LA DÉBUTANTE
Le 10 janvier 1773, Louis XV fait à Mlle Raucourt la faveur de rester à la Comédie pendant tout le temps de la représentation de « Didon ». Cette circonstance est très remarquée, car Louis XV n'aime pas le spectacle en général et surtout la tragédie.
Le vieux monarque présente l'actrice à la jeune Dauphine sous le nom, de la Reine Didon. Le roi est en belle humeur et l'agrée dans sa troupe des Comédiens Français avec un don de cinquante louis pour marque de satisfaction (1).
Suivant l'exemple royal, Mme Dubarry s'intéresse aussi à la jeune tragédienne et lui demande si elle préfère trois robes à son usage ou un habit de théâtre ? L'actrice répond que, puisque la comtesse lui en laissait le choix, elle préférait l'habit de théâtre dont le public profiterait aussi. Réponse habile de courtisane ; l'opinion publique se souviendra longtemps de ces paroles flatteuses et cela lui vaudra bien des indulgences !
boutiques, y compris celle du café. Cet agrément sera encore plus sensible dans la belle saison. Salle des Tuileries, 1764-1770. — Albert de Lxsatxe, 7><? treize Salles d'il' Opéra. Paris, 1875.
« Construite de 1660 à 1662 pour Louis XIV, elle était réputée la plus belle et la plus luxueuse salle de spectacle qui fut au monde; désignée le plus souvent dans les anciennes gravures, sous le nom de Salle des Machines, elle s'étendait amphithéâtre et dépendances dans le château des Tuileries, entre le pavillon de l'Horloge et le pavillon de Marsan ; après de profondes modifications (les plus importantes furent faites, par Soufflot, en 1763), la sallf^ des machines fut appropriée pour la Convention qui s'y installa le 10 mai 1793 » A. Brette, Histoire des édifices où ont siégé les assemblées parlem entaires .
(1) Cf. Mém. Secrets., 10 janvier 1773, T. vi, p. 301.
Forteresse bien gardée. — A Gompiègne. —
Mme DUBARRY ET SES FAVEURS. — LES RICHE- LIEU a Gennevilliers. — Virginie.
Les chroniqueurs toujours en quête de scandale, les fureteurs d'alcôves aux trousses des cotillons, rôdent éperduement autour des actrices.
Ils épient les moindres gestes, guettent dans les coulisses, interrogent les portiers, mais leur vigilance est inutile et longtemps, ils ne trouveront rien à dire sur Mlle Raucourt.
Les soupirants sont évincés et le père fait bonne garde autour de la vertu. Dragon des Hespérides ; armé de deux pistolets qu'il porte partout et dont il se servira contre l'imprudent qui osera manquer de respect à sa fille. La surveillance se relâche et on apprend que cette jeune actrice si renommée par ses talents précoces et par sa sagesse antique a vu enfin sa vertu échouer au voyage de Gompiègne ; que M. le duc d'Aiguillon, ce ministre d'un tempérament fougueux et qui conserve encore tous les feux de la jeunesse, a vaincu et les préjugés et les résistances de la comédienne. La troupe
de Pré ville était en effet à Gompiègne ; Mme Dubarry avait bien voulu organiser une représentation au bénéfice de la débutante. L'illustre favorite distribua elle-même les billets aux seigneurs de la Cour et tous, pour lui plaire, s'empressèrent d'en prendre (1).
Il était bien difficile à une actrice de rester vertueuse au théâtre et l'exemple de Mlle d'Oligny trouvait peu de fidèles. La vertu la plus farouche devait succomber à la Cour, cette Cour si corrompue d'un règne de corruption. Que vouliez-vous qu'elle fit contre tous ?... Les seigneurs les plus entreprenants du monde : Les Richelieu père et fils, d'Aiguillon et tutti quanti... elle succomba donc accablée.
(1) Précédemment M1,e Raucourt, qui avait paru sur la scène française avec toutes les prétentions d'une femme qui réunissait les talents les plus rares à la vertu la plus épurée, avait été obligée de soumettre sa célébrité au goût de la favorite qui lui avait fait présent sur les Menus-Plaisirs, d'un habit tragique de dix mille livres. Il parut même charmant à Mme du Barry de faire jouer chez elle, à une princesse, à une reine des coulisses, de petits rôles, travestie en homme, la faveur de l'actrice augmentait ; mais, soit que la sultane craignît sa fraîcheur, sa jeunesse, qui pouvait fixer l'attention du roi, soit qu'elle ne se crût pas faite pour la voir si souvent, MIIe Raucourt ne conserva pas longtemps ses bonnes grâces. E. S. Barrière, Mémoires du Maréchal duc de Richelieu, de Soulavie. Paris, 1869, Didot fr. in-8°. T. u, p. 269.
Un des portraits de Mlle Raucourt est dédié à la comtesse Du Barry, voir : Iconographie de La Raucourt.
Les Mémoires Secrets parlent d'une loterie organisée chez le fermier-général Beaujon dont le produit au bénéfice de l'actrice fut versé chez Me Le Pôt d'Auteuil. Le minutier de ce notaire à la mode doit être bit-n curieux et si un jour son versement est opéré dans un grand dépôt d'archives on apprendra bien des choses intéressantes sur le xvnie siècle.
Le minutier de Le Pôt d'Auteuil qui renferme le testament de Beaujon, est conservé par l'étude de M* Bertrand -Taillet, rue Pierre- Charron (xvip).
