‹ La raison philosophique et la raison catholiqueChapitre 83 sur 98 · PAU LI.NCVILMIIOA DL VERBE. O · texte numérisé non relu

PAU LI.NCVILMIIOA DL VERBE. O

Ainsi, d'après saint Thomas, l'homme nonseulement est en rapport avec l'ordre intellectuel par son intelligence et avec l'ordre matériel par ses sens; mais encore, en tant qu'il est esprit et corps, il résume en lui seul les conditions de tous les corps et de tous les esprits. Il est, comme Dieu, indépendant de tout être créé; il est intelligent comme les anges, et en même temps il a la vie sensitive de la brute, la vie végétative de la plante, la vie augmentative des minéraux, l'existence inerte des êtres inorganiques ; et, réunissant en lui les éléments de toutes les substances, les conditions de tous les êtres, les forces de toutes les vies de la création, il en produit tous les effets, en embrasse toutes les harmonies; et il est , à lui seul, le monde entier en petit, le résumé, l'abrégé du monde; Mundi summa et compendium [A La p.).

Pierre angulaire donc , centre mystérieux , représentant réel de tout ce qui a été créé, l'homme, dit saint Grégoire de Nazianze, est l'ange céleste et terrestre en même temps, dans lequel toutes les créatures qui vivent en lui, qui sont personnifiées avec lui, s'élèvent aussi avec lui et en lui à rendre hommage au Créateur. Son ministère est de transmettre au ciel le culte de la terre, les adorations

« fieret corpus humanum: ut homo haberet convenientiam 0 cum inlerioribus corporibus, quasi médium existens inter spirituales et corporales substantias {Ibid.). »

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de la nature matérielle et sensible; il est l'adorateur universel, le grand pontife de la création : Àn^eJus al ter, terrains pariter et. cœlestis, myslicns adora tor.

C'est ainsi que Dieu , dans l'homme et par l'homme, a restauré, a élevé toute la nature matérielle, et l'a associée aux fonctions propres de l'esprit, à l'hommage que les esprits seuls pouvaient rendre, et a harmonisé tous les êtres dans un seul et même concert pour le culte et la gloire du Créateur.

4. Mais cette restauration réelle de la nature, quelque noble qu'elle soit dans son but, immense dans ses effets, n'est encore qu'une pâle image d'une restauration encore plus noble et plus étendue, n'est qu'une restauration en quelque sens incomplète, ayant besoin d'être restaurée à son tour et complétée elle-même.

Nous venons de voir qu'avant la création de l'homme, la matière, à l'état primitif de sa création, ne pouvait pas s'élever jusqu'à l'esprit et en partager les fonctions. Or de même, si l'homme et l'ange aussi eussent été laissés dans leur état primitif, en l'état qu'on appelle de la pure nature, ils n'auraient pas pu s'élever jusqu'à Dieu, jusqu'à plaire à Dieu , et à lui rendre un culte digne de lui : Dieu ne pouvant trouver qu'en lui-même quelque chose qui soit digne de Dieu. Quelle que

l'Ail l/tNCÀRNÀnO! 1)1 ViillBE. 53 1

soit l'excellence d'une créature, sa pureté, son innocence, sa perfection, elle sera toujours éloignée de Dieu de la distance qui sépare l'Infini du fini, l'Être du néant, à cause de l'imperfection native inséparable de sa condition de créature.

Elle ne peut jamais honorer Dieu autant qu'il mérite d'être honoré, attirer sur elle ses regards, ses complaisances, et mériter son amour. Dieu aurait donc créé encore des milliers de créatures nouvelles, mille fois plus nobles et plus parfaites que toutes celles qu'il avait créées, que, ne pouvant faire des dieux, il ne pouvait jamais en faire une capable de lui rendre un culte proportionné à la grandeur infinie de sa majesté, à l'infinie perfection de son être; et cet Être infiniment parfait et parfaitement infini, digne d'un culte, d'une adoration infinie, serait resté privé à jamais de la gloire extérieure de ce culte et de cette adoration.

Est-ce que cela pouvait toujours être ainsi ? Est-ce que la Nature infinie, quoique infiniment heureuse en elle-même , pouvait à jamais manquer de la gloire accidentelle du culte qui lui convient ?

