L faut distinguer, dans l'économie de la tri
nité humaine, le fait et le comment. Quant au fait, il n'y a pas moyen de le mettre en doute : quelques instants de réflexion sur les opérations de notre propre esprit suffisent pour nous convaincre que le tout s'y passe comme je viens de l'exposer. Mais quant au comment, c'est bien différent. On ne sait, on ne saura jamais s'expliquer à soi-même comment l'intelligence engendre la pensée, et comment l'amour se produit de la pensée et de L'intelligence.
On ne sait, on ne saura jamais s'expliquer comment une seule et même âme est, en même temps, tout entière dans l'intelligence, dans la
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pensée, dans l'amour. De sorte que la trinité humaine, tout en étant un fait incontestable, est et sera toujours un profond et impénétrable mystère. Us sont donc bien simples, bien inconséquents ceux qui s'étonnent de ne pas comprendre la Trinité divine, lorsqu'ils sont obligés d'avouer ne rien comprendre à la trinité humaine ; et de ne pas comprendre Dieu , lorsqu'ils sont obligés de reconnaître qu'ils ne se comprennent pas euxmêmes. Ne craignons donc pas de reconnaître et de proclamer tout haut que le mystère de l'auguste Trinité est incompréhensible.
Et comment comprendre, en effet, une nature, une, simple, indivisée et indivisible, ayant trois personnes , sans que l'unité de cette nature confonde les personnes, sans que la trinité de ces personnes divise la nature? Comment comprendre cette grande énigme d'un seul Fils épuisant une fécondité infinie, d'un seul Saint-Esprit terminant un infini amour? Comment comprendre, dans cette Trinité divine, le Père engendrant son Fils sans lui être antérieur dans le temps, le Fils engendré par le Père sans rapport de dépendance, le Saint-Esprit procédant du Père et du Fils sans infériorité de condition ? Comment comprendre la même génération du Verbe toujours parfaite, et se répétant toujours; la même procession du Saint-Esprit, accomplie toujours et incessamment renouvelée?
Comment comprendre que dans cette Trinité se
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trouvent des missions, mais sans sortie; des relations, mais sans sujétion; des oppositions, mais sans contrariété? Comment comprendre enfin que chacune des personnes divines a ses propriétés personnelles, et que cependant aucune d'elles n'est ni plus ni moins parfaite que les autres; que chacune de ces personnes est éternelle, toute-puissante, immense , est Dieu ; et que cependant ce ne sont pas trois éternels, trois tout-puissants, trois immenses, trois Dieux , mais un seul et même Dieu éternel , tout-puissant et immense?
Ah! ici le théologien le plus instruit ne comprend rien de plus que le chrétien le plus ignorant; l'ecclésiastique, rien de plus que le laïque; l'homme fait, rien de plus que l'enfant ; le génie le plus élevé, rien de plus que la femmelette la plus idiote.
Ah ! par rapport à ce mystère, tout entendement est obtus, toute raison est faible, toute capacité est restreinte , toute lumière est obscure , toute science est insuffisante, tout effort est impuissant, toute tentative est vaine, toute hardiesse est infructueuse. Les prophètes, auxquels Dieu avait révélé ce mystère , Font toujours représenté comme une lumière inaccessible, comme une énigme impénétrable, comme un abîme sans fond, un océan sans rivage, une extension sans limites, un chemin sans fin, comme un mystère où Dieu est le Dieu profondément caché en lui-môme : Vert tu es Deus absconditus :Av<7/., xlv, 15 .
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15. Mais, tout cela admis, avoué, je dis que, loin que l'incompréhensibilité de ce mystère en puisse affaiblir la vérité, il se présente à tout esprit raisonnable comme d'autant plus vrai, d'autant plus croyable qu'il est plus incompréhensible. Son incompréhensibilité même est la plus grande preuve qu'il n'est pas delà terre, mais du ciel; qu'il n'a pas été inventé par l'homme, mais révélé par Dieu.
Les philosophes anciens, selon la remarque de saint Thomas, ont connu certains attributs essentiels de Dieu que la foi catholique approprie aux personnes divines, comme la puissance, la sagesse et la bonté : Philosophi non cognoverunt nisiquœdam essenlialia quœ appropriant ur personi s, scilicet poientia, sapientia, bonitas; mais ils ne se sont jamais doutés de l'existence du mystère des personnes divines, ni de ce qui le constitue, c'est-àdire qu'ils n'ont jamais rien connu de ce qui est le propre de ce mystère, la Paternité, la Filiation, la Spiration iSednon cognoverunt mysterium Dwinarum Personal um per propria , quœ sunl Paternitas, Filiatio et Spiratio.Le Logos de Platon n'était pas une personne engendrée, mais la raison idéale par laquelle Dieu a tout fait.
