I.A RAIICOIIKT
Arnoldiana, d'avoir été chez elle à -un brillant souper où se trouvait le prince d'Hénin, le prince de Ligne, le vicomte de Ségur, enfin tous les agréables de la Cour, les filles les plus célèbres : Duthé, Garline, Dervieux, Thévenin, puis Chamfort, Barthe, Rulhière, etc., ces demoiselles faisaient les dames, on eut dit des princesses. MUe Sophie Arnould en parlant d'une chose qui convenait à des femmes de qualité ajouta : « Mais pour nous, Mesdames, nous sommes des putains cela est différent. Il aurait fallu les voir se mettre le nez dans leurs serviettes en disant qu'elle était de trop mauvaise compagnie ».
Ce trait peint la chanteuse, avec son franc-parler, ses mots à remporte-pièce ; il est certain qu'une telle femme devait rechercher la Raucourt. Par bien des points leur esprit se ressemble, mais elles sont toutes deux trop fantasques, trop libres d'allures pour demeurer d'accord bien longtemps (i).
Sophie Arnould demeurait rue du Dauphin, elle occupait toute une maison en sous-location et donnait à loyer différents étages de l'immeuble. Cette petite rue, façon d'impasse, conduisait à la salle du Manège des Tuileries. Une porte fermait le cul-desac et en faisait une sorte de voie privée.
C'est dans cette demeure que Sophie tenait sa cour galante. Lauraguais, le prince de Conti y fré-
(1) Une demoiselle Viehl, amie de Mllc Arnould, étant accouchée, elle fait prier cette dernière d'être la marraine de son enfant. Sophie accepte mais il faut un parrain ? On cherche : Florence, quelle ne connaît pas le jour; Murville, son gendre, jugé trop ennuyeux. Enfin Sophie s'écrie : Mais nous allons chercher bien loin ce que nous avons sous la main, le parrain sera Raucourt.
queutaient assidûment, toutefois, certains jours, la porte était rigoureusement fermée.
« Elle tient assemblée le mardi et le jeudi ; mais ce dernier jour les hommes sont absolument exclus ; ce Sénat auguste est composé des tribades les plus renommées et c'est dans ces assemblées que se passent des horreurs que l'écrivain le moins délicat ne peut citer sans rougir. Arnould vécut avec plusieurs hommes recommandables par leurs titres et leurs dignités, moins par intérêt que pour couvrir son penchant naturel à aimer les femmes. Mais Raucourt sut la guérir de sa délicatesse, et ces deux tribades se font actuellement un plaisir d'instruire la France qu'elles se communiquent ensemble le plaisir par excellence. Rivales des échappées de Sodôme, les peintures du Portier des Chartreux sont réalisées par ces femmes lubriques et elles disputent avec leurs antagonistes l'avantage d'éprouver plus de plaisirs avec leurs gitons qu'elles n'en éprouvent ensemble (1). »
Les Goncourt remarquent curieusement que le goût des chanteuses et des déclamatrices pour leur sexe est vraiment bien particulier, on le rencontre ce goût, dans tous les pays du monde et la liaison de la Raucourt et de Sophie Arnould ne semble pas trop les étonner. Les Mémoires Secrets du 11 juillet 1774 disent que cette passion s'étend sur toutes les demoiselles d'Opéra, c'est une fureur qui justifiera le pamphlet suivant paru dans le même recueil quelques années plus tard :
(1) Mayedr de Saint-Paul. Le Vol plus haut ou l'Espion des principaux théâtres delà Capitale. Londres, 1782, pp. 45,46, 47. (Arsenal 16.431 bis).
<( La Société royale de Médecine propose pour prix de l'année prochaine deux médailles d'or de la valeur de douze cent livres chacune. La première sera adjugée au meilleur mémoire sur une épizootie nommée par les savants Furor amoris antiphisici dont les demoiselles Raucourt, Souck, Sophie Agnès et Denise Colombe ont infesté la capitale (1). »
Le désaccord entre les belles commence à propos de la fille Virginie (2) ; cette nymphe passe des bras de Sophie dans ceux de Raucourt. Un soir sous les ombrages du Palais-Royal, un quidam nommé Ventes, plaisante Virginie sur sa nouvelle passion, mais comme elle est accompagnée de Sophie Arnould, celle-ci prend la chose sérieusement et donne au moqueur un vigoureux soufflet dont il dut rire avec la galerie, faute de mieux.
