LA KA.1SON PHILOSOPHIQUE
conceptions de leur raison, puissent jamais s'accorder dans des croyances communes, soit en religion, soit en philosophie.
C'est ce qui est arrivé aussi dans le dix-septième siècle. Ce n'est pas, il est vrai, qu'on ait voulu réunir alors dans une même secte les philosophes divisés en différentes sectes; car, même après que la philosophie se fut séparée de la religion, les philosophes, dans les contrées catholiques au moins, continuant à emprunter à la religion le fond de leurs doctrines, formèrent à peu près, pendant quelque temps encore, une seule école de philosophie. Mais c'est que, même après qu'on eut soustrait la raison philosophique à toute dépendance de l'enseignement religieux, qu'on l'eut mise en dehors de tout principe d'autorité , on espéra cependant empêcher les philosophes réunis de se diviser : ce qui est aussi absurde et aussi ridicule que l'espérance que des philosophes déjà divisés eussent pu se réunir dans une doctrine commune, hors de tout principe d'autorité; Joculare illud quidem.
Ainsi, comme le défaut d'autorité produisit la division du protestantisme en différentes sectes religieuses , de même le défaut du même principe produisit la division de la philosophie en différentes sectes philosophiques.
D'abord ce furent les trois grandes divisions de la philosophie grecque et romaine. Gomme la raison philosophique des peuples chrétiens coin-
BANS LES TEMPS MODERNES. 2o3
mença, depuis cette époque, à marcher dans la même voie que la raison philosophique païenne, elle se modifia de la même manière.
Bacon, avec sa philosophie expérimentale, ressuscita Épicure, et posa les fondements du matérialisme en Angleterre (1). Descartes, avec son doute méthodique (2), fit revivre Platon, et, ainsi qu'il le pressentit lui-même (3), ouvrit la porte au scepticisme en France. Leibniz, avec sa méthode de démonstration (I), fit revenir Zenon, et jeta les fondements du rationalisme en x411emagne.
Mais les trois sectes formées par ces trois grands
(1) « Nos améliorations ont été bornées, plus ou moins, à ce « qui conduit directement à la richesse. Elles n'ont de rapport « qu'au monde inanimé, à ce, seulement, qui se compte, se « pèse et se mesure. Nous avons négligé l'esprit, pour nous « occuper de la matière brute {Westminster Review). »
(2) « Multis praejudiciis a veri cognitione avertimur, qui- « bus non aliter videmur posse liberari quom si semel in vita, « de us omnibus studeamus dubitare in quibus vel minimam « incertitudinis suspicionem reperiemus {Princip. philos., « pars I). »
(3) « Vereor ne hoc ipsum quod suscepi tam arduum et « difficile sit , ut valde paucis expédiât imitari. Nam vel hoc « unum ut opiniones omnes quibus olim fuimus imbuti, depo- « namus non unicuique est tentandum {Dissert, de Meth.). » On sait que Bossuet avait aussi prévu qu'une grande guerre allait être suscitée contre l'Église, sous le nom de la philosophie cartésienne ; et cette prévision du génie s'est accomplie!
(4) « Le critérium des vérités de raison, ou qui viennent * des conceptions , consiste dans un usage exact des règles de
« la logique (Leibniz, GEitvres théolog., tom. I). »
hommes ne tardèrent pas à se subdiviser, à leur tour, en d'autres sectes différentes. Les principaux sectateurs de ces réformateurs célèbres de la philosophie, à l'exemple des principaux sectateurs des trois réformateurs de la religion, tout en retenant le principe du libre examen et de l'indépendance de la raison de toute autorité doctrinale, qu'ils avaient appris à l'école de leurs chefs, ne se crurent pas obligés en conscience d'en garder aussi toutes les doctrines.
Locke, fils légitime de Bacon, renia son père ; Malebranche , disciple de Descartes , abandonna son maître ; Wolf, élève de Leibniz, se moqua de son précepteur. Tantôt c'étaient les doctrines mêmes des trois réformateurs qui paraissaient absurdes, tantôt c'étaient leurs démonstrations qui ne paraissaient pas solides ; et le besoin d'y substituer de nouvelles démonstrations et des doctrines nouvelles produisit autant de nouveaux chefs d'école que les premiers chefs d'école avaient eu d'écoliers. De nouvelles sectes se formèrent de chaque secte ; de nouveaux systèmes, de chaque système. Il en fut de la philosophie moderne comme il en avait été de l'ancienne : autant de philosophes, autant de différentes philosophies : Çuot capita, tôt sententiœ.
A ce second caractère, à la division , s'unit un troisième caractère tout propre de cette époque de discussion : c'est celui de la stérilité.
7. A l'exemple de ce que le protestantisme avait essayé touchant la religion, on commença à vouloir tout refaire, comme si jusqu'à cette époque-là rien n'avait été fait en philosophie. On renouvela toutes les questions, comme si la philosophie chrétienne n'eût jamais résolu aucune question. On se mit à la recherche de toute vérité, comme si l'Évangile n'eût appris au monde aucune vérité. On se demanda : S'il existe un Dieu (1)? Si rjiomme a en lui-même une âme d'une substance différente de celle du corps , et si cette âme est immortelle; sHlj a une loi obligeant V homme à certains devoirs envers Dieu, envers les autres hommes, envers lui-même? On se mit, en un mot, à discuter sur les plus grandes et les plus importantes vérités, que le genre humain n'a cependant jamais cessé de connaître et de croire.
Mais toutes ces recherches, toutes ces disputes n'aboutirent à rien ; et , dans aucun temps, elles n'ont été plus vaines et plus stériles. On peut d'abord, sans craindre d'être démenti , affirmer, au sujet de la philosophie de ce siècle, ce que nous avons affirmé au sujet de la philosophie grecque et romaine, à savoir, qu'on ne peut indiquer une
(1) « Quam primum occurrat occasio, examinare debeo an • sit Deus (Cartesius, Médit. II). » Sans doute, parce que la chose était si futile, qu'il ne valait pas la peine de se presser ! ! !
