‹ La raison philosophique et la raison catholiqueChapitre 5 sur 98 · DES ÉDITEURS. XJ · texte numérisé non relu

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temps, et la part négative qu'y prit le P. Ventura, voilà tout. Notre avis est toutefois qu'en restant a Borne le P. Ventura tint la bride à la révolution, qu'il usa en ce sens de son influence presque souveraine, et qu'il a épargné, à la douleur des hommes de sens et d'honnêteté, bien des larmes. Le nouveau gouvernement fondé par la jeune Italie dura peu de temps ; la France rendit bientôt à Pie IX sa triple couronne. Remarquons en passant "que le P. Ventura, pressé d'entrer à la Constituante, ne voulut pas siéger dans cette assemblée. On a répandu d'horribles contes, comme celui-ci: il aurait célébré les saints mystères sur un autel exclusivement destiné aux souverains pontifes. C est la effectivement une calomnie exécrable. En examinant de bonne foi sa conduite, il est facile de voir qu'il a traite la révolution en sage conseiller, mais non en complice, et quelle a seulement obtenu de lui des actes de repression discrètement ménagés. Quoi qu'il en soit, la révolution vaincue, l'état des esprits fit penser aux amis du célèbre Théatin qu'il y avait urgence a 1 éloigner de Rome; on le fit partir pour Civita-Vecchia, d'où il passa en France.

« Yoilà ce qui nous l'a donné.

« Mgr l'évêque de Montpellier lui offrit le premier l'hospitalité. Ils étaient dignes l'un de l'autre; les cœurs se rappochent vite quand les intelligences se peuvent regarder en face. Ils devinrent amis, et nous aurions à raconter, sur ce sujet, de ravissantes choses. La fausse réputation politique qu'on avait faite à cet hôte illustre devient l'éloge du savant prélat qui, notoirement ennemi de la révolution de Rome et de bien d'autres, l'admit avec tant de grâce et d'empressement affectueux dans son intimité.

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« C'est à Montpellier que le P. Ventura prit, pour la première fois , la parole en français.

« Il y a quelques mois qu'il vint à Paris, et que, luttant avec Mgr Thibault de prévenance et d'amabilité, Mgr Sibour lui offrit la chaire de l'Assomption ; car la chaire de Notre-Dame était occupée par le P. Lacordaire.

< Alors s'ouvrit le cours de ses Conférences pour tous les dimanches, à huit heures et demie du matin ; et bientôt le renom du P. Lacordaire fut amplement partagé par lui, sinon surpassé. Les Conférences dont il s'agit sont l'objet principal de cet article.

« En effet, le P. Ventura n'avait jamais vu la France. Si grande que fût son aptitude à lire les ouvrages français, ceux qui ne l'ont point entendu comprendront difficilement le prodigieux usage qu'il sait faire de notre langue. On ne parle bien d'ordinaire qu'une langue qu'on a déjà parlée. Mais cet homme n'a rien d'ordinaire. Il semble vraiment que les difficultés mêmes, lorsqu'en sa qualité d'étranger il en éprouve par hasard, décuplent sa puissance d'expression. Il force, pour ainsi dire , la phrase en conquérant ; il la terrasse et la brise, et lui fait jeter un sublime cri d'angoisse. La témérité souvent produit les coups de fortune, audaces fortuna juvat, lorsque surtout elle s'aventure au nom du génie. Nous ne craignons pas d'affirmer que fort peu d'orateurs français, à l'époque présente, savent tirer de notre langue unie et méthodique autant et de si opulentes ressources. Il n'est pas jusqu'à cet accent de l'étranger, comme nous l'avons dit autre part, qui, venant d'une bouche si harmonieuse , ne donne à sa diction un charme particulier.

« On ne saurait bien à qui le comparer pour l'action. Sa tenue est noble et calme; sa voix sonore sans roi-

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deur, et d'une large étendue ; sa prononciation douce, quoique e'nergiquement accentuée. A Saint-André délia Valle, huit ou dix mille hommes, sur les points même les plus reculés du vaisseau, pouvaient l'enten dre distinctement. Contre l'hahitude assez regrettable des prédicateurs français et de tous nos orateurs en tous genres, il agite peu les bras, évite les inflexions du corps , porte constamment la tète et la poitrine droites, ne se promène aucunement dans la chaire, et réserve ses effets pour l'opportunité. Du reste, cette figure nous rappelle très-exactement la belle figure de Bourdaloue : sur les plus authentiques portraits qui nous restent de l'éloquent jésuite, un grand nombre des auditeurs de l'Assomption signalent cette ressemblance comme frappante. Seulement, l'œil est plus ouvert et le teint plus animé peut-être. Si l'on ne parvient à démêler dans l'ensemble des traits cet imperceptible type sicilien qui les différencie, on sera tout a fait de notre avis.

« De fait , il y a dans ce large front le poids des pensées du prince des sermonnaires, dans ce grave maintien son austérité, dans cette méthode aussi sa grande raison, dans cette loyale abondance de savoir sa théologie. Mais il s'y mêle, ne craignons pas d'en convenir, plus de variété, plus de soudaineté, plus d'invention même, et plus de chaleur surtout. Le soleil d'Italie a passé par là, et aussi le feu des tourmen tes sociales ; les émotions de l'exil s'y font sentir, et les vastes ressouvenirs de notre Bossuet , et , si l'on peut le dire , l'hérédité du sang de saint Thomas d'Aquin.

« On croit rarement aux orateurs qui se vantent d'improviser. Le P. Ventura le fait d'autant mieux qu'il n'en dit rien. Ici, sa mémoire nous saisit d'une

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sorte d'épouvante; et sa mémoire, en pareil cas, c'est la science. Littérature, langues , poésie , philosophie, théologie, histoire, mathématiques, etc., etc. Eh , mon Dieu î il n'est pas un seul de ses discours qui ne suppose une incontestable universalité de connaissances très-réfléchies, trës-coordonnées, très-présentes et de très-bon aloi. C'est tout dire et ne pas trop dire que d'ajouter qu'il traite chaque science comme si elle eût été, pour un iiomme de sa valeur , l'objet d'une application toute spéciale. Le hasard, je me trompe, la Providence l'a conduit au milieu de nous, contre ses prévisions assurément. On peut augurer, de ce qu'il fait en France , ce qu'il aurait fait en d'autres pays où la même Providence l'eût appelé. Or, la tâche qu'il s'impose à l'Assomption étant de combattre particulièrement ceux des écrivains de notre pays qui ont empoisonné la philosophie, quiconque l'entend se demande s'il se peut qu'une existence d'homme suffise aux études qu'il a évidemment faites sur ce seul point. jRien n'échappe à sa mémoire miraculeuse et à sa foudroyante pénétration : aucun auteur, aucun livre , aucun détail. L'Encyclopédie et la Somme sont les moindres ouvrages qu'il sache par cœur, comme un bon chrétien sait le signe de la croix.

« Une seule chose manque au P. Ventura, c'est un vaisseau beaucoup plus spacieux que celui de l'Assomption. Sans accepter de confiance les prophéties de quelques personnes qui, sur deux ou trois mots équivoques d'un discours de clôture, regardent la carrière de l'éloquent dominicain comme terminée à jamais, nous aimons à prévoir et à redire que, dans un temps prochain, le P. Ventura, s'il ne lui succède directement, occupera du moins à son tour la chaire de Notre-Dame. Il nous appartient désormais ; il est de-

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