Le schisme se prépare, deux sectes vont se trouver en présence ayant à leur tête chacune des deux amies : « On sait quel est le vice introduit depuis peu par Mlle Raucourt, ce vice est ancien sans doute, mais restait enveloppé dans les ombres du mystère. Celles qui en étaient infectées le cachaient avec soin, du moins n'osaient l'avouer. Mlle Raucourt a encore raffiné, elle admet des hommes à la couche et par mitigation qui lui concilie le sexe mâle, le plais opposé aux femmes, elle ne tolère que l'introduction qu'aime celui-ci. C'est cet accord que proscrit MIle Arnould, elle veut qu'on soit putain ou tribade parfaitement, et qu'on ne fasse aucune trêve avec les non-conformistes. Le marquis de Villette très renommé entre ceux-ci a
(1) Mém. Sec, T.xiv, p. 381.
2) Virginie, danseuse de l'Opéra.
trouvé l'expédient de l'actrice française délicieux il s'est réuni à elle et tous deux prêchent la nouvelle doctrine avec un zèle qui fait quantité de prosélytes. Les partisans de la chanteuse se sont rencontrés de leur côté, hommes et femmes : il s'en est suivi une rupture ouverte entre les deux sectes ; de là des vers, des épigrammes. Ce qui amuse singulièrement les coulisses et multitude de gens frivoles pour qui ces querelles sont des objets très importants (i). »
Sophie Arnould veut garder une façade décente et pour cela affiche sa liaison avec Bélanger, l'architecte : « Un élève dans l'art des Vitruve la seconda et tout Paris fut bientôt informé de son prétendu mariage, mais il fut conclu dans le marché conditionnel qu'ils firent ensemble, qu'il ne serait question entre eux d'aucune intromission que celle qu'elle et ses sœurs de la Grande Assemblée faisait ordinairement (2). »
S'il y eut rupture momentanée! entre les deux femmes, plus tard Sophie oubliera et recevra Raucourt à son retour d'exil, après la grande fugue qui suivit la banqueroute frauduleuse de Thalie. En guise de remerciement, la Raucourt lui enlèvera un de ses amants, le prince d'Hénin, qui va l'installer dans sa belle maison de la rue Royale, à Montmartre. Décidément Sophie était meilleure que Raucourt.
A l'occasion de la rupture de 1774 eut lieu le pseudo-duel entre Bélanger et Te marquis de Villette, ils se constituèrent les champions de cha-
(1) Mém. Sec. y t. xxvm, p. 355.
(2) Le Vol plus Haut., ouv. cit., p. 47.
cune de ces dames. Le marquis avait publié les vers si connus sur Sophie :
« Elle a l'embonpoint de l'envie.
Je cherche un sein, des globes nus Une cuisse bien arrondie, Quelques attraits, soins superflus Avec une telle momie. »
« La querelle entre Mlle Arnould et MUe Rauoourt a dégénéré en guerre ouverte, les propos ont été vifs de part et d'autre. La scène s'était passée en présence de beaucoup de témoins et Bélanger craignait le ressentiment du marquis. » Il y eut un simulacre de duel, les combattants furent séparés, c'est tout ce que valait du reste une pareille affaire (1).
Ce qui fut chez Sophie un goût passager, resta pour son amie la passion et le but de sa vie entière.
(1) Bélanger, François-Joseph, attaché aux Menus pendant 16 ans, architectede Bagatelle, dessinateur des Jardins de Belœil, de Méréville, de Saint-James, du jardin de Beaumarchais. Né en 1744, à Paris et y mourut le 1" mai 1818. Cf. Notice de M1Ie A. Loiseau, in-8" de 14 pp. F.-J. Bélanger, architecte, Paris, Ballard, s.d. Les Goncourt, Sophie Arnould, ouv . cit. pp. 82-85.
L'architecte Bélanger épousa l'actrice M"e Dervieux pour qui il avait construit un magnifique hôtel.
Sa tombe est au Père-Lachaise, on y voit son médaillon en marbre par Roguier avec cette inscription :
« Aussi prompt à exécuter Que hardi à concevoir, Il créa en 65 jours Bagatelle et ses jardins. »
(IIe division. lre ligne, W, 19.) J. Moiroux. Guide M. du cim. du Père-Lachaise, 1908, p. 65.
