LE THEATRE LOUVOIS
Madame la Directrice. — Ambitions déçues. — Merlin. — Aristocrates comédiens. — Fermeture définitive. — A l'Odéon.
Louvois ferme, Louvois est fermé, par un véritable coup d'état, disent les Goncourt. Le 21 fructidor de l'an V, à 6 heures du soir, au moment où lia toile allait se lever sur le Barbier de Séville et le Médecin malgré lui, un ordre arrive qui prohibe toute espèce de représentations sur le théâtre de la rue de Louvois. Quel coup de foudre pour mademoiselle Raucourt, partie pour sa maison de Vanves, tranquille et se reposant sur l'assurance à elle donnée par le gouvernement qu'elle pouvait jouer son répertoire à l'exception d'Athalie et des Comités Révolutionnaires. Fermé ce théâtre fondé par elle sur les débris de ce malheureux Opéra-Comique qui avait végété de 1793 à 1796, fermé le refuge de rancienne Comédie-Française, sans théâtre, cette troupe un peu boiteuse ou des doublures donnaient la réplique aux plus grands talents, mais soutenue du jeu de Mole et Mlle Mézeray ! Tué !
l'espoir qu'elle caressait : la réunion des deux comédies sous son sceptre, la direction enlevée à Sageret ! et le tout pourquoi ? Parce que dans les Trois Frères rivaux, La Rochelle avait eu le jeu trop parlant. Il jouait le laquais Merlin et quand son maître apostrophe le drôle : « Merlin, vous êtes un coquin, Merlin vous finirez par être pendu ! » Merlin sourit d'une manière si comique et si approbative que la salle trépigna d'aise.
Les comédiens de la République n'avaient eu garde de ne pas dénoncer cette audace de la Comédie-Française. Ces pauvres diables non payés sous le Directoire craignant chaque jour que le théâtre ne rouvrit pas le lendemain, fort mal en point, abandonnés par les grands noms de leur troupe, qui allaient, comme Talma, chercher argent en province ; ces pauvres diables ne pouvaient pardonner à des concurrents ; abandonnés du public, il leur aurait fallu une bien grande charité pour ne pas précipiter la ruine de ce théâtre séditieux rempli par un parterre de royalistes (1).
Le journal des « Hommes libres » ne cacha guère que le gouvernement avait saisi un prétexte :
« On sait que la police a fait fermer le tripot de la rue de Louvois, pompeusement nommé le seul théâtre Louvois par Messieurs les nobles champions du trône
(1) Censeur dramatique, vol. 1. Montvelle et Etienne.
Histoire du Théâtre-Français, an X-II. Melpomène et Thalie vengées. Réf. des Goncourt. La Société Française pendant le Directoire. an VII.