PREMIÈRE PARTIE
^.TVTous ne connaissons les corps que par leurs \\ qualités, leurs vertus, leurs forces et leurs effets ; mais leur nature nous est et nous sera toujours complètement inconnue ; ISalura corporum nobis ignota est. C'est ce que tous les savants reconnaissent et avouent, et cette proposition est un des axiomes de la science physique. « Je sais , disait Newton, l'économie, les lois de l'attraction; mais ne me demandez pas ce qu'elle est , car je ne saurais vous le dire; et personne ne le sait ni ne le saura plus que moi. »
de l'enseignement catholique. 3i^>
Or, de toutes les œuvres de la création , la lumière, qu'on étudie le plus, est précisément ce qu'on comprend le moins. La lumière est le plus profond des secrets de la nature. Cependant, chose étonnante! la lumière, la plus mystérieuse, la plus inexplicable des créatures sensibles quant à son essence, est la plus homogène, la plus naturelle par rapport à l'organe de la vision. L'œil l'appète, la saisit aussi facilement, aussi naturellement que l'estomac appète et saisit la nourriture. Elle ne fatigue que l'œil faible et malade ; mais l'œil sain la cherche, s'y arrête, s'y repose, s'y plaît comme dans la chose la plus simple et la plus naturelle pour lui.
« C'est là aussi, dit Origène, l'un des caractères les plus propres de la science divine, de l'enseignement catholique : Sicut oculus naturaliter luœm rer/uirit et visa , et corpus nostrum escas et potus, ita mens noslra scientiam veritatis Dei et rerum causas cognoscendi, proprium ac naturafe desiderium gerit {De Principe lib. I, 11.). Cet enseignement est sans doute surnaturel, il est mystérieux, il est ineffable , il est divin par rapport à son origine et à son essence; mais il est en même temps très-naturel par rapport à l'organe de l'intellect ; il est le seul naturel, ou conforme à la nature de l'esprit humain.
On entend souvent des imbéciles répéter : « Je « m'en tiens à la religion naturelle ; je ne veux pas
3i6 l'homogénéité, l'immutabilité, etc.,
« de la religion révélée. » En parlant ainsi , ils croient se poser comme des esprits graves et sérieux , et ils ne sont qu'absurdes et ridicules. Ce langage supposerait que la religion qu'ils appellent naturelle n'est pas révélée , et que la religion divinement révélée n'est pas naturelle : tandis que tout cela est complètement faux, et le contraire exactement vrai.
La religion qu'on appelle naturelle n'est que la religion primitive, que l'homme n'a pas inventée, que l'homme n'a pas retrouvée par lui-même, en lui-même, mais que, comme on l'a vu (Conf. Ire, § 4), Dieu lui a apprise dès le premier instant de sa création, et qui, transmise par le langage et la tradition, s'est répandue et s'est établie dans toute l'humanité. Elle est donc aussi vraiment révélée que la religion qu'on a appelée révélée.
De même , la religion révélée n'est pas une religion excentrique, en dehors des instincts, des besoins, des sentiments naturels de l'homme; elle n'est pas une religion que Dieu ait arbitrairement imposée à l'homme. Elle n'est que l'expression des rapports entre l'homme et Dieu, entre l'homme et l'homme. Or les rapports des êtres ont leur raison, leur racine dans leur nature, et ils y sont renfermés. La religion révélée a donc, elle aussi, sa racine et sa raison dans la nature de Dieu et dans la nature de l'homme, et dans ce sens elle est trèsnaturelle. Et puisque la vraie religion chrétienne,
la religion catholique exprime des rapports entre l'homme et Dieu, entre l'homme et l'homme, plus intimes , plus élevés et plus parfaits que ceux qu'exprimait la religion primitive, elle est plus naturelle même que la religion qu'on appelle naturelle .
3. Voyez, par exemple, le sacrement de l'Eucharistie. Rien n'est plus abstrus ni plus impénétrable que ce mystère. C'est, cl'aprèssaint Thomas, le plus grand , le plus étonnant des prodiges du Dieu Rédempteur, Omnium miraculorwn maximum.