LA SOURQUES
L'Allemande. — Ses mœurs. — Le prince Henri. Frère de roi. — Sallâte de Sourques.
D'où venait la demoiselle Sourques ? Les chroniqueurs du xviii6 siècle la disent Allemande et de mœurs absolument dépravées. Elle s'attacha si constamment à la Raucourt qu'il est pour ainsi dire impossible de parler de l'une sans qu'il soit question de l'autre (1). Pendant le règne de Louis XV les inspecteurs de police attachés à la police des filles auraient eu avec cette dame galante un joli dossier à nous léguer, toutefois, et malgré 'une telle lacune le scandale de sa vie est suffisant pour la combler.
L'étrange créature eut maille a partir avec toutes les autorités constituées de France et de Prusse, il faudrait la plume de Casanova pour
(1) On écrit de plusieurs manières le nom de cette femme :So:uck, Souques et Sourques; dans les papiers des Commissaires au Châtelet, elle est nommée Sallate de Sourques ; dans un document de 1808 on trouve ses prénoms: Jeanne-Françoise- Marie Sourques, c'est cette lecture qui doit prévaloir.
On sait que les rapports des inspecteurs de police sur les mœurs des filles, cessent avec le règne de Louis XV. Le roi Louis XVI n'éprouvant qu'un médiocre intérêt pour cette littérature spéciale.
conter ses galantes fredaines. Dans l'association féminine, elle ne se résout pas toujours au rôle passif, elle n'est pas la languissante esclave aux yeux noyés ; comme son illustre compagne, c'est un mâle... s'il est permis de s'exprimer ainsi et l'énergie ne lui fait pas défaut pour rosser le guet et les domestiques.
Des goûts communs rassemblèrent Jeanne- Françoise-Marie Sourques et Marie-Antoinette- Josèphe Raucourt ; il paraît difficile de fixer une date à leur première rencontre ; ce qu'il y a de certain, c'est que cette amie fidèle ouvrit à la jeune tragédienne, et son cœur et sa bourse, dès la première heure. Dans la suite, elle n'épargna ni son temps, ni ses conseils et son expérience ne ne fut pas inutile à la Raucourt dans les phases diverses de son existence tourmentée.
C'est une prodigue et malgré sa riche campagne de Prusse où elle avait su captiver le prince Henri, frère du roi, Jeanne Sourques est perdue de dettes. La première fois que nous lisons son nom dans les papiers d'archives, c'est pour la voir aux prises avec les huissiers, les praticiens, les procureurs, luttant de ruse et triomphant d'eux aussi par la force.
ILes « Mémoires Secrets » disent de MIle Sourques * Une autre courtisane offre un autre spectacle non moins étonnant. Cette fille obligée de quitter Paris, abîmée par les dettes, montant à plus de quatre cent mille livres est allée faire un tour chez l'étranger après avoir rôdé dans différents Etats, elle est tombée à Berlin où le Prince Henri, frère du roi de Prusse, est devenu amoureux d'elle et Ta comblée de biens, mais son excessive magnificence
LA SOURQUES 41
envers elle ayant excité l'attention du monarque prussien, ce prince a tremblé pour sa maîtresse, et craignant que son frère ne la fit expulser ou maltraiter plus durement, il lui a conseillé de retourner en France. Elle est revenue à Paris chargée des dépouilles des étrangers et surtout de cette Altesse (1) ».
En 1775, Mme Sallatte de Sourques loue un appartement dans une honnête maison du Faubourg-Saint-Denis. Elle occupe tout le premier étage, mais le pauvre propriétaire va bientôt regretter d'avoir loué à une pareille énergumène.
La maison du Faubo'urg-Saint-Denis qui ne tardera pas à devenir le théâtre de scandaleux désordres, appartenait à un brave homme de sculpteur, nommé Marbel. Elle devint célèbre dans le quartier par les scènes bizarres pour lesquelles dût intervenir la garde. Il faudrait pouvoir évoquer le quartier, reconstituer en quelque sorte la physionomie campagnarde de ce faubourg de Paris et, pour cela, reconstruire en relief ce curieux plan de Louis Bretez, plus connu sous le nom de plan de Turgot. On verrait que le Laissez-Passer, près duquel s'élevait la maison de Marbel, était exactement situé à la hauteur de l'Egoût, ce puant ruisseau qui ne fut recouvert que quelques années plus tard, et sur lequel furent ouvertes les rues Neuve-Saint-Nicolas devenue rue du Châteaud'Eau et des Petites-Ecuries.
