « l'intelligence, tant qu'elle nefait que percevoir, est toujours dans le vrai : Intçh Irctus sintfjlu ilrr jjrrcijn^/is . si'nijx'r i-.sl rcrus g . a Il en était de même des sens : la philosophie chrétienne ne dédaignait pas leur témoignage. Elle, au contraire, plaçait dans les sens la certitude des vérités de l'ordre physique , en disant : Le sens est toujours vrai, toutes les fois qu'il est dirigé sur des objets qui sont de son ressort ; Sensus. cirm sensibilia proprium 3 , semper est verus.

(l)t Sicut res naturalis non déficit abesse quod sibi competit i secundum suam forma m, itavirtus cognoscitiva non déficit in i cognoscendo respectu illiusrei cujus similitudine informatiir. ■ Sicut sensus de sensibili proprio semper est verus , ita et in- < tellectus in cognoscendo quod quid est D. Thorn., I, q. 10 « a. 2, et De fer date, I, art. 12 ). »

3 Intellectus est verus in rerum qindddatihus percipiendis : i in propositionibus per se notis , in quibus préedicatum est in ratione subjecti, et ex sola terminorum perceptione eognos- - citur attributum contineri in subjecto, vel ei esse contrarium I D. Thom., I, q. 82, a. 11; Poster, lib. 1, lect. 6 et 10 (3)« Sensibile proprium est quod ita sentilur uno sennon possit alio sensu sentire; et circa ha?c sensus nonpoUst errare : sicut Visus est cognosciticus cofori*, taditua

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La possibilité de l'erreur commence pour l'homme dès qu'il commence à déduire (1), dès qu'il com-

a Gustus saporis, Olfactus oduris, Tactus qualitatum tangi- « bilium nempe calidl et frigidi, gravis et leris, etc. Yisus « autem non decipitur circa colorem, nec auditus circa sonum ; « et idem de ceteris ( D. Tkom. , De anima lib. II, lect. 23 ). » Les sens donc ne nous trompent que lorsque nous jugeons des objets sensibles par le témoignage d'un sens dont ils ne sont pas le sensible propre; comme il arrive lorsque nous prononçons, sur le témoignage de la vue, de la distance ou de la grandeur qui ne sont pas le sensible propre de la vue, mais du toucher. Et en effet, si, par exemple, nous soumettons la distance au jugement du toucher, et la mesurons par coudées ou par pieds, nous la connaissons telle qu'elle est. Il y a aussi le sensible commun, et c'est celui qu'on peut saisir par le témoignage de tous les sens ou de plusieurs. C'est le mouvement , le repos, le nombre, la figure et la grandeur. Par rapport au sensible commun , nous nous trompons lorsque nous le jugeons d'après le témoignage d'un sens seulement , devant le juger par le témoignage de plusieurs sens. C'est ainsi que souvent nous croyons que ce qui se meut est immobile , et que ce qui est immobile se meut; parce que nous en jugeons seulement par la vue, qui n'est juge compétent que des couleurs. Mais si nous y ajoutons le témoignage du toucher, nous en connaissons la vérité. Les sens nous trompent lorsqu'ils sont malades. Mais leur maladie nous la connaissons par notre propre expérience, ou par celle des autres comparée à la nôtre ; et c'est alors que nous nous en défions. C'est le résumé de la doctrine de la philosophie chrétienne sur le témoignage des sens.

(1) « Falsitas non est in simplici perceptione , sed in judicio. « Cujusrei ratio est : quia intellectus formans quklditates ( vel « simpliciter percipiens ) non habet nisi similitudinem rei exi- « stentis extra animam. Sed, quando incipit judicare de re « apprehensa, tum ipsum judicium intellectus est quoddam « proprium ejus, et quod non invenitur in re ( D. Thom. , I, « q. 96, a. 2 , et De Méritât., q. I , a. 3 ). »

mence à développer les premiers principes, et à en tirer des conséquences; Error est in intelîectu componenteveldividente(i).Cest par rapporta ces déductions qu'il faut se soumettre au jugement de l'Église, au jugement des savants, au jugement général, au consentement de ceux quisontà même de prononcer un arrêt sur la matière dont il s'agit, et juger si nous avons fait bon ou mauvais usage de la raison.