Mais, encore une fois, le moyen de concilier des termes si disparates , de rapprocher des extrémités si éloignées, de faire rendre un culte infini par un être fini? Or ce moyen ineffable, qu'aucune intelligence créée n'aurait jamais pu imaginer, Dieu l'a trouvé dans les profondeurs de sa sagesse infinie, et l'a accompli par la force de sa

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toute-puissance, par le mystère que le prophète appelle l'œuvre de Dieu par excellence; O/jus tuum Hatuc., m, 2); et saint Paul : le chef-d'œuvre de la sagesse et de la puissance de Dieu ; Dei virtutem et Dei sapientiam (I Corint/i., i, 24), Dieu l'a trouvé par le mystère de l'Incarnation du Verbe.

Dans ce mystère, le Verbe de Dieu, Dieu luimême, s'élant uni à l'homme de la manière la plus intime, la plus substantielle, la plus parfaite, la même et unique personne du Verbe est aussi la personne de l'homme. Le Dieu y est vraiment homme, comme l'homme y est vraiment Dieu. Dans Jésus-Christ donc, qui prie, qui adore son divin Père, et s'immole à sa justice divine dans l'excès de sa divine charité, les actions étant théandriques ou /iiunano-dwines , le Dieu offre le culte de l'homme, parce que ce Dieu est homme; mais l'homme offre un culte d'une excellence, d'une dignité, d'une majesté, d'une perfection infinie, un culte divin, parce que l'homme y est Dieu. Voilà donc Dieu qui reçoit en Jésus-Christ et par Jésus-Christ un culte digne de lui , un culte infiniment parfait et parfaitement infini, un culte proportionné à la grandeur, à la majesté de l'Être Infini.

5. Nous venons de voir que l'homme est le monde en petit, l'abrégé de tout le monde, résumant en lui toute la création spirituelle et matérielle. «Or le Verbe ne s'est fait homme, dit saint

PAR L'INCARNATION Dr YF.RBF.. ">V>

Jean de Damas , que pour unir à lui , dans l'homme et par l'homme, tout le monde , et rélever et le vivifier : Deus hominem assampsit, uù in eo totam mundum sibiuniret et quasi vivift caret. Homo est riiim microcosmos, totius mundi summa et eompendiam (Apud A Lapide, in l Joa/i.). » Par ce mystère donc, le Créateur étant descendu dans Ja création, et la création tout entière ayant été élevée jusqu'au Créateur, Dieu a reçu en Jésus-Christ et par Jésus-Christ Thommage unanime, le culte universel de toutes les créatures.

Ce culte universel, qui est rendu par tous les êtres représentés dans l'homme et divinisés en Jésus-Christ, est aussi un culte éternel par rapport à sa durée. Jésus-Christ, dit saint Paul , n'est pas seulement d'hier et d'aujourd'hui; mais il est de tous les siècles et avant tous les siècles : Christus heri et hodie , ipse et in secula {Hebr., xm, 8 .

Le Verhe était au commencement : In ptincipio eral Verbum; c'est-à-dire avant que rien eût commencé, au commencement de tout commencement, avant tout commencement, de toute éternité et pour l'éternité. Il n'y a pour Dieu ni passé ni futur : tout lui est toujours présent dans un seul et même instant. Par conséquent l'économie ineffable de l'incarnation du Verbe ayant été décrétée de toute éternité comme devant s'accomplir dans le temps, elle a été toujours présente à Dieu, comme s'étant accomplie avant tous les temps et de

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toute éternité ; ainsi Dieu a reçu dans le Verbe, et par le Verbe incarné, le culte parfait et le culte infini de toute éternité; et de toute éternité ce Dieu infini et parfait a été reconnu , honoré d'une manière tout à fait digne de lui.

C'est, mes Frères, l'une des raisons par lesquelles l'école catholique si célèbre de Scot a soutenu que , quand même Adam n'eût pas péché , le mystère de l'Incarnation n'en aurait pas moins eu lieu, à cause de son excellence et de la gloire infinie qui en est résultée pour l'Être Infini : Où exêellentiam mystèrii. D'autant plus que le bonheur de la créature rationnelle n'y était pas moins intéressé que la gloire extérieure et accidentelle du Créateur. C'est ce que nous allons voir dans la seconde partie.

