‹ La raison philosophique et la raison catholiqueChapitre 34 sur 98 · J LA RAISON PHILOSOPHIQUE · texte numérisé non relu

J LA RAISON PHILOSOPHIQUE

16. Voulez-vous savoir ce qu'elle a découvert par rapport à l'homme ? Elle vous parle de l'apothéose de l'humanité, du moi absolu de l'homme, de l'indépendance de sa raison , du domaine de sa

« toirede laphil.) » Menteur ! C'est précisémentle contraire qui est vrai. L' histoire de la philosophie, dans son ensemble, ne nous offre qu'une perspective de désolation et de tristesse. Car dès que la raison humaine a reçu, au dix-septième siècle, le réveil dont parle l'historien philosophe, elle n'a fait que rétrograder jusqu'au scepticisme, ou au désespoir de toute vérité. TJ histoire de la philosophie, dans son ensemble, ne nous démontre qu'une seule vérité : c'est que la raison, dès qu'elle se sépare du principe religieux, recule toujours jusqu'à la négation d'elle-même. Mais voyez cet historien se réfuter lui-même ; car il a ajouté : « Cependant, et quelles que soient les « abondantes lumières qui se sont répandues sur les principes « et les plus hautes idées de la science , 1° elle n'a encore « réussi (et elle n'y réussira jamais!) à imposer silence à au- « cun des partis les plus remarquables qui se sont, depuis Van- « tiquité, formés sur son territoire, et à obtenir, même à cette « époque brillante (de ténèbres) , l'accord parfait et l'unité d'as- « sentiment dont jouissent les sciences mathématiques. 2° Les « sceptiques, les athées, les matérialistes, les théosophes contic nuent à élever la voix à côté des dogmatistes, des déistes, des « spiritualistes, des penseurs paisibles, et trouvent encore des « partisans. 3° Il faut sans doute en reconnaître comme une des « principales causes, que les grands hommes de ces derniers a temps ont encore laissé beaucoup de louche et d'incomplet, a relativement aux premières notions et aux principes les plus « élevés ; qu'on ne s'est point assez attaché à déterminer les « derniers fondements de l'édifice et en faire ranger sur eux « toutes les parties, et à les mettre ainsi d'accord (Ibid.). -»I1 est donc évident, par cet aveu de son fanatique panégyriste, que, au point où en est réduite la philosophie de nos jours, elle est divisée en différentes sectes qui ne peuvent pas se mettre

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personnalité, de la nécessité de son être. Mais concevez-vous rien à ces grands mots, quand il s'agit de l'homme, l'être mortel, l'être relatif, l'être dépendant, l'être assujetti, l'être contingent, n'ayant rien de lui-même, et n'étant rien par lui-même et en lui-même?

Un instant après, cette même philosophie appelle Thomme « l'indéfini , » ce qui signifie évidemment qu'elle n'a rien encore défini par rapport à l'homme. Cette drôle de définition de l'homme encore indéfini doit vous rappeler cette triste et désolante parole sortie naguère de la bouche d'un philosophe,

cVaccord sur rien ; qu'elle est dans les ténèbres touchant les notions premières, et qu'elle n'a pas même achevé de poser les fondements de l'édifice ; en d'autres termes : que la philosophie moderne n'a rien fait, ne sait rien, et n'est rien elle-même. Ne faut-il donc pas être bien stupide ou bien insolent pour oser, en présence d'un pareil résultat qu'on avoue, venir parler des abondantes lumières qui se sont répandues sur les principes de la science , et de la perspective de consolation et de joie qu'offre, dans son ensemble, V histoire de la philosophie? M. Ancillon , quoique de la même école, a été plus franc, ayant dit : « L'histoire de la philosophie ne présente , au premier « coup d'oeil, qu'un véritable chaos ; les notions, les principes, « les systèmes s'y succèdent , se combattent et s'effacent les « uns les autres, sans qu'on sache le point de départ et le but « de tous ces mouvements, et le véritable objet de ces construc- « tions aussi hardies que peu solides {Cité par M. de Bonald, «Recherches). «Voilà donc bien constatés, par un écrivain qui devait bien s'y connaître, la vanité, l'impuissance et les tristes résultats de la raison philosophique. Toujours le chaos, et rien que le chaos !