106 LA RAISON PHILOSOPHIQI I
seule vérité dont on puisse dire : c< Voilà une vérité qui, inconnue à tous les siècles précédents, a été découverte au dix-septième siècle (ij. »
Mais non-seulement on ne découvrit dans le dix-septième siècle aucune vérité cachée, on ne retrouva, on n'inventa même aucune démonstration nouvelle des vérités déjà connues.
On a , dans ce siècle, écrit de belles pages, composé de beaux livres, aligné de beaux traités sur Y existence de Dieu, sur X immortalité de Y âme et sur les devoirs; mais on ne saurait apercevoir dans ces pages, dans ces livres, dans ces traités, aucune nouvelle preuve, aucun point de vue nouveau touchant ces mêmes graves et importants sujets. Tout ce qui s'y trouve de solide et de raisonnable n'est que du latin rendu en langue vulgaire , n'est que de l'ancien habillé de formes modernes. Tout a été puisé à d'anciennes sources qu'on n'a pas toujours eu la bonne foi et l'honnêteté d'indiquer. Tout a été emprunté et même
;i) Il n'est pas nécessaire de faire remarquer qu'il ne s'agit iri que de Tordre intellectuel et moral , et de tout ce qui s'y rapporte. C'est à cet ordre qu'on fait allusion, lorsqu'il est question de la vérité en philosophie. Quant à l'ordre purement physique, que le Créateur a livré aux recherches et aux disputes de l'homme; Mundum tradid.it disputationi eorum {Sap.), on y a fait, on y fera, jusqu'à la lin du monde, de nouvelles découvertes touchant les propriétés , les forces des corps , et leur application aux usages de la vie humaine,
DAXS LES TEMPS MODEREES. 207
volé aux scolastiques, et particulièrement à saint Thomas, qui avait dit tout cela d'une manière bien autrement solide, raisonnable, précise et tranchante, et dont l'unique faute est d'avoir exposé en latin ses profondes et admirables idées (1).
(!) Cette remarque est particulièrement applicable aux travaux des philosophes et des publicistes protestants sur la science des devoirs , sur le droit naturel et le droit public. On n'a qu'a jeter les yeux rien que sur la table des matières de la seconde partie de la Somme, où le Docteur angélique a traité ces mêmes sujets ; et on est étonné, stupéfait, enchanté de voir, dans ce magnifique tableau tracé par la main du génie, comme toutes les parties découlent les unes des autres, s'étendent, s'épanouissent, se lient, s'harmonisent ensemble dans un tout merveilleux. Le Traité des lois est en particulier tout ce qu'on a écrit de mieux jusqu'ici sur cette importante matière. La solidité des principes, la précision du langage, la force des arguments, le développement des doctrines, la profondeur de vues, est, dans toute cette partie de la Somme, à la hauteur de l'ordre, de l'enchaînement et de l'élévation des idées ; c'est, sur la science morale, le chef-d'œuvre le plus complet et le plus parfait de l'esprit humain. C'est cette mine inépuisable qu'ont exploitée les Grotius, les Puffendorff, les Coccejus, les Heineccius, en s'attribuant, comme leurs propres créations, les richesses qu'ils en ont tirées. La preuve de cela est que quand, cette ressource de la science scolastique venant à leur manquer, ou que s'étant gardés d'y recourir, ils ont travaillé sur le fonds de leur propre esprit et ils ont été eux-mêmes , on les voit pauvres , petits , frivoles, niais ou absurdes , et , par rapport au fond aussi bien que par rapport aux formes, restés bien au-dessous des Platon, des Aristote , des Zenon , des Cicéron , qui ont abordé ces mêmes matières, et qui n'ont pas eu cependant les lumières du christianisme.
8. Mais voici une nouvelle preuve de la stérilité de cetteépoquede discussion. Descartes,par exemple, Malebranche, Leibniz, étaient des hommes profondément religieux. Tout en tenant à passer pour de grands philosophes, ils ne tenaient pas moins à rester chrétiens. Il n'est pas étonnant donc que, en tant que chrétiens, et parce que chrétiens , il se soient trouvés d'accord pour admettre Dieu et la création, l'âme et son immortalité, la loi et ses obligations. Ces vérités bien et dûment établies, bien et dûment formulées", ils les avaient apprises au catéchisme , qu'ils avaient eu garde d'abjurer. Mais sur les questions purement philosophiques, sur lesquelles le catéchisme se tait, la raison philosophique de ce siècle n'a fait que renouveler tous les systèmes et toutes les opinions de la raison philosophique ancienne, avec toutes leurs conséquences; et, après avoir longtemps discuté, beaucoup parlé, beaucoup écrit, elle n'a rien défini, elle n'a décidé rien.
La philosophie chrétienne, en partant, comme nous l'avons \u(Confér. II. § 7), du principe universellement admis parla conscience et universellement professé par le langage du genre humain tout entier, que l'homme n'est qu'un composé naturel, et que l'âme et le corps sont dans l'homme un supposé essentiellement et substantiellement un, avait expliqué de la manière la plus simple et la plus naturelle comment les sensations, reçues par le corps, par-
viennent jusqu'à l'âme, et les volitions de l'âme se reproduisent dans le corps. Mais la raison philosophique de l'époque dont nous parlons ayant méconnu ce principe fondamental de la vraie philosophie, et rappelé le principe faux de l'ancienne raison philosophique, que Tâme et le corps sont deux êtres complets indépendamment l'un de l'autre, et que l'homme n'est qu5 accidentellement un et réellement deux, a renouvelé l'ancien problème, l'ancienne question sur la rapidité et l'harmonie des communications entre l'âme et le corps. De là, la nécessité des systèmes du commerce entre Came et le corps ; car, en admettant deux êtres dans l'homme, il est de toute nécessité d'admettre un système, une règle de commerce pour expliquer la conformité parfaite de leurs opérations. N'ayant pas trouvé ce système dans la nature, où il n'existe pas, on le bâtit par l'imagination ; on fit de la philosophie comme l'on fait de la poésie. De là les systèmes des causes occasionnelles de Malebranche, de Y harmonie préétablie de Leibniz, de Xinflux physique de Locke, qui ont tout confondu et n'ont rien expliqué, qui ont occasionné tant de disputes parmi les philosophes, sans qu'on ait jamais pu s'entendre pour en admettre un seul comme vrai; ce qui ne doit étonner personne, puisqu'ils sont tous les trois faux, tous les trois factices, tous les trois chimériques, et tous les trois absurdes.