SECONDE PARTIE

G.X a dernière béatitude de la créature ration- JLjnelle, dit saint Thomas, consiste dans la vision de Dieu dans son essence ; mais cette béatitude est au-dessus de la nature de tout entendement créé : Videre Détint per esséfitiam, in cjuo béatitude ultima rationalis creaturœ consistât, est supra naturam intellectus creati. Aucune créature rationnelle ne peut donc avoir un mouvement de la volonté ordonné à l'acquisition de cette béatitude, à moins qu'elle n'y soit aidée par un agent surnadi-

rel ; et c'est l'action de cet agent, dirigée vers ce but, que nous appelons le secours de la grâce : Unda nulla creatura rationalis potest habere motum vo- Juntatis ûrdinatum ad illarn heatitudinem , ni si /nota a supernaturali agente; et hoc dicimus auxilium gratiœ (I, p. q. 62 , a. 2). C'est dire, ajoute saint Thomas, que l'ange n'a pu se porter à désirer, à vouloir, à mériter la béatitude que par le secours de la grâce : Angélus in heatitudinem voluntate converti non poiuit, nisi per gratiam (Ibid.).

La grâce n'est que le reflet de la Nature ïncréée sur la nature créée; c'est la robe céleste dont Dieu daigne revêtir la créature rationnelle, et qui l'ennoblit, l'élève de l'ordre naturel à l'ordre surnaturel, à l'état déifique, où elle devient, en quelque manière, semblable à Dieu, participant à la nature de Dieu : Divinœ consorles naturœ (II Petr., i, 4); objet des complaisances et de l'amour de Dieu, méritant !a société, la vision, la béatitude de Dieu.

C'est cet ineffable mystère , dit Tertullien . de l'ennoblissement, de l'élévation de la créature rationnelle et de son association à la nature divine, par la grâce, que Dieu a voulu figurer d'une manière sensible, lorsque, après avoir revêtu Adam d'une tunique de peau, il s'écria : Voilà qu'Adam est devenu semblable à l'une de nos personnes : Dixit Dcus : « Adam factus est sicut imus ex nobis, » de fut ura scilieet assumptione hominis in dhiniiatem {ContP. Marcion. n, 28 .

V^(J LA RESTAURATION DV I.Vm\KRS

Mais ces peaux dagneau dont Dieu forma La nouvelle robe, la tunique mystérieuse d'Adam, indiquèrent les mérites, les privilèges, les grâces de l'Agneau divin, de Jésus-Christ, dont saint Jean a dit qu'il a été immolé dès l'origine du monde : Agnus ocdsus ab origine mandi ; signifièrent ces mérites, ces privilèges, ces grâces de Jésus-Christ, qui seuls peuvent orner la créature, la rendre agréable à Dieu, et lui mériter d'être admise à la présence et à la société de Dieu ; Jésus-Christ ayant dit que personne ne peut aller jusqu'à son Père que par lui : Nemo venit ad Patrem, ni si per me; et saint Jean et saint Paul : Que toute grâce est venue par Jésus-Christ , et que c'est en lui qu'on trouve tout; c'est de lui que tout dérive, c'est par lui qu'on obtient tout : Gralia per Jesum Christum (Joan., i, 17); Ex Ipso, et per Ipsum ? et in Ipso, sunt omnia {Rom., xi, 36).

Les anges eux-mêmes ne purent donc obtenir la grâce qui les sanctifia, qui les éleva jusqu'à Dieu, que par Jésus-Christ ; et par conséquent il a été nécessaire, dit saint Thomas, que le mystère de 1 Incarnation fût révélé, en commun, à tous les anges au moment de leur création : O portait de mysterio Incarna tionis omîtes a principio cornmuniter edoceri. C'est ce qui est arrivé, dit encore saint Thomas. Car, en effet, tout ce que les prophètes connurent depuis, par la révélation divine, touchant le mystère de la grâce, a été révélé aux

PAB l'iNCA-RNATION PI VERBE. Vi-

anges d'une manière beaucoup plus excellente et beaucoup plus parfaite : Quidquid prophelœ cogrwverunt per divinam revelationem de mysîerio gratine, multo excellenpus est angelis revelatumfl, p. q. 57, a. 5, ad 2 et 3).

