I96 LA RAISON PHILOSOPHIQUE
tique pour Platon. On commença à le traduire, à le commenter, comme s'il eût été un auteur sacré. On fonda en Italie et en Allemagne des académies où le platonisme était presque une religion et Platon une divinité.
Tout commença donc à devenir païen en philosophie, comme tout était devenu païen en littérature, en attendant que tout devînt païen aussi en politique.
On repoussa, avec dédain, cette philosophie chrétienne qui avait développé tout le christianisme ; même des savants catholiques parurent en avoir honte. On l'appela une philosophie servile, parce qu'elle n'avait pas été licencieuse. On l'appela une philosophie esclave de la religion, parce qu'elle ne s'était pas moquée de la religion. On l'appela une philosophie crédule , parce qu'elle n'avait pas été sceptique. On l'appela une philosophie superstitieuse, parce qu'elle n'avait jamais été impie. On appela barbares et ignorants les siècles et les peuples qui l'avaient professée, parce que ces siècles et ces peuples avaient été des siècles et des peuples de foi.
On regarda la période de la philosophie scolastique comme une époque de sommeil et d'arrêt tout à fait perdue pour le développement de la raison humaine, pour le progrès de la science (1),
(1) Il est à regretter que M. de Bonald, malgré son génie éminemment catholique, ait, lui aussi, partagé cet esprit d'op-
tandis que jamais, à aucune époque, la science n'a été plus solide, ni la raison humaine plus puissante.
position, on dirait presque de mépris, pour la philosophie scolastique, que, particulièrement dans saint Thomas, on peut regarder comme la philosophie la plus favorable au catholicisme. Car voici ce que M. de Bonald a laissé tomber de sa plume, d'ailleurs si sage et si modérée, touchant cette philosophie : « Malheureusement on prit pour de la métaphysique une idéo- " logie obscure et litigieuse. Des règles mécaniques de l'art de « raisonner tinrent lieu de raison, et Ton crut trouver, dans - les uniuersaux et les catégories, l'universalité des connais- « sances humaines. La métaphysique d'Aristote fournit un ali- ■ ment inépuisable aux disputes. La dialectique était un arse- « nal ouvert à tous les combattants 'Recherches, etc., 1. 1). » Il résulterait de ce qu'on vient de lire, si c'était vrai, que les scolastiques ne raisonnaient pas; qu'ils n'ont rien compris à la vraie métaphysique, et que leur philosophie n'était qu'un jeu, un combat de mots n'ayant rien d'important et de sérieux. L'école de Luther n'avait pas mieux traité les scolastiques. A la manière dont il en parle, il est évident que M. de Bonald n'a pas mieux compris les universaux et les catégories que les soi-disant philosophes du dix-huitième siècle qui en firent le sujet de leurs plaisanteries de mauvais goût, et que, comme eux, il a jugé cette philosophie sans la connaître. Heureusement que II. de Bonald, tout en ayant ignoré, comme ces philosophes, l'esprit et la doctrine de la philosophie chrétienne , n'avait pas leur arrière-pensée et leur mauvaisefoi.il a donc pu faire amende honorable de ce qu'il avait dit, par cet aveu, qu'il a fait immédiatement après , sur cette grande époque du savoir catholique : ■ Toutefois il est juste de reconnaître « que la scolastique a donné de la sagacité aux esprits , de la « précision aux idées, de la concision aux langues modernes; « et Leibniz, juste appréciateur de tout mérite, déclare qu'il « y a de l'or dans le fumier de l'école (De Bonald, Recherches, « t. I). » Quant au fumier de Vécole, passe pour Leibniz, qui,
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Mais c'est égal; on sépara la philosophie de la théologie. On prétendit que la raison philosophique devait marcher seule (1). On proclama son indépendance absolue en philosophie, comme on avait proclamé son indépendance absolue en religion. On prétendit même que la philosophie devait tout juger, même la théologie, au lieu de s'aider de ses lumières et de respecter son autorité. Onfondaun enseignement philosophique, en dehors et tout à fait indépendant de l'enseignement catholique. La philosophie devint laïque, comme la littérature était devenue profane (2) ; et on convint d'appeler cette séparation funeste de la science et de la re-
tout juste appréciateur qu'il était de tout mérite, n'était pas tout à fait libre des préjugés protestants. Mais pour un philosophe catholique comme M. de Bonald, le fumier de l'école de saint Thomas, par exemple, est par trop fort. Ces messieurs sont bien drôles ! Ils parlent du fumier de Vécole, dans laquelle ils sont cependant convaincus de n'avoir jamais mis le pied. Ils ne peuvent donc en parler que par des ouïdire. Mais est-ce sur des ouï -dire que des philosophes peuvent juger tout entière une grande et fameuse époque de la philosophie? (Voyez, sur ce même sujet, la note ci-dessus à la page 170.
(1) « La philosophie qui avait précédé Descartes était la « théologie. La philosophie de Descartes est la séparation de la « philosophie et de la théologie; c'est, pour ainsi dire, l'introa duction de la philosophie sur la scène du monde, sous son nom « propre. (M. Cousin. Cours de 1828, leç. 13). »
(2) « Ce fut alors que la philosophie commença à se séparer '«. de la théologie, et eut le bonheur, en vertu de ce divorce, de « redevenir une étude profane ( De Gérando , Histoire corn-
ligiOD , la grande époque de la grande pensée de Luther, la grande époque de l'émancipation de l'esprit humain.
En effet, c'est depuis cette époque que la raison, ainsi que la conscience, s'applaudissant de s'être débarrassée de toute autorité, de toute entrave, commença à marcher seule, et se dit : « Je suis libre ; je règne. »
Mais quel a été ce règne de la raison philosophique s'élevant, dans les écoles, sur les ruines de la raison catholique ? Nous allons le voir par ce qu'elle a fait à sa seconde période, a la période de la discussion, qui suivit la période de la séparation.
o. Rien nest d'abord ni plus amusant ni plus dégoûtant, en même temps, que l'air de suffisance, de présomption, d'orgueil avec lequel on se posa dans les écoles de la philosophie nouvelle. Dans leur àme et conscience, les nouveaux philosophes n'étaient rien moins que la nouvelle lumière du monde, les nouveaux oracles, les nouveaux pédagogues de l'humanité (1).
Descartes, le bon Descartes, n'a-t-il pas déclaré
parée, tom. I ). ■ On verra plus loin ce que la philosophie a agné à ce divorce, et de quelle trempe a été le bonheur qu'elle * tn redevenant une étude profane!
ez la longue note A, à la fin de la conférence précé-
dente
lui-même que personne an monde n avait su, avant lui, qu'on peut, par voie d'induction, parvenir à la connaissance de beaucoup de choses à l'aide des premiers principes, des premières vérités, qui ont été toujours connus par tout le monde (1)? N'a-t-il pas affirmé, avec un sang-froid imperturbable, qu'il se croyait investi (on ne sait guère par quelle divinité) de la grande mission de rédiger, pour l'usage du genre humain tout entier, un corps complet de philosophie? Ce qui, en d'autres termes, signifie, non -seulement que le genre humain n'avait jamais eu un corps de philosophie, mais qu'on n avait jamais raisonné avant Descartes , pas même au temps de Platon , d'Aristote , de saint Augustin et de saint Thomas ; et que le genre humain n'avait été qu'un troupeau sans raison et sans intelligence, avant que Descartes eût daigné naître !
Tel fut le premier caractère de l'époque de la discussion, Y arrogance. Le second en a été la division.
6. Cicéron nous raconte qu'un certain Gellius, envoyé en qualité de proconsul romain en Grèce, en arrivant à Athènes réunit tous les chefs des
(t) Voyez les paroles de Descartes, ci-dessus à la page 173.
sectes philosophiques de la province qu'il était venu administrer, et les exhorta , le bon homme ! en leur promettant son concours et sa protection, à cesser d'user leur vie dans les disputes, à s'entendre, une bonne fois, entre eux, pour former un symbole de vérités communes en matière philosophique , et à mettre un terme à leurs divisions, qui faisaient le scandale de la philosophie (1).
On se souvient que, de nos jours, un prince protestant en a fait exactement de même avec les chefs des sectes religieuses de l'Allemagne pour faire cesser leurs éternelles controverses, qui font la honte et la ruine du protestantisme. Mais comme le monde moderne vient de se moquer de la tentative de ce prince allemand, de même Cicéron nous atteste que le monde ancien se moqua de la tentative du proconsul romain, comme d'une véritable niaiserie d'enfant : Joculare ilkid qiddem et a multis jure derisum. Car il faut être bien simple pour espérer que des hommes, ne respectant aucune autorité et ne voulant marcher que d'après les inspirations de leur conscience et les
(1) « Gellius, cum proconsul inGraeciam venisset, Athenis, « philosophos, qui tune erant , in unumlocumconvocavit, ipsis- « que magnopere auctor fuit, ut aliquando controversiarum « modum facerent ; quod si essent eo animo ut nollent aetatem ■ in litibus conterere, possent vero convenire, et simul « operam suara illis est pollicitus [De Legib.). »