‹ La raucourt & ses amiesChapitre 15 sur 52 · HENRIETTE · texte numérisé non relu

HENRIETTE

cier, mais en temps de paix... ma foi, l'officier l'est à peine comme un simple soldat (1) — ».

Cette tentative théâtrale eut réellement très peu de succès. Mlle Raucourt essuya les critiques avec calme et sagement elle renonça à la vanité littéraire. L'apocryphe recueil intitulé « Portefeuille de Mme Gourdan contient une lettre relative à la pièce écrite par la tragédienne ; elle est assez amusante pour être reproduite :

Paris, le 13 juin 1782.

DE Mlle MIMI

J'ai été, ma chère maman, voir la pièce de Raucourt, actrice de la Comédie-Française. Voici la chanson qu'on a faite à ce sujet. Elle lui va à merveille et je ne doute pas qu'elle ne vous amuse.

Adieu, maman.

Air : Mon père était pot

Au théâtre on vient d'annoncer

Une pièce nouvelle

Qui doit nous intéresser :

C'est drun auteur femelle,

C'est un histrion,

Las du cotillon,

Qui prend un nouvel être ;

Son goût est blasé,

Son esprit vient de naître.

Il est connu par ses exploits, Plus que par ses ouvrages.

Jamais le travail de ses doigts, N'eut droit à nos sucrages

(1) Corr. de Grimm. Doc. cit.

D'un talent borné, Surpendra s'il ne touche ; Car l'acteiur Raucourt Travaille toujours, Mais jamais il n'accouche (1).

(1) 0. Uzanne. Le Portefeuille de la Gourdan, dite la petite Comtesse, Bruxelles, H. Kistemsekers, 1883, pp. 113-114.

Il y aurait peut-être une étude intéressante à faire sur Raucourt, auteur dramatique, elle serait ici tout à fait en dehors de notre sujet. L'admirable écrivain évocateur de l'antiquité grecque, l'auteur d'Aphrodite, qui possède déjà tant de riches documents sur le théâtre, sur Sophie Arnould, Raucourt et le Prince d'Hénin, donnera sans doute aux lettrés, le régal d'une telle étude?

A l'Exposition du Théâtre aux Arts Décoratifs, M. Pierre Louys avait exposé de curieux manuscrits sur le Théâtre du Prince d'Hénin.

Chez M1Ie Clairon. — Rue de l'Université. — Le

« DOIGT DE COUR ». — Mlle DURANCY. — DIS- COURS APOLOGÉTIQUE. — L'ÉLOGE DE LESBOS. —

La Chevalière d'Eon. — L Invocation a Vesta

Dans ce recueil venimeux qui s'appelle le « Gazetier cuirassé » on dit que La Clairon donnait souvent à souper à Mme la duchesse de Vil... et à Mme la duchesse de Beau... ainsi qu'à la première présidente et à Mme de Part... qui ont la bonté d'admettre Mlle Doligny et Mlle Dervieux ainsi que quelques princesses amphibies. On a reconnu ces dames masquées et les soupers de Clairon seront rendus chez la duchesse de Villeroy en son hôtel, rue de l'Université. C'est la douairière de toute la secte « ennemie des hommes », mais non la plus belle.

gyjme ^ Deffand qui obtint la faveur insigne d'assister aux fameuses représentations données par La Clairon chez la duchesse, envoyait à Horace Walpole ce portrait de Mme de Villeroy : « Cette femme ne vous déplaira pas, c'est le tintamarre personnifié, elle ne manque pas d'esprit, elle a

tant d'affaires, elle se donne tant de mouvements ! c'est un ouragan sous la forme de vent coulis. »

Les représentations théâtrales et les soupers intimes firent la réputation de la duchesse. Est-ce à propos de ces soupers que les vers suivants circulèrent? Gela se chantait toujours sur l'air de Richard :

Il est des dames cruelles,

Et l'on s'en plaint chaque jour :

Savez-vous pourquoi ces belles

Sont si froides en amour?

Ces dames se font entre elles,

Par un généreux retour,

Ce qu'on appelle un doigt de cour.

S'il est des dames cruelles, On en vaincroit chaque jour, Si les hommes pour les belles Etoient fermes en amour ; Mais leur faiblesse auprès d'elles Promettant peu de retour Les réduit au doigt de cour.

