‹ La raison philosophique et la raison catholiqueChapitre 75 sur 98 · n\ atios. 4<p · texte numérisé non relu

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attirée à la nature humaine, mais c'est la nature humaine qui est assumée par Dieu : non pas afin de se convertir en Dieu, mais pour adhérer à Dieu ; et l'âme et le corps assumés de cette façon deviennent en quelque manière l'âme et le corps de Dieu ; comme dans l'homme les parties du corps assumées par l'âme deviennent, en quelque manière. les membres de l'âme (1).

5. Dans l'homme, l'esprit est un esprit véritable, et de la même nature (non pas de même substance) que l'esprit de Dieu; Dieu l'ayant créé semblable (non pas égal) à lui-même : Ad imaginent et similitudinem nos tram. Et le corps de l'homme est aussi un véritable corps, Dieu l'ayant formé du même limon de la terre duquel sont for-

Ci) « In unione Dei ad creaturam, non trahitur deitas ad « humanam naturam, sed humana natura a Deo assumitur ; « non quidem ut convertatur in Deum, sed ut Deo adhsereat; « et sunt quodammodo anima et corpus, sic assumpta, anima c et corpus ipsius Dei. Sicut partes corporis assumptœ ab « anima , sunt quodammodo ipsius anima? membra. » Mais remarquez bien, dit là-dessus le savant père Petau, que, quoique l'âme soit plus parfaite que le corps, cependant elle n'embrasse pas en elle-même la perfection de la nature humaine tout entière. Le corps donc, lui, est uni de manière que de l'âme et du corps résulte la nature humaine complète, ce qui n'a pas lieu en Jésus-Christ; et c'est pour cela que saint Thomas, dans le passage que nous venons de citer, s'est servi du mot Quodammodo. en quelque manière {De Incarnation.. VI).

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mes tous les corps organisés : De limo terrœ. N'estil donc pas raisonnable de reconnaître qu'en Jésus- Christ le Dieu est Dieu véritable, parce qu'il est de même substance avec le Père qui l'a engendré avant tous les temps , et que l'homme y est aussi homme véritable, parce qu'il est de même substance avec la mère qui l'a engendré dans le temps? Deus est ex substantiel Patris ante secula ge/iitus ; et homo est ex substantiel matris in seculo natus (Sjmb. S. Athanas.).

Quelque réel, quelque parfait que soit le corps de l'homme, il n'est pas complet comme corps, dans ce sens que le corps de l'homme n'a pas un être propre à lui, comme tous les êtres corporels qui sont hors de lui. Le corps de l'homme ne subsiste que dans l'âme et par l'âme. « L'âme , dit saint « Thomas, contient le corps et le fait Être, bien « plus qu'elle n'est contenue par le corps : Magis a anima continet corpus et facit ipsum esse, quant « e converse- (I, p. q. 76, a. 3).» C'est l'être de l'âme qui, communiqué au corps, fait subsister le corps. La preuve de cela est que, séparé de Fâme , le corps n'a plus d'être comme corps humain ; il se décompose, tombe en poussière, comme tout corps qui vient de perdre sa forme substantielle , son être. Il n'est donc pas irraisonnable de reconnaître qu'en Jésus-Christ, ainsi que la théologie catholique nous l'apprend, l'humanité, tout en étant une humanité réelle, une humanité vérita-

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bie, une liumanité parfaite, comme la nôtre, n'est cependaut pas complète en elle-même, en ce sens qu'elle n'a pas une personnalité purement humaine à elle; l'humanité en Jésus-Christ n'ayant de subsistance que dans le Verbe et par le Verbe, la personne du Verbe suppléant au manque de la personne de l'homme , et l'humanité n'ayant pas un seul instant existé en elle-même séparément du Verbe. Autrement il y aurait en Jésus-Christ deux personnes : la personne divine et la personne humaine; tandis que la foi catholique est, qu'il y a en Jésus-Christ deux natures, deux volontés et une seule personne , tout comme dans l'homme il y a deux substances et un seul être : Non confasione substantiœ , sed unitate personœ.