(1) Ibitî. T. lxxx, p. 9.
Le prince Henri de Prusse en son château de Beaubourg, où le fameux Mesmer fit une malheureuse expérience de magnétisme. Cf. Dr Paul Delaunay, Le Monde médical parisien aux\me siècle, Paris, Rousset fr., Edit., 1906, p. 352.
Une grille visible sur ce plan existait à l'époque de la Sourques, c'était là qu'il fallait remettre aux commis des fermes, le Laissez-Passer délivré un peu plus haut dans le faubourg pour les marchandises entrant dans Paris.
La propriété de Marbel portait aussi la désignation de grand et de petit hôtel de Lorraine. Ces deux maisons contiguës acquises en 1771 par le sculpteur étaient auparavant en possession d'un certain A. J. Riz, trésorier de France, Marbel les vendit en 1780 à un architecte de la rue Bourbon- Villeneuve, nommé Philippe Prétrel.
Si les émanations fortes de l'égout ne gênaient pas trop ses locataires, les pauvres commis des fermes en rapport plus direct avec cette fange, partageaient avec le corps de garde placé à la grille du faubourg, les senteurs variées qui s'échappaient du bourbier. La proximité du corps de garde fut plusieurs fois très utile au pauvre Marbel dans le cours de ses relations avec les dames Sourques et Ra.'ucourt et on verra plus loin que les habitants de la maison se trouvèrent bien de ce voisinage.
(1) Avant la construction du mur d'enceinto dit des fermiersgénéraux, les droits étaient perçus sur les marchandises entrant dans Paris à différents endroits ambulants: les « roulettes » ou fixes comme cette grille du faubourg Saint-Denis. — Cf. Le remarquable rapport de G. Villain sur la reconstitution delà Mairie du xe arrondissement paru dans les annexes du Bulletin Municipal, 1897.
Les trois marquis. — De Sade. — De Bièvre. — De Villette. — Le Prince
Malgré l'exclusivisme absolu remarqué dans la vie de Mlle Raucourt et le soin qu'elle prit de s'entourer d'amies connues ou inconnues ; on sait qu'elle tolérait la société masculine.
Avant le prince d'Hénin, on accorde à l'actrice trois originaux ; singuliers types dont deux du moins passent pour anormaux. Le marquis de Sade et le marquis de Villette, l'autre, c'est le maréchal de Bièvre, l'homme aux calembourgs (i).
M. Octave Uzanne dans une note de la « Chro-
(1) Dans l'énorme liasse relative aux dépositions la note suivante montre le marquis de Bièvre habitant après Mlle Raucourt dans un pavillon et jardin loués par elle, rue Royale, à Montmartre. « Un jardinier, nommé Pierre de Saint-Thomas, demeurant rue Royale, à Montmartre, dépose que le 5 mars 1776, étant au service du sieur Lacroix, il fut engagé par Mlle Raucourt qui avait loué le pavillon et le jardin de son maître, rue Royale à Montmartre. Elle a envoyé 4 chevaux dans le pavillon ainsi que des effets, ne voyant venir personne en juillet, il se décide à remettre à Pierre Cotelle. jardinier du marquis de Bièvre les effets en sa garde. Le marquis de Bièvre est présentement locataire du pavillon. Scellés Raucourt. Cre Boullangev, Arch. nat. Y. 12.704. — Un descendant direct du Marquis de Bièvre écrit en ce moment la curieuse histoire de son ancêtre sur des documents inédits. M. G. Maréchal de Bièvre,
nique scandaleuse » prête l'infâme marquis à la belle enfant ; c'est encore lui qui, dans la même publication, a publié cette lettre du maréchal de Bièvre au lieutenant de police, afin de solliciter son intervention, dans une affaire très délicate. Il s'agissait d'un contrat surpris à ses sens affolés ; de sang-froid, le maréchal sollicitait du magistrat la rupture d'un contrat jugé trop onéreux.
