‹ La raison philosophique et la raison catholiqueChapitre 74 sur 98 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

2.~f l n'y a personne qui ignore que le ciel, avec .les immenses et innombrables corps lumineux qui en font l'ornement ; que la terre , avec la va-

riété infinie des animaux et des plantes qui l'embellissent; que même les millions de millions d'anges qui forment la cour de la Majesté Infinie autour de son trône, n'ont été tirés du néant qu'en vertu d'un commandement général, d'une parole prononcée par le Créateur avec une espèce d'indifférence : Ipse dixit, et facta sunt ; ipse mandavit, et creata sunt (Psal. xxxn, 9).

Il n'y a que l'homme, dans toute la création, qui ait été créé d'une manière toute particulière.

Sur le point de le créer, Dieu parut appeler en conseil sa sagesse et sa puissance : Dixit Deus : Faciamus hominem. C'est lui-même qui pétrit le limon dont il organisa l'admirable structure du corps humain : Fornuwit Deus hominem de limo tertre. C'est du fond de son cœur divin qu'il tira le souffle vivifiant qui l'anima : Insufflant infaciem ejus spiraculum vitœ (Gen., u). Et remarquez, dit un ancien Père, que l'Écriture Sainte ne dit pas simplement que Dieu y?/ l'homme, mais qu'il le forma., pour nous apprendre avec quelle attention, avec quel soin Dieu nous a créés , puisque le mot former dénote la perfection, la beauté, l'élégance, la grâce qu'un artiste s'efforce de donner à son œuvre; Non dixit simpliciter, Fecit, sed Formavit : porro format 'io elegantiam a c venus ta te m indicat [Severianus , Homil. 5). De sorte qu'il n'y a que l'homme, dit Tertullien, il n'y a que cette image que la Bonté divine ait formée, comme

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la principale et la plus soignée de ses œuvres, non pas avec le verbe impérieux d'un maître, mais avec la main tendre et affectueuse d'un ami , avec la parole caressante d'un père; s'étant dit à luimême : Faisons l'homme à notre image : Earn imaginent Bonitas et quidem operantior, operata est, non imperiali verùo, sed familiari manu, verbo blandiente prœmisso : Faciamus homineni (lib. II, contr. Marcion. ).

Or quelle a pu être la raison de cette partialité de soins et d'amour, de la part de Dieu, dans la création de l'homme ?

Saint Paul a levé un coin du voile qui cache ce mystère, ayant dit que le premier Adam n'a été que la forme , le modèle, le type du second Adam, qui est Jésus-Christ : Adam, qui est forma futur i (Rom., xv, 14.)

Il est clair, par cette profonde parole de saint Paul, dit encore Tertullien, que Dieu, en créant l'homme, en a agi comme un statuaire qui, bien qu'ayant dans son esprit le parfait idéal de la statue qu'il veut faire, commence son œuvre par ce qui en est le plus grossier. De sorte que c'est à peine si on peut reconnaître , dans les premiers traits qu'il dessine sur le papier, dans les premières formes qu'il donne à la glaise, le grand personnage qu'il veut représenter par le marbre.

Ainsi Dieu, en créant l'homme, n'a fait qu'ébaucher Jésus-Christ ; la création de l'un n'a été que

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le dessin, l'esquisse en petit de l'Incarnation de l'autre ; et c'est cette circonstance : que Dieu opérait alors en vue du grand original Jésus-Christ, qui nous explique les soins et l'amour tout particuliers avec lesquels Dieu a procédé dans la formation de l'homme : Quiclquid limo cxprimebatur, Chris/as cogitabatur ho mo futur us {Contr, Prax.).

Mais voici, là-dessus, une autre belle pensée de Tertullien : De cette manière, dit-il, ce limon (dont l'homme fut créé), représentant dès ce premier moment l'image de Jésus-Christ qui devait être dans la chair, n'était pas seulement l'œuvre de Dieu, mais un gage aussi de l'incarnation ; Li/nus Me juin tune imagine m inclue ns Chris ti futuri in carne, non tanturn Dei opus erat, sed pignus (De resur. Carn., 6)(1).

3. Oh! que ces harmonies sont admirables, et qu'elles lient , en un tout merveilleux , les plus grands mystères de la religion !

Avant que Dieu eût créé l'homme, il y avait, dans l'univers, des esprits, les anges; il y avait des corps, tous les êtres matériels. Mais l'esprit et

(1) C'est aussi la pensée de Théodoret, qui dit: « Deus « Pater cum hominis illius, quem moliebatur, naturam ac « substantiam Filium aliquando suum assumpturum esse prœ- «■ videret, utipar erat, Adamum, tanquam primum illius generis « fundamentum majori prosecutus honore est, ac suis iîlum « manibus fabricavit (Queest. 19, in Gènes.). »

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le corps sont deux substances si opposées Tune à l'autre, que leur union, clans un seul composé, paraissait impossible, d'une impossibilité naturelle. Mais Dieu veut faire voir que rien n'est impossible à l'énergie de sa parole ; et voilà que, le sixième jour de la création, il renferme un esprit dans un corps, forme l'homme, dans lequel l'esprit et le corps sont substantiellement unis dans une unité de nature.