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comme une voix sombre et lugubre du fond d'un tombeau : « L'humanité n'est pas encore assez mûre pour qu'on traite la question de l'âme. »

Ainsi, mes Frères, non-seulement la philosophie éclectique n'a rien encore décidé sur la question de l'âme — qui n'en est pas une pour le genre humain tout entier ; — mais elle nous annonce que nous devons attendre encore longtemps avant de savoir au juste si nous avons une âme , ou si nous ne sommes que corps ; si nous avons un esprit rationnel et libre, ou si nous ne sommes que des êtres sensitifs ; si nous avons devant nous l'éternité ou le néant , si nous sommes appelés à être les concitoyens des anges, ou si nous n'avons que la destinée des brutes ; et , ce qui est encore plus grave , de par la philosophie il nous est même interdit d'aborder une question qui nous intéresse à un si haut degré': Déception toujours que cela; car la véritable signification de cet oracle philosophique n'est que celle-ci : « 11 y a encore trop de préjugés dans le monde, trop d'orgueil dans l'homme, trop de christianisme en Europe , trop de foi en France, pour qu'on puisse, sans craindre de blesser de justes susceptibilités, affirmer que l'homme n'est qu'une bête, vivant par le corps et finissant avec le corps ! »

Il n'est pas étonnant pourtant qu'on ait voulu douter que le philosophe qui a prononcé cette déplorable parole soit mort dans des sentiments

chrétiens. Mais Ton sait que cet homme était, après tout, une intelligence délite, un cœur généreux, une excellente nature, qui, trompé, égaré par les fausses lueurs des doctrines du jour, a reconnu et avoué à temps le triste marché qu'il avait fait en échangeant les croyances de la foi pour les vaines conceptions de la science (1). Quelques instants avant de mourir, il répandit des larmes de bonheur sur sa fille bien-aimée venant de faire sa première communion. J'aime à croire donc que cet aveu et ces larmes ont été des actes de foi, de repentir, d amour, qui lui auront valu le salut de la part du Dieu de miséricorde. Laissez-moi croire cela; c'est un bonheur pour moi de croire que mes Frères ont, en mourant, retrouvé devant le Dieu de bonté cette grâce que j'espère retrouver pour moi-même.

17. Vous venez de voir ce que la philosophie du choix a choisi par rapport à l'âme ; voyez maintenant ce qu'elle a choisi par rapport à Dieu.

Xous venons de voir que ce fut malgré elle que la raison philosophique rappela Dieu à la suite des catastrophes de 93. Mais le Dieu qu'elle rappela d'abord ne fut pas le Dieu du dimanche, mais le

(I) Voyez dans ses propres écrits la confession de ce philosophe, touchant les horribles ravages qu'avait faits dans sou esprit la nouvelle philosophie.

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Dieu du décadi ; ce ne fut pas le Dieu des chrétiens, mais le Dieu des théophilanthropes ; et cet étrange Dieu, en cessant à son tour d'être le Dieu du peuple, ne continua pas moins à être le Dieu des philosophes ; c'est-à-dire que la raison philosophique voulut avoir toujours son Dieu à elle, un Dieu à sa façon, un Dieu de sa création, un Dieu toujours en dehors de toute révélation, un Dieu qui, en apaisant par son nom ce qu'on appelait les préjugés des masses, n'inquiétât pas la raison.

Comme au commencement de l'ère vulgaire, épouvantés des conséquences de l'athéisme, qui fut le dernier mot de la philosophie ancienne, les philosophes inventèrent, sous le nom de néoplatonisme, une espèce de panthéisme et de mysticisme païen ; de même , au commencement de ce siècle, effrayés des horreurs de l'athéisme social, qui fut le dernier mot de la philosophie moderne, les philosophes rationalistes ont fait semblant de vouloir restaurer les croyances, ont inventé une espèce de panthéisme et de mysticisme chrétien, et en ont fait un système, une doctrine, une religion. Horrible et stupide religion , qui n'est que le mélange du sacrilège et de l'absurdité !

Mais ce principe tout païen, que l'univers avec tous les êtres qu'il renferme n'est qu'une seule et même substance, un seul et même Dieu, est une doctrine destructive de toute idée vraie de Dieu. Dire donc que tout ce qui existe est Dieu, c'est dire

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que Dieu n'existe en aucune manière. Ainsi, certains philosophes de nos jours, semblables aux anciens disciples d'Épicure (1), en admettant Dieu par le mot, le nient par le fait; et le panthéisme moderne n'est au fond que l'athéisme du dernier siècle, avec un masque pour cacher sa difformité.

