‹ La raison philosophique et la raison catholiqueChapitre 27 sur 98 · I.A RAI80B I I I BOL1Q1 I · texte numérisé non relu

I.A RAI80B I I I BOL1Q1 I

Note A ( / aye 11«J).

Les philosophes présomptueux.

Ou n'a pas oublié dans le monde philosophique ce ton d'orgueil démesuré avec lequel celui qu'on a appelé le bon Wolf, le disciple le plus célèbre de Leibniz, sans aucun respect pour le génie de son maître, pour le fondateur de la nouvelle philosophie allemande , a annoncé au monde des savants sa philosophie, au commencement du dernier siècle.

« Deux choses, dit-il, ont manqué, jusqu'à présent y dans TOI te philosophie ; ce sont : cette évidence, d'abord, qui seule a le privilège d'enfanter le consentement certain et immuable; et, en second lieu, l'application pratique des doctrines que la philosophie enseigne. Ces deux défauts relèvent de la même cause : e'est qu'on n'a pas de ces notions et de ces propositions déterminées, sans lesquelles les'principes philosophiques nepeuvent être ni compris, ni démontrés, ni appliqués aux usages ordinaires de la vie humaine; Duo in primis sunt , qux in omni philosophie hactenus desiderantur : deest illa evidentia, quae sola assensum gignU certum atque immotum : nec quœ in ta traduntur usui vitae respondent. Ltriusque eadem ratio est : exnkmt notiones ac propositiones déterminât e. Sine quibus tamen quœ afferuntur , nec satis inielligi, nec siifftcienterprobari, nec ad casus vitœ obvios dextere applicari passant, (Wolphius, Prœ/atio in Loyicam). »

Ainsi, d*après ce bon Wolf, on avait philosophé, pendant trois mille ans, dans le monde, sans qu'on eût eu des notio?is claires, des propositions déterminées , et par conséquent sans qu'on eût jamais pu comprendre les principes philosophiques, ni les démontrer, ni les appliquer aux usages ordinaires de la vie humaine; sans qu'on eût jamais connu ni la philosophie de f évidence , ni l'évidence de la philosophie. En un mot, d'après Wolf et jusqu'à Wolf, personne au monde, pas même l'immense talent de Leibniz, des doctrines duquel ce bon Wolf s'était enrichi, n'avait rien produit qui méritât de fixer l'attention du monde philosophique, et le monde n'avait jamais eu de véritable philosophie.

DES SIECLES CHJRBTU ]~!

\A puisque l'un des caractères propres de la philosophie moderne est l'insolence et la témérité , voilà ce dépositaire unique du secret philosophique s'annonçaut au monde comme chargé de la haute mission d'endoctriner le genre humain dans une philosophie utile; — toute philosophie n'ayant été qu'inutile avant lui. — Le voilà se déclarant le seul qui eût tout expliqué, tout prouvé ; qui eût donné un sens fixe aux mots, dont la signification vague n'engendrait que des notions confuses. Le voiià se glorifiant d'avoir, lui Wolf , bâti le premier l'édifice des propositions déterminées , dont les philosophes qui l'avaient précédé n'avaient connu pas une seule; d'avoir distingué le vrai et le faux, qui jusque-là s'étaient trouvés jetés péle-mé!e dans le cerveau des hommes; d'avoir formé un système harmonique de toutes les vérités connexes, et ouvert la porte des écoles au génie des inventions. Car voilà ses incroyables paroles : « C'est pour cela que , voulant rendre la philosophie utile au genre humain , j'ai cru devoir me faire une loi de ne rien admettre qui ne fût assez expliqué et suffisamment prouvé; de rappeler les mots des notions confuses qu'ils présentaient, de la signification vague qu'ils avaient à un sens fixe; et de bâtir des propositions déterminées, dont Jusqu'à présent, les philosophes n'ont connu pas une seule. C'est de cette manière que j'ai été assez heureux pour non-seulement diviser le vrai et le faux, qui généralement se trouvent mêlés ensemble, et coordonner les vérités connexes entre elles, et un système harmonique, mais aussi pour ouvrir enfin une fois l'entrée des écoles au génie des inventeurs; « Quamobrem philosophiam