Voilà comment la philosophie chrétienne conciliait les droits de la raison avec les droits du sens commun (2). Et tandis que les Dogmatistes avaient voulu faire des nombres en restant toujours dans

(1) « Investigationi rationis humanœ plerumque falsitas admi- « scetur, propter debilitatem intellectus nostri in judicando, et « phantasmatum permixtionem ; et ideo apud multos in dubita- « tione manerent ea quae sunt \erissima , etiam demonstrata : « dum vim demoDstrationis ignorant , et prœcipue cum videant « a diversis diverse doceri. Inter milita etiam vera quœ demons- * tranturimmiscetur aliquando falsum quod non demonstratur, h sed aliqua probabili vel sophistica ratione asseritur, quod in- « terdum demonstratio reputatur (D. Thom.y contr. Gentil., « lib. IV, c. 4 ). »

(2) « Quod ab omnibus communiter dicitur impossibile est « totaliter esse falsum; falsa enimopiuio injlrmitas queedam in- « tellectus est, sicut et falsum judicium de sensibili proprio ex « infîrmitate sensus accidit. Defectus auteaa per accideks sunt, « et prœter naturœ intentionem. Quod autem est per acci- « dens , nonpotest esse semper et in omnibus. Sicut judicium « de saporibus. quod ab omni gustu datur, non potest esse fal-

« SUIll ; ITA JUDICIUM QUOD AB OMNIBUS DE VER1TATE DATUR, « NON POTEST ESSE ERBO^EUM ( 1(1. , Ibld., lib. II, C. 34 ). »

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i unité; et que les Académiciens avaient voulu l'aire «les iioinlii.- sans unités ; c'est la philosophie chrétienne qui a fait <le véritables nombres, parce qu'en partait de l'unité elle redoublait cette même unité. C'est-à-dire qu'en reconnaissant que par ses propres moyens on peut être certain de la vérité des premiers principes et de l'existence des objets extérieurs, elle donnait une base solide au témoignage universel , qui n'est que le résultat et l'ensemble de ces évidences et de ces certitudes individuelles (1 .

(1) Le savant P. Rosellius , dominicain , dans sa Summa philosopltix , rédigée sur les principes, les doctrines, et presque avec les mêmes mots de saint Thomas, explique dans ces termes cette espèce de nombre du consentement commun résultant des unités de la certitude particulière : « Cum omnes vel fere omnes « in aliqua re conveniunt, aliqua certe efficax ratio débet esse < qua illi permoveantur. Nam , ut recte Cicero : " jNeminem ■ omnes et nemo unquam omnes fallit. ■ Quapropter non una

tantum auctoritate sed etiam ratione , dumillis sequimur, in- « intima*. Mine, si qua sententia communis est inter phi- « losophos, etsi nobis non satis constet ratio qua probatur, hac« beri débet ut certa (Logic, qu. XXV). »

Ainsi, la certitude résultant du témoignage commun repose principalement sur les certitudes particulières, comme le nombre est formé des unités qui le composent. On conçoit que plusieurs hommes, n'ayant que de faibles ressources, en réunissant leurs fonds, puissent former un grand capital. Mais on ne conçoit pas comment un grand capital puisse se former par plusieurs hommes ne possédant absolument rien. Fonder donc la certitude sur le témoignage universel des hommes, tandis qu'on leur refuse tout moyen de certitude particulière, c'est absurde et même ridicule. C'est cependant la méprise où est tombé l'auteur de Y Estai ,

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C'est de la même manière que, marchant toujours au milieu de deux opinions opposées, et essayant de les concilier ensemble , elle a résolu la question politique entre le droit divin et les franchises des peuples; la question morale, entre la liberté et la grâce; la question physique, entre la nature intime des corps et leurs propriétés; en un mot, toutes les questions de l'ordre scientifique ; et qu'elle a eu le bonheur de s'assurer, de se rendre compte de toutes les vérités, de les démontrer, de les déi elopper, et les appliquer au bonheur de l'homme et de la société (1).

14. C'est, du reste, l'accomplissement de cet oracle de l'Évangile : « Cherchez d'abord le royaume des

ayant prétendu que l'homme seul ne peut être certain de rien. pas même de sa propre existence ; et que des hommes qui séparément ne sont certains de rien , en s'accordaut à affirmer une chose puissent produire un témoignage d'infaillible certitude, i Les questions fondamentales de la science morale , que « la philosophie de nos jours a si audacieusement portées à son tribunal, étaient alors décidées par la religion, ou traitées dans « l'esprit de son enseignement. Il y avait dans toute l'Europe « uniformité de doctrines sur les points importants, et unité « de sentiments (à la bonne heure !). Les docteurs des différentes « universités , ou même des diverses nations , faisaient assaut « d'arguments, plutôt qu'ils ne luttaient d'opinions; et la philosophie avait aussi ses tournois, qui ressemblaient à des com- « bats et qui n'étaient qu'un exercice pour l'esprit. C'était un « temps de paix (DeBonald, Recherches, etc., tom. 1 )■ i Tant mieux pour l'esprit humain et pour la société !