La multiplicité des clubs ayant éloigné les hommes de la société des dames, on prétendait qu'elles étaient en quelque sorte justifiées de cette habitude renouvelée des Grecs. Il fallait bien une excuse.

C'est encore une familière de la maison que cette Durancy que Grimm trouve pourtant si laide et si commune. Les contemporains s'accordent pour trouver ses mœurs dépravées et la pauvre fille ne trouve grâce que devant son aéropage féminin.

(1) Chronique Scandaleuse, ouv. cit. p. 285.

Mademoiselle Durancy dépitée de voir son laboratoire peu fréquenté par les nommes sfest fait présenter à Mme la duchesse de Villeroy qui a été fort contente du début de cette nouvelle débutante (1).

Dans l'apologie de la « secte anandryne » ou exhortation à une jeune tribade par Mlle Raoïcourt (2), prononcée le 28 mars 1778, on lit ceci : «

Femmes, recevez-moi dans votre sein, je suis digne de vous (3).

C'est ainsi que s'écrioit naguère celle dont vous voyez le buste pour la première fois offert à vos

(1) Nouvelles transparentes, Gazetier Cuirassé, ouv. cit., p. 45. Cette demoiselle est peu avantagée dans le portrait de Grimm,

qui lui trouve un extérieur ignoble, une figure laide et commune et qu'il compare enfin à une servante d'auberge. Durancy, née le 23 mai 4746, mourut le 28 décembre 1780.

« L'autre laideron est la petite Durancy, aidée de la cabale du prince de Gonti; en copiant froidement et gauchement la Clairon, elle se fait des partisans ».

Lettre de M. Riccoboni à Garrick, Goncourt, La Clairon, doc. cit., p. 263.

(2) T/Esmon Anglais, t. x, p. 253.

(3) Paroles tirées de la seconde lettre aux femmes par M1U d'Eon, ibid. Charles-Geneviève-Louis-Auguste-André-Timothée d'Eon de Beaumont, né à Tonnerre, le 5 octobre 1728, mort à Londres, le 21 mai 1810, a cessé de mystifier l'histoire après avoir mystifié ses contemporains.

« Ce personnage énigmatique, dont la personnalité masculine n'est plus douteuse maintenant, a fait couler plus d'encre que de san^, encore que son extrême habileté aux armes eût dû produire un résultat contraire. Voici heureusement un livre complet, définitif sur son compte et nous espérons bien que de longtemps il ne sera plus question de la fameuse « chevalière ». M. Letainturier-Fradin, dont la compétence en matière d'escrime est bien connue, s'est senti attiré par cela même vers l'étude du rival de Saint-Georges, et, une fois lancé, il n'a plus rien voulu laisser dans l'ombre. »

Compte rendu par M. F. Bournon, d'un livre de G. Letainturier- Fradin. — la Chevalière d'Eon, Paris, Flammarion, 1901, in-12, 390 pp. Corresp. Historique et Archéologique. Année 1901.

hommages, cette fille, l'honneur de son sexe, la gloire du siècle, et par la réunion de ses talents divers, peut-être la plus illustre qui ait jamais existé, qui existera jamais ; la plus digne surtout de figurer ici, d'occuper une prééminence que je ne dois qu'à l'indulgence de rassemblée. Ce tendre épanehement, cet élan, ces mouvements rapides, cette bouillante ardeur, qui ramènent Mlle d'Eoin vers son sexe, sont d'autant plus honorables pour elle, que, travestie en homme dès le berceau, crue homme, éduquée en homme, ayant vécu continuellement avec des hommes, elle en a contracté les talents, les goûts, les habitudes ; elle en a conquis, pour ainsi dire, toutes les vertus, sans se souiller d'aucun de leurs vices (1). Au collège, dans les festins, dans les parties de plaisirs les plus licencieuses, à la cour au milieu des camps et, quelquefois, obligée de partager sa couche avec un sexe étranger, elle a résisté à tant de tentations dangereuses et jusqu'à ce qu'elle ait pu avoir une compagne, trouvé en elle-même une jouissance préférable à celles dont l'attrait puissant l'aiguillonnait sans cesse. Grâces vous soient rendues, ô déesse auguste qui présidez à nos mystères ! Et vous ma chère enfant, à qui cette exhortation s'adresse principalement puissiez vous profiter d'un si grand exemple ! échappée dès votre jeunesse aux séductions des hommes, goûtez le bonheur de vous trouver réunie au sein de vos pareilles. — Au reste, la Secte Anandryne n'est pas comme tant d'autres qui ne sont fondées que