La raison ne l'a pas inventé, car la raison n'invente pas ce que la raison ne comprend pas, ce qui est au-dessus de la portée de la raison. Aucune intelligence créée n'en eût pu jamais, même de loin, soupçonner la possibilité, si Dieu ne l'avait pas institué. Aucune intelligence créée n'eût pu le connaître , si le Dieu qui l'a accompli ne Peut lui-même révélé. C'est donc une institution surnaturelle, divine, ineffable, incompréhensible. Mais en tant que ce mystère a sa raison dans l'immensité de l'amour de Dieu pour l'homme, et dans le besoin, dans l'instinct inné, violent, indestructible qui pousse l'homme à s'approcher de Dieu, non-seulement par l'esprit et par le cœur, mais aussi par le corps ; à avoir Dieu tout près de lui sous des formes sensibles; à communiquer à la substance, à la nature divine ; à se rendre semblable à Dieu, à s'assimiler à Dieu, à s'identifier avec Dieu, et devenir une
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seule et même chose avec Dieu ; en tant que, par ce sacrement, l'homme, dit saint Chrysostome, obtient tout cela (1), l'Eucharistie est en même temps l'institution la plus naturelle; car rien n'est plus conforme à la nature de l'homme créé pour Dieu , et ne pouvant trouver qu'en Dieu sa perfection et son bonheur, que de s'unir par la manducation à Dieu de la manière la plus intime, la plus substantielle et la plus parfaite. Rien n'est plus conforme à la nature de Dieu que d'avoir, par cet ineffable moyen, voulu apaiser le plus noble des instincts, satisfaire le plus grand et le plus légitime des besoins que lui-même a mis dans l'homme, a gravés dans la nature de l'homme , en créant l'homme pour Dieu lui-même.
Voyez aussi la Confession ! Personne n'aurait jamais imaginé qu'il eût été possible d'obtenir de l'homme qu'il avouât toutes ses fautes à un autre homme, pour en obtenir le pardon. La Confession est donc, elle aussi, une institution surnaturelle, un sacrement divin que Dieu même a institué, et qui ne pouvait être imaginé et institué que par Dieu. Mais en tant que, comme l'a remarqué Origène , rien
(l) « Quot dicunt : Velleni ipsius formam aspicere. Ecce « eum vides, ipsum tangis, ipsum manducas. Propterea semet- « ipsum nobis immiscuit et corpus suum in nobis contempera- « vit, ut unum quid simus tamquam corpus capiti cooptatum ; « ardenter enim amantium hoc est (Homel. 60 et 61, ad pop. « Antioch.). »
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n'est plus conforme à la nature de l'homme moral que de se débarrasser, par la confession, du crime qui pèse sur son cœur , comme rien n'est plus conforme à sa nature physique que de vomir le poison qui fait des ravages dans ses entrailles (1); en tant que rien n'est plus conforme à la nature du Dieu souverainement bon que d'accorder son pardon au mérite de la confession volontaire que fait l'homme de tous ses péchés en présence d'un autre homme , puisque, même parmi les hommes, le pardon est assuré au repentir accompagné de l'aveu spontané de la faute; la Confession est aussi le remède le plus spécial, le plus homogène pour l'homme qui a péché, et l'institution la plus naturelle.
Enfin, la résurrection universelle des morts au dernier jour du monde sera un grand prodige de la puissance de Dieu , dont l'homme ne se serait jamais douté si Dieu ne le lui avait pas appris. Ce sera donc un événement surnaturel, divin, que Dieu a révélé, et qui ne pouvait être révélé que par le Dieu qui l'a décrété et qui l'accomplira. Mais en tant, dit saint Thomas, qu'il est contre la nature que l'àme, forme indestructible et éternelle, soit séparée pour toujours de sa matière, du corps auquel elle a été une fois substantiellement unie, et
(1) « Sic, qui peccavent suffocatur flegmate peccati ; et dum confitetur delicta omnem morbi, emovit causam (Hom.). »