De même, avant la venue du Rédempteur, il y avait dans l'univers Dieu et l'homme. Mais ces deux natures, éloignées l'une de l'autre de la distance sans terme qui sépare l'Infini du fini , en étaient éloignées encore davantage de la distance qui sépare la sainteté du péché : l'homme n'étant que péché , et le mal étant plus éloigné de Dieu que le néant. L'union donc de Dieu avec l'homme paraissait impossible, d'une impossibilité absolue. Mais, ainsi que l'a dit l'archange évangéliste de l'Incarnation , voilà que Dieu, pour montrer que sa sagesse sait tout combiner, que sa puissance peut tout accomplir, Quia non est impossibile apud Deum omne verbwn {Luc, w), dans le sixième âge du monde renferme son propre Fils, son Verbe, dans une humanité pure de tout péché, quoique ayant la ressemblance extérieure avec la chair du péché : In similitudinem carnis peccati (saint Paul); Jésus- Christ naît dans le sein d'une vierge : Quod in ea natumest(Matth.} 1); et dans Jésus-Christ le Dieu

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et l'homme sont substantiellement unis dans une unité de personne.

Dieu donc, par la création de l'homme, le plus ineffable des mystères du Dieu créateur, parce que c'est l'esprit et le corps dans une seule nature, a voulu préparer d'avance la raison humaine à reconnaître la possibilité, la convenance de l'Incarnation du Verbe, du plus incompréhensible des mystères du Dieu rédempteur, parce que c'est Dieu et Thomme dans une seule personne; et dans l'homme et par l'homme a voulu présenter au ciel et à la terre la figure vivante, l'image de Jésus- Christ : Adam, qui est forma futuri.

4. Les saints Pères ont toujours insisté sur ce mystère de l'union de Fâme avec le corps dans l'homme, pour expliquer l'union de la divinité et de l'humanité de Jésus-Christ. Comme l'homme, dit saint Athanase, composé d'esprit et de chair, est une personne et un seul être animé ; de même nous devons entendre que Jésus- Christ est une seule personne, et non pas deux (1). Saint Augustin dit, lui aussi : « On cherche la raison de ce grand mystère (de l'Incarnation), qui n'a été opéré qu'une seule fois : tandis qu'on ne peut pas se rendre

(1) « Sicut homo persoua est una et animal unum e spiritu « et came concretum, ita Christus intelligi débet unus esse et « non personas duas (Libr. de Incarn.). »

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compte de cet autre mystère qui se fait et se renouvelle à chaque instant, c'est-à-dire le mystère de l'àme unie au corps pour la formation de l'homme. Il est donc aisé de reconnaître que, comme une chose incorporelle, l'àme s'unit incorporellement à la chair, et de là se forme Y homme; de même, l'homme a été uni à Dieu, et il en est résulté Jésus-Christ (1). » Et ailleurs le même grand docteur dit encore : « Comme dans chaque homme l'àme rationnelle et la chair sont une personne, de même en Jésus-Christ Dieu et homme il n'y a qu'une personne (2). » « Le fils de l'homme, dit enfin saint Épiphane , a l'àme et a le corps ; le Fils de Dieu, qui est le Verbe de Dieu, a l'homme, comme l'àme humaine a le corps. Et comme l'âme ayant le corps ne fait pas deux personnes, mais un seul homme; de même le Yerbe ayant l'homme ne fait pas deux personnes, mais un seul Jésus-Christ (3). C'est ainsi que les Pères

(1) « Quœrunt rationeni hujus mysterii quod semel factum « est, cum ipsi nequaquam possint reddere rationeni ejus quod « fit semper, id est, quomodo anima miscetur corpori, ut fiât « honio. Ergo sicut incorporea res corpori conjungitur, ut « homo efficiatur, ita homo conjunctus est Deo, et faetus est a Christus (Jpud. Petav.). »

(2) « Utquemadmoduni est una persona quilibet homo, anima « scilicet rationalis et caro;ita sit Christus una persona Verbum « et homo (Enchirid., cap. 36). »

(3) <• Filius hominis habet animam, habet corpus; Filius Dei, « quod est Verbum Dei, habet hominem tanquam anima cor-

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nous invitent à regarder l'homme , afin de nous élever ensuite à Jésus-Christ (1).