■ ge>eri hl'mano perutilem effecturus, id mihi agendum esse

■ duxi ut nihil admitterem, nisi quod satis fueritexplicatum et « sufficienter probatum ; et voces a nationibus confusis a signi- « ficatuvago ad fixum reducerem, et propositionesdeterminatas, ' quas hactenus m llas norerunt philosophantes, conderem. « Hac ratione non solum mihi verum a falso, cui vulgo ad- ' mixtum est secernere, ac veritatesinter se connexas in systema '< harmonicumredigerelicuit, verum etiam inventoribus tasdem « in scholis aditus apertus est {Ibid). » Et , pour rassurer d'avance le genre humain sur la portée de ses doctrines , le voilà se posant comme un autre saint Paul, professant des dogmes dont l'infaillibilité aurait été reconnue par les hommes les plus savants et les plus sensés . qui certainement ne s'étaient pas encore doutés

de ce degré d'excellence de la philosophie de \Y olf. Car, dogmata mea, dit-il, de/ensione non indigere jamdudum agnoverunt riri intelligentes et cordati.

Mon Dieu, quel langage! Je n'ai jamais rencontré dans aucun livre de philosophie, ancienne ou moderne , rien de plus prétentieux et de plus insolent. Mais cette manière de s'exprimer du bon "NVolf , arrogante jusqu'à la folie, orgueilleuse jusqu'au ridicule, ne nous étonne pas. C'est le propre de la pédanterie d'être présomptueuse; et celle des philosophes protestants de l'Allemagne l'est au dernier degré. Ce qui nous étonne et nous chagrine en même temps, c'est de voir que le génie catholique luimême, abusé par la même ignorance delà véritable philosophie, n'a pas toujours su se garantir de cet esprit de confiance aveugle dans ses propres forces, qui anime la plus grande partie des philosophes modernes, et fait croire à chacun qu'il est le premier inventeur de la philosophie véritable et le grand maître de l'univers.

« Il est démontré par l'expérience, dit Descartes, que ceux qui professent la philosophie sont , le plus souvent, ceux qui savent moins: et qu'ils ne font pas un aussi bon usage de leur raison que ceux qui ne se sont jamais adonnés à une pareille étude; Experientia ostendit eos qui philosophiam profiientur, ut plurimum , esse minus sapientes et ratione sua non tam recte DU quant alios qui nunquam huic studio opérant dederunt (Cartesius, Princ. philosopha prœfatio). » Ainsi une certaine expérience lui avait appris, à lui Descartes, que l'usage de la raison se trouve moins défectueux parmi les hommes ignorants , grossiers et même idiots , les hommes , en un mot , tout à fait étrangers à la philosophie, que parmi ceux qui passent pour professeurs et maîtres de cette science; ce qui peut se traduire par ces termes : Tous les hommes sont des bêtes, et les philosophes le sont plus que tous les autres. C'est donc, pour le dire en passant, la même pensée qu'a exprimée plus tard Jean-Jacques Rousseau d'une manière plus crue et plus tranchante . lorsqu'il a dit : « L'homme qui raisonne est un animal dé- « pravé. » Et puisque, lorsqu'on a affaire à des bêtes, il faut tâcher de les rencontrer les moins vicieuses et malignes possible , Descartes donne à entendre qu'il ne veut pas pour ses écoliers de ceux qui avaient appris la vieille philosophie , et qu'il préfère

former son école d'hommes qui ne savent rien de cette philosophie; ceux-ci étant les plus aptes à apprendre la philosophie nouvelle, qui est, hien entendu, celle de Descartes, et par cela même la vraie. Car il dit : « 11 faut conclure de cela que ceux qui ont appris le moins de ces choses qu'on a enseignées jusqu'ici, sous le nom de philosophie , sont les plus capables de comprendre la philosophie véritable; L'nde concludendumeos qui qiîam miximtm didïcerunt illorum omnium quae hactenus nomine philosophie insigniri soient , ad ver a m percipiendam quam maxime esse idoneos (Ibid.). »

Après ce début, fait avec un sentiment de la plus rare modestie, Descartes ajoute : « Quoique toutes ces vérités, qui forment mes principes à moi, aient toujours été connues et par tout le monde; cependant il ne s'est jusqu'ici trouvé personne, que je sache, qui ait compris qu'on peut déduire de ces mêmes vérités la connaissance de toutes les autres choses qui existent au monde ; Etiam si OMITES illx veritates, quaspro principiis meis habeo, semper et ABOMMBi's cognitse fuerint ; NEMO lamen, quod sciam, HACTENUS FUIT QUI AGNOVERIT, omnium aliarum rerum, quœ in mundo sunt, notifiant ex Us deduci posse (Ibid. ). » Ce qui signifie que, pendant les six mille ans qui ont précédé l'apparition de Descartes sur le globe terrestre , personne ne s'était douté qu'avec les principes généraux de la raison humaine , on pouvait raisonner sur tout : tant était grande et profonde la stupidité des hommes dans le monde entier, avant Descartes !