2lO LA. RAISON PHILOSOPHIQUE
La philosophie chrétienne, nous l'avons vu aussi, en établissant que le corps concourt comme cause matérielle et l'âme comme cause efficiente dans la formation des idées , avait reconnu l'action des deux substances dans la production du même phénomène, avait défini leproblème de l'origine des idées, de manière qu'il n'y eût plus de question sur cette grande question. Mais la raison philosophique du dix-septième siècle ayant méconnu aussi la loi de ce concours, et ayant attribué la formation des idées à l'une ou à l'autre des deux substances de l'homme, enfanta, à grands frais d'imagination, des systèmes plus arbitraires et plus absurdes l'un que l'autre, Pour Descartes, comme jadis pour Platon, les idées sont innées dans l'âme, comme des idoles renfermées dans une armoire, que l'esprit au besoin extrait de lui-même. Pour Leibniz , toutes les idées sont dans l'esprit et n'en sortent que par la réflexion , tout comme une statue se trouve tout entière dans un bloc de marbre, en attendant d'en être extraite par le ciseau de l'artiste. Pour Malebranche, les idées ne sont qu'un jeu du Verbe de Dieu dans l'esprit de l'homme ; de sorte que c'est par Dieu et en Dieu que l'esprit voit tout et comprend tout; ce qui fit appeler ce beau génie égaré un fou (4), par des philo-
(1) On répétait dans les écoles : Lui qui voit tout en Dieu } n'y voit pas qu'il est fou.
sophes qui, sous ce rapport, l'étaient cependant autant que lui et plus que lui. Pour Locke enfin, tontes les idées ne sont que le résultat de la sensation, ou la sensation elle-même-, car, pour Locke, la faculté de penser peut bien se trouver parmi les attributs de la matière; ce qui plus tard fit dire à ce triste abbé de Condillac que « les idées ne sont que des sensations transformées, » et à Saint-Lambert, que «l'homme n'est qu'une machine bien organisée qui reçoit l'esprit de tout ce qui l'environne. » Mais chacun de ces systèmes n'ayant fait qu'embrouiller davantage le problème au lieu de le résoudre, il resta tout entier, comme une nouvelle cause de division, de disputes interminables parmi les philosophes , et comme une preuve nouvelle de l'impuissance de la raison philosophique de celte époque à rien définir, à rien décider.
9. Il en a enfin été de même sur la question capitale du critérium et du fondement de la certitude. Les différents systèmes de la philosophie ancienne sur ce grave sujet reparurent au dix-septième siècle, et avec les mêmes principes et les mêmes résultats.
Nous avons vu, mes Frères, que, au sujet de la certitude, les philosophes grecs s'étaient divisés d'abord en deux grandes sectes : la secte des dagmatistes, pour laquelle toute certitude est dans l'homme individuel; et la secte des académiciens, niant que l'homme seul puisse être certain
de rien, et ne reconnaissant d'autre critérium de la certitude que le consentement des hommes.
Nous avons vu que les dogmatistes s'étaient sous-divisés en dogmatistes rationalistes, affirmant que les seules conceptions émanant de la raison sont certaines; en dogmatistes fanatiques, pour lesquels toute certitude repose sur le sens intime de l'àme; et en dogmatistes sensualistes , n'admettant que le témoignage des sens comme le seul critérium infaillible de la certitude.
Nous avons vu que les académiciens aussi s'étaient sous-divisés en trois branches différentes : c'est-à-dire en académiciens civils, soutenant qu'on ne doit rien regarder comme vrai, excepté les institutions civiles de l'État, et qu'on doit s'y conformer comme à l'unique règle des actions humaines; en académiciens religieux, qui attribuaient le même privilège à la religion de chaque pays; et en académiciens humanitaires , qui plaçaient toute certitude dans les seules croyances universelles de l'humanité.
Eh bien ! le dix-septième siècle vit reparaître sur la scène du monde philosophique tous ces systèmes, et il les y vit joués avec le même air sérieux et ridicule. Descartes, en établissant, d'après Platon (1), qu'on doit regarder comme vrai tout
(1) « Plato omne judicium veritatis, veritatemque ipsam , « abductam ab opinionibus et a sensibus cogitationis ipsius et « mentis esse votait (Cicero, Acad., I). »
ce dont la raison de chacun a une perception claire et distincte (1), ressuscita le dogmatisme intellectuel. Malebranche, avec sa vision directe de la vérité en Dieu , renouvela le dogmatisme fanatique des cyrénaïciens. Locke, insistant sur la théorie d'Épicure, que l'unique témoignage fidèle est celui des sens, rétablit le dogmatisme sensua liste.
De l'autre côté, les nouveaux académiciens se sous-divisèrent, eux aussi, en trois sectes comme les anciens. Hobbes prétendit introduire parmi les peuples chrétiens V acatalepsie civile des peuples païens, en soutenant qu'on doit regarder tout comme incertain, et ne se reposer que sur les institutions civiles deYÉlat^De Cive). Huet, évêque d'Avranches, en affirmant que les seules doctrines révélées sont certaines pour l'homme, voulut restaurer X acatalepsie religieuse (De Imbecillate mentis humante). Buffier, en appelant au sens commun des hommes, même pour la certitude des vérités premières de simple perception, fit revivre Y acatalepsie humanitaire [Traité des vérités premières^, qu'un auteur, tristement célèbre de nos jours, a poussée à l'excès de ses dernières conséquences.
Il n'était pas facile, parmi ces six différents
(1) « Videor pro régula generali possR jam statuere : lllud omne esse verum quod valde distincteque percipio (Méditât. II). »
sytèmes sur la certitude, de décider lequel était le vrai, et même s'il y en avait un qui fût vrai (1). Incertaine donc la raison philosophique sur le moyen de discerner d'une manière assurée le vrai du faux, il est manifeste qu'elle n'a pu établir aucune vérité. Car comment peut-on établir une vérité, avant qu'on ait trouvé les moyens de parvenir à la vérité (2)?