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eieux, et tout le reste vous sera donné par surcroît : Quœrite ergo primum regnum lW, et justi-

tiam ('jus; tt hœc omnia adjicientur robis( Matth.. VI, 33). » Car les philosophes chrétiens ont commencé par chercher la vérité catholique, la vérité de la religion , sans se soucier du reste, fis ne se sont pas occupés de la beauté des formes; ite> ont laissé tout cela aux entants de la science, qui veulent s'amuser à eesjeux. Ils ont visé d'abord à ce qui est essentiel à l'homme , c'est-à-dire à la vérité, à la parole de Dieu ; ils ont cherché le royaume de Dieu : Quœrite primum regnum Dei. Eh bien! la bonté, la miséricorde de Dieu leur a accordé par surcroit ce qu'ils ne désiraient pas, ce qu'ils ne cherchaient pas : Et hœc omnia adjicientur vobis. Ils n'ont voulu que Yhonnête, ils ont aussi connu V utile. Ils n'ont voulu que le vrai, ils ont aussi connu le beau. Ils n'ont voulu que le ciel , et ils sont aussi devenus les maîtres de la terre. Eh oui ! l'Europe chrétienne , fermant les yeux sur les avantages temporels et purement humains , n'a cherché avant tout que le royaume de Dieu , n'a été jalouse que de conserver la parole de Dieu et la révélation de l'Évangile ; et Dieu lui a accordé par surcroît tous les avantages temporels. Elle est devenue le centre des lumières , de la science , de la littérature, des arts, de la richesse, de la force, de la civilisation, de la liberté; elle est devenue la reine du monde, la maîtresse du monde, l'ar-

bitre des destinées du monde; et elle n'a qu'à s'entendre avec elle-même pour dompter le monde, pour s'emparer du monde.

Voyez , au contraire , ce qui est arrivé aux Grecs. A l'exception des saints Pères , qui ont marché dans la voie chrétienne , et qui tous et toujours ont été persécutés , les savants de ce malheureux pays ont paru préférer l'orgueil à l'humilité, laphilosophie à la religion, les formes aux principes, le style aux doctrines, l'élégance à la vérité. Tout en aimant l'Évangile, ils ont paru aimer davantage Platon et Aristote, Homère et Démosthène ; ils n'ont pas cherché le royaume de Dieu en tout et avant tout. Eh bien! ils ont perdu la pureté de la foi ; ils sont devenus les maîtres et leur pays le foyer de toutes les erreurs. Leur Platon est devenu , comme Tertullien

l'a dit , LE PATRIARCHE DE TOUS LES HÉRÉTIQUES ; Prt-

triarcha omnium hœreticorum (apud S. Hieron:, épis t. ad Ctesiphontem) , et, comme l'a dit saint Irénée, I'assaisonnement de toutes les hérésies;

Condimentarium omnium hœreseon (Hceres.).

Leur histoire ecclésiastique , aussi bien que leur histoire politique, n'est que honte, scandale et bassesse, qu'on a eu bien raison de qualifier par le titre flétrissant d'Histoire du Bas^Empire. Semblables aux Juifs dont saint Augustin dit : Temporatia perdere t imiter unt , et vitam œternam non cogitarerunty et sic utrumque amiseruut (Tractât. 49 in Joan.), les Grecs aussi, ayant préféré les avantages

: \ Il \ISON CATHOLKH I

< 'iiijioitK ,mi\ Intérêts religieux et éternels, (mi perdu ceux-ci, et ils n'ont pas conservé ceux-là. Avec la foi véritable, ils ont perdu toute science, toute civilisation, toi ii<> liberté, et ont fini par tomber sous le despotisme ottoman, sous lequel ils n'ont pas eu le bonheur de la vie de l'esprit, mais le choix de la mort,

1 5. Ce qui arrive aux nations arrive aux individ us. Voyez ceux parmi vous qui, trompés par de fausses doctrines, par des déceptions funestes, n'ont pas gardé la parole do Dieu qu'ils avaient entendue dans leur enfance; mais ont préféré la parole de l'homme, et ont cessé de croire. En dehors de l'enseignement divin de l'Église, de la parole sortie de la bouche de Dieu , et qui est la véritable nourriture de l'homme ; dans la licence de la raison , dégagée de toute règle , de toute autorité , ils se llattaient de trouver un nouveau développement, une force nouvelle, une nouvelle vie pour leur intelligence , et ils n'y ont trouvé que la misère , la faiblesse, les ténèbres et la mort; In tênebris et in ambra mords sedr/it (£rfic./ï, 79).

Ils n'ont plus que les apparences, le nom de savants, de gens d'esprit. En vérité, ne croyant plus rien de ce qu'il faut croire, ils ne savent plus rien de ce qu'il faut savoir, ils ne connaissent plus rien de ce qu'il faut connaître ; leur intelligence est morte: Nompn habentquod vivant jtiinor tut *unt(Apoc., III, 1).

