EPITRE A UNE JOLIE LESBIENNE
Oui, la plus belle des Didons Chaste un peu moins que Pénélope En ce pays d'illusions, Il n'est rien que nous ne fassions Pour fuir l'ennui qui nous galope !
Plumes en l'air, nez en avant, On court grimpé sur la chimère, Vers le plaisir qui f lit d'autant, On aime, on plaît à sa manière :
L'un atteint l'amour par devant, L'autre l'attrape par derrière Le caprice est ce qui nous meut ; Le Diable emporte les scrupules !
Tout le monde a des ridicules, Mais n'a pas des vices qui veut Du tien ne va pas te défaire :
Dans la Grèce on en faisait cas ; Et sur le vice on sait, ma chère, Que les Grecs étaient délicats.
Dans Rome encore, ville exemplaire, Messaline, Actée ou Glycère, Ne t'auraient point cédé le pas.
Jours de débauche et de lumière, Beaux jours de la corruption !
Les petits soupers de Néron Auraient bien été ton affaire.
Là, point de censeur insolent ; Là, cent beautés plus que mondaines, Au corps souple, à l'œil pétulant, Auraient imité ton talent Sans t' égaler dans tes fredaines
sont réhabilitées, on dit au contraire qu'elle ne fut pas insensible à l'amour masculin dans la personne du souffleur De Vircourt et que la pauvreté seule fut cause de leur désunion. Arsenal BL. 16431, p. 13, ouvrage relié à la suite de l'Espion du boulevard.
LA VERNEUILLE 163
Saint-Jérôme cite souvent
Le tempérament des Romaines,
Quoi qu'il en soit au gré du tien
Eduque nos Parisiennes :
Il est des excès, qu'en tout bien
Il faudra que tu leur apprennes :
Ceignant le pourpre et le laurier,
N'obéis qurà ta fantaisie ;
Gardes ton essor cavalier,
Et ton audace et ton génie,
Et cet amour peu familier,
Dont le costume irrégulier
Tente la bonne compagnie :
Monte le matin un coursier
D'Angleterre ou d'Andalousie,
Aime le soir Soulke ou Sophie :
Le lendemain viens larmoyer
Tenant l'urne de Cornélie.
Le parterre a beau guerroyer,
Laisse en héros siffler l'envie
Tout va, tout prend, tout nous est bon ;
Nous aimons à voir une reine,
En pet-en-1'air, en court jupon,
Beaucoup plus lascive que vaine,
Faire de myrthe une moisson,
Dans ses bras lier sa Clymène,
Et mettre sans tant de façons,
La cocarde d'un franc-dragon,
Sur l'oreille de Melpomène.
Va dans ce siècle du bon ton,
Les mœurs sont une singerie,
Et la sagesse est folie.
Nous sommes libertins à fond ;
Par nous tu dois être accueillie.
L'oubli joyeux de la raison,
Est un don du ciel qu'on t'envie,
Nargue les sots, cède à tes goûts,
Donne aux femmes des rendez-vous,
Parle aux hommes philosophie ;
N'en aime aucun, trompe-les tous ;
Sois gaie, inconstante ou jolie ;
Sur la scène, avec énergie,
Viens, prends le sceptre, asservis-nous :
Tiens le thyrse dans une orgie,
Et tu n'auras que des jaloux (1).
Il faudrait un volume pour citer les élucubrations publiées au xviii0 siècle, sur les extravagantes habitudes de iMlle Raucourt et de ses émules ! — Un portrait de l'actrice ayant été exposé au Salon de peinture, immédiatement, un rimeur ironique fit circuler le couplet qui suit :
Sur l'air : On compterait les diamants.
Pour te fêter belle Raucourt, Que n'ai-je obtenu la puissance De changer vingt fois en un jour Et de sexe et de jouissance?
Oui, je voudrais pour t'exprimer Jusqu'à quel degré tu m'es chère :
Être jeune homme pour t'aimer, Et jeune fille pour te plaire (2).
(1) Cette pièce est attribuée au marquis de Villette et à Dorât par les Mémoires Secrets. Mayeur dit que ces vers sont de Monvel, dont les goûts antiphysiques étaient notoires et qui dut s'expatrier. C'est sur lui que Sophie Arnould fît ce mot à propos de sa fuite : « Messieurs, je ne suis pas du tout surprise de son départ; voilà tant d'incendies, il aura craint la rôtie. » Le supplice du feu était réservé aux sodomistes et l'Opéra venait de brûler.
Cf. Maveuh du Saint-Paul, ouv. cit., 85, 86, 87.
(2) Ce couplet se trouve inséré dans les divers Choix de pièces fugitives et piquantes qui ont circulé dans les sociétés en 1786 et 4787. M"e Raucourt, la grande maîtresse de l'ordre des tribades, fut souvent chansonnée. Cf. Octave Uzanne. La Chronique Scandaleuse, Paris, Quantin, 1879, p. 116.