Mais, comme il faut inspirer du courage aux timides , qui se défient, plus qu'il ne le faut, de leurs propres forces, Descartes assure à ses lecteurs que, tout ignorants qu'ils soient (car, ainsi qu'on vient de le voir, Descartes ne veut avoir affaire qu'à des ignorants ), ils ne trouveront rien dans ses écrits qu'ils ne puissent parfaitement comprendre : tant est grande la clarté de ses principes, la simplicité de ses pensées ! Los qui viribus suis plus aequo diffidunt certiores reddere vellem mhil esse ih meis scriptis quod non perfecte intelligere possint (Ibid.). »

Or c'est avec de pareils sentiments d'amour pour les hommes et de respect pour l'humanité que Descartes met la main à l'œuvre, et qu'il commence et achève un cours tout nouveau de philosophie, complet dans toutes ses parties ; et cela non pas pour

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une seule ville, une seule province, une seule nation — bagatelle que tout cela ! — mais pour le genre hum un tout estieh ; Hoc mini iKunduiii rtstaret ut integrum pkilotephix corpus liumano gt neri darem ( lbid. ) ; » tâche immense , difficile , dam

laquelle Descartes avant échoué à ce qu'il paraît, le bon Woll s'est trouvé tout prêt pour la reprendre dans les mêmes termes, ainsi qu'on l'a vu, et l'accomplir avec le même succès, ainsi que le genre humain le sait.

Et, de nos jours mêmes, voici, dans M. le vicomte de Bonald , un autre de ces bienfaiteurs de ce pauvre genre humain auquel la philosophie a toujours pris tant d'intérêt, sans que pour cela il ait jamais été plus instruit ni plus heureux ; voici , dis-je , M. de Bonald venir lui offrir avec la même suffisance que \\ oit et Descartes, uue philosophie nouvelle. « Depuis près de trois « mille ans , dit-il, que les hommes cherchent, par les seules « lumières de la raison, le principe de leurs connaissances, la «règle de leurs jugements, le fondement de leurs devoirs; « qu'ils cherchent, en un mot, la science et la sagesse; il y a « toujours eu, sur ces grands objets, autant de systèmes que « de savants, et autant dC incertitude que de systèmes. La diver- « site des doctrines n'a fait, de siècle en siècle, que s'accroître avec » le nombre des maîtres et le progrès des connaissances ; etl'Eu- » rope, qui possède aujourd'hui des bibliothèques entières d'écrits « philosophiques, qui compte autant de philosophes que d'écri- • vains, pauvre au milieu de tant de richesses, et incertaine « de sa route avec tant de guides, l'Europe, le centre et le foyer « de toutes les lumières au monde, attend l encore une philosophie « ( Recherches philosophiques, tom. Ier, chap. 1.) » Et après ce début, qui paraît emprunté à quelque philosophe du protestantisme , tant il en a l'esprit de légèreté et de mépris de toute philosophie qui avait précédé depuis trois mille ans, M. de Bonald passe en revue toutes les écoles philosophiques depuis Thaïes jusqu'à Kant, y compris toutes les écoles chrétiennes depuis Clément d'Alexandrie jusques à saint Thomas, et prononce, avec un sang froid imperturbable : Que partout et toujours il n'y eut qu'ignorance et incertitude, par rapport aux principes de la philosophie; et il vient proposer, dans ces termes, son remède prodigieux , qui doit guérir le monde philosophique de tous ses maux : Mais c'est assez parler de l'incertitude et des contra-

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« dictions des diverses systèmes de philosophie. Essavons main- « tenant s'il ne serait pas possible de trouver, dans des faits «publics, un fondement aux doctrines philosophiques plus

« SOLIDE QUE CELUI QUON A CHERCHÉ JUSQU'ICI dans des

« opinions personnelles. C'est sur cette pensée que j'ose « appeler l'attention de tous les esprits. Je viens les consulter « sur mes propres idées, plus que les leur proposer {Ibid. ). »