A la lumière de cette révélation les anges ayant connu d'avance le grand mystère du Yerbe, devant, dans la plénitude des temps, s'unir à la nature humaine et se faire homme , ils y soumirent leur entendement, et l'adorèrent; ils placèrent, dans ses mérites, toute leur confiance et leur amour; et par cette foi, cette espérance et cet amour ils furent confirmés dans la grâce, et furent admis à la vision béatifique de Dieu. Ce qui a fait dire à saint Bernard que le même Jésus-Christ, qui a été le sauveur de rhomme, a été aussi le sauveur de l'ange ; mais de l'homme dès le moment de l'Incarnation , de l'ange dès le moment de la création : Idem quippe et angeli Salvaloret homiiris: sedhomînis ab fncarnatione, angeli ab ifiitiq créa tiare ( Serin, i, de Clrcume.).

7. Il faut, à plus forte raison, admettre que la même révélation a été faite à l'homme avant même qu'il eut péché. Xi lui non plus n'a pu recevoir que par Jésus-Christ la grâce sanctifiante qui Télevait à l'ordre surnaturel, à l'ordre déifique, et qui lui fit désirer, mériter la dernière béatitude, la vision de Dieu, à laquelle Dieu avait daigné le destiner. Par conséquent Adam, dit saint Thomas,

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avant même sa révolte contre Dieu, a connu par révélation le mystère de l'Incarnation, et a eu la foi explicite en Jésus-Christ ; non pas la foi en Jésus-Christ comme devant le racheter du péché dont Adam ne se doutait pas qu'il dût se rendre coupable, mais la foi en Jésus-Christ comme le moyen nécessaire, le moyen unique de parvenir à la dernière béatitude dans la gloire : Ante peccatiirh , Adam hàbuit fidem explicitai)! de Ckristi l/icarnatione , prout ordi/iabatur ad consummationem gloriœ (II, %dae., q. 2, a. 7).

Et saint Paul lui-même, en nous présentant, au chapitre cinquième de son Épître aux Éphésiens, Adam, encore innocent, révélant pour la première fois au monde le grand et touchant mystère de l'union de Jésus-Christ avec son Église; saint Paul, dis-je, dans cet admirable passage, ne laisse aucun doute que le mystère de l'Incarnation n'ait été révélé au premier homme avant sa chute, pendant le sommeil mystérieux qui précéda la formation et la naissance de la première femme.

Cette magnifique doctrine , loin de diminuer le poids immense de la reconnaissance que nous devons à Jésus-Christ, l'augmente et l'élève.

Le Verbe ayant décidé de descendre dans la création, de s'y unir sans s'y confondre, pouvait bien prendre, d'après saint Paul, la nature angélique; mais il ne l'a pas fait. Il lui a préféré la race d'Abraham, la nature humaine : Nasquam angélus

PAR l'iNCAR\A/TIO\ DU VERBE. 539

apprelieiulit, sêd semcn Abràhœ Hebr., il, 16). Et pourquoi ? Parce qu'il a voulu avoir égard à l'homme, parce qu il a aimé l'homme.

Nous avons vu, mes Frères, que les anges, dixneuf fois plus nombreux, d'après le calcul de saint Thomas, que tous les hommes qui ont vécu, vivent et vivront sur cette terre jusqu'à la fin du monde, ne se distinguent pas entre eux par des indi\ Mus , mais par des espèces; car chaque ange, ayant un degré de différence spécifique d'intelligence, est à lui seul une espèce.

Nous avons vu que cette immense multitude d'esprits forme avec Dieu et l'homme une immense échelle d'êtres intelligents, en tête de laquelle est l'Intelligence Incréée, reflétant sa lumière sur toutes les intelligences créées; et en bas, au dernier degré, se trouve l'intelligence de l'homme, la plus imparfaite de toutes les intelligences, au point qu'elle a besoin du corps, des fantômes singuliers que lui transmet le corps, pour s'élever à l'universel, pour comprendre.