Les philosophes du dernier siècle affectaient l'athéisme, et niaient le Dieu qu'ils croyaient; car, à l'exception des trois grands coryphées de l'impiété, tous ont fini par se convertir à la mort. Maintenant, les philosophes rationalistes affectent le déisme, et ils parlent du Dieu qu'ils ne croient pas. La philosophie rationaliste de nos jours n'est donc que la continuation de la philosophie du dix-huitième siècle, avec X hypocrisie de plus. Mais qu'estce que cela, si ce n'est pas de la déception ? Mais il faut l'entendre, cette philosophie, dans sa manière de parler de Dieu.

18. D'un air sérieux, tantôt elle vous dit, d'après Aristote, « que Dieu, étant une cause absolue qui ne peut pas ne pas passer en acte , a créé le monde de toute nécessité; » et tantôt, sereprenant, elle affirme, avec Platon, « que Dieu a créé le monde d'une matière préexistante de toute éternité. » Tantôt elle répète le rêve impie de Pytha-

(1) « Epicurus re tollit , oratione relinquit Deos. ( Cic , de JSat. Deor.) »

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gore, « que Dieu n'a pas tiré l'univers du néant, mais de lui-même, qui est la seule substance absolue, » et que « tous les êtres ne sont que des parcelles d'un Dieu en lambeaux; » et tantôt, réunissant les folies de Zenon à celles d'Épicure , elle soutient gravement « que l'univers se compose de trois parties : Y infini, Le fini , Yindéfini. L'infini, c'est Dieu-, l'indéfini, c'est l'homme; le fini, c'est la nature ; mais que ces trois parties élémentaires du tout finissent par être absorbées, identifiées, unifiées dans une substance absolue, unique et universelle, la substance panifiée; finissent par disparaître clans le Dieu-iout ou dans le Tout- Dieu, y, Vous ne comprenez rien à ce galimatias aussi sot qu'impie, n'est-ce pas, mes Frères? Ni moi non plus.

Or que vous paraît-il de ce Dieu-là? en êtesvous contents? Je pense que non. Pour mon compte, je déclare que je ne veux pas de ce Dieu des savants, de ce Dieu de l'éclectisme, de ce Dieu de la raison, de ce Dieu de la philosophie; et, en attendant qu'on me trouve, qu'on me choisisse, qu'on me présente quelque chose de mieux , je m'arrange avec le bon Dieu, avec le Dieu du genre humain, avec le Dieu du peuple, avec le Dieu du paysan, avec le Dieu de l'àme pieuse, de la bonne femme, de la mère de famille, des enfants, avec le Dieu de l'Évangile, le Dieu de l'Église, le Dieu du catéchisme, le Dieu de la foi. Je m'en tiens à ce

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Dieu vivant, au nom duquel tout esprit sourit, tout cœur vibre, toute chair même tressaille de joie. Je m'en tiens à ce Dieu unique, le seul infini, le seul tout-puissant, le seul éternel, le seul parfait, auquel tout être aspire, que tout être sent, que tout être cherche, que tout être regarde, que tout être désire, que tout être aime, que tout être honore, comme son maître, son créateur et son père , et la source de toute consolation et de tout bonheur ; Caro mea et cor meum. exultaverunt in De uni vivum. (Psal.)

D'autres élèves de la même école n'ont, pas plus que nous, été satisfaits du Dieu de leurs maîtres ; et, plus francs , mais plus conséquents que ceux-ci , dans leurs allures philosophiques ils ont poussé plus loin le courage du blasphème. L'un d'eux a dit tout bonnement : « Dieu n'est qu'un mot. » Un autre , ajoutant à la négation l'insulte, a prononcé ces horribles mots qui ont jeté l'effroi , la consternation, la douleur dans toute l'Europe chrétienne; ces horribles mots qui seraient la honte du pays qui les a entendus, si ce pays n'en avait repoussé, par l'horreur avec laquelle il les a accueillis, l'odieuse solidarité; ces horribles mots qu'on ne dirait pas la parole d'un homme, mais le cri de Satan ; qu'on ne dirait pas une voix de la terre, mais un mugissement de l'enfer, et que je tremble de répéter : « Dieu, c'est le mal.... » Dieu du ciel , levez-vous donc, et vengez votre sainteté, votre

