‹ La raucourt & ses amiesChapitre 13 sur 52 · ARRESTATION ET FUITE · texte numérisé non relu

ARRESTATION ET FUITE

leurs charmes, ont été condamnées à être fouettïées, marquées et bannies. Quelle chute, pour l'une, dont le début à la Comédie Française lui avait attiré une célébrité sans exemple jusque là et pour l'autre ayant eu dans ses fers le frère d'un grand Roi ! (1) »

Qu'allaient^elles flaire dans cette galère ? voilà bien la galanterie tudesque, il faut espérer pour l'honneur germanique qu'il n'y a rien de vrai dans cette information ou que du moins, les choses sont fort exagérées. Heureusement, Raucourt est protégée en haut lieu et on travaille à étouffer les cris de la troupe créancière. Sourques est toujours fidèle, tendre et dévouée et le prince de Ligne a reçu sur -ses terres les jolies transfuges. On dit aussi à Paris que pour éviter aux Comédiens-Français toutes velléités de refus de réintégration, les dettes seront payées royalement.

De cette fugue à l'étranger, il semble que le marquis de Luchet veuille parler dans son roman du vicomte de Barjac ; on reconnaîtra la Raucourt dans le passage suivant (2) : « Nous nous rendons à Cassel, ville charmante, alors se trouvait dans cette ville, par une suite d'aventures étrangères à notre sujet, une actrice française célèbre dès son aurore et dont Melpomène avoit avoué les premiers essais. Elle avoit reçu de la nature une pénétration vive, de l'énergie dans l'expression,

(1) Mém. Secrets., 15 juillet 177S, p. 46.

(2) Ce roman du marquis de Luchet est un livre à clef. On trouvera dans la Correspondance de Grimm, édit. M. Tourneux, la critique de ce roman. Cf. Le vicomte de Barjac ou Mémoires pour servir à l'histoire de ce siècle. A. M. Dublin, Imp. de Wilson, in-16°, 1784, (Bibl. de l'Arsenal, cote 15.516, B.L.)

de la dignité dans le maintien. A son début, sa vertu fit autant d'éclat que son talent. L'un et l'autre s'affaiblirent. La première dégénéra tout à fait par un goût que l'on ne s'explique pas. Cette trop fameuse Sophie je ne dirai pas s'attacha, mais s'acharna à moi. G'étoit les soins les plus empressés, les attentions les plus délicates, l'art de prévenir les moindres désirs. Vous le dirai-je? elle me séduisit. Son esprit me fit illusion et j'en demande pardon à la nature, mais il n'est pas possible de la tromper avec plus d'adresse. Ce genre de distractions me sauva de la perfidie des hommes (1). »

Il est curieux de voir le marquis de Luchet rendre un sincère hommage aux talents spéciaux de Raucourt, c'est à elle qu'il pense en créant cette artiste lesbienne et on ne saurait être trompé par le prénom de Sophie qu'il lui donne. Luchet était à Gassel en qualité de bibliothécaire du margrave de Hesse-Cassel à l'époque où Raucourt et Sourques durent y séjourner (2).

(i) Sa femme, Suzanne Delon, donnait aussi dans le travers saphique. Le marquis de Luchet s'était séparé de son épouse à la suite de ses aventures scandaleuses. En écrivant son roman du vicomte, il ne put se défendre de songer encore un peu à la belle marquise, si légère, et qu'il a tant aimée. Voir plus loin : Suzanne Delon.

(2) Marquis de Luchet, ouv. cit. t. II, pp. 32,33. En décrivant les mœurs et la vie de Raucourt, l'auteur qui lui donne le nom de Sophie, s'est également souvenu de l'amie Sophie Arnould, chanteuse et tribade.

« La prostituée de Babylone ». — Rentrée triomphale. — la reine raucourt. — « le prince des Nains ». — Sainval cadette. — Le corsaire « Raucoux ». — Scandale a la Comédie. — Arrestations. — Intérêt du Roi. M. Ader justifié. — Le calme après la tempête.