Or, si le Verbe éternel, dans sa descente dans la création, s'était arrêté à l'un des degrés intermédiaires de cette interminable échelle des êtres intelligents, les degrés inférieurs, et l'homme, qui en est le dernier degré, seraient restés en dehors de son action restauratrice. Les dernières espèces des anges, et l'homme en particulier, seraient restés à l'état purement naturel, privés de la grâce, de ce

5^0 i\ FUS! \i t: \ rio> m i.'i mvf.rs

mystérieux reflet, de cette communication ineffable delà perfection divine, qui seule transforme, élève l'être créé jusqu'à l'Être Incréé, et le rend digne de paraître en sa présence, de demeurer en sa compagnie. L'homme aurait été exclu de la béatitude dernière de la créature intelligente, de la vision de l'Être infini dans son essence. Qu'a-t-il donc fait ce Verbe divin? Il a parcouru toute entière, jusqu'à sa dernière marche, l'immense échelle des êtres intelligents.

Il est venu jusqu'à l'homme, il s'est fait homme, et par là il a compris, il a renfermé dans son action restauratrice toutes les espèces supérieures à l'homme, tous les anges, tous les esprits, s'il s'en trouve dans les divers systèmes célestes dont chaque étoile est le soleil et le centre, tout comme le soleil est l'étoile et ie centre de notre système; mais il y a compris, il y a renfermé aussi l'homme, et il Ta mis en état de pouvoir, lui aussi , aspirer à la béatitude qui lui est propre, en tant qu'être intelligent, et mériter la vision et la société de Dieu.

C'est donc pour l'avantage de l'homme, c'est pour l'amour de l'homme, pour le bonheur éternel de l'homme, que le Verbe de Dieu est descendu du ciel et s'est fait homme : Qui propter nos ho mi ne s , et propter nostram salutem, descendit de eœlis et homofactus est ; et c'est ainsi que, indépendamment même du péché de l'homme, tout Tordre intellectuel a été relevé par le mystère du Dieu qui s'est fait

PAR L INCARNATION DL VERBE. jl\ I

homme, et que tout a été restauré par Jésus-Christ : liistawrare omnia in Chrislo Ephes., i, 10).

8. Mais dans la condition toute particulière à laquelle s'était réduit l'homme, il avait besoin d'une intervention divine toute particulière; il avait besoin non-seulement d'être relevé, comme l'ange, de sa misère, de son impuissance naturelle, en tant qu'être imparfait, mais aussi d'être réconcilié, racheté, en tant qu'être coupable. Créé et établi dans l'état de grâce, et par la grâce revêtu des droits à la gloire, il ne sut pas garder son bonheur et sa dignité. Se laissant tromper par Satan, et bien plus encore par son orgueil, il voulut parvenir par la haine et la révolte à sa dernière béatitude, à la science parfaite de Dieu, qui ne devait être que le prix de son obéissance et de son amour.

11 tomba dans un péché qui réunit en lui un faisceau, une multitude de péchés. 11 devint odieux au Dieu qui l'avait créé et comblé de toutes ses miséricordes; il tomba dans un véritable esclavage par rapport à Satan, par qui il s'était laissé vaincre, et par rapport au péché, auquel il s'était livré par un désordre de sa volonté, dont rien ne pouvait atténuer la culpabilité.

Dès ce moment, sa constitution physique, aussi bien que sa constitution morale, fut altérée. Il se trouva corrompu dans toutes ses tendances, blessé dans toutes ses facultés, bouleversé dans tout sou être.

3l\'2 LA RESTAURATION DE L'UNIVERS

Des parents malades ne peuvent pas engendrer des enfants sains. Adam pécheur, et corrompu jusque dans la moelle des os, n'engendra qu'une race pécheresse et corrompue ; et le péché originel du père, se reproduisant par la génération dans tons ses enfants, infecta toute l'espèce humaine.