Monsieur, Je crois n'avoir pas besoin de vous faire une confession générale pour vous mettre au fait de toutes mes sottises, et vous savez déjà que, si le règlement qui a supprimé les galons des domestiques de ces demoiselles avait aussi supprimé les contrats, j'aurais dans ce moment-ci de grandes actions de grâce à vous rendre. La belle Raucourt qui commence par où les autres finissent, à dix-sept ans et neuf mois a arraché à mon ivresse ou à ma stupidité un contrat qu'elle a fixé à deux mille écus ; car il faut lui rendre justice, elle m'a sauvé l'embarras de cette affaire, elle a choisi elle-même le notaire, elle a pris son heure, réglé les articles et je n'ai eu que la peine de signer. La forme de ce maudit contrat est si sévère, toutes ces manœuvres étaient si mal déguisées, que j'ai ouvert les yeux une demi-heure après ; je me suis même ouvert au notaire sur mes craintes et j'ai signé doutant encore si on me tiendrait les conditions verbales qu'on avait faites avec moi. On les a tenues tant bien que mal pendant cinq mois et demi et avant-hier j'ai reçu mon congé, sans me douter du prétexte honnête qui a pu y donner lieu, sans pouvoir même en venir à une explication. Vous conviendrez, Monsieur, qu'un rêve aussi court, qui laisse à sa suite de pareilles réalités, rend le réveil un peu fâcheux. Tout ceci paraît jurer fortement avec la gaieté que je porte dans le monde et la tournure honnête que j'y avais prise. Vous avez eu des bontés pour M,le Raucourt, je ne veux point lui faire tort dans votre esprit ni dans celui du public. Quoi
qu'il arrive, je ne m'échapperai sur elle dr aucune manière, je le dois à moi-même, et d'ailleurs je ne puis la croire coupable d'un aussi détestable procédé, je l'attribuerai toujours à des conseils étrangers qu'elle aura suivis, car elle n'a point de caractère. S'il n'est pas indigne de votre ministère dr amortir un peu le coup que je reçois je me prêterai aux accomodements que vous voudrez bien prescrire. Quoique le sceau du notaire y ait passé, je crois qu'il vous est possible de changer sur cet article, les intentions d'une femme qui vous doit beaucoup, et qui mériteroit moins vos bontés si elle persévéroit. Si vous voulez avoir la bonté de me donner un moment aujourd'hui, j'aurai l'honneur d'en causer avec vous de la manière la moins fastidieuse possible, car cette lettre le devient un peu, et je me conduirai d'après vos intentions comme un galant homme qui ne méritoit pas d'être aussi grossièrement trompé, mais qui n'en conserve ni aigreur, ni ressentiment. J'attends vos ordres et je suis avec respect votre, etc.
De Bièvre.
Ce 22 juin 1774.
L'auteur ajoute que le lieutenant de police manda la reine de théâtre, et qu'après examen du fonds et de la forme, le maréchal fut mis hors de cour (1).
Le troisième personnage dont la liaison avec Mlle Raucourt fut de notoriété publique, est le fameux marquis de Villette.
On accuse, écrit Grimm, Mlle Raucourt de réunir aux goûts de son sexe tous les vices du nôtre et la chronique scandaleuse assure que c'est à ce titre seulement qu'elle a trouvé grâce aux yeux du marquis de Villette. Il est sûr au moins que leur liaison a été fort intime et l'un et l'autre ont eu l'in-
(1) Octave Uz\nne, La Chronique Scandaleuse, Paris, A. Quantin. gr. in-8<\ 1879, p. 307.
discrétion d en instruire le public par l'éclat de leur brouillerie. Pour répondre à une lettre remplie d'outrages et des plus violents sarcasmes, la demoiselle s'est contentée de répondre en envoyant au monsieur un manche à balai avec ces mots écrits dessus en gros caractères (1) :
Qui que tu sois, voici ton maître Il Test, le fut ou le doit être.
M. de Ville tte répliqua par les vers suivants à cette épigramme d'un genre nouveau :
Oui je suis sot de t'aimer, Oui je suis las de t'écrire.
Si c'est là ce que tu veux dire Je peux ne point m'en alarmer A tes folles inconséquences, Tu sus l'art de m'aceoutumer ; Mais de plates impertinences Avais-tu besoin de t'armer ?
Qu'importe ici mon secrétaire Fut-il porteur de mon esprit.