majesté infinie, si sacrilégement outragées par un ver de la terre.... Mais que dis-je ? de la bouche d'un ministre de l'Évangile de charité peut-il sortir un cri de vengeance? Non, non! Ainsi, nous voulons tous , nous vous prions tous , grand Dieu, de vous venger, non pas avec la sévérité du juge, mais avec la bonté du père. Pardonnez à cette intelligence déchue de sa grandeur naturelle, de l'élévation où vous l'aviez placée. Peut-être elle n'a pas voulu dire ce qu'elle a dit. Dans tous les cas, c'est le blasphème d'un esprit qui ne vous connaît pas : Quœ ignorant, blasphémant. Répandez donc sur cet esprit, que de hideuses doctrines ont égaré, les douceurs de votre miséricorde. Apprenez-lui par là que vous êtes la bonté infinie, puisque vous pardonnez aussi ce blasphème ; apprenez-lui que vous n'êtes pas le mal, mais le bien, le bien infini , le bien essentiel , le bien unique de l'homme, pour le temps et pour l'éternité.

17. Ah! l'homme, en se séparant de Dieu, a fait une horrible chute; il est tombé en lui-même, In ci dit in semetipsum, comme dirait saint Augustin. Son intelligence s'est obscurcie, son sens moral s'est altéré; il n'a plus d'intérêt que pour la vie matérielle, plus d'attrait que pour la volupté, plus de goût que pour le crime, plus d'instinct que pour la destruction. Il n'achève une ruine que pour en commencer une autre. Tout ce qui est, tout ce qui a

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été lui est devenu insupportable. Dieu l'effraye, la religion le désole, l'ordre le fatigue, l'autorité lui est odieuse, même sous la forme qu'il lui a donnée lui-même; la société elle-même lui paraît un malheur ou un anachronisme. Le voilà donc en train de détruire tout cela, pour le refaire ensuite à son image, au moule de ses délires, de ses caprices, de ses passions; et pouvoir dire un jour : « Tout cela est mon ouvrage ; tout cela, c'est moi qui l'ai fait; je suis tout-puissant; et s'il y a un Dieu au monde, c'est moi. »

En attendant, les crimes augmentent toujours davantage, et les malheurs aussi. La constitution morale de l'homme s'abrutit, de même que sa constitution physique s'affaisse; les corps se dégradent aussi profondément que les âmes; tout est pourriture et gangrène. En attendant, l'ordre chancelle, l'autorité tombe, le bonheur matériel même s'évanouit; tous les liens se relâchent, toutes les institutions se décomposent, tout s'ébranle, tout croule. L'ordre de foi, tombé en ruine sous les coups de la raison en démence, menace d'entraîner avec lui l'ordre civil, l'ordre politique, l'ordre social ; de sorte qu'on en est réduit à se demander en tremblant : a Pour combien de temps auronsnous encore de la société? »

Voilà, mes Frères, les produits de la raison philosophique se séparant de l'enseignement del'Église, de l'enseignement chrétien, et voulant marcher

seule à la conquête de la vérité. Elle avait promis de faire éclore la lumière, et elie n'a créé que les ténèbres, et s'est égarée dans leur obscurité. Elle avait osé espérer saisir, avec sa faible main, toutes les vérités, et elle n'a ramassé que des erreurs. Elle a voulu s'élever vers le ciel comme un géant, et elle est retombée dans la boue sur la terre, comme un insecte. Elle avait voulu élever, par ses seules forces, l'édifice de la science; elle n'a fait qu'amonceler autour d'elle des ruines qui l'ont écrasée elle-même (1).

De sorte que la postérité scandalisée, stupéfaite de ces écarts, de ces sottises, de ces délires de la raison philosophique de notre temps, en résumera l'histoire dans les mêmes mots par lesquels saint Paul a résumé l'histoire de la raison philosophique des temps anciens ; elle sifflera nos prétendus grands philosophes, qu'elle aura trouvés si petits; elle les vouera au mépris, à l'exécration des hommes du peuple et des enfants; elle dira : « Les insensés! ils s'étaient posés comme les plus savants des hommes, tandis qu'ils n'en étaient que les plus sols. Ils avaient promis de chercher, d'acquérir la science, et ils n'ont trouvé, n'ont atteint que la folie : Dicentes se ipsos esse sapientes , stulti facti sunt. Sapientiam quœrunt, et stulti facti su/it. Et

(1) Voyez la note A , à la fin de cette conférence.

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il aura été démontré encore une fois de plus, par une affreuse expérience, qu'en dehors de l'enseignement de Jésus-Christ et de l'Église, il n'y a pas moyen de retrouver pour les peuples le pain de la vérité : Unde ememus panes , ut manducent hi?

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