(1) On croyait encore à cette époque qu'Eon était femme. L'autopsie a révélé le sexe véritable*^ u chevalier.

sur l'ignorance, l'aveuglement) et la crédulité ; plus on étudie l'histoire et les progrès, plus on augmente pour elle de vénération, d'intérêt et d'attachement. Ainsi donc, je vous en ferai voir d'abord l'excellence ; puis on pratique mal ce qu'on ne connaît pas bien : la lettre tue et l'esprit vivifie ; je veux augmenter votre zèle en l'éclairant, en vous apprenant l'importance et l'étendue de vos devoirs : enfin la récompense au bout du terme est ordinairement ce qui anime et soutient l'athlète dans sa carrière ; je vous en propose une, non pas comme tant d'autres propres à satisfaire uniquement l'orgueil, l'avarice, la. vanité, mais à remplir votre cœur tout entier ; c'est le plaisir. Je vous peindrai donc ceux que nous goûtons. Telle est la division naturelle de ce discours.

0 Vesta ! déesse tutélaire de ces lieux, remplis-moi de ton feu sacré, fais que mes paroles aillent se graver en traits de flamme dans l'esprit de la jeune novice qu'il s'agit d'initier à notre culte. »

Tel est le préambule de ce discours amusant ; discours en trois points que l'auteur met dans la bouche de Raucourt et qu'elle est censée adresser à la jeune nymphe. Il est probable que les soirées mystérieuses furent plus fécondes en actes qu'en paroles, mais il fallait bien distraire 3a galerie.

Son origine. — Lagédémone. — Au sérail. — En Chine. — Le roi Salomon. — David. — Les Vestales. — Au couvent. — Jeux de nonnains. — Le grand art.

« L'excellence d'une institution se détermine principalement par son origine, par son objet par ses moyens, par ses essais. (1)

L'origine de la Secte Anandryne est aussi ancienne que le monde ; on ne peut douter de sa noblesse, puisqu'une déesse en fut la fondatrice, et quelle déesse ! La plus chaste, dont l'élément qui purifie tous les autres est le symbole. Quelque contraire que cette secte soit aux hommes, auteurs des lois, il n'ont jamais osé la proscrire ; même le plus sage, le plus sévère des législateurs l'a autorisée. Lycurgue, a voit établi à Lacédémone une école de tribaderie où les jeunes filles paraissaient nues, et dans ces jeux publics elles apprenaient les danses, les attitudes, les approches, les enlacements tendres et amoureux ; les hommes assez témé-

(1) Discoursà une jeune iribade. l'Espion Anglais, doc. cit., ibid.

raires pour y porter les yeux étaient punis de mort. On trouve cet art réduit en système et décrit avec énergie dans les poésies de Sapho dont le nom seul réveille l'idée de ce que les Grecs avaient de plus aimable et de plus enchanteur.

A Rome, la secte Anandryne recevait dans la personne des Vestales, des honneurs presque divins. Si nous en croyons les voyageurs, elle s'est étendue dans les pays les plus éloignés et les Chinoises sont les plus fameuses tribades de l'univers ; enfin cette secte s'est perpétuée jusqu'à nos jours, point d'Etat où elle ne soit tolérée, point de religion où elle n'existe, sauf la Juive et la Musulmane ; chez les Hébreux le célibat était odieux et les femmes frappées de stérilité étaient déshonorées, mais cette nation, toute terrestre et grossière, n'avait pour but que de croître et de multiplier, et les Juifs devinrent 'un si vilain peuple, que Dieu fut obligé de le renier. Quant à la religion musulmane, on peut regarder encore les sérails qu'elle favorise comme une tribaderie mitigée.

Il est vrai que l'objet de cette institution chez les Turcs est moins de propager le culte de notre déesse que d'exciter la brutalité du maître de tant de belles esclaves enfermées ensemble pour ses plaisirs. On raconte que le grand Seigneur actuel, lorsqu'il veut procéder à la formation d'un héritier, fait ainsi rassembler toutes ses femmes dans un vaste salon du sérail destiné à cet usage et appelé par cette raison, la pièce des tours. Les murs en sont peints à fresque, et les figures de femmes de grandeur naturelle y représentent les postures, les attitudes, les accouplements et les gestes les plus lascifs. Les sultanes se déshabillent

