‹ La raison philosophique et la raison catholiqueChapitre 35 sur 98 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

I8.1VTous venons de voir que la raison philoso- J 1 phique des temps modernes, comme celle des temps anciens, en commençant par se séparer de renseignement religieux, a discuté sans succès, a rué sans réserve, et a fini par vouloir tromper tout le monde après s'être trompée elle-même. Mais les hommes à jamais déplorables qui, en s'obstinant, contre les leçons de l'expérience, contre les instructions de la raison elle-même, à ne chercher que par la raison seule la vérité, ont fait tant de ravages dans le monde scientifique et entraîné tant d'autres dans l'abîme, ne sont pas heureux eux-mêmes. En sortant de l'Église, les philosophes incroyants sont exactement tombés, par rapport à leur esprit, dans le même état de misère, de dégradation où était tombé l'enfant prodigue de l'Évangile par rapport au corps, après qu'il eut abandonné la maison de son père.

Il s'en est d'abord allé dans un pays éloigné :

Abiitin regionem longinquam(Luc.xv); et nos philosophes aussi se sont rendus dans une région bien éloignée, dans la région de Terreur, de l'oubli de Dieu , de ses dogmes et de ses lois : Regio longinqua est oblivio Dei , dit saint Chrysostome. Dans cette région funeste, tout comme l'enfant prodigue, ils ont, en peu de temps, dissipé le riche patrimoine des vérités religieuses qu'ils avaient emportées de l'Église , en se livrant à la licence de toutes les opinions humaines, par l'orgueil, véritable débauche de l'esprit, dit Origène, comme la débauche est l'orgueil des sens : Dissipait substanliam suant, vwendo luxuriose. Oh! l'immense patrimoine, s'écrie saint Ambroise, que perd celui qui s'échappe hors de l'Église ! Merito patrimonium prodegit, qui récessif ab Ecclesiaï

Mais la région de l'erreur et du doute, par cela même qu'elle est la région de la dissipation, est aussi la région de la faim. Car celui qui s'éloigne du Verbe de Dieu, dit saint Ambroise, éprouve 1 a faim : Qui recedit a Verbo Dei, esurit. Gomme l'enfant prodigue donc , eux aussi s'y sont trouvés dans l'état de la plus grande misère, du dénûment le plus complet, obligés de mendier pour vivre de la vie de l'intelligence, sans pouvoir y réussir : Facta est famés valida in regione Ma, et ipse cœpit egere.

En vain nos enfants prodigues se sont, eux aussi, livrés? entièrement aux maîtres de l'erreur, aux

monopolisetirs de la science humaine. La vérité seule est charitable ; Terreur est cruelle. Ces maîtres barbares donc, après les avoir exploités, après en avoir fait le piédestal de leur vanité, les ont envoyés paître les immondes animaux des plus honteuses passions, en les poussant vers le sensualisme et les voluptés du corps, par le désespoir où ils les ont jetés de trouver la paix de l'esprit : Adhœsit uni civium, qui misit illum in villam suam, ut pasceret porcos.

Dans cette situation si triste et si humiliante, à défaut du pain de la parole pure et sainte sortant de la bouche de Dieu, ils cherchent à se rassasier de glands, comme l'enfant de l'Évangile, ignoble nourriture de l'animal immonde : Et cupiebat implere vent rem suum de siliquis quas porci manducabant ; c'est-à-dire, selon saint Augustin , qu'ils courent avidement après des doctrines séculières, vaines et légères, qui, comme les glands, font beaucoup de bruit et n'ont pas de substance, remplissent le corps et ne le nourrissent pas : Siliquœ seculares doctrinœ s uni, stériles, vanitatem personantes ; et de ces mêmes doctrines, ils ne trouvent personne qui leur en donne. Caria science purement philosophique, aujourd'hui comme toujours, ayant fini par le doute et par l'indifférence , n'a plus rien à donner : Etnemo illi dabal.

Heureux l'enfant prodigue qui, devenu sage a

ll\& LÀ RAISON PHILOSOPHIQUE

l'école de son propre malheur, et rentrant en luimême , In se aulem reversus, se dit : Combien de domestiques dans la maison de mon père vivent dans l'abondance du pain ; tandis que moi , qui suis son fils, ici je me meurs de faim ! Quanti mercenarii in dorno patris mei abundant panibus! Ego aulem hic famé pereo !

19. Ah ! s'il y a ici quelqu'un de ces malheureux dont l'orgueil, la licence, la tyrannie de la raison philosophique a fait un véritable enfant prodigue, qu'il revienne, comme cet enfant, à lui-même, qu'il rentre en lui-même : In se autem reversas ; qu'il pèse les pertes qu'il a faites, la misère où il est tombé, la dégradation qui l'accable, la faim qui le tue. Qu'il reconnaisse, qu'il avoue, dans l'humiliation de son esprit , dans l'amertume de son cœur, que tandis que dans la maison de Dieu, dans l'Église, non-seulement les amis, les enfants les plus chers de Dieu, les âmes parfaites, mais jusqu'aux pins humbles, aux plus petits des serviteurs de Dieu , nagent, par la foi et par la charité, dans l'abondance de la vérité et de la grâce , il se meurt de faim dans le doute et dans le désespoir : Quanti mercenarii in do/no patris mei abundant panibus! Ego autem hic famé pereo ! Qu'il compare le passé avec le présent , pour régler son avenir ; et qu'il se dise à lui-même : « Jadis je connaissais mon Dieu, mon âme, mes devoirs ; et j'étais

heureux de la possession des vérités que la raison n'a pas inventées, que Dieu a révélées, que l'Église enseigne, que le monde croit, et a qui l'humanité entière rend témoignage et hommage. Mais, à présent, qu'est-ce que je suis devenu ? On m'avait promis, comme au premier homme, que je serais devenu un Dieu, sachant le bien et le mal : EritL sicut du, scientes bonum et nudum Gen., n); et me voilà devenu moins qu'homme, ne sachant s'il existe même un bien, s'il existe un mal. Je devais savoir tout, et je ne sais plus rien, je ne connais plus rien, ni Dieu, ni moi-même! J'en suis à me demander : Existe-t-il un Dieu distinct du monde? ou bien le monde ne serait-il pas Dieu ? ou bien ne serait-il pas que Dieu n existe point du tout ? Y a-t-il une Providence qui gouverne l'univers? ou bien tout ne s'y fait-il qu'au hasard, et sous les lois d'une aveugle nécessité? Suis-je un être intelligent ou une brute ? Dieu ne serait-il pas le MOI ? ou bien MOI ne serais-je pas une parcelle de Dieu lui-même? Mon âme est-elle une substance ou un mot? Mon corps serait-il une réalité ou une illusion ? Ai-je des devoirs que je doive remplir? Ai-je une destinée que je doive atteindre ? Périrai-je tout entier à la mort? ou bien me survivrai-je à moi-même, et ne cesserai-je d'exister dans le temps que pour recommencer une nouvelle existence dans l'éternité? Ah ! je ne sais plus rien de tout cela! Je devais acquérir de nouvelles connaissances, et j'ai per-

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