6. C'est un mystère que cette humanité sans la personne humaine en Jésus-Christ , et la personne du Verbe suppléant la personne humaine. Mais voici comment les Pères l'ont expliqué. « Il ne faut pas penser, dit saint Léon, que la nature humaine ait été créée, et ensuite ait été assumée par le Verbe; car elle n'a été créée que dans le même instant et en même temps qu'elle a été assumée; Naturel nostra non sicassumpta est ut prias creata,postea assumeretur; sed ut ipsa assumplione crearefur. » St. Fulgence dit aussi : «C'est la même assomption de la chair qui en Jésus-Christ fut une conception virginale. Il ne faut donc pas admettre le plus petit

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intervalle de temps entre le commencement de l'existence de la chair conçue, et l'accession de ta Majesté divine devant être conçue ; lpsa acceptio carnis fuit conceptio virginales. Non est igitur aitquod intervallum temporis œstimandum inter conceptœ carnis initium et concipiendœ Majeslatis cuhentum. »

«En Jésus-Christ, dit saint Anselme, le Dieu est personne, l'homme est personne; cependant il n'y a pas deux personnes, mais une seule. Car la personne du Yerbe est en Jésus-Christ tellement le propre de la divinité, qu'à cause de l'intimité hypostatique des deux natures, elle est aussi la personne propre de l'humanité, et lui confère ce qu'il convient à la personne de conférer, c'est-à-dire la subsistance et le dernier complément. Mais voici comme nous entendons la chose : que c'est une hypostasenonpas humaine et créée, mais incréée et divine, qui naturellement ne convient qu'à la divinité seule ; mais de manière que la nature de l'homme aussi, en dehors de l'ordre, au-dessus de sa portée et de sa condition , et de la manière la plus excellente qu'il est possible, s'appuie sur elle ; c'est-à-dire qu'elle subsiste par une propriété qui lui est commune avec la nature divine. »

Ainsi la personne du Verbe s'est faite la personne de la nature humaine en Jésus -Christ, de manière que la nature humaine n'a existé absolument , et à la manière qui est propre de la

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substance, que dans le Verbe et par le Verbe. Car le Verbe, par sa propriété de subsister, lui conféra ceci : Qu'elle put subsister et devenir dès lors un être en acte {eus actu), et subsistant aussi en acte humain. Quoique l'humanité ait en Jésus-Christ sa propre existence, cependant elle n'a été en acte, n'a existé, même un seul instant, qu'en subsistant dans le Verbe. Partant la nature humaine en Jésus- Christ, avant d'avoir été assumée par le Verbe, n'eut aucune existence , et ne fut pas dans les choses de la nature.

^ On conçoit par là comment l'humanité en Jésus- Christ, bien que n'ayant pas une personnalité purement humaine, n'a pas été, pour ainsi dire, dans Pair; n'a pas été sans personnalité : mais que, n'ayant

commencéàsubsisterquedanslapersonnedu Verbe, et la personne du Verbe ayant réellement été, dès le premier instant, la personne de l'homme, l'homme a eu une véritable personne à lui aussi, mais une personne divine, la personne du Verbe, dans laquelle subsistaient réellement les deux natures.

Tout cela est bien profond, il faut Tavouer; mais, encore une fois, c'est par cela même que c'est manifestement vrai. Car si ce n'était pas vrai, et si Dieu ne l'avait pas révélé, jamais l'homme n'aurait su inventer un si profond mystère. De sorte que cette simple exposition dogmatique du mystère de l'Incarnation est une des preuves de sa vérité, et Je cH<:het de la divinité de Jésus-Christ.

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7. Mais de ce que le corps de l'homme n'a pas un être propre à lui , indépendamment de l'être de rame, s'ensuit-il qu'il soit moins parfait que tons les autres corps ayant chacun leur être? Tout au contraire. Par cela même que, n'ayant pas un être propre à lui, c'est l'âme seule qui lui communique son propre être, il a quelque chose de spirituel , d'intelligent dans son attitude, dans sa posture, dans ses mouvements. C'est ce qui fait que le corps de l'homme est le plus noble, le plus parfait de tous les corps animés. N'est-il donc pas raisonnable de reconnaître que l'humanité de Jésus-Christ, bien que n'a\ant pas une personnalité purement humaine, indépendante de la personnalité du Verbe, n'en est pas moins parfaite; et que tout au contraire, par cela même que la personne du Verbe la soutient et la fait subsister, elle lui communique sa divinité; de sorte qu'en Jésus-Christ l'homme est le plus noble, le plus auguste, le plus parfait des hommes, parce que l'homme y est Dieu, ainsi que le Dieu y est homme : Pérfectus Deus , perfeclus homo ex anima rationali, et humana carne subsistons [Sjmb. S. Athan.)?

Car c'est la forme substantielle, dit encore saint Thomas, que donne proprement l'être. C'est pour cela qu'on dit qu'une chose est engendrée par l'accession de cette forme , et qu'elle se corrompt par son départ; c'est ainsi qu'aucune partie du corps n'a plus la fonction qui lui est propre dès

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que l'ànie s'en est séparée : Forma substantialis dat esse simpliciter; et ideo per ejus ddventum aliquid dicilur gêner ari, et per ejus recessum corrumpi. Natta pars corporis habet proprium opus, anima recedente (I, p. q. 76, 4 et 8).

Voilà ce que l'homme nous apprend par rapport à Jésus -Christ, dont il est l'image. Voilà l'homme constitué comme le type vivant de Jésus- Christ, comme la preuve toujours subsistante, toujours visible, toujours en action de l'incarnation du Verbe : Adam, qui est forma fuluri.

Nous avons vu que l'homme , en tant qu'être intelligent, porte en lui-même, par voie d'image, per modum imaginis, comme s'exprime saint Thomas, l'auguste mystère de la Trinité; parce qu'il est intelligence, raison ou pensée et amour, comme Dieu est Père, Fils et Saint-Esprit. Mais il partage cet honneur avec les anges, qui, dans leur nature d'êtres intelligents, plus parfaits que l'esprit de l'homme , sont aussi intelligence, pensée et amour, et représentent, eux aussi, la Trinité d'une manière plus parfaite.

Par rapport au mystère de l'Incarnation , c'est l'homme seul qui le représente en lui-même , parce que l'homme seul est esprit et corps, comme Jésus-Christ est Dieu et homme. L'homme seul donc représente Dieu , non-seulement par rapport à l'unité de sa nature et à la trinité de ses personnes, mais aussi par rapport à la plus grande, à la plus

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«tonnante de ses opérations, à la plus ineffable ? «i la plus intime, à la plus parfaite de ses relations avec la créature, par rapport à l'Incarnation. L'homme seul est le portrait le plus complet, l'image la plus parfaite de Dieu, qui résume, je dirais presque tout Dieu, en portant en soi les traits des deux plus grands mystères de l'Être Infini.

Qu'il est beau , M. T. G. F., de voir que Dieu , en créant l'homme, a fait un temple, un tabernacle, un reliquaire vivant de ces mystères, le prophète qui les prédit, Tévangéliste qui les annonce, l'apôtre qui les persuade, le martyr qui les confesse, l'apologiste qui les défend, qui les venge du bavardage insolent, des chicanes impies de l'orgueil de la raison humaine. Et c'est ce que nous allons voir en considérant le mystère de l'Incarnation dans l'économie qui le rend plus croyable , après l'avoir considéré dans l'image qui le représente. C'est le sujet de la seconde partie.

SECONDE PARTIE

8. à vec la même franchise, avec le même jf\aplomb, et l'on peut dire avec la même impertinence, qu'ils ont nié le grand mystère de la Trinité , les rationalistes modernes ont nié aussi le délicieux mystèjre de l'Incarnation, et ont

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ise donner un démenti à la foi de dix-huit siècle* de ious les peuples chrétiens.

A les entendre, puisque Dieu n'est que la raison générale, et que la raison se trouve unie au corps dans l'homme, c'est cette union de la raison et du corps dans l'homme qui est l'incarnation, et il n'y en a pas d'autre. Quant à Jésus-Christ, ce n'est qu'un personnage mythique, un personnage idéal, un être de fantaisie, l'expression abstraite de toute l'humanité idéalisée, dont l'ignorance et le fanatisme ont fait plus tard un personnage historique, un personnage réel, et le fondateur du christianisme.