nues, s© mêlent, s'entrelacent, réalisent, et diversifient sous les yeux du despote blasé ces modèles qu'elles surpassent par leur agilité. Quand l'imagination bien allumée par ce spectacle, il sent se ranimer ses feux engourdis, il passe dains le lit de la favorite préparée à le recevoir et opère des merveilles. En Chine, les vieux mandarins se servent du même secours, mais d'une manière différente. Aux ordres de l'époux, les actrices y sont accouplées dans des hamacs à jour ; là, mollement suspendues, elles se- balancent et s'agitent sans avoir la peine de se remuer, et le paillard, les yeux ardents, ne perd rien de ces scènes lubriques, jusqu'à ce qu'il entre lui-même en action. En ce sens, même chez les Juifs, la tribaderie fut introduite : sans cet usage qu'aurait fait Salomon de ses trois mille concubines ? Et, suivant les anecdotes secrètes de quelques rabbins plus véridiques, le roiprophète, le saint roi David ne se servait des jeunes Sunamites qu'il mettait dans son lit que pour ranimer sa chaleur prolifique en les faisant tribader par dessus son corps. Mais il faut l'avouer, cette destination, oe mélange d'exercices mâles profanait une si belle institution. C'est en Grèce, c'est à Rome, c'est en France, c'est dans tous les états catholiques qu'on en saisit l'objet en grand et dans son véritable esprit. Dans les séminaires de filles établis par Lycurgue, le vœu de virginité n'était pas perpétuel ; mais elles s'y épuraient le cœur de bonne heure : et habitant uniquement entre elles jusqu'à ce qu'elle se mariassent, elles y contractaient une délicatesse de sensation, après laquelle elles soupiraient encore même dans les bras de leurs époux ; et quittes de leur rôle qui les appe-

laient à la maternité, elles revenaient toujours à leurs premiers exercices. Rien de si beau, rien de si grand que l'institution des Vestales à Rome. Ce sacerdoce s'y montrait dans l'appareil le plus auguste ; garde du Palladium, dépôt et entretien du feu sacré, symbole de la conservation de l'empire, quelles superbes fonctions ! quel brillant destin ! Nos monastères du sexe dans l'Europe moderne, émanation du collège des Vestales, en sont le sacerdoce perpétué, mais n'en présentent plus malheureusement, qu'une faible image par le mélange de pratiques minutieuses et de formules puériles. Si leur ferveur s'éteint par une passion criminelle pour l'homme, dont la preuve est la suite trop palpable d'une défloration évidente, elles ne sont pas punies de mort, mais subissent des peines canoniques plus terribles, vu leur raffinement et leur durée. Comment donc, malgré les périls qui l'environnent l'établissement s'est-il soutenu ? Par ces moyens simples, faciles, attrayants, efficaces.

Une jeune novice est-elle tourmentée d'un prurit libidineux de la vulve : elle a dans sa propre organisation de quoi l'apaiser sur le champ, la nature l'y conduit machinalement, comme dans toutes les autres parties du corps où elle lui fait porter les doigts, afin par un agacement salutaire d'en supprimer ou suspendre les démangeaisons. Lorsque par cet exercice fréquent les conduits irrités et élargis ont besoin de secours plus solides elJ plus 'amples, elle les trouve dans presque tout ce qui l'environne, dans les instruments de ses travaux, dans les ustensiles de sa chambre, dans

ceux de sa toilette, et jusque dans les comestibles. Par une heureuse confidence ose-t-elle faire part de ses découvertes à une compagne aussi ingénue qu'elle ? Toutes deux s'éclairent, s'aident réciproquement ; elles s'attachent l'une à l'autre ; elles se deviennent nécessaires ; elles ne peuvent plus s'en passer, elles ne forment plus qu une âme et qu'un corps. Alors la vie ascétique leur paraît préférable à toutes les vanités du siècle ; les haires, les ciliées, ces instruments de pénitence sont convertis en instruments de volupté ; les jours de discipline générale et publique, si effrayants pour les gens du monde, qui ne s'attachent qu'au nom, deviennent par ces accouplements multipliés des orgies aussi délicieuses que les nôtres, car la flagellation est un puissant véhicule de lubricité, et c'est sans doute des couvents que cet exercice est passé dans les écoles de courtisanes, qui l'enseignent à leurs élèves comme un moyen propre à ressusciter au plaisir les vieillards et les libertins anéantis.