A ce malheur de leur naissance, les hommes ne tardèrent pas à ajouter d'autres excès par la perversité de leur volonté. Ils oublièrent le Créateur, sa religion traditionnelle et ses lois, et se livrèrent presque généralement à l'idolâtrie et aux passions.

Toute insulte est d'autant plus grave que plus grande est la dignité de la personne qui en est l'objet. En raison donc de la Majesté infinie que l'homme avait insultée par sa révolte, ses péchés avaient quelque chose d'infini dans leur malice, qui ne pouvait être pardonné qu'en vue d'une satisfaction infinie.

Triste condition de l'homme donc ! s'écrie saint Augustin. Le péché ayant été commis par l'homme, c'est l'homme qui devait l'expier. Mais, ayant été commis contre la majesté infinie de Dieu, qui ne peut trouver qu'en elle-même une satisfaction digne d'elle, le péché ne pouvait être expié que par un Dieu : Peccatum Adœ tantum erat ut illudnon deberet sofoere ni'si/iomo, sednon posset nisi Deus,

Or, encore une fois, le moyen que l'homme livré à lui-même pût jamais s'élever à un mérite infini, à une sainteté infinie, pour pouvoir présenter à Dieu, pour le péché de son origine et pour ses péchés ac-

PAR L'iNCABNATlON DU VERBE. 543

tuels une satisfaction infinie? La réconciliation donc de l'homme pécheur avec son Dieu paraissait impossible d'une impossibilité absolue; sa perte était sans ressource, sa mort sans remède; sa vie était sans espérance, sa mort sans consolation.

Mais ce qui était impossible à la misère de l'homme a été possible à la charité infinie de Dieu, par le moyen du grand mystère du Verbe de Dieu qui s'est fait homme.

Ce Verbe divin n'a pas pris l'humanité toute saine, impassible, immortelle; il n'a pas pris Hmmanité telle qu'elle était dans l'état de l'innocence de l'homme. Il a pris l'humanité faible, malade, assujettie aux souffrances et à la mort; il a pris l'humanité telle qu'elle était devenue après le péché de l'homme. 11 a pris , dit saint Paul , une chair qui, sans être entachée par le péché, avait toute la ressemblance extérieure avec la chair du péché : In similitudlnem carnis peccati 7to/??.,vin, 3) ; et dès lors capable de souffrir, de mourir pour le péché et d'expier le péché.

Mais sous les peaux odieuses d'Ésaii, sous le voile de cette chair du péché, le vrai Jacob, le Verbe éternel, a conservé sa voix divine, la sainteté, les mérites, les droits, la dignité de Fils de Dieu. Par l'unité de la personne, dans laquelle en Jésus-Christ sont substantiellement unies les deux natures, le Dieu, ainsi que nous venons de le remarquer, est véritablement homme et l'homme vé-

S 4 4 L^ KKSTAUKATIOIN DK l'cJNIVKUS

ritablement Dieu. Véritablement homme, il a pu être humilié, souffrir, mourir comme tout autre homme; mais, véritablement Dieu, il a pu donner à ces humiliations, à ces souffrances, à cette mort, la valeur, le mérite infini des actions de Dieu, et offrir à Dieu une satisfaction infinie.

C'est ainsi que, comme l'avait prédit David, la vérité des décrets de Dieu et la paix et la réconciliation de Thomme, la justice infinie de Dieu et sa miséricorde infinie, se rencontrant en Jésus-Christ, se sont embrassées, se sont donné un baiser mutuel, se sont unies, et ont triomphé : Misericordia et veritas obviaverunt sibi : justitia et pax osculatœ sunt (JPsal. lxxxiv, 11).

9. Mais souvenons-nous du grand et profond mystère que saint Paul nous a révélé touchant Jésus- Christ crucifié, lorsqu'il a dit : Voyez- vous ce corps divin suspendu sur une croix? Eh bien, sachez que ce n'est pas là le corps d'un seul homme. Nous sommes certains que c'est notre vieil homme, c'est l'homme du péché, c'est notre humanité coupable tout entière qui a été crucifiée en Jésus-Christ et avec Jésus-Christ, afin que, par ce moyen, le corps du péché, l'immense dette que l'humanité a contractée par le péché, fût effacée, détruite et anéantie : Nés seimiiSj quia vêtus liomo nostev simul erucifixus est, ut destruatur corpus ■peçcati(Roni.9yi9&).