Ainsi, pour le dire en passant, tous les écrivains contemporains, non-seulement chrétiens, mais aussi juifs et gentils, qui nous ont transmis l'histoire de la vie. de la mort de Jésus-Christ, ont menti, et, sans se connaître, sans rien savoir l'un de l'autre, se sent accordés pour tromper le monde, qui s'y est laissé prendre !

Ainsi, ce sont les douze apôtres qui, un beau jour, ont eu la fantaisie de résumer toute l'humanité en Jésus-Christ ; de créer cette étonnante idée , d'en faire une réalité, et de bâtir, sur ce personnage idéal, l'immense édifice du christianisme, renfermant les mystères les plus profonds et les plus inaccessibles à la raison humaine , les vérités les plus importantes, les lois les plus parfaites que le monde n'avait jamais connues; et ce dont ni Pla-

Ion, ni Aristote, ni Cicéron, ni aucun autre des grands génies du monde païen, ne s'étaient jamais doutés, a été imaginé, arrangé, accompli par douze hommes les plus ignorants et les plus grossiers !

Ainsi, c'est pour un personnage idéal que dixhuit millions de martyrs de tout âge, de tout sexe, de toute condition , dans toutes les parties de la terre , ont eu le courage d'endurer les privations les plus cruelles, les souffrances les plus atroces, et ont sacrifié leurs biens, leurs familles, leurs vies !

Ainsi, c'est devant un personnage de fantaisie que les Pères, les docteurs de l'Église, les plus grands génies de l'humanité , qui se sont succédé pendant dix-huit siècles dans le monde chrétien . se sont extasiés, et ont consacré leur talent, leur science, leur vie, à approfondir ses mystères, à pratiquer ses lois, à exposer ses grandeurs, à défendre sa religion !

Ainsi, c'est un personnage poétique qui, pendant dix-huit siècles aussi, s'est fait reconnaître, croire, adorer par les nations les plus éclairées, les plus civilisées du monde ; qui a donné naissance à une Église immortelle, immuable, laquelle a triomphé de toutes les forces du monde réunies pour la détruire, et a changé la face du monde! Voilà les énormes absurdités qu'il faudrait admettre pour souscrire au système des rationalistes, et voilà ce que ces grands raisonneurs , ces esprits

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si fiers de leur raison , ont le courage d'admettre avec une simplicité enfantine, en véritables nigauds, plutôt que de plier leur front devant le mystère de l'Incarnation ! Mais ne nous étonnons pas, mes Frères, de ce prodige de déraison et de fatuité; car qui ne sait que Ihoœme, en cessant d'être religieux, devient superstitieux ; et, en cessant d'être croyant, devient crédule? Quant à moi, — et je pense qu'il en est de même de vous tous, mes Frères, car je vous crois en même temps des hommes de foi et des hommes de bon sens ; — quant à moi, dis-je, malgré la faiblesse que j'ai de croire tout ce qu'enseigne la religion, ne me sentant pas assez de force pour avaler ces incompréhensibles erreurs de la philosophie, je m'en tiens au mystère de l'Incarnation, et je m'arrange de cette incompréhensible vérité.

9. Mais l'erreur que je viens de signaler n'est pas nouvelle. Les ariens, qui n'étaient que les rationalistes des premiers siècles de l'Église, comme les rationalistes ne sont que les ariens de nos jours ; les ariens, au temps de saint Augustin, disaient à leur tour : Nous ne pouvons pas admettre l'incarnation, car nous ne pouvons croire que le Verbe de Dieu, qu'on suppose Dieu lui-même, ait pu s'amoindrir , se raccourcir dans la chair d'une Vierge, et se soit trouvé en même temps dans le sein de sonPèreauplushauldes cieux,rt dans le sein de sa

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mère dans un coin de la terre : Quomodofieri potuit ut Verbum Dei, per quod/acta su ni t >/n nia , coureta/et se in Virgims carnem, et habitarèt in cœlis ?