Et, en effet, en étudiant l'homme en tant qu'il est esprit et corps, nous pouvons y reconnaître les traits fidèles de Jésus -Christ en tant qu'il est Homme-Dieu ; et par l'homme, le plus grand des mystères de la nature, nous élever à nous expli-

« pus. Sicut anima, habens corpus, non facit duas personas sed « unum hominem ; sic Verbum habens hominem non facit duas « personas, sed unum Christum (Ap. Petav.). »

(1) Mais qu'on remarque bien, avec un ancien auteur, que cette comparaison entre l'homme et Jésus -Christ, si vraie sous plusieurs rapports, ne l'est pas en tout et pour tout; Ita in quibusdam congruit similitudo ista hominis, ut in plurimis discordet {Auctor libri Expositioivis fidei , sub nomine Justini). Un autre auteur ancien dit aussi qu'il n'en saurait être autrement. Car si l'exemple convenait en tout avec le prototype, ce ne serait plus un exemple, mais la répétition du prototype lui-même. Il n'est, il ne doit pas être question de faire voir que l'homme soit un autre Jésus-Christ, — Jésus-Christ étant unique , — mais qu'il a des rapports de ressemblance avec Jésus-Christ, et qu'il en est l'image. Or entre l'image et l'original, comme nous l'avons fait remarquer au sujet de la Trinité, il y a toujours une immense différence ; Xon recte faciunt qui vim adhibent, ut sic se habeat exemplum ut prototypum; non enimessetjam exemplum, nisi haberet aliquid dissimile (Leontius, contra Nestorium). Ce dont il s'agit, c'est que, comme le chantait la poésie chrétienne des anciens temps, l'homme est Vimage et la forme de Jésus-Christ, et Jésus- Christ l'image et la forme de Dieu ; Christus forma Patris, nos Christi forma et imago (Prudeniîus , in Apotheos.). Voyez, du reste, à la note A, à la fin de cette Conférence, en quoi principalement la similitude de l'union de l'âme et du corps dans l'homme n'est pas concordante avec l'union de la Divinité et de l'humanité en Jésus-Christ.

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quer, autant que possible, Jésus-Christ, l'un des plus grands mystères de la foi, et à nous rendre compte de la doctrine de la foi par rapport à l'Incarnation.

Qu'est-ce que l'homme? C'est un esprit uni au corps, incarné en quelque manière dans le corps; c'est l'esprit fait corps, habitant dans le corps, dans la plénitude de ses facultés. Quelle difficulté donc d'admettre que Jésus-Christ est le Dieu uni à l'homme, le Verbe incarné dans l'homme, le Verbe fait homme : Verbiun caro faclum est; habitant dans l'homme corporellement dans la plénitude de sa divinité? In ipso inhabitat ornais plenitudo divinitatis corporaliter (Coloss., n, 9;.

L'esprit et le corps sont intimement, substantiellement unis dans l'homme; de sorte que l'homme n'est qu'un seul composé, un seul être, malgré la dualité de ses substances. Quelle difficulté donc d'admettre qu'en Jésus-Christ la divinité et l'humanité sont intimement, substantiellement unies; de sorte que Jésus-Christ n'est qu'un seul supposé, un seul individu , malgré la dualité de ses natures ? Sicut anima rationalis et caro anus est homo, ita Deus et homo unus est Chris tus {Symb. S. Athanas.).

Comme dans l'homme, dit Vincent de Lerins, autre chose est la chair et autre chose est l'àme, et cependant le même homme est en même temps âme et chair subsistant d'une double et différente

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nature, de l'àme et du corps; ainsi en Jésus-Christ la divinité n'est pas un individu, et un autre l'humanité, mais toutes les deux sont un seul et même Christ; Deltas et hurnanitas non alter et al ter, sed anus idemque C /iris tus; si eut in ho mine alitai earo, aliuil anima ; sed unus idemque homo, anima et caro, ex duplici diversaque subsistons^ anitni corporisque natura {Apud Petavï).

Quoique l'esprit soit si intimement uni au corps dans l'homme, qu'il ne forme qu'un seul être avec le corps , cependant ces deux substances y restent toujours distinctes. L'àme n'y est délayée dans le corps, confondue avec le corps, pas plus que le corps n'y est absorbé dans l'àme, détruit par l'âme.

Quelle difficulté donc d'admettre qu'en Jésus- Christ aussi , quoique la divinité et l'humanité y soient si intimement unies qu'elles ne sont qu'un seul Jésus-Christ, cependant ces deux natures sont toujours distinctes ? Que la divinité n'y est mêlée , transformée dans l'humanité, pas plus que l'humanité n'y est concentrée dans la divinité, et anéantie par elle; l'union s'y étant faite, non par ki conversion de la divinité dans l'humanité , mais par l'assomption de l'humanité par la divinité ? Non conversione subslantiœ... Non conversion^ divinitatis in carne m, sed assu/nptione humanitatis in Deuni (S/m. S. A th.).

Dans l'union de Dieu avec la créature, dit saint Thomas, ce n'est pas la divinité qui est

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