(1) Au commencement du siècle actuel, l'auteur de Y Histoire comparée des systèmes, etc., disait : « Ce serait bien à tort que l'on supposerait la question soulevée au sujet des idées innées, une question oisive ou indifférente, ou qu'on supposerait, avec quelques autres, que c'est un procès jugé (tom. I.). » Ainsi le siècle de la discussion n'a pas décidé la question capitale de l'origine des idées, puisqu'elle était encore un procès a juger pour le siècle de la déception, qui ne l'a pas jugé lui non plus. Voyez encore sur cette même question la note A, à la fin de cette conférence.
(2) « Les philosophes, dit encore M. de Gérando, demandent « une chose qui serait sans doute bien agréable et bien commode « dans l'usage, lorsqu'ils veulent trouver un critérium tellement a prompt, tellement simple, qu'il puisse, au premier coup d'oeil, « faire distinguer la vérité de l'erreur, servir de cachet sensible, « universel aux connaissances légitimes, et dispenser ainsi de « tout examen. Mais ils demandent une chose tout à fait im- « possible, et l'inutilité des tentatives qui ont été faites dans « tous les temps pour l'obtenir suffirait pour en démontrer « Yimpossibilité. La destinée de notre raison serait trop bril- « lante et trop heureuse, s'il existait pour la vérité des carac- « tères si apparents qu'ils puissent être reconnus du premier « coup d'œil. // n'est rien qui puisse l'affranchir du devoir « d'une réflexion patiente et méthodique! » Ainsi, voyez la raison philosophique déclarer elle-même que non-seulement le critérium de la vérité, cherché dans tous les temps, n'a été
Ainsi, pendant cette époque de la discussion moderne comme pendant l'époque de la discussion ancienne, les recherches et les luttes de la philosophie ne roulèrent principalement que sur la compétence de la raison ou des sens, de la réflexion ou de l'expérience, de la spéculation ou de l'instinct, du raisonnement ou de la sensation, pour être certain de quelque chose sur les idées innées ou sur les idées acquises, c'est-à-dire sur le principe générateur des connaissances humaines et de leur certitude; et la philosophie n'ayant pu s'enteudre avec elle-même, n'ayant pu rien établir de certain, de solide sur ces points capitaux, elle a été impuissante, stérile sur tout le reste. L'édifice de la science, loin d'avoir pu être achevé, ne put pas même être commencé, faute d'un fondement sur lequel on put l'asseoir.
Nos trois réformateurs donc, en achevant de démolir la philosophie démonstrative, ne forme-
trouvé en aucun temps , mais qu'il est impossible qu'il soit jamais trouvé, et que la destinée de la raison n'est que de chercher toujours la vérité, sans pouvoir jamais la trouver. C'est le commentaire de cette parole de saint Paul : « Étudier toujours « sans jamais rien apprendre; Semper discentes } et nunquam « ad scientiam veritatis pervenientes. » C'est, du reste, le même aveu qui avait fait la raison philosophique ancienne par la bouche de Cicéron ; et ce désespoir de trouver jamais le moyen d'arriver à la vérité sera toujours le dernier mot de la raison humaine, n'attendant la découverte de la vérité que d'ellemême !
2l6 LA RAISON PHILOSOPHIQUE
rent pas la philosophie inquisitwe, ne fondèrent aucune philosophie, ne laissèrent derrière eux que des ruines. La philosophie, jamais uniforme , mais toujours informe et difforme, resta tout entière à former.
1 0. C'étaient à la vérité de grands hommes , de véritables génies, que Leibniz et Descartes. Mais le génie ne réussit qu'à se créer des ténèbres, où il ne voit plus rien, ne vaut plus rien, n'est plus rien, dès que, en se retranchant en lui-même, il repousse les communications positives du Verbe éternel, dont il est la réverbération et le reflet, et, impuissant pour le bien, n'est plus habile que pour le mal. Et ce ne furent que les germes du mal que ces grands hommes déposèrent dans l'esprit humain, malgré leurs désirs et leurs efforts pour le bien.
Descartes et tous les grands chrétiens qui adoptèrent sa méthode doutèrent de Dieu, comme les scolastiques avaient eu l'air de le faire eux-mêmes d'une manière purement scientifique , pour trouver de nouvelles démonstrations en faveur d'une si grande vérité. Leur doute philosophique n'entraînait pas la destruction de toute croyance chrétienne. En paraissant douter de Dieu dans les écoles, ils ne cessèrent pas de l'adorer dans les églises. Mais leurs écoliers et leurs descendants , partant du principe de n'admettre rien qui ne fût évident
DAJVS LES TEMPS MODEREES. 21 7
pour la raison, ou qui ne fût retrouvé et démontré par la raison, pas même l'existence de Dieu , se trouvèrent dans 1 impossibilité de s'assurer de rien, pas même de la certitude de l'évidence et de la compétence de la raison. Car, comme l'avait remarqué Descartes lui-même (1), on ne peut se fier à l'évidence et à la raison qu'autant qu'on est certain que c'est Dieu qui a donné la raison à l'homme pour connaître la vérité, et par conséquent qu'autant qu'on est certain qu'il existe un Dieu auteur de l'évidence et de la raison.