Mais, malheureux que vous êtes! leur disait saint Augustin dans ses profonds et admirables Commente lire s sur saint Jean , qu'aucun théologien n'ignore; et nous pouvons en dire autant à nos prétendus philosophes; malheureux que vous êtes ! comment ne voyez-vous pas que dans les termes mêmes de votre objection se trouve sa solution? Le Verbe de Dieu est Dieu lui-même. Le Verbe de Dieu est donc tout-puissant, et il a pu aussi s'incarner. Le Verbe de Dieu est infini et indivisible, et il a pu se trouver en même temps tout entier en des lieux différents; Quid/nireris? Deum tibi ioquor. Verbum Dei omnipotens est. J erbum De/ totum ubique est [Serm. H 9 et 20 de Verb. Joan.)

Et par rapport aux mystères chrétiens en général : « Il faut admettre toujours, a dit encore saint Augustin, que Dieu peut faire des choses que nous devons avouer ne pas pouvoir pénétrer. Dans de pareils cas , toute la raison du fait est la puissance de Celui qui l'a fait; Demus Deum aliquid posse quod nos fatemur investi gari non posse. In talibus rébus tota ratio facti est potentia Facientis {Epistol. ad Fo/usian.).

Mais saint Augustin ne se contentait pas de ces réponses générales, ni nous non plus ne devons nous en contenter, pour convaincre d'inconsé-

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quence et d'absurdité les ennemis de notre foi. Nous pouvons les presser encore de plus près, nous pouvons, sur les traces du plus grand des Pères de l'Église, les combattre avec leurs propres armes. Ils ne voient que l'homme dans l'homme. Eh bien ! nous trouvons dans le Verbe de l'homme même quelque chose de semblable, quoique infiniment inégal, qui nous est d'un admirable secours pour nous expliquer le mystère du Verbe de Dieu : Ferbuni humanuM aliquid si mile potest, qnamvis longe impar [Serm. 119, de Verb. Joart.) (1).

Mais, pour bien comprendre la belle doctrine de saint Augustin, que je vais vous exposer, il faut faire auparavant deux observations.

La première est que le mystère du verbe de l'homme, ainsi que Ta remarqué le philosophe le plus chrétien de nos jours , se résume dans cette proposition : « L'homme pense sa parole avant de parler sa pensée; » et qu'il en est de même du mystère du Verbe divin; il est aussi dans cette proposition : « Dieu a pensé sa parole avant de parler sa pensée.» Oui, Dieu a pensé sa parole en engendrant son Verbe divin de toute éternité. Dieu a parlé sa pensée, lorsque, comme l'a dit l'Écriture sainte, il a envoyé son Verbe se faire homme pour guérir

(1) Saint Basile a dit aussi : « Habet verbum nostrum divini « Verbi similitudinem quamdam : déclarât enim totam mentis « conceptionem (Ap. Alap. inl Joan.). » Et saint Chrysostome dit: « Sicut ratio a mente, sic Filins a Pâtre proredit {Ibid.). »

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l'homme : Misit Verbuni suuni, et sanm'it eos {Psal. cyi, 20).

La seconde observation préliminaire à l'exposition de la doctrine de saint Augustin sur le verbe de l'homme, est que rien n'est plus faux que cette proposition enseignée dans certaines écoles : « La parole est le signe de la pensée. » Le signe est l'indice de la chose , mais il n'est pas la chose ellemême. La fumée est l'indice du feu , mais elle n'est pas le feu lui-même. Au lieu que la parole est la pensée elle-même renfermée dans le mot, rendue sensible par la voix, et passant de l'esprit de celui qui la parie dans l'esprit de celui qui l'entend.

10. Gela établi, remarquez bien, disait saint Augustin, que tant que ma pensée est dans mon esprit, elle est une chose tout intellectuelle, toute spirituelle, bien différente du mot et du son de la voix; Verbuni cjuod est in corde meo, aliud est (fuain semus (Loc. cit.).

Lorsque cette pensée veut se manifester au dehors de mon esprit, que fait-elle? Elle cherche un véhicule dans le son de la voix ; car le son de la voix est le véhicule de la pensée, du Verbe : Vehieuhun (juœrit ; vehicidum Vcrbi sonus est voeis. Et c'est portée sur ce véhicule que ma pensée traverse l'air, et de mon esprit passe dans le votre : Impoiul sein vehicidum ; transeurrit aera% et pervciut ad vos (Tract. 37, in Joan.).

