‹ La raison philosophique et la raison catholiqueChapitre 31 sur 98 · IC)2 LA RAISON PHILOSOPHIQUE · texte numérisé non relu

IC)2 LA RAISON PHILOSOPHIQUE

saint Thomas : elle repose , selon saint Paul , sur les patriarches, les prophètes, les apôtres, sur J.-C. lui-même, qui en est la pierre angulaire; Saperœdi/icati super fundamentum apostolorum et prophetarum, ipso summo angulari lapide Christo Jesv (Ephes., n); elle repose sur Pierre, que J.-C. a choisi pour être le roc fondamental de son Église ; Super hancpetramœdificaboEcclesiam meam (Matth . , xxn). Mais c'est que dans la philosophie de saint Thomas on trouve toute espèce d'armes pour briser toutes les erreurs , toute espèce d'arguments pour démontrer toutes les vérités.

Vous savez peut-être que dans les conciles généraux on expose au milieu des cierges le livre divin des Évangiles , ce livre divin qui , selon la pensée de saint Basile, n'est que la lettre que Dieu , dans sa bonté , a envoyée aux hommes pour leur parler des desseins de sa sagesse , des mystères de son amour; le livre des Évangiles, qui n'est que le reflet de la personne de Jésus-Christ ; car comme Jésus-Christ est le Dieu caché dans le mystère de l'humanité, ainsi l'Évangile est la Sagesse infinie voilée dans la simplicité de la lettre : l'Évangile, dans lequel le Verbe éternel continue sans cesse à être la véritable lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde, qui veut profiter de ses leçons.

Eh bien! dans le dernier concile général, le concile de Trente, l'assemblée la plus auguste, la

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plus savante qu'ait jamais vue la terre , on a ordonné que vis-à-vis de l'Évangile de Jésus-Christ fût placée la Somme de saint Thomas, comme le commentaire le plus parfait de l'Évangile , comme la doctrine la plus propre au développement et à la défense du dogme catholique.

Il n'en fallait pas davantage pour exciter la rage, la fureur du protestantisme qui venait de naître. Ce furent donc les docteurs protestants qui, sous le nom de philosophie et de théologie scolastique, commencèrent les premiers à combattre la véritable philosophie chrétienne par le blasphème et le mensonge, parles invectives et le sarcasme, par la calomnie et le ridicule. Malheureusement ce langage ayant pénétré partout, fut adopté et répété partout; et les doctrines philosophiques de la Réforme trouvèrent des échos stupides dans plusieurs écoles catholiques qui avaient su se garantir de ses erreurs théologiques.

4. Dans ces écoles catholiques aussi, on confondit ce qu'on était convenu d'appeler le jargon scolastique, la forme scolastique, le langage scolastique, avec les principes, les doctrines, les vérités de la science chrétienne; et on en repoussa le jargon, qu'on disait insupportable, avec les principes, qui en étaient naturels; la forme, qu'on disait inintelligible, avec les doctrines, qui en étaient solides ; le langage , qu'on appela barbare , avec les vérités

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qui en sont immuables comme Dieu, qui en est la source.

A les entendre, ces nouveaux philosophes que le protestantisme avait inspirés, les scolastiques, qui avaient marché dans les voies frayées par saint Bonaventure et par saint Thomas, n'avaient été qu'un muet et vil troupeau , Mutum et turpe pecus, — c'était le mot — qui, se traînant stupidement à la suite d'Aristote, avait obscurci, dégradé la science et créé la barbarie. « Des barbares , m voilà la qualification que, depuis ce siècle, on a universellement donné aux philosophes chrétiens (1).

(1) Je De regrette pas la perte du Barbara celarent et d'autres pareilles formules du langage scolastique; mais je ne puis pas m'associer aux sarcasmes stupides avec lesquels on est convenu de le ridiculiser et le flétrir. Il est faux d'abord qu'il soit inintelligible. Toute science a son langage, qu'il faut commencer par apprendre, sous peine de ne rien comprendre à la science qui en fait usage. Ce qu'on appelle le jargon scolastique n'était au fond que le langage de la philosophie de ce temps-là. Mais une bonne fois ce langage appris , ce qui n'était que l'affaire de quelques jours, rien n'était plus facile que de comprendre les idées qu'il était destiné à exprimer; tout comme le langage de la chimie moderne, qui, avec sa terminologie barbare , n'est certainement pas agréable , mais n'est inintelligible qu'à ceux qui sont étrangers à la science.

Il est faux aussi que ce fut un langage vain. C'étaient , au contraire, des formules abréviatives, qui, contenant de grandes idées, de grandes distinctions dans un seul mot, précisaient les plus subtiles nuances de la pensée, facilitaient l'intelligence des choses, et abrégeaient de beaucoup les solutions des questions philosophiques : tout comme les formules algébriques facilitent et abrègent de beaucoup les solutions des pro-

Mais, tout en reprochant aux scolastiques leur prétendu fanatisme pour Aristote (1 >, on ne se fit pas scrupule de devenir tout bonnement fana-

blèmes mathématiques. Les principes Quod,Quo et A quo, ne différant entre eux que par une lettre, exprimaient trois grandes pensées différentes qu'on ne saurait, dans nos langues modernes, exprimer que par de longues périphrases d'une signification fort arbitraire et fort élastique, qui n'ajoutent rien, on peut en être sûr, à la brièveté, à la clarté et à la précision.

Enfin on plaisante sur les ecceités, les quiddités, les formalités, les unicersaux et les prédicaments des scolastiques ; mais la logique de Bacon, parexemple, qu'il appelle \e Nouvel Orgue, n'a-t-elle pas, elle aussi, ses côtés ridicules ? N'y trouve-t-on pas les Idola specus, les Idola tribus, \esIdola fori,\es Idola theatri ? ]\'y faut- il pas comprendre les rédargutions des philosophies, la doctrine de l'expurgation de V entendement, et cela parce qu'il y a des erreurs radicales qui font arrêt dans la première digestion de l'esprit, et qu'on n'évacue pas même a ïaide de fortes pur gâtions? Or tout cela n'est pas fort élégant ni fort spirituel ; aucun scoiastique n'a jamais rien dit d'aussi obscur, d'aussi massif et d'aussi grossier ; et cependant, pour le dire en passant, aucun philosophe du dix-huitième siècle n'a jamais tourné en ridicule VOrgue du grand Bacon, qu'on s'accordait à regarder et à adorer comme un génie. C'est que, dans ce siècle, un coup de pied à saint Thomas et un coup d'encensoir à Bacon et à Locke étaient les conditions indispensables, exigées avec une extrême rigueur pour délivrer le diplôme de philosophe ; on était fort indulgent sur tout le reste. C'était la probité philosophique du dix-huitième siècle, et en partie c'est encore celle du nôtre !

(1) « Les scolastiques combattaient Aristote au sujet de I'é- « ternité du monde, de la nécessité où est Dieu d'opérer, de l'iro- « possibilité de la création, et sur d'autres points de la même « gravité, dans lesquels Aristote s'est trompé, à cause de la fai- « blesse de la vue de l'homme en présence des abîmes de la « lumière divine (Pallavicini, Histoire du Concile de Trente, « tom. II, liv. 4). »

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