C'est-à-dire que le doute purement scientilique et conditionnel de Descartes, pris au sérieux et dans sa plus grande latitude par des esprits faux ou malins, dégénéra bientôt en doute religieux, ou en doute absolu. On commença à douter des dogmes chrétiens avec la même légèreté avec laquelle on avait douté des systèmes philosophiques ; on parut convenir, ou à peu près, qu'on ne devait rien admettre comme vrai, dans aucun ordre de vérités, que ce qui à la raison de chacun aurait paru vrai; et le principe religieux du protestantisme, se fortifiant du principe philosophique, passa du terrain de la science sur celui de la religion , et v
(I) « Quam primum occurrat occasio, examinare debeo an « sit Deus, an posrit esse deceptor : hac enim re ignorata, « non videor de ulla alla plane certus esse unquam posse « (Méditât. II). •
2l8 LA ll/USON PHILOSOPHIQUE
amena la négation ou le désespoir de toute vérité, au point que Bayle, devançant le dix-huitième siècle, proclama le scepticisme; et Spinosa préluda au dix-neuvième siècle par le renouvellement du panthéisme, qui n'est qu'un athéisme déguisé. Ce furent les conséquences logiques du mouvement philosophique du dix-septième siècle (1). C'est ainsi que cette deuxième époque de la raison philosophique moderne, l'époque de la discussion, fraya la voie à la troisième époque , l'époque de
(1) Voici comment un de ces tristes abbés qui , même en Italie, pour se faire pardonner leur soutane et obtenir le diplôme de philosophe, se sont mis , au dernier siècle , à encenser Épicure, Bacon et Locke, l'abbé Genovesi , littérateur et philosophe de beaucoup d'esprit, et grand panégyriste de la logique et de la philosophie rationnelle, a jugé cette époque de la renaissance , de la prétendue restauration de la philosophie, dont on a été si fier, et dont il s'était d'ailleurs montré si fanatique : « L'expérience, dit-il, nous a appris que le progrès de la science nous a amené le progrès des questions; que d'épaisses ténèbres se sont répandues même sur les choses que nos pères vénéraient religieusement, les ayant apprises par la tradition, ou les tenant pour certaines pour les avoir trouvées eux- mêmes ; et qu'on n'a rien de mieux apporté pour le substituer à ce qui existait. De sorte que si nous continuons à marcher dans la voie où nous nous sommes engagés , d'ici à un ou deux siècles c'en sera fait de toute science, et nos successeurs ne sauront pas autre chose, sinon qu'ils ne sauront plus rien; Expérimente scimus, ex quô res litteraria aucta est, quœstiones etiam auctas, et rébus, quasveteres aut traditas sancte venerabantur, aut inventas certo tenebant, tenebras ejfusas ; nihilo intérim meliori evecto. Quare si, ut cœpimus, pergamus, intra union aut alterum sœculum de tota hominis scien-
DAJVS LES TEMPS MODERNES. 2IQ
la négation : ce fut l'occupation, le travail de la raison philosophique au dix-huitième siècle! ,dont nous allons nous occuper dans la seconde partie.
SECONDE PARTIE
11-1 e dix-huitième siècle est encore trop rap- J Jproché de nous, trop présent aux esprits par d'horribles souvenirs, pour quil soit nécessaire d'entrer dans de grands détails touchant le caractère qu'y a déployé la raison philosophique, et les exploits par lesquels elle l'a souillé. Il faut cependant en dire quelque chose.
Personne n'ignore que c'est à la raison philosophique anglaise des Hobbes , des Collins, des Bolingbroke, des Woolston, des Gibbon, que la raison
tia actlm ebit, nihilque sapient poster i, nuise wrail scire ( Ars logico-critica lib. I). «Si ce pauvre abbé vivait de nos jours, il verrait que sa prophétie s'est parfaitement accomplie, et plus tôt qu'il ne l'avait prévu lui-même!
(1) « La philosophie du dix-huitième siècle est le developpe- « ment du mouvement cartésien en deux systèmes opposes que « le cartésianisme contenait dans son sein, sans en avoir déve- « loppé toutes les puissances. Ii fallait que ces puissances ca- « chées prissent tout leur développement, pour qu'on les connût « et dans ce qu'elles avaient et dans ce qu'elles n'avaient pas. « De là Vidéalisme de l'école allemande et le sensualisme an- « glais et français (M. Cousin , Cours de 1828, lcç. 13.). » Cet éloge, il faut en convenir, n'est pas très-flatteur pour la philosophie de Descartes.
philosophique française est allée emprunter, pour le transplanter en France, le système affreux qui méconnaît, qui rejette, qui méprise toute doctrine positive, tout enseignement chrétien en matière de religion.
Protégée par certains hommes d'État trop faibles, trop simples ou trop corrompus ; favorisée par certaines passions et par certaines circonstances de l'état politique de la société, la raison philosophique , qui jusque-là avait gardé quelque modération en France et ménagé le christianisme, au dix-huitième siècle brisa tout frein , ôta tout masque, et se montra au monde dans toute sa licence, dans toute sa difformité, dans tous ses délires, dans toutes ses horreurs.
Il y avait sans doute , dans Tordre politique et même dans l'ordre religieux, dés abus à corriger, des désordres à réprimer, des scandales à détruire ; car le temps et les passions en introduisent toujours dans toutes les institutions humaines. Il y avait surtout à corriger, à réprimer, à détruire le plus grand de tous les abus, de tous les désordres, de tous les scandales, celui de la renaissance du paganisme, qui, restauré au seizième siècle, s'était glissé partout, avait tout envahi, tout corrompu : la philosophie, le droit public, la littérature (1),
(1) La littérature des siècles de Léon X et de Louis XIV, profane, en grande partie, dans ses formes, était chrétienne
les arts, les maximes et les mœurs. Au lieu de s'appliquer à guérir cette plaie, on ne fit que l'élargir dans toutes les directions et la rendre plus incurable. Au lieu de combattre cette cause toutepuissante de la dégénération des peuples chrétiens dans l'Europe moderne, on ne fit que la développer, l'appliquer en tout et partout; car, ainsi qu'un de vos littérateurs (M. Charles Nodier; l'a remarqué avec autant de bon sens que de vérité, « la révolution française n'a été que l'ensemble « des idées du collège appliquées à la société. » Ils avaient de l'esprit ces philosophes du dixhuitième siècle, et (quelques-uns au moins) même du génie; mais toute lumière divine s'étant tout à fait éteinte dans ces intelligences chrétiennes égarées par l'orgueil et corrompues par les vices, ils n'ont pu s'accorder en rien, excepté en une haine commune, une haine satanique du christianisme, qu'ils appelaient froidement l'lnfame. Ils n'ont rien inventé, rien trouvé, pas même l'erreur. Ils n'ont fait que renouveler et habiller à la française toutes les excentricités, toutes les erreurs,
quant au fond. Ça été le dernier résultat du mouvement chrétien des siècles précédents. L'effet de la corruption païenne dans la littérature et les arts ne se manifesta qu'au dix-septième siècle en Italie, au dix -huitième siècle en France. Les hons ou mauvais principes ont souvent besoin de siècles pour produire, parmi les peuples, leurs bonnes ou mauvaises conséquences.
toutes les saletés, toutes les turpitudes de la raison philosophique grecque et romaine, moins le talent (1). Ils ont professé en même temps les systèmes les plus contradictoires, les doctrines les plus opposées, le dogmatisme et le scepticisme, le matérialisme et l'idéalisme, le déisme, le panthéisme et l'athéisme. De sorte qu'on peut répéter de ces philosophes ce que Cicéron avait dit des philosophes anciens : Qu'on ne peut rien imaginer de si absurde qui n'ait été professé par quelque philosophe; Nihillam absurdam dici potest, quod non dicalur ab alicjuo philosophorum.