Les influences et la considération dont jouissaient à la Cour les protecteurs de la fugitive eurent raison des criailler ies cabotines et, malgré l'indignation publique, Raucourt fut réintégrée dans la troupe française. Les bons camarades firent pourtant tous leurs efforts pour s'opposer au retour ; ils représentèrent à la Reine crue l'inconduite et le libertinage de cette actrice répugnaient à l'honnêteté de leur société ! Un ordre du roi leva tous les obstacles. Les Mémoires Secrets ajoutent en dernière information que toute la secte des tribades est sur pied pour faire triompher Raucourt,

(1) 11 sept. 1779. Mém. Secrets, ouv. cit., p. 199.

et que c'est une fureur non moins grande que celle de son début.

Paraphrasant l'Ecriture, le rédacteur des « 'Nouvelles à la main » écrivait : « Et je rappellerai la prostituée de Babylone, elle reviendra parmi vous qui, déjà très avilis par le préjugé le plus injuste, serez couverts de fange par moi, votre protecteur, en vous forçant de recevoir celle qu'ont rejettée toutes les nations, et le peuple qui l'écoutait se mit à crier : Au scandale ! A l'impureté !

Et l'on entendit crier : place, place, au prince des Nains (1).

Et il perça la foule, conduisant sur le poing une femme que je pris pour un homme, à sa démarche effrontée, à sa voix forte, à sa taille gigantesque.

Elle jetait des regards lascifs sur toutes celles de son sexe et une voix cria : la voilà, celle qui a renchéri sur toutes les abominations dont les peuples se sont souillés. »

Le 12 septembre 1779, dans le rôle de Didon qui était celui de ses débuts, Mlle Raucourt reprenait possession du public ; elle avait conservé les beaux moyens que la nature lui prodiguait ; ses adversaires pourtant lui reprochait certains défauts tels qu'une affectation outrée dans la façon de scander les vers, une lenteur ennuyeuse, de grands vilains bras, une inclination de corps continuelle, peu de sensibilité et quelquefois un jeu faux.

Ses partisans, au contraire, applaudissaient à tout rompre ; les nymphes lesbiennes, embriga-

(1) Le prince d'Henin très petit, de taille était ainsi surnommé. On prétend que les petits hommes aiment les grandes femmes et réciproquement.

dées par Sophie Arnould faisaient cabale à l'orchestre pour cette sœur illustre.

La superbe reine après ce retour triomphal fit bientôt sentir à ses compagnes la supériorité de ses protections (1). Elle déclare à Sainval cadette que ses rôles lui seraient retirés (2). Celle-ci, en conséquence, demande qu'on les lui assure ou sa retraite. Grande fermentation dans le tripot (3).

Afin de ne pas trop s'aliéner le parterre, ou plutôt de regagner son indulgence l'actrice publia dans le Journal de Paris du 15 septembre, une lettre bien humble, où elle déclarait son peu d'ambition, ne voulant la place de personne et désireuse, au contraire, de doubler tout le monde.

Le pauvre Maréchal de Duras a bien du mal avec toute la turbulente troupe. Il faut empêcher qu'on siffle Raucourt et que les partisans de Sainval ne cabalent contre M1Ie Vestris. L'indignation des mécontents sexhale en pamphlets manuscrits. Il parut une facétie intitulée : Supplément à la

(2) L'ordre du maréchal de Duras est en date du 9 septembre 1779. « Nous, maréchal, duc de Duras, pair de chambre, premier gentilhomme de la Chambre du Roi : Ordonnons a la demoiselle Raucourt de prendre l'emploi des reines au théâtre de la Comédie-Française et d'y remplir en outre tous ceux où elle sera jugée nécessaire. Arch. nat. 0J 845.

En 1780, Marie-Denis Vriot, femme Suin, joue les confidentes en chef ; le double de MMe La Chassaigne, dans les mères et caractères, le double de M"e Raucourt dans les mères nobles. Ibid. 0- S45.

Cf. Campardon. Les Comédiens de la Iroupe Française, ouv. cit. p 255. et p. 268.

(2) Sainval cadette (Marie-Blanche d'Alziari de Roquefort dite), née à Courségoules (Var) le 2 septembre 1752, débuta à la Comédie- Française, le 27 mai 1772, par le rôle d'Alzire dans la tragédie de ce nom fut reçue en 1776, se retira vers 1792, et mourut le 9 février 1836. Campardon, ouv. cit.

(3) Mém. Secrets, 14 sept. 1779.

Gazette de France, où, par une allégorie soute^ nue, on raconte tout oe qui se passe à la Comédie en termes de marine ; oe qui donne lieu à quelques sarcasmes piquants pour ceux qui sont au fait de ces anecdotes théâtrales :

« Le capitaine Raucoux (1), corsaire vigoureux, montant Sophie (2), avec 500 volontaires des deux sexes vient de se joindre à l'escadre blanche. Ce bâtiment armé à Florence, est malheureusement, quoique construit depuis peu, très fatigué, vu son service fréquent, surtout dans son arrière par une artillerie trop forte. On ne croit pas qu'il puisse tenir la mer longtemps et le lundi 13, il a essuyé un grain violent à la hauteur de l'isle Phèdre (3) ! qui l'aurait fait relâcher, si le capitaine Raucoux n'était pas intrépide. Il a seulement usé de prudence et vogue sous les basses voiles.

Le « prince des Nains » qui aime singulièrement le corsaire Raucoux (4), à cause du bâtiment qu'il monte, sur lequel il a fait quelques traversées, s'intéresse fortement à elle et lui a concilié la Reine et les Princes de la famille royale. »

(1) Le nom de Raucourt est ainsi écrit dans les Mémoires Secrets, suivant l'habitude prise et la prononciation défectueuse affectée au xvme siècle. Ne disait-on pas les « porteux » au lieu de porteurs de chaises à la Cour de Louis XIV ?

Cf. Mém. Secrets, doc. cit., 30 sept. 1779, p. 220.

(2) Arnouldse faisait nommer familièrement Sophie par ses amies.

(3) Raucourt avait été fortement sifflée à une représentation de « Phèdre ».

(4) Le prince d'Hénin qui du service d'Arnould passa à celui de Raucourt ne fut pas ingrat envers la première. 11 avait constitué une rente sur sa tête, malheureusement la fin tragique de ce prince et le séquestre mis sur ses biens, empêchèrent la chanteuse de profiter des libéralités princières jusqu'à la fin de ses jours. Goncourt a conté la triste fin d'existence de la pauvre cigale.

Le 16 septembre 1779, scandale violent pendant la représentation de « Phèdre ». Les amis de Sainval ont pris leur revanche et tous les vers qui prêtent à l'équivoque, sont violemment siffles. Ils prodiguent les applaudissements outrés, et l'obligent de recommencer pour rire après de nouveau. Le duc de Duras fait donner la garde, on arrête deux jeunes gens qui furent conduits en prison.

Le lendemain, on répandait dans le Palais Royal des copies multipliées du libelle suivant dont l'allée du jardin s'est trouvée couverte :

« Le comte d'Estaing bat les Anglais, pour leur faire reconnaître l'indépendance américaine, M. de Duras emprisonne les Français qui n'applaudissent pas « Vestris » et la « Raucourt. »

Il n'est question que de l'actrice dans toute la ville et même au coucher du Roi. Le chaste Louis XVI s'informe de Raucourt, protégée royale, au gentilhomme de la chambre de service, qui se trouve le maréchal de Duras ce soir-là : « Sa Majesté s'informa de deux étourdis arrêtés le lundi. Il fut surtout question d'un, qui est M. Ader, avocat. Le maréchal assura que c'était un mauvais sujet, et le maître dit qu'il le connaissoit pour tel. L'amusant c'est que Me Ader ne va jamais à la Comédie et que le maréchal s'est trompé de nom (1). »

Ce qui rendait les comédiens furieux c'est que Raucourt était revenue sans crier gare, son ordre de début à la main au milieu de leur assemblée. La désinvolture de cette conduite indignait l'au-

(1) Mém. Secrets, doc. cit., 18 sept. 4779, p.

guste compagnie habituée à plus de cérémonies et de soumission.

Enfin tout rentra dans l'ordre, le « tripot comique » pardonna, et la tragédienne reprit son existence esthétique et désordonnée à laquelle le public semble enfin s'accoutumer.

(1) Mém. Secrets, ibid.

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