Quoiqu'il en soit, doux art de la tribaderie, tes effets sont tels que la nonne tte quitte pour toi, biens, amis, parents, père et mère ; qu'elle renonce aux propriétés les plus riches, aux jouissances les plus recherchées, aux affections les plus impérieuses, les plus innées dans le cœur de l'homme, aux plaisirs de l'hyménée si vantés, et qu'elle trouve dans toi la félicité suprême. Oh ! que tes charmes sont grands, que tes attraits sont puissants ! puisque tu dissipes les ennuis du cloître, tu rends la solitude ravissante, tu transformes cette prison odieuse en palais de Circé et d'Armide.

En voilà suffisamment, ma fille, pour vous faire connaître l'excellence de la Secte Anandryne, je ne veux pas trop fatiguer votre attention il est temps de vous en apprendre les devoirs, objet essentiel de ce discours. »

Franc-maçonnerie féminine. — Marquises et duchesses. — Clairon et Arnould. —

Mlles SOURQUES ET RAUCOURT ET Gie.

« Point d'institution humaine qui n'ait pour objet ou l'utilité ou l'agrément ; qui ne procure des avantages, ou ne donne des jouissances : il en est qui réunissent les deux et c'est le comble de la perfection. Telle est sans doute la « Secte Anandryne », envisagée sous le rapport sublime où je vous l'ai présentée dans la fondation du collège des Vestales et des collègets religieux qui lui ont succédé et sont en honneur aujourd'hui dans notre rite, Il faut l'avouer, notre société dont il s'agit en ce moment, ma chère fille, n'a pas ce degré de mérite ; elle n'a pour principal objet que le plaisir, mais pour l'obtenir il y a une marche, des moyens, des obligations, ou pour tout dire en un mot des devoirs à remplir : les uns tendent à la conservation de notre société ; car, sans elle, les effets manqueraient : les autres, à en maintenir

l'harmonie ; car dans le trouble et le désordre on ne jouit point ou l'on jouit mal : les derniers à l'étendre et à la propager ; car rien de bien fait, sans ce goût, cette ferveur, ce zèle qui, semblable à l'élément dont vous avez l'image sous les yeux, toujours en activité, gagne et absorbe tout ce qui l'environne. — La bienfaisance envers tous les malheureux doit être un de nos caractères distinctifs, une vertu découlant de nos mœurs douces et liantes, de notre cœur aimant par essence ; mais c'est à l'égard de nos consœurs, de nos élèves qu'elle doit se déployer. Communauté entière de biens, qu'on ne distingue pas la pauvre de la riche ; que celle-ci se plaise à faire oublier à celle-là qu'elle fut jamais dans l'indigence ; lorsqu'elle la produit dans le monde, qu'on la remarque à l'éclat de ses vêtements, à l'élégance de sa parure, à l'abondance de ses diamants et de ses bijoux, à la beauté de ses coursiers, à la rapidité de son char ; qu'en la voyant, on la reconnaisse, on s'écrie : c'est une élève de la secte anandryne, voilà ce que c'est de sacrifier à Vesta ! C'est ainsi que vous en attirerez d'autres, que vous ferez germer dans le cœur de vos pareilles qui l'admireront, le désir en l'imitant de jouir de son sort.

Ce zèle expansif pour la propagation du culte de la déesse doit véritablement dévorer une tribade véritable ; elle voudrait que tout son sexe, si c'était possible, participât au même bonheur qu'elle, du moins, toutes celles que j'envisage ici et dont une énumération rapide contribuera à votre éducation plus que tout ce que je pourrais ajouter sur la matière.

Vous voyez d'abord deux femmes de qualité

LA KAUCOURT. 8

philosophes (1) ; s'arrachant à l'éclat et aux honneurs de la cour, aux attraits enchanteurs des hautes sciences qu'elles cultivent avec tant do goût et de succès, pour venir dans nos assemblées imiter la simplicité de la Colombe, cet oiseau si cher à Vénus, si ardent dans ses combats.

A côté d'elles est une femme d'un magistrat, sinon célèbre, au moins fameux pendant plusieurs années (2) ; mais qui, dédaignant de s'associer à la renommée de son mari, s'arrachant aux caresses conjugales, aux délices de la maternité, s'est élevée au-dessus de tout respect humain, afin de se livrer avec plus de recueillement et sans relâche au culte de notre société et à ses travaux.