Le caractère propre de la raison philosophique de cette époque-là n'a été, je le répète, que la négation, la négation poussée à ses dernières limites, on peut même dire à ses dernières fureurs. Elle a nié Dieu , la création , la Trinité , la révélation , la chute de l'homme, la rédemption, la grâce; elle a nié la simplicité, la liberté, l'immortalité de i'àme; elle a nié non-seulement ce qui ne se voit pas,
(1) Voyez, dans les Provinciales philosophiques de M. l'abbé Barruel, toutes les absurdités de la philosophie grecque dans les pages à gauche du livre; et dans les pages à droite, la traduction pitoyable qu'en ont donnée les philosophes du dixhuitième siècle, en les présentant comme le résultat de leurs propres recherches. Ce rapprochement très-frappant prouve que ces grands penseurs ne se sont pas même donné Ja peine de penser eux-mêmes ce qu'ils ont écrit, et que l'honnêteté n'était pas leur vertu de prédilection.
mais aussi ce qui se voit; elle a nié non-seulement Dieu, mais aussi le monde; non-seulement les esprits, mais aussi les corps; non-seulement la vie dans le monde futur, mais aussi la mort dans le monde présent (1); elle a nié toute morale, toute justice, tout devoir, toute vertu; elie a nié toute idée, tout principe, tout sentiment, toute croyance, toute vérité, toute certitude, tout culte, toute religion et toute société. Rien de positif; tout a été négatif dans son enseignement. Toute sa science , pour parler le langage des Livres Saints . s'est elle-même dévorée ; Onuiis scienlia eorum devorata est PsaL 186, 2oy ; car elle n'a enseigné d'autre science que le doute, d'autre morale que le crime, d'autre devoir que l'insurrection, d'autre ordre social que l'anarchie , d'autre religion que l'athéisme, d'autre fin de l'homme que le néant. Et afin qu'il n'y eût rien dont on pût dire , « Voilà une chose que la raison philosophique du dixhuitième siècle n'a pas niée; » ayant tout nié, et n'ayant plus rien à nier hors elle-même, voilà qu'un beau jour elle en vint à se nier, à s'effacer elle-même : car l'apothéose d'une prostituée, sous le titre de déesse de la Raison, la personnification de la raison dans la volupté et par
(1) On sait que Condorcet, le plus fou des philosophes de ce siècle, a prédit qu'un jour la philosophie aurait trouvé et révélé à l'homme le secret de ne pas mourir.
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la volupté, ne fut que la confession publique, solennelle , qu'on ne reconnaissait que la matière à la place de Dieu, le plaisir à la place de la loi, l'instinct à la place de la raison ; et que, comme il n'y avait plus de Dieu ni de loi , de môme il n'y avait plus de raison.
12. Quel spectacle, grand Dieu! que de voir des philosophes dont la raison avait été si fière, et qui avaient tout entrepris, tout accompli pour l'honneur et le triomphe de la raison, finir par abjurer toute raison! Quel spectacle que de voir des philosophes qui avaient tant crié contre la superstition , finir par venir courber leur front orgueilleux aux pieds de l'idole infâme de la volupté, et s'enfoncer dans la superstition la plus obscène, la plus cynique, la plus grossière, devant laquelle les philosophes païens avaient toujours reculé ! Car les philosophes grecs avaient, eux aussi, adoré l'homme, mais l 'homme après la mort, l'homme purifié en quelque sorte par le trépas , l'homme transformé, l'homme déifié; tandis qu'en 93 des philosophes adorèrent l'homme vivant, l'homme chair, l'homme crime, l'homme descendu, dégradé jusqu'aux instincts aveugles de la brute. C'est ainsi que la raison philosophique moderne ayant renouvelé de la raison philosophique ancienne le crime de s'être, comme l'a dit saint Paul, arrêtée à elle-même, enorgueillie d'elle-même : Eva-
nuerunt in cogitât ionibus suis, fut frappée du même châtiment, aveuglée qu'elle fut au point d'adorer l'homme criminel, l'homme corruptible, l'homme matière, au lieu de glorifier le Dieu trois ibis saint et parfait : Et mutaverunt gloriam incorruptibilis Dei in imaginent gloriœ corruptibilis kominis.
Plus honteuse que celle des anciens, cette idolâtrie fut aussi plus cruelle. Les Grecs et les Romains n'immolaient que des hécatombes d'animaux à Jupiter et à Vénus, tandis que, devant l'autel de la déesse de la Raison , on a immolé des hécatombes de victimes humaines et même de philosophes, afin que, dans la personne de ces prêtres de la raison , qui s'étaient posés comme les représentants de la raison , la raison venant expirer dans le sang , il fût mieux encore constaté que c'était l'époque de la flétrissure de la raison , de sa fin et de sa destruction.