Ainsi M. de Bonald, cet esprit si élevé, ce philosophe si profond , ce publiciste si sage, cet écrivain si distingué, et, ce qui est plus , ce catholique si sincère , si fervent , si dévoué , ne s'est pas même douté qu'entre la philosophie païenne des anciens temps, et la philosophie protestante de ces temps derniers, il y a eu une philosophie toute catholique ! 11 a sauté d'un seul bond les quatorze siècles de cette philosophie, pendant lesquels , en marchant sur les traces des Origène , des Athanase , des Augustin , des Boèce , des Cassiodore, des Anselme, des Pierre Lombard , des Albert le Grand et des saint Thomas, ces grands génies du monde chrétien , les philosophes avaient cherché et trouvé, par les lumières de la raison éclairée par la foi, le principe des connaissances humaines, l'avaient développé dans toutes ses conséquences, et avaient possédé la science sans perdre la religion. M. de Bonald, ainsi que Wolf et Descartes , n'a pas vu que pendant ce tempslà il n'y eut parmi les savants chrétiens qu'un même système, un même symbole, une même connaissance et une même certitude sur les grandes vérités qu'il importe le plus au genre humain de connaître; qu'il y eut une philosophie véritable, recelant tous les germes, tous les principes, toutes les raisons du véritable développement, du véritable progrès , de la véritable civilisation de la société moderne. Et , quoique dans les termes qu'on vient de lire , si mesurés et si modestes — la modestie étant l'un des caractères du génie. — il n'en est pas moins vrai que M. de Bonald s'est posé, lui aussi, comme le premier philosophe qui, après trois mille ans de vains efforts , d'essais stériles, ait enfin découvert aux hommes , dans le fait du langage que Dieu leur donna, le véritable principe de leurs connaissances , la véritable règle de leur jugement, le fondement véritable de leurs devoirs; ait fait cadeau au monde de la véritable sagesse, méconnue jusqu'à lui par le monde, et soit venu au secours de

Y Europe, si pauvre au milieu de tant de richesses, en la dotant d'une véritable philosophie!

Or, quand on a vu un esprit aussi solide et aussi chrétien que M. de Bonald se donner lui aussi une pareille importance, qui serait ridicule si elle n'était pas pitoyable, on n'a pas le droit de s'étonner que d'autres, moins chrétiens et moins solides, en aient fait autant, en conséquence d'avoir méconnu la philosophie démonstrative , et de n'avoir considéré comme la seule et véritable philosophie que la philosophie inquuitive, cette dernière philosophie tant de fois faite, et toujours à faire depuis trois mille ans. Il a été bien naturel que des philosophes , partant du même principe, soient arrivés à la même conséquence sur la nécessité de donner une nouvelle philosophie au monde ; et que dès lors chacun d'eux se soit présenté pour achever cette immense besogne, dans laquelle tant de grands hommes avaient, depuis trois mille ans, pitoyablement échoué, j

En effet , ainsi que les premiers coryphées de la philosophie moderne, Bacon avec son empyrisme, Descartes avec son doute universel, et Leibniz avec son rationalisme: de même leurs successeurs, Locke avec son sensualisme, Hume avec son scepticisme, Berkeley avec son idéalisme, Kant avec sa raison pure, Sehelling avec son absolu, Malebranche avec sa vision en Dieu, de Lamennais avec son sens commun , de Bonald avec sa théorie du langage, Jouffroy avec sa méthode d'observation, et d'autres avec leur éclecticisme , tous, au fond, ont eu la même pensée orgueilleuse , la même folle prétention d'avoir découvert aux hommes un principe inconnu par les hommes, et d'avoir créé, eux, les premiers la véritable philosophie.

Ah! la philosophie, si elle n'est pas démonstrative , n'est et ne sera jamais rien. La philosophie inquisitive manquant de base sera toujours sans résultats. Jusqu'à ce qu'on revienne donc à la philosophie de démonstration, on doit se résigner à voir paraître, sur la scène du monde philosophique, de ces comédiens philosophes, de ces charlatans de la science, jouant la construction de l'édifice de la philosophie; et qui, après avoir fait du bruit avec plus ou moins de retentissement, après avoir soutenu, avec plus ou moins de sérieux , leur rôle, après avoir recueilli plus ou moins de sifflets de la part du parterre plus ou moins ennuyé, désappointé, attristé, scandalisé, iront se perdre

dans les coulisses du mépris ou de l'oubli , pour ne plus reparaître.

Pour guérir donc ceux des modernes philosophes, que leur bonne foi fait guérissables , de cette grande maladie de l'orgueil qu'ils ont contractée aux écoles païennes d'Athènes et de Rome, on ne saurait trop insister sur cette conclusion qui résulte évidemment de l'histoire de la science humaine , à savoir : que le même mot de philosophie n'a pas eu toujours et chez tous les peuples la même signification; qu'à des époques différentes il y a eu deux différentes espèces de philosophie, l'une fausse , l'autre véritable ; lune qui , ayant cherché , par les seules lumières de la raison, le principe des connaissances , la règle des jugements, le fondement des devoirs de l'homme, ne les a jamais trouvés; l'autre qui. marchant à la lumière surnaturelle de la religion, est parvenue à trouver tout cela, et pour surcroît a élargi le domaine de l'esprit humain, et l'a enrichi d'importantes vérités; l'une qui a couru toujours en vain après la science et la sagesse, et l'autre qui l'a atteinte et l'a possédée ; l'une qui , sur les plus grands objets de la connaissance humaine, a vu se former dans son sein autant de systèmes que de savants, et surgir autant d'incertitudes que de systèmes ; l'autre qui a réuni tous les savants de toutes les écoles dans un même symbole de croyances philosophiques, dans un même système de vérités et de certitudes. Car si l'on parvient à convaincre de tout cela les esprits sérieux, on peut espérer qu'ils voudront s'arranger de la philosophie ancienne qui se trouve déjà toute faite, au lieu de se creuser le cerveau à faire une philosophie nouvelle qui , après avoir été faite , reste toujours à refaire. On peut espérer qu'ils voudront s'appliquera restaurer, à épurer, à développer, à perfectionner le vieux , au lieu de dissiper leurs forces et leur temps à bâtir du nouveau qui ne saurait durer, et que le plus chétif de leurs disciples sera capable de renverser. On peut espérer qu'ils voudront rattacher leurs travaux aux travaux des véritables philosophes qui les ont précédés, et continuer la chaîne des vérités traditionnelles, au lieu de se poser comme les premiers anneaux d"une chaîne nouvelle de prétendues vérités qui ne sera pas plutôt formée que brisée, et qui, dans tous les cas, ne saurait se prolonger au delà de leur vie. On peut enfin espérer que l'esprit humain voudra bien s'occuper

de ce qui est connu déjà, pour l'affermir, et en déduire les conséquences les plus utiles à l'ordre et au bonheur social, au lieu de s'user à la recherche d'un inconnu qui ne saurait être jamais atteint, à la poursuite de chimères qui n'ont d'autres réalités que celle d'affaiblir les connaissances communes , le plus précieux patrimoine de l'homme et le fondement de la société.

Note B {Page 156).

Le lecteur nous saura gré. nous l'espérons, de voir ici encore mieux éclaircie l'importante doctrine sur la première et la plus noble faculté de l'esprit humain , que nous n'avons pu qu'ébaucher à peine à cet endroit de notre Conférence. Il se persuadera toujours davantage que la philosophie chrétienne, qu'on connaît si peu et qu'on a tant méprisée sous le nom de philosophie scholastique, est cependant la vraie philosophie; qu'en dehors de ses principes et de ses doctrines tout est obscurité, incertitude , erreur , particulièrement en matière de psychologie ; et que les plus grands esprits, et les plus religieux, dès qu'ils marchent hors de ses voies, tout en voulant sincèrement le vrai, ne peuvent que tâtonner, s'égarer, et se perdre.

M. de Bonald était certainement du nombre de ces esprits-la. Profondément catholique, et doté, au plus haut degré, de toutes les qualités, de tous les talents qui font le vrai philosophe, il aurait pu enrichir son pays d'une philosophie solide et vraiment chrétienne. Il parait même en avoir eu la pensée; mais, ayant mis de côté —n'y ayant rien compris, — les doctrines scholastiques ; trèshabile à détruire des erreurs grossières, il ne l'a pas été h établir la vérité; et, aux deux fameuses dissertations près, Sur l'impossibilité que ïhomme ait inventé le langage et l'écriture , qu1 resteront comme de beaux et précieux monuments du génie chrétien de nos jours , il n'a pas fait avancer d'un pas la vraie Psychologie ; et sur la question de l 'origine des idées , tout en combattant Locke et les sensualistes, il parait, sans s'en douter certainement, leur avoir donné raison.

Car, pour M. de Bonald aussi , toutes les idées nous viennent des sens, par le moyen de la parole. Or les mots, qui forment le langage, et dans lesquels, d'après M. de Bonald, sont contenues les idées toutes faites, ne sont pas plus innés que les idées elles-

mêmes. Les mots articulés , on les reçoit par l'oreille ; les mots inarticulés, par les yeux (sourds-muets). A l'exception près donc que pour Locke les idées nous arrivent par tous les sens, et que pour M. de Bonald elles nous arrivent seulement par l'ouïe et la vision, la doctrine, quant au fond, est la même ; c'est-à-dire , Que les sens sont la source unique de toutes les idées. C'est, je le répète, que M. de Bonald, égaré lui aussi par les préjugés que la philosophie moderne a créés contre la philosophie scholastique, avait tout à fait repoussé cette philosophie comme un vain rêve d'Aristote. Oh ! s'il l'avait connue tant soit peu, et même de loin, il aurait compris : 1° que la parole elle-même produit des fantômes (phantasmata) dans l'imagination; 2° que ces fantômes étant reçus par les sens dans la faculté sensitive , ne nous présentent les choses que dans leur forme déterminée et singulière, et revêtues de toutes les conditions matérielles ; et par là il aurait compris aussi qu'il est de toute nécessité d'admettre l'entendement agissant dans l'esprit de l'homme, ou la faculté qui extrait de ces fantômes déterminés et singuliers les conceptions universelles et indéterminées , c'est-à-dire les idées, comme l'a remarqué saint Thomas par ces paroles : « Cum corporeum nihil possit imprimere in rem incorpoream , ideo ad causandam intellectus operationem , non sufficit sola impressio sensibilium corporum, sed requiritur aliquid nobilius etsuperius, scilicet intellectus agexs (1, q. 84, a. 6). » C'est ainsi qu'il aurait trouvé la solution de ce problème si difficile.

Mais il ne s'est pas douté le moins du monde de la différence munie qu'il y a entre le fantôme de la chose , tel qu'il est produit dans X imagination , soit par la parole, soit par toute sensation, et l'idée telle qu'elle apparaît dans V esprit, à la suite de l'impression qu'on a reçue par les sens. Il a cru que l'idée de la chose se trouve dans le mot telle qu'elle apparaît dans l'esprit, complète, absolue, universelle, spirituelle, intelligible; et il n'a reconnu lui, non plus que tous les philosophes sensualistes, aucune faculté propre de l'esprit dans la formation des idées.

En vain on essayerait de le défendre en faisant remarquer que M. de Bonald a admis une certaine capacité, une certaine disposition dans l'esprit à accueillir les idées. Cette capacité, cette disposition a été admise même par Locke et par tous les sensua-

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listes modères, qui n'ont pas eu le triste courage de nier l'existence de l'esprit dans l'homme. Et d'ailleurs la faculté sensitive n'est que la puissance qu'ont les sens de recevoir les formes des objets sensibles sans la matière, tout comme la cire reçoit h forme du cachet sans la matière du métal du cachet lui-même ; « Potentia sensitiva est potentia susceptiva specierum sensibilium sine materia, quod accidit eo modo qua cera recipit signum annuli, quin recipiat materiam ferri vel auri (D. Thom. , De anima lib. 2, sec. A). » 11 estdonc évident que les sens sont, eux aussi, capables, disposés à recevoir ces formes. Or, de ce que les sens sont capables, sont disposés à recevoir ces formes, il ne s'ensuit pas que les sens agissentsur elles, mais qu'ils les subissent. De même, de ce qu'on admet la même capacité, la même disposition dans l'esprit à recevoir les idées, il ne s'ensuit pas qu'on lui reconnaît une faculté active, mais une passivité toute pure. La différence entre la disposition à recevoir et la puissance d'agir est infinie. M. de Bonald ayant donc, aussi bien que Locke, fait absolument passif l'esprit dans la formation des idées , a paru tendre la main à son adversaire , qui soutient que toutes les idées nous viennent par les sens d'une manière efficiente.

D'après Locke et son école, toute l'opération de l'esprit, par rapport aux idées , consiste en cela , que l'esprit ne fait qu'aviser les mouvements excités dans les fibres du cerveau par des objets sensibles qui meuvent les sens. Or M. de Bonald n'accorde pas plus de pouvoir à l'esprit dans la formation des idées. Pour M. de Bonald donc, tout comme pour Locke, l'entendement humain, avant d'avoir senti, n'est pas seulement une table rase — ce qui est vrai et ce que les scholastiques admettent, — il est privé de toute vertu active, ce qui est faux, radicalement faux, et ce que les scholastiques n'admettent pas; puisqu'ils reconnaissent dans l'esprit humain cette sublime faculté, qu'ils appellent I'en- TENDEMENT agissant (intellect us agens), qui agit sur les fantômes, les dépouille de toutes les conditions du temps etdulieu {de hic et nunc), en extrait des conceptions générales, indéterminées, intentionnelles , spirituelles, intelligibles. Et ce sont là les idées, qui par conséquent ne sont que le sublime résultat de l'opération d'une vertu innée dans l'esprit, agissant sur la matière des fantômes qui lui sont présentés par les sens.

C'est ainsi que l'homme n'a pas besoin de voir plusieurs indi-

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vidus de la même espèce pour se former Vidée de ïespèce ; les sens lui présentent un lion , et l'esprit , des qu'il perçoit ce lion, conçoit le lion en général, connaît tous les lions, se forme l'idée de toute l'espèce des lions, rien que pour avoir aperçu un seul individu de cette espèce.

C'est l'opération propre de l'entendement agissant, faculté sublime, divine; car, d'après saint Thomas, elle n'est que « la . participation a la lumière intellectuelle que Famé humaine « puise a la fontaine de toute lumière , c'est-à-dire en Dieu , dont « il est dit qu'il est la lumière qui éclaire tout homme venant « dans ce monde; Intellectus agens nihil aliud est nisi partiel- « patio intellectualis luminis quod anima humana participât • ab ipso fonte totius luminis, nempe Deo, gui dicitur lux vera « quœ illuminât omnem hominem venientem in hune mundwn

"A- 9' 79|' V}' " C'eSt par ceîte facuIté ^e l'homme se distingue des brutes, que l'Écriture Sainte a définis d'un seul

mot dans sa simplicité si profonde et si philosophique, ayant dit • Ce sont des êtres qui n'ont pas d'intelligence ; Sicut equus et

mulus, QUIBUS KO* EST IMELLECTUS (Psal.).

C'est cette faculté qui est innée dans l'âme humaine, et qui n a pas besoin du secours de la parole ni d'aucun autre secours pour se réduire en acte. C'est, en quelque manière, la respiration de 1 esprit, qui se fait aussi naturellement, aussi facilement que la respiration du corps. Son opération a lieu dans un instant • et 1 on ne saurait s'étonner que l'esprit puisse agir d'une manière encore plus prompte et plus rapide que le fluide électrique, qui au boutducompte, n'est que de la matière. C'est en vertu de cette faculté, qui n'a besoin d'autre condition pour opérer que de la présence de la matière sur laquelle elle puisse opérer, que 1 ame humaine commence sa grande opération de la formation des idées, aussitôt que les sens sont assez développés pour lui présenter d une manière distincte et précise les objets extérieurs et avant même d'avoir appris le langage. La parole lui est nécessaire pour formuler les idées, pour les exprimer; mais non pas pour se te former. Cela estsi vrai, que bien des fois l'esprit conçoit certaines choses, ou certaines nuances de choses "de manière que, avec plusieurs langues à sa disposition , il ne sait les exprimer dans aucune langue. Voilà, dans ces occasions, la preuve que, loin que l'esprit ait reçu ces idées parla parole, il ne

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uouve pas le moyen de les exprimer par la parole, pas mémo après avoir appris la parole!

Les sourds-muets sont une preuve frappante et sans réplique de ce grand phénomène de l'esprit humain. A peine leur fourniton, par les méthodes connues, le moyen de communication par les signes ou Y écriture qu'on leur apprend , on les voit, ainsi que nous l'avons remarqué nous-même , exprimer à l'instant, et avecune facilité qui tient du prodige, les idées les plus ahslraites du bien et du mal moral, du juste et de l'injuste, du passé et de l'avenir, de l'individu et de l'espèce, du particulier et de l'universel, du substantif et de l'adjectif, c'est-à-dire de la substance et des accidents, de l'être et de ses qualités. On ne peut donc pas douter que ces idées ne fussent déjà toutes faites dans leurs esprits avant qu'ils eussent appris le langage qui leur est propre. Leurs parents, ainsi qu'ils nous l'ont avoué , en sont étonnés ; ils ne savent pas s'expliquer d'où et comment de pareilles idées se trouvent dans l'esprit de ces malheureux enfants avant toute instruction. Mais ce prodige cesse d'en être un, dès qu'on reconnaît que l'âme, en vertu de la faculté de Y entendement agissant, abstrait l'universel du particulier, et s'élève du sensible au spirituel, à l'intellectuel, indépendamment de toute éducation et de toute instruction.

Ce sont les observations sur ce fait incontestable, que l'esprit fi /(/nain se trouve avoir des idées qu'on ne lui a pas apprises, qui ont donné lieu à la doctrine des idées innées, que de grands hommes, tels que Platon, Descartes, Leibniz, ont adoptée. Ce qui les a trompés, c'est de ne pas avoir connu cette admirable (acuité de Y entendement agissant, par laquelle l'esprit humain en un instant se forme lui-même les idées, et que la philosophie chrétienne a seulement connue par la lumière qu'elle a puisée à ces deux pass âges de l'Écriture Sainte : Lux vera qux illuminât omnem hominem venientem in hune mundum (Joan., I). Signatum est super nos lumen vullus tui, Domine {Psal. IV. 7 ); car, d'après saint Thomas, ces passages doivent être entendus même dans le sens philosophique.

i\e s'étant donc pas douté de cette sublime faculté de l'esprit humain, et de l'autre côté ayant assez d'intelligence et d'élévation pour ne pas tremper dans la doctrine grossière des sen~ sualistes : que toutes les idées, conceptions spirituelles et universelles, nous viennent des sens, ils ont été obligés d'admettre

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les idées innées, pour s'expliquer l'existence de ces conceptions dans l'esprit, qui n'ont pu résulter des impressions reçues dans les sens, et qui ont précédé toute instruction.

Mais la science idéologique a un autre reproche à faire aux philosophes qui se disent spiritualistes ou qui croient tout bonnement l'être, et qui le sont en effet jusqu'à un certain point : c'est qu'ils confondent trop souvent, sous le même mot d'idées , les idées proprement dites que l'esprit se forme sur les fantomes des objets matériels qui lui viennent parles sens, avec les connaissances les plus élevées sur les objets dont les sens ne sauraient transmettre aucun fantôme à l'esprit , telles que la connaissance de Dieu, de la spiritualité et l'immortalité de l'âme, et des devoirs clairs et précis qu'a l'homme envers Dieu , envers son prochain, envers lui-même, etc. Quant à ces connaissances auxquelles fort improprement on applique le moliï idées, l'homme, comme nous l'avons démontré en nous appuyant sur saint Thomas (Conférence première, §5 et 6), ne saurait se les former lui-même : il n'en a , comme l'a dit encore saint Thomas , que le besoin et l'instinct confus ( Ibid., 5 , note ) ; il doit les recevoir et il les a reçues par une révélation primitive qui, par le langage et la tradition, a été transmise, s'est propagée et établie dans tout le monde. Si M. de Bonald donc et son école avaient borné à ces hautes notions sa doctrine sur la nécessité de la parole pour obtenir les idées, il aurait été dans le vrai. De pareilles idées ne viennent à l'homme que par la société où elles se trouvent, toujours et partout , plus ou moins altérées, plus ou moins corrompues ; il ne les a reçues que par l'instruction et par la parole. Mais ayant étendu sa doctrine à toute espèce d'idées ou de conceptions purement intellectuelles , à l'idée de l'être et de ses modifications et de ses rapports , de l'espèce et du genre, du général et du particulier, du concret et de l'abstrait, de causes et d'effets, de principes et de conséquences, du bien et du mal, même moral, auquel l'esprit s'élève par la connaissance du mal et du bien physique, à toutes les idées qui constituent les éléments de la raison, et la met à même de se démontrer les notions et les vérités traditionnelles ; ayant compris et entendu sous le même mot des choses infiniment diverses , il a été dans le faux; car ces idées-là, qui sont les idées véritables, l'esprit se les forme lui-même par sa propre puissance, par Yentende-

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