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Ma pensée donc, mon verbe, voulant se faire connaître à vous, passe clans la voix, s'unjt à la voix, s'incarne, en quelque sorte, clans la voix, se fait voix. Or c'est de cette manière que le Verbe de Dieu, voulant se faire connaître à l'homme, est passé dans la chair, s'est uni à la chair, s'est incarné dans la chair, s'est fait chair : Verbum meum apud me est, et transit in vocem : Verbum Dei apud Pat rem erat, et transivit incarnent (Serm. 119 et 120;. C'est le premier des prodiges du verbe humain ; en voici le second :

En vous communiquant ma pensée par le mot, je ne m'en dessaisis pas. En passant dans votre esprit, elle ne se sépare pas du mien : Pervertit ad vos, et non recessit a me. Avant que j'eusse parlé, j'avais cette pensée en moi-même, et vous ne l'aviez pas. J'ai parlé, vous avez commencé à l'avoir en vous; je vous l'ai donnée, et je n'ai rien perdu, la conservant dans mon esprit aussi complète qu'auparavant. Antequam dicerem, cgo/iabebam, etvosnonhabebatis. Di.ri, et vos habere cœpistis , et ego nildl perdidi. Ainsi donc la pensée, le verbe, dont je viens de parler, est devenu sensible à vos oreilles, et ne s'est pas séparé de mon esprit. Or c'est de cette manière que le Verbe de Dieu s'est fait sensible à nos yeux, et ne s'est pas séparé de son Père; Sieut Verbum mcum prolalum est sensui tuo, et non recessit a corde meo ; ita Verbum Dei prolatumest sensui nostro, et non recessit de Pâtre suo (Jbid.).

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Mais voici encore un troisième prodige.

Si, au lieu de vous administrer le pain spirituel de la parole de Dieu, je ne faisais que vous distribuer un nombre de pains matériels, inférieur au nombre de mes auditeurs, deux choses arriveraient • d'abord plusieurs d'entre vous ne recevraient pas leur pain, tandis que d'autres le recevraient; secondement, on aurait du pain de la même masse, mais chacun n'aurait point identiquement le même pain, ni la totalité du pain; au lieu que, parlant ma pensée, ceux auxquels parvient ma voix reçoivent tous identiquement et totalementcette pensée ; et si je parlais une langue capable d'être comprise, si j'avais un organe assez fort pour me faire entendre par tous les huit cents millions d'hommes qui habitent la terre, toute cette masse d'hommes recevraient ma pensée, et ils la recevraient tous identiquement, sans partage, sans division dans sa mystérieuseetincompréhensibleintégrité : Siproponeremvobis panes , si ad imum pervertirent, eœteri nikilhaberent. Ecce loquor, et omnes habetis : etparum est quod ornnes habetis, omnes totum habetis : pervenil ad omnes totum. 0 merveille! 0 prodige de ma parole ! O ! miraculum verbi mei [Ibid. !

Nous voilà donc, tout pauvres et chétives créatures que nous sommes, capables de donner à notre verbe une extension si grande, une si grande puissance , de le multiplier toujours le même dans l'esprit de tout le monde, d'opérer avec ce verbe

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lant de prodiges dans notre esprit, clans notre langue, dans notre voix, et dans les oreilles, l'esprit et le cœur des autres : Crealurœ sumus, et Conta miracula fiant de verbo meo , in corde meo, in ore meo, in voce mea , in auribus ves- //v'y, in cor di bus v es tris (Jbid.j.

De ce donc qui arrive dans le petit, nous pouvons conclure ce qui peut , à plus forte raison, arriver dans le grand. De ce que l'homme le fait tant de fois et à chaque instant, concluons que Dieu a pu faire, à plus forte raison, une fois le même prodige d'une manière plus réelle et plus parfaite. En considérant les prodiges que nousmêmes accomplissons sur la terre , nous devons admirer et soumettre notre raison aux prodiges du ciel; et, en voyant de quoi est capable le verbe de l'homme, écrions-nous en disant : « De quoi n'estdonc pas capable le Verbe de Dieu ? De parvis magna conjicitc. Considéra te terrena, laudate cœlestia. Quid est ergo Verbum i)ei[lbid.) (1)?

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