Ce fut aussi l'époque d'horribles orgies , de scènes de sang , de crimes dont aucun peuple païen , aucun peuple sauvage n'avait jamais donné l'exemple, et qui auraient fait la honte éternelle du peuple très-chrétien, s'il n'était démontré que ce peuple n'a rien fait, rien voulu de ce qu'on fit alors en son nom. Et afin qu'il ne restât pas le moindre doute que tout cela a été l'œuvre de la raison philosophique, et non pas de la raison populaire, un philosophe s'est chargé de déclarer au monde
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cette vérité. Car c'est Condorcet qui, en présence des horreurs de 93, et en faisant allusion à celui (à Voltaire) qui avait le premier déterminé le mouvement de la négation du dix-huitième siècle, a prononcé cette grande parole : « Il n'a pas vu tout « ce qu'il a fait, mais c'est lui qui a fait tout ce « que nous voyons ! »
Un tel état de choses ne pouvait durer longtemps , ni la science ni la société ne pouvant s'arrêter à la négation de tout sans périr. La raison philosophique donc, d'accord avec la raison d'État, parut revenir sur ses pas et vouloir reconstituer l'édifice de la vérité; mais ce fut toujours d'après la méthode qui fait son constitutif essentiel, d'après la méthode de vouloir marcher toute seule , et faire de la science religieuse en dehors de la religion et même contre la religion , tout en protestant de vouloir maintenir et respecter la religion. C'est-àdire que la raison philosophique moderne, en changeant son langage, n'abandonna pas ses principes ; en modérant sa conduite, n'abjura pas ses prétentions ; et qu'elle n'a renoncé au système de la né* galion, qui signala sa troisième époque au dix-huitième siècle , que pour entrer dans le système de la déception , qui forme le véritable caractère de la quatrième époque, de la philosophie de notre siècle.
Tout en effet n'est que déception dans cette philosophie : déception par rapport à son origine,
déception par rapport à ses tendances , déception par rapport à ses résultats. Je reprends.
13. Déception par rapport à son origine. Certains chefs de la nouvelle école philosophique française, j'aime à le reconnaître, ont des talents, de l'élévation, et, à ce que Ton dit, même du génie; mais ils ne se sont pas assez estimés , assez respectés eux-mêmes ; ils n'ont pas été assez fiers de leur esprit et de leur puissance. Avec des qualités supérieures, rares, brillantes, avec lesquelles ils pouvaient aspirer au rang de maîtres, ils ont préféré se faire écoliers. Pouvant marcher en compagnie des plus grands génies du catholicisme et partager leurs lauriers, ils ont eu la maladresse de se mettre à la suite, et de s'exposer au dédain, au mépris des plus fous et des plus insolents des philosophes protestants (1). Pouvant doter leur pays d'une philosophie véritable , solide , magnifique ,
(1) L'ignoble fable , en particulier, que l'état primitif et originaire de l'homme a été l'état sauvage; que c'est l'homme qui, d'abord, inventa les mathématiques, en vertu deson instinct de Vutile; puis, en second lieu , inventa les lois et la société civile, en vertu de son instinct du juste ; qui , en troisième lieu, inventa les beaux-arts, en vertu de son instint du beau; qui, en quatrième lieu, inventa le culte, en vertu de son instinct religieux-, et qui, enfin, inventa la raison, le langage, la philosophie, en vertu de son instinct du raisonnement ; cette ignoble fable, dis-je, où il y a de la poésie, de la niaiserie, de la bêtise.
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ayant Je christianisme pour base, la lumière divine pour guide, les travaux de saint Thomas pour ressources, et, pour but, la continuation, le développement complet, le perfectionnement de la philosophie chrétienne, l'une des gloires de la nation française ; ils n'ont pas rougi de faire passer dans la langue universelle , dans la langue de la civilisation, je dirais presque dans la langue chrétienne, les systèmes creux, ignobles, absurdes de la philosophie allemande , n'ayant que le paganisme pour base, les fausses lueurs de la raison, les ténèbres pour guide, les vaines discussions des deux derniers siècles pour ressource , et, pour but, la dégradation de l'homme et la ruine de la société ; et en y imprimant l'image de leur personnalité, le cachet de l'esprit français , ils ont présenté et fait accepter à la France, comme de la philosophie indigène, les rêves de tout ce que l'intempérance la plus dévergondée de la raison a enfanté de plus lourd, de plus incompréhensible, de plus monstrueux à l'étranger : ce qui serait immensément ridicule, s'il n'était profondément impie. C'est ainsi qu'un prince , en apposant ses armoiries et sa signature sur une feuille de papier, la
du mensonge, de l'absurdité, où il y a tout, hors de la philosophie , a été traduite mot à mot des livres des épicuriens allemands, qui l'avaient, à leur tour, retrouvée dans la boue des épicuriens de la Grèce.
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convertit en monnaie, et lui donne une valeur qu'elle n'a pas en elle-même.
Or une pareille philosophie, que ceux même qui la professent n'ont pas honte d'appeler de la blague (1); une pareille philosophie . qui , si elle n'est pas de l'amusement, n'est qu'un jeu de mots de la vanité et de la déception; une pareille philosophie ne peut pas convenir à l'esprit français , si sensé , si positif et si chrétien.
Français, ce qui vous perd est que souvent vous voulez être imitateurs serviles , pouvant être des modèles originaux. Vous n'avez pas été heureux , au dernier siècle, d'être allés emprunter votre politique à l'Angleterre protestante. Croyez-vous pouvoir être plus heureux en allant maintenant emprunter à l'Allemagne protestante votre philosophie?
Français, soyez vous-mêmes ! Avec la puissance de votre esprit , avec la merveilleuse facilité que vous avez de comprendre les principes les plus profonds, les doctrines les plus élevées, et de les
(1) On s'est étonné que nous ayons fait usage de ce mot en chaire ; mais ce mot a, en quelque manière, été consacré par les barons mêmes de la philosophie dont il s'agit. Ce sont eux qui ont ainsi qualifié cette philosophie; et apparemment ils doivent connaître mieux que personne leurs propres doctrines et leur œuvre. Voyez la brochure intitulée les Philosophes salariés, page 75, dont l'auteur n'inspire pas , il est vrai, une confiance illimitée; mais ses affirmations , que je sache, n'ont pas encore été démenties.
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développer dans toutes leurs conséquences les plus éloignées; avec votre étonnante activité; avec l'instrument de votre belle langue, si gracieuse, et en même temps si claire et si philosophique; et surtout avec la richesse des vérités et des habitudes chrétiennes que dix-huit siècles de christianisme ont acclimatées dans ce sol privilégié, et dont on voit les traces même dans vos égarements et dans vos erreurs ; avec tous ces avantages-là, vous n'avez pas besoin, je vous l'assure, de singer les autres, vous n'avez besoin que de vousmêmes pour être grands.