Sa voisine est une marquise adorable (3), luttant avec elle d'enthousiasme pour la secte Anandryne, bravant tous les préjugés, franchissant dans les brûlants accès de sa nymphomanie ce que les indévôtsà notre culte, appellent toutes les bienséances ; toute honnêteté publique, toute pudeur ; comme le maître des dieux subissant même quelquefois les métamorphoses les plus obscures, pour faire des prosélytes à la déesse (4).

(1) Mme la duchesse de Urbsrex (Villeroy) et Mme la marquise de Terracenés (Senecterre) (Note de l'Espion Anglais). — L'Espion Anglais ne donne pas, bien entendu, le sens des anagrammes, il laisse le soin de les deviner. C'est pourquoi nous avons accolé le nom véritable au nom supposé.

« (2) M. de Furiel (anagramme deFleury), a été procureur-général pendant toute la durée du Parlement Meaupou et l'on peut se rappeler combien il a fait parler de lui ». [ibid) .

(3) (( Mme la marquise de Techul (Luchet) ; Suzanne Delon, marquise de Luchet. »

(4) « On a vu quelquefois Mm0 de Techul (Luchet), se travestir en femme de chambre, en coiffeuse, en cuisinière, pour parvenir auprès des objets de sa passion. » (Note de l'Espion Anglais).

Celle dont le front est ceint d'une double couronne de myrtes et de lauriers est la Melpomène moderne, la reine du Théâtre Français (1) qui depuis près de trois lustres qu'elle s'en est retirée, y a laissé un vide non encore rempli et peut-être irréparable. Aujourd'hui, chargée de l'instruction du fils d'un souverain d'Allemagne (2), elle voit à ses pieds les grands de cette cour ; trop instruite par une longue expérience, par des maladies cruelles, du danger du commerce des hommes, elle en dédaigne les hommages et les soupirs, sous prétexte de former son pupille, elle partage son temps entre le séjour de la Germanie et celui de la Capitale ; elle vient se délasser de ses importantes occupations dans notre sein avec une ferveur toute nouvelle.

Nous possédons encore sa digne émule, la Melpomène de la scène lyrique (3), grande actrice elle était en outre cantatrice délicieuse, elle nous passionnait par les accents de sa voix enchanteresse ; esprit enjoué et malin, elle répand avec autant de facilité que de grâces les bons mots, les saillies, les sarcasmes. Entourée de ce que la ville et la Cour avait de plus brillant, elle a succombé à son tour, aujourd'hui, c'est une brebis égarée rentrée au bercail de la déesse ; dans la maturité de l'âge, elle cherche à faire oublier les égarements de sa jeunesse.

Vous passerais- je sous silence, illustre étrangère (4), et l'amitié qui nous lie n'empêcherait-

il) « Mlle Clairon. » (ibid).

(2) « Le margrave de Bareith ».

(3) « Mlle Sophie Arnould » (Note de l'Espion Angl.

(4) « M,,e Souck (Sourques), Allemande. » (Ibid).'

elle pas de vous rendre justice, de publier comment vous avez préféré aux bienfaits, à l'amour les affections d'un prinee,frère d'un grand roi (i),les plus douces et plus vives de votre sexe? Vous avez repoussé ses embrassements augustes pour mes embrassements.

Vous ne serez point oubliée, novice prématurée, qui, profitant des grands exemples qui vous étoient offerts, avez marché à pas de géant dans la carrière, et avant l'âge assez mérité de monter au premier degré.

Je crois, sans amour-propre, pouvoir me citer après tant d'autres, et ne serait-ce pas faire injure à l'assemblée si, nommée par elle pour la présider, je m'avouais sans talent et sans capacité ? On sait le sacrifice que je viens de faire tout récemment (2) pour me livrer tout entière au penchant qui m'a toujours dominée, et dont je me fais gloire.

Tels sont ma chère fille les grands modèles que vous avez à imiter ; vous y serez encore mieux encouragée quand je vous aurai fait la peinture des plaisirs qu'on goûte dans notre société. »

(1) « Mlle Souck était entretenue par un frère du roi de Prusse. » Ibid. (Le prince Henri).

(2) « MIle de Raucourt venait de quitter le marquis de Bièvre, non sans l'avoir plumé considérablement; il lui avait assuré une rente viagère de 12.000 livres, ce qui la faisoit appeler par ce seigneur calembouriste l'ingrate Amaranlhe (l'ingrate à ma rente). » Marquis de Bièvre, voir chapitre : Les Hommes.

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