C'est que la raison n'invente pas ce que la raison ne comprend pas.
La raison repousse tout ce qui l'abaisse, comme le cœur éloigne de lui tout ce qui le mortifie. C'est pour cela que toutes les religions de fabrique hu-
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niaine sont plus ou moins accessibles à la raison, plus ou moins favorables aux passions, et qu'elles n'ont jamais proposé des dogmes incompréhensibles à croire, des devoirs sévères à pratiquer. C'est pour cela que toute hérésie n'est que la négation d'un mystère qui confond la raison, ou d'une loi insupportable aux passions ; et que l'incrédulité n'est que la négation complète de tout mystère et de toute loi, dans l'intérêt de l'orgueil de l'esprit ou de la corruption du cœur. Dieu, et Dieu seul , a pu révéler, imposer à l'homme des dogmes incompréhensibles et des lois sévères, et en être obéi.
Par cela même donc que le mystère de la Trinité est incompréhensible, et que l'homme ne l'a pas inventé, c'est Dieu qui Ta révélé; et dès lors il est évidemment et incontestablement vrai. Car Dieu, vérité infinie, ne peut révéler que ce qui est vrai; et il faut croire à Dieu, dit saint Hilaire, dans tout ce qu'il daigne nous révéler de lui-même : Ipsi Deo, de Deo, credendum est.
En second lieu, la raison reconnaît que le fini ne peut pas contenir, comprendre l'infini ; et que si l'homme pouvait comprendre Dieu, qui est nécessairement infini, ou l'homme serait Dieu, ou Dieu ne serait qu'homme. Un Dieu que l'homme comprendrait dans tout son être et dans sa manière d'être, devrait par cela même lui être suspect ; il devrait s'en défier. Un Dieu que l'homme corn-
prendrait, ne serait qu'un Dieu que l'homme aurait pu inventer. Un Dieu entièrement saisissable par la raison pourrait bien être l'œuvre de la raison. A force d'être trop raisonnable, il serait un Dieu contraire à la raison.
La dignité, la grandeur de la raison humaine demande qu'elle ne plie pas ses ailes devant ce qui lui est inférieur ou égal. La dignité, la grandeur de la raison humaine demande qu'elle n'adore que ce qui lui est supérieur, ce qu'elle ne comprend pas. Par cela même donc que le mystère de la Trinité ou de l'Être divin est incompréhensible, c'est un mystère conforme à la raison , digne des hommages, du culte de la raison. C'est devant de pareils mystères que la raison peut s'abaisser sans se dégrader.
Enfin, ce mystère a été nié par des hérétiques, par des incrédules, parmi lesquels il est facile de trouver des hommes d'esprit, de beaux esprits, des esprits faux, et surtout des cœurs corrompus.
Mais des hommes de génie , vraiment je n'en connais guère; tandis que ce mystère incompréhensible a été cru par les Denis, les Tertullien, les Origène, les Cyprien, les Lactance, les Irénée, les Athanase, les Grégoire de Nazianze, les Cyrille, les Basile, les Chrysostome, les Hilaire, les Ambroise, les Jérôme, les Augustin, les Léon, les Grégoire, les Bernard , les Anselme , les Albert le Grand, les Thomas, les Bellarmin, les Suarez, les
Leibniz, les Newton, les Bossuet, les Fénelon, les Pascal, les plus grands génies du monde chrétien ; tandis qu'il a été cru pendant dix-huit siècles par tout le monde; tandis qu'il est cru de nos jours par trois ou quatre cents millions de chrétiens répandus sur la surface de la terre, c'est-à-dire par tout ce qu'il y a de plus élevé, de plus remarquable sur la terre en fait de culture, de vertu, de science et de raison.
Or, il n'est que la voix de Dieu qui ait pu répandre cette croyance par le monde ; il n'est que sa main toute-puissante qui ait pu l'y maintenir et lui assujettir les esprits ; il n'est que son doigt qui ait pu l'écrire dans les cœurs, la faire croire par la foi la plus humble, et la faire chérir par l'amour le plus parfait. Par cela même donc qu'il est incompréhensible, ce grand mystère est souverainement croyable : TesUmoma tua credibilia jacta s uni ni mis (Psat., xcii, 5).
Ainsi nous venons de voir quelque chose de l'ineffable économie de la Trinité dans son image , de sa crédibilité dans son incompréhensibilité même : il nous reste à dire encore quelques mots de sa grandeur, de sa magnificence dans ses effets. Je vais le faire dans ma dernière partie.
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