Il suit de là, dit saint Léon, que, comme c'est

par l'ijvcarjvatiojv du verbe. 545

à nous tous qu'appartient ce qu'a engendré la sainte virginité de la mère, c'est aussi à nous tous qu'appartient ce que la rage impie des Juifs a suspendu à la croix, ce qui a reposé au tombeau, ce qui, le troisième jour, est ressuscité de la mort : Aostrum est quod peperit materna virginitas ; nostrum est quod hebraïca crucifi.iit iwpietas : quod exanimr jacuit; quod tertia die resurrexit (Serm. 13, de Puss.). Etc'est parce que Jésus-Christ a représenté, a réuni, a porté en lui-même la nature de tous sans le péché, qu'il a pu plaider la cause de tous, prendre à cœur l'intérêt de tous, et satisfaire pour tous les péchés : Pereu/n agebatur omnium causa, in quoerat omnium natura sine culpa (Serm. 8, de PassX

C'est-à-dire que Jésus-Christ ayant agi en qualité de second Adam, de second père de toute l'humanité, au nom et à la place de toute l'humanité, tous ses mystères sont des mystères personnels pour chaque homme, sont des mystères communs à toute l'humanité.

Nous n'avons donc qu'à nous unir à Jésus-Christ par nos pensées, nos sentiments etnosœuvres, par la foi, l'espérance et la charité; nous n'avons qu'à devenir membres de Jésus-Christ, nous incorporer à Jésus-Christ par le baptême et par la pénitence ; nous n'avons, selon l'expression de saint Paul, qu'à être en Jésus-Christ et à Jésus-Christ : fis qui sunt in Christo Jesu (Rom., vm, 9).

A cette seule condition, notre péché d'origine,

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aussi bien que tous nos péchés actuels, cessent de nous être imputés; ils sont effacés comme si nous ne les avions pas commis: I\on reputans Mis délie la ipsorum (l\ Cor. y v, 19). A cette seule condition, notre vieil homme crucifié et mort avec Jésus-Christ n'existant plus, il n'y aura plus aucun acte de condamnation contre nous, comme tout acte de la justice humaine n'a plus d'effet dès l'instant où meurt le coupable qu'elle poursuivait : Nihil nunc damnalionis est iisquisunt in Christo Jesu (Rom., vin, 9).

A cette seule condition, la résurrection de Jésus- Christ devenant aussi un mystère personnel pour chacun de nous , nous ne serons que de nouvelles créatures, des êtres nouveaux : Sed de nova créatara; des créatures, des êtres participant à tous les privilèges, à toutes les grâces, à tous les droits, à toutes les qualités de Jésus-Christ, et pouvant nous appeler, nous considérer comme de véritables fils de Dieu, et, par là, des héritiers légitimes du royaume de Dieu, de la félicité de Dieu, aux mêmes titres que Jésus-Christ*, car nous serons devenus par grâce ce que Jésus-Christ est par nature : Si filii et hœredes , hœredes rjuidem Dei, cohœredes autem Christi (Rom., vm, 17).

Dès que nous nous serons unis à Jésus-Christ par les sacrements, qui sont les conditions nécessaires pour devenir un seul corps avec Jésus-Christ et participera tous ses droits : Multi unum corpus sumusin Christo (Rom., xn,5); en vertu de l'esprit d'adop-

PAR L'INCARNATION DU VERBE. fy*]

tion d'enfants de Dieu que nous aurons reçu, nous pourrons, avec une sainte hardiesse, crier haut, appeler Dieu notre père : éccepistis spiritum adoptionis inquo clamamus: dbha, Pater (Rom. , Vmj 15). Nous n'avons plus rien à craindre, nous avons tout a espérer. Nous pouvons nous présentera la justice de Dieu, et lui dire : Justice éternelle, que voulez-vous de moi? J'avais, il est vrai, contracté envers vous des dettes énormes par mes péchés. Mais maintenant que je me suis uni à mon Rédempteur, à Jésus- Christ, que je suis devenu Jésus-Christ, je ne vous dois plus rien. En lui et par lui j'ai tout payé, j'ai tout satisfait, et au delà de ce que je vous devais : Copiosa apudewn redcmptio {PsaL cxxix, 7).