Quelques rrris auparavant, le vieux philosophe de Ferney furieux d'un refus de rôle dans un de ses ouvrages, avait injurié le parangon de vertu, il représentait l'actrice comme une hypocrite dont l'innocence était feinte. Cette calomnieuse lettre adressée par Voltaire au duc de Richelieu affligea la sensible enfant, mais le vindicatif vieillard n'était pas avare de méchancetés.
Il paraît, — c'est lui qui s'en vante, — que le correspondant occasionnel de Voltaire prouva plusieurs fois à Raucourt, sa vaillante ardeur, malgré l'âge encore remarquable. Ce fut à l'occasion d'une fête donnée par le duc de Fronsac au vieux maréchal de Richelieu son père.
Je laisse la plume à l'auteur des Mémoires de ce dernier :
<( Elle paraît chez le duc de Fronsac dans une petite fête quril donne à son père le maréchal dans sa maison de Gennevilliers.
Le goût du père et du fils était à peu près le même ; il leur fallait des beautés faciles pour animer la gaieté d'un repas. Mlle Raucourt et Virginie, de l'Opéra, furent choisies pour être les déesses de ce festin. Le maréchal, qui avait soixante dix-huit ans, fut jeune ce jour-là comme on l'est à vingt-cinq ; il dansa, joua mille jeux avec les deux divinités et comme on avait travaillé à ce pavillon qu'il avait jadis fait faire pour avoir une glacière, il voulut en faire admirer les embellissements tête à tête avec M1Ie Raucourt. Ce n'était plus cette vertu sévère, que le père conduisait avec des pistolets dans ses poches ; Rien n'était devenu si humain.
Ce pavillon est assez élevé ; le maréchal y vole ; l'actrice a beaucoup de peine à le suivre. Ils restent ensemble pl^s d'une demi-heure en contemplation et Mlle Rau court avoue à son retour que ce qurelle a vu de plus étonnant c'est le maréchal.
Glorieux de cette assertion d'une femme qui devait se connaître en mérite. Richelieu redouble de gaieté et veut absolument que Mlie Virginie (1) vienne faire la même promenade. Ce ne fut qu'après de longues représentations qu'il remit ce pèlerinage à un autre jour.
On prétend que le duc de Fronsac tout en paraissant rire des folies de son père, réfléchissait en luimême qu'avec un homme aussi vert l'héritage était encore loin. » (2)
Comédie pour la galerie ou vérité absolue l'innocence de Rau court ne laissa prise jusque là à aucun commentaire, mais après, quelle revanche ! Le masque est tombé, le bonnet s'envole par dessur des moulins de Montmartre, il n'y aura plus de contrainte ni de gêne et les admirateurs de la chaste enfant vont rougir de ses débordements et de son cynisme.
Voulut-elle, après cette longue contrainte, donner libre cours à l'ardeur de son tempérament, ou bien fut-elle victime d'un déplorable exemple? Lorsque M1Ie Sourques rencontra Raucourt le mal était fait, croit-on, mais Sophie Arnould fut plu-
(1) Il sera question de M"0 Virginie, dans le chapitre consaeréà Sophie Arnould. Cette jeune personne qui se prêtait complaisamment aux plaisirs des deux amies, fit, d'après la chronique scandaleuse, un fructueux voyage à Lyon en 1773. <( Cette demoiselle, danseuse de l'Opéra, quoique avec des chaussures usées, en six mois de temps gagna 60.000 livres dans la cité lyonnaise. Ses nuits étaient fixées à 15 et 25 louis selon l'âge. Tous les négociants, peu accoutumés à jouir d'une élève de Terpsichore voulurent l'avoir. Plusieurs furent si contents de la première nuit, qu'ils briguèrent la faveur d'une seconde, troisième et quatrième. » 0. Uzanne., Le portefeuille de la Gourdan, doc. cit. (Note d'une lettre de Mlle Zerbine à la Gourdan, 15 juin 1781.)
(2) Barrière. Mémoires du Maréchal de Richelieu, ouv. cit. p. 295.
tôt entraînée momentanément dans le sillage lesbien. Chez Raucourt et chez son amie c'est une passion avouée qui prime les autres, s'exalte aux obstacles et triomphe toujours, tandis que Sophie sent le ridicule d'un tel amour et n'ose l'avouer avec la même crânerie.
Une femme d'esprit. — La bonne Sophie. — Les réceptions mondaines. — les bons mots d' Arnould. — Lauraguais. — Soirées mystérieuses. — Les tribades. — Furor Amori antiphisigi. — Virginie. — Un schisme. — De
VlLLETTE ET Be LANGER. — LEUR DUEL.
Une charmante femme d'un esprit remarquable telle est Sophie Arnould. C'est ainsi qu'elle apparaît dans le livre que les Goncourt ont consacré à l'artiste ; de cette remarquable étude, la physionomie de la chanteuse se dégage, jolie, spirituelle et tendre. Sa sincère affection pour l'architecte Bélanger, l'ami des bons et des mauvais jours fera dire de Sophie comme de la pécheresse de l'Ecriture : qu'il lui sera beaucoup pardonné car elle a beaucoup aimé. (1)
Elle était reçue partout parce qu'elle ne voulait être qu'une actrice et, comme on disait alors, une fille d'Opéra. Je me souviens, dit Millin, dans son
(1) E. et J. de Goncourt, Sophie Arnould, Paris, Charpentier, édil., 1884, p. 55.