14. Déception de la philosophie moderne par rapport aux tendances. Mes Frères , je n'ai pas de parti pris; je ne condamne rien à priori; je loue le mérite où je le trouve, comme je saisis la vérité où je la rencontre. Je reconnais donc et j'avoue que la philosophie moderne (je parle de votre philosophie éclectique) a eu quelque mérite. Elle est tant soit peu spiritual iste ; et , sous ce rapport, elle a rendu des services véritables au pays. Elle a retiré la jeunesse française de la voie bourbeuse du sensualisme, la seule que le dix-huitième siècle eût laissée ouverte à l'activité de la raison humaine ; elle l'a ramenée sur le terrain des doctrines spirituelles, intellectuelles, terrain sur lequel il est si facile de rencontrer le christianisme et de poursuivre le chemin de la vie en sa compagnie.
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Mais ce spiritualisme, hélas! je le dis avec regret, est trop souvent un spiritualisme sans Dieu, un spiritualisme moins Dieu; je dirais presque, contre Dieu : c'est un spiritualisme où Dieu n'apparaît pas, parce que la philosophie moderne est théophobe; elle a peur de Dieu; elle ne passe jamais à ses côtés sans se voiler les yeux, pour s'empêcher de le voir et d'en être vue. C'est un spiritualisme qui, lors même qu'il ne se passe pas de Dieu, le façonne, l'habille de manière que Dieu n'y est plus reconnaissable , et qu'on a l'air de se moquer de lui.
Le spiritualisme de cette philosophie n'est qu'un spiritualisme illusoire, trompeur, inepte; n'est qu'un spiritualisme qui commence à l'homme pour finir à l'homme; un spiritualisme qui ne propose que l'homme à l'admiration de l'homme, au culte de l'homme ; qui n'est que l'apothéose de l'homme, l'idolâtrie de l'homme par l'homme; un spiritualisme qui n'a rien de solide, rien de grand, de noble, de divin, de sacré, et qui n'aboutit qu'au ridicule et au néant, quand il n'aboutit pas au blasphème et à l'erreur. Déception donc que tout cela, et plaisanterie amère.
15. Enfin, déception de la philosophie actuelle par rapport à ses résultats.
Le divorce entre la philosophie et la religion, dont ont eu tant à se plaindre la religion et la phi-
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losophie, subsiste toujours. La philosophie en esl toujours à se vanter, à s'applaudir d'être devenue laïque, d'être devenue séculière, d'être devenue profane. Or quels en ont été jusqu'ici les résultats? Peut-on citer une seule question touchant la science de Dieu et de l'homme qu'elle ait résolue ? Son impuissance n'égale-t-elle pas sa témérité? A-t-elle fait autre chose qu'obscurcir, affaiblir, par des moyens cachés et perfides, n'osant pas les combattre ouvertement , les vérités générales dont le monde ne peut pas se passer, les dogmes chrétiens dont est dépositaire l'Église ? A-t-elle réussi à autre chose qu'à tromper, à ravager les intelligences qui se sont confiées à elle, en y démolissant des croyances anciennes, sans avoir jamais pu leur en donner de nouvelles? La philosophie moderne est-elle autre chose qu'un amas hideux de blasphèmes stupides, d'absurdes et extravagantes opinions (1)?
• (1) Un des plus fanatiques philosophes rationalistes de ce siècle (M. de Gérando) a dit : « La philosophie ne se montre « avec les caractères essentiels qui la constituent que lorsqu'elle « a fixé les principes fondamentaux des connaissances hu- « maines. Jusque-là, incomplète, incertaine, elle ne sort point « du rang des simples opinions. Dès qu'elle a trouvé ces prina cipes, destinés à lui servir de pierre angulaire, elle se cons- « titue comme une véritable science {Histoire comparée, etc., « tom. I.) » Rien n'est plus vrai. Mais cela ne s'est vu qu'une seule fois dans le monde, pendant la période de la philosophie chrétienne. Cette philosophie n'ayant jamais voulu se séparer de la religion, et des croyances communes de l'humanité, avait
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Car quelle question a-t-elle définie, cette philosophie qui devait tout définir? Quelle vérité a-t-elle retrouvée, cette philosophie qui devait tout retrouver? Qu'est-ce que cette philosophie du choix a choisi de précis, de certain , et ou la raison puisse s'arrêter raisonnablement, sans se dégrader, sans se perdre? Qu'on me l'indique, et je m'empresserai de lui en faire l'honneur, et de lui témoigner la reconnaissance la plus sincère au nom de la religion et de l'humanité. Hélas! elle ne nous a donné que des mots au lieu de choses, des ténèbres au lieu de lumière , des doutes au lieu de certitudes, des fantômes au lieu des réalités (1 1 !
réussi à fixer les principes fondamentaux des connaissance* humaines; et par ces principes, destinés à lui servir de pierre angulaire, elle s'était constituée comme une véritable science. Mais depuis le seizième siècle, ou depuis que la raison philosophique a voulu marcher seule, n'ayant pu jamais réussir, dans la période de bientôt quatre siècles, a fixer les principes fondamentaux des connaissances humaines , — car jusqu'à nos jours on dispute encore sur ces principes, ils ne sont, il s'en faut, ni retrouvés ni fixés ; — il s'en est suivi que la philosophie, depuis cette époque, ne t'est montrée et ne se montre jamais même de nos jours avec les caractères essentiels qui la constituent, et que, comme jadis la philosophie des Grecs et des Romains, et pour les mêmes causes, incomplète et incertaine, elle ne sort point du rang des simples opinions.
X Tiedeman , l'historien de la philosophie matérialiste d'àprès M. Cousin, a dit : « L'histoire de la philosophie, dans son « ensemble, nous offre une perspective de consolation et de joie. « Car dès que la raison humaine a une fois reçu le réveil , elle < n'a jamais rétrogradé... La raison avance sans cesse. {Hit-