Leur esprit n'est pas moins pourri au milieu de ces vaines apparences de l'érudition dont il se pavane, que les corps des grands ne le sont dans les riches étoffes dont on les enveloppe, dans les marbres précieux où on les dépose. Véritables Lazares, renfermés depuis longtemps dans les tombeaux blanchis de leur science, riches de mots et pauvres de certifiée et de vérité, ils éloignent de leurs côtés les âmes chrétiennes ne pouvant pas supporter la mauvaise odeur de leur impiété; Quatriduanus est, jani fœtet ÇJoan., XI, 39).

16. Mais est-ce que ces pauvres esprits de nos frères dans le baptême sont morts pour toujours? Est-ce qu'ils ne peuvent pas revenir à la vie? Eh! oui , oui , ils n'ont qu'à le vouloir.

En présence du tombeau de Lazare et de sa sœur éplorée , le Fils de Dieu prononça ces sublimes et magnifiques paroles : « Je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi , quoique mort déjà , peut revivre ; et celui qui revit , en croyant en moi, ne mourra jamais : Ego sum resurrectio et cita. Qui crédit in me, etiamsi mortuus fuerit 9 vivet ) ,- et muni* qui virit et crédit in me9 non morietur in œternvm(lb.3 25). » Et ensuite il ajouta : « Marthe, crois-tu cela ? Crédit hoc ? » Et Marthe ayant répondu : « Oui, oui, Seigneur, j'ai toujours cru que vous êtes le Messie , le Fils du Dieu vivant , venu dans ce monde pour le sauver; L r tique , Domine, ego cre-

didi quia tu es Christus Filins Dei vivi, qui in hune mundum venisti; » de ce grand et bel acte de foi la résurrection de Lazare s'en est suivie.

Eh bien! mes amis, si vous êtes ici, par rapport à l'esprit, dans la condition où était Lazare par rapport au corps, voilà le moyen facile que la bonté de Dieu vous offre pour ressusciter à la vie de l'intelligence, que vous avez perdue. Que Marthe , c'est-à-dire que votre volonté croie que Jésus- Christ est la résurrection et la vie ; et Lazare, son frère, c'est-à-dire l'esprit mort par l'incrédulité, peut revivre parla foi; Ego sumresurrectio et vita. Qui crédit in me, etiamsi mortuus fuerit , vive t. Et ne dites pas : a Hélas! je ne puis pas croire! » Désirez de croire , priez pour croire ; la miséricorde divine fera le reste, et vous croirez. Car le désir de croire , la prière pour croire est déjà de la foi , comme le désir d'aimer, la prière pour aimer, c'est de l'amour. Courage donc! et si nous avons eu assez de faiblesse et de lâcheté pour nier, ayons assez de force et de grandeur d'âme pour croire. Élevons-nous au dessus de nous-mêmes; soyons nous-mêmes.

Dans le secret de notre conscience , prosternonsnous aux pieds de cet aimable Sauveur ; disons-lui : Oui, oui, Seigneur, je crois, je veux croire que vous êtes le véritable Fils du Dieu vivant, venu au monde pour sauver le monde et pour me sauver moi-même; Credo quia tu es Christus Filius Dei ri ci.

qui in hune mundum venisti ; et à l'instant même le grand prodige que la parole toute-puissante de ce Fils de Dieu opéra sur le corps de Lazare se renouvellera, et s'accomplira sur notre esprit; et une t'ois que nous aurons recouvré cette vie de l'esprit, qui n'est que le reflet de la vie immortelle de Dieu même, nous ne mourrons jamais; Et omnis qui vivit et crédit in me non morieturin œternum.

Nous tous enfin qui nous trouvons réunis dans ce sanctuaire , n'en sortons pas sans avoir pris la grande résolution du prophète, c'est-à-dire que, possesseurs heureux de la vie de l'intelligence et du cœur, ou en y revenant dans ce moment même par la foi et par la grâce , nous ne voulons jamais la perdre, nous ne voulons jamais mourir dans l'incrédulité , dans le doute ou dans le vice ; nous voulons vivre toujours de la croyance à la parole de Dieu, de l'amour de ses lois; nous voulons, par notre zèle à pratiquer cette parole divine , par notre courage à la confesser, attester au monde les prodiges que la bonté de Dieu a opérés pour nous et en nous: Non moriar, sed vivant^ et narrabo opéra Domini (Psal. CXVII, 17).

Et parvenant par là à obtenir la paix de l'àme dans le temps, et le bonheur dans l'éternité, nous apprendrons par notre propre expérience que l'homme n'est véritablement heureux qu'en tant qu'il entend la parole de Dieu^ et la garde : Beat i qui audiunt verbum Deiy et custodiunt illud. Ainsi soit-il.

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