Pour des fautes dont le nombre est fini, je viens de vous donner une satisfaction infinie. Le corps de mes iniquités est aboli, est détruit, Descendez donc, inclinez-vous vers moi, tendez votre main et pardonnez-moi ; car le vieil homme, l'homme coupable, le débiteur impuissant que vous poursuiviez en moi n'est plus ; il est mort avec Jésus-Christ sur la croix : iMos scimus, quia vêtus homo noster crucifixus est, ut destruatur corpus peccati. Désormais je suis un homme nouveau. J'appartiens à Jésus-Christ; je suis en lui, avec lui, je suis lui ; et dès lors je suis aussi fils de Dieu comme lui ; j'ai droit avec lui au même héritage, à la même gloire que lui, et vous ne pouvez pas me la refuser : Si ' filii et hœredes , hœredes quidem Dei, cohœredcs aatcm Christi.

J4& LA UliSïALUA/llOA DL LLiNJVhRS

Ainsi donc la satisfaction de Jésus-Christ est commune, par son extension, à tous les hommes qui veulent se l'appliquer. Ajoutons qu'elle est aussi commune à tous les siècles par sa durée.

10. L'Agneau de Dieu, nous venons de le voir, a été immolé dès l'origine du monde ; Âgnus occisus ab origine niu/i(li(4poc.,xuii 8). C'est-à-dire que la miséricorde de Dieu, ne voulant pas laisser l'homme, pendant les quatre mille ans qui ont précédé l'Incarnation du Verbe , sans l'espérance, sans Tunique moyen de sa réconciliation, de son pardon, de son salut, révéla à l'homme, dès l'origine des temps , le grand mystère du sacrifice du Fils de Dieu pour l'homme , qui devait s'accomplir dans la plénitude des temps; et ce mystère cru, espéré, aimé, el , selon la belle expression de saint Paul, salué de loin , A longe salutantes {Hebr., vi, 13), par les hommes, eut la même efficace, produisit les mêmes effets salutaires et déifiques comme mystère futur, qu'il a produits depuis comme mystère passé.

C'est ainsi que, comme l'a dit l'Écriture Sainte, la Sagesse divine, qui devait se faire homme, releva de l'abîme du péché, où il était tombé, le premier homme ; Sapientia Muni qui pr in lus formai us est a Deo, eduxit a delicto suo {Sap . , x, 2). C'est ainsi que tous les anciens patriarches, tous les prophètes, tous les justes del'aneien temps, qui se trouvaient en plus grand nombre qu'on ne pense, non-seulement

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chez le peuple d'Israël, mais aussi chez les peuples gentils, ont été sauvés. Les sacrifices qu'ils offraient dans tous les temps et dans tous les lieux n'étaient que la confession publique de la chute de l'homme, du besoin qu'avait l'homme d'une réconciliation par le moyen du sacrifice du Rédempteur; ils n'étaient que la figure de ce grand sacrifice qui seul, en les réalisant d'une manière infiniment parfaite , devait les faire cesser; ils n'étaient qu'un acte solennel de foi et d'espérance dans le mérite infini du sacrifice du Messie.

Et par cette foi plus ou moins explicite, par cette espérance plus ou moins vive, unies au repentir, le mystère de la croix , avant même de s'accomplir, sanctifia, sauva les justes, les pénitents qui l'ont précédé, tout comme il a sanctifié, sauvé, après s'être accompli, tous les justes et tous les pénitents qui l'ont suivi.

C'est ainsi, dit saint Paul, que par une seule et même oblation que Jésus-Christ a faite dans un temps , il a sanctifié et sauvé les hommes de tous les temps qui ont voulu en profiter ; Una oblatiorte consummavit in simpiternum sanctificatos {Ilehv., x, 11). Et son action réparatrice, expiatrice, est commencée pour le monde dès l'origine du monde, pour ne cesser jamais dans le monde ; Agnw occisus ab origine mundi.

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