Dans tout ce que |*ai fait ou dit A toi dans l'ombre du mystère Se doute-t-il le pauvre hère Que de tous tes attraits cachés Ton joli c... que je préfère, Effacera plus de péchés, Que ta tête n'en pourras faire.
Adieu, Fanny, vivons en paix Et son b... adorable, Que s'il entrait «dans tes projets De me faire donner au diable C'est à toi que je reviendrais.
Mais il ne reviendra pas et pour cause ; il verra un jour chez Voltaire « Belle et Bonne », la jeune
(1) Cf. Corr. de Grimm., ouv. cit., p. 80.
fille de Rouph de Varicour, que le philosophe et sa nièce ont recueilli à Ferney. La voir, l'aimer, puis l'épouser (1). Ainsi finit dans les liens du mariage, le marquis aux mœurs équivoques pour lequel Marchand rima les fameux vers :
Villette pour son mariage, Revient à de plus chastes feux.
Voltaire qui forma ces nœuds, Lui garantit un pucelage.
Mais l'époux en réclame deux, Selon lui tout sert en ménage.
L'avocat rimeur fait ici allusion aux préférences un peu spéciales du marquis. Dans le chapitre de Sophie Arnould, on a vu que Villette fut en cause au moment de la rupture de la chanteuse et de la tragédienne.
Le seul homme qui toute sa vie est resté fidèle à Raucourt : c'est le prince d'Hénin, Gharles-Alexandre-Marie-Marcellin d'Alsace et d'Hénin-Liétard, colonel des grenadiers de France, le « nain des princes », l'ennuyeux par excellence, qui vivait ouvertement avec l'actrice, demeurant même chez elle rue Royale, plutôt ami qu'amant ; lui seul ferma les yeux sur toutes les folies, sur toutes les escapades de sa grande amie.
(1) Charles Michel, marquis de Villette, fils d'un ancien commissaire des guerres. Cf. Notice sur son hôtel et la maison où mourut Voltaire, publiée par M. Lucien Lambeau dans les annexes des procèsverbaux de la Commission municipale du Vieux- Paris, année 1904, p. 243.
(1) Quand Sophie Arnould se retira du théâtre, abandonnée par le prince d'Hénin, tout lui échappait à la fois, elle eut alors des velléités de dévotion, c'est à ce sujet que parut l'estampe satirique qui représente la chanteuse à confesse, la Raucourt s'arrachant les cheveux dans le fond. (E. et J. de Goncourt, Sophie Arnould, ouv. cit., pp. 129-130.)
le « cul-de-sag » du dauphin. — m. gochois. — Chaussée d'Antin. — Le « Chevalier de Malte ». — Les carrosses. —Les chevaux. — Les estampes du marquis de Villette. — Les « faux tableaux de rlolle ». — le costumier de l'Opéra. — Le bon Gautier et les courtiers marrons. — Le portrait par Trinquet. Peintre saisi ! — Les domestiques. — Un cocher voleur. — La femme de chambre. — Dans le boudoir. — Le bidet et la seringue.
Au moment de ses débuts, Mlle Raucourt habitait la rue du Dauphin, c'est-à-dire : le cul-de-sac du Manège aux Tuileries, peut-être dans la maison où Sophie Arnould, principale locataire, donnait l'hospitalité, contre espèces sonnantes, au couple Angelo Vestris et à l'historien Rulhière (1). Cette;
(1) Le cuisinier de Raucourt disait au commissaire Boullanger, en 1776, que sa maîtresse tenait à bail une maison, cul-de-sac Dauphin, où elle demeurait ci-devant, qu'elle sous-louait pour son compte à différents locataires, il en résultait un certain bénéfice. Arch. Nat., doc. cit. Y. 1?. 704.
petite voie aujourd'hui disparue comptait fort peu d'immeubles (1).
Des Tuileries la belle Didon vient demeurer à la Chaussée-d'Antin. Comme Arnould, elle rêve du palais merveilleux construit pour la danseuse Guimard ; palais né d'un caprice et qui sera mis en loterie pour satisfaire un autre caprice. Toutes les nymphes de théâtre veulent demeurer à la Chaussée-d'Antin, c'est la mode de l'heure.
Elle n'y est pas propriétaire, elle se contente d'une sous-location sans bail. La maison appartient à un riche marchand de bois nommé Cochois, conseiller du roi entre deux ventes de falourdes ; le loyer n'est pas élevé : 800 livres par an ! (2) Une maison en totalité entre les boulevards et les Porcherons avec un beau jardin derrière : c'est vraiment pour rien. Heureux temps ! Rien ne sera négligé pour embellir le nouveau séjour ; toutes les perfections crue l'art et l'industrie mettent à la disposition de la fortune seront dépensées dans ce nid d'actrice fêtée du public.
Des meubles de prix ; les riches étoffes soyeuses, les damas somptueux, les velours prodigués en baldaquins, en rideaux drapés. Les mille fantai-
(1) Sophie Arnould égayait de sa cour galante la rue du Dauphin. C'était une petite impasse fermée d'une porte qui donnait accès au jardin des Tuileries; le géographe Deharme y vendait son plan de Paris aux Grandes-Ecuries en 1766, le baron de Breteuil habitait le n° 1 en 1781, et Hanon, architecte du roi, demeurait au 17. Ce fut plus tard la rue de la Convention et ensuite la rue du 13 Vendémiaire. Cf. Lkfeuve, Les anciennes maisons de Paris, t. III, p. 94.
(2) Nicolas Cochois, conseiller du roi et marchand de bois, principal locataire de deux chantiers contigus à la Chaussée-d'Antin, réclame le payement d'un terme et demi à raison de 800 livres par an, il réclame aussi le prix de 12 voies de bois neuf et flotté.
sies gracieuses inventées par le génie parisien ; ces inutilités ravissantes d'un siècle de goût ; l'ensemble de ce logis est charmant. Ces glaces, ces trumeaux, ces consoles dorées, sculptées délicatement et d'un or discret, tout, dans la décoration vient rehausser la beauté de la maîtresse du logis (1).
Rien n'est épargné ; les armoires regorgent de linge fin, les déshabillés galants frôlent la lingerie transparente. Les dentelles mousseuses et les chapeaux fantaisistes reposent au fond des cartons, recouverts de papier à fleurs et à rubans.
Cette belle fille de dix-neuf ans a enfin trouvé un cadre digne de sa figure et de son talent.
On va pouvoir inviter les amis et les amies. Les réparations sont terminées ; on a un peu modifié l'arrangement intérieur, mais Cochois ne trouvera rien à dire, cela ne lui coûtera pas un sol et ces embellissements ne sont pas pour lui déplaire. Les meubles d'ébénisterie, commodes, secrétaires, sont répétés dans chaque pièce ; il y a une magnifique salle de billard ; enfin, tout est prêt à recevoir les hôtes habituels et les visiteurs.
Dans les chambres à coucher, au premier, au
(1) Le tapissier de Mlle Raucourt était un sieur Jean-Baptiste Cheveau, rue de la Harpe (paroisse Saint-Séverin), fourniture en janvier 1776, de rideaux de soie cramoisie et de cent trente pieds de baguette sculptée et dorée, etc.
Aux Archives de la Seine, le livre de commerce d'un tapissier du temps renseigne sur les prix des meubles de cette époque intéressante et, par un hasard étonnant, ce tapissier, Chapuy, rue du Bac, est le fournisseur occasionnel d'une grande amie de Raucourt, Mmt Thérèse Fleury, rue Verte-Popincourt. Chapuy de 1778 à 1779, eut l'honneur de fournir La Clairon, Des Essars, Bellecourt et quelques autres comédiens de l'époque.
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deuxième étage : c'est le même luxe discret qui a présidé à l'ordonnance des salons et de la salle à manger. Rien n'est trop beau, rien ne coûte trop cher. Les remises au fond du jardin contiennent déjà un vis-à-vis et une diligence anglaise ; dans l'écurie : huit chevaux de trait et deux beaux chevaux de selle attendent leur tour de service.
La passion de l'actrice pour les équipages luxueux conduisit un jour de carnaval, Raucourt chez le carrossier Devives, rue Meslay. Un désir fou d'éclipser les dames de l'Opéra à la promenade de Longehamps amène la dame chez le constructeur. Sans prendre la peine de changer de costume, encore revêtue d'un travestissement; de Chevalier de Malte ; cette « grande particulière », comme dira plus tard Devives, demande une très riche voiture bien décorée. On choisit un modèle, on convient d'un prix ; timidement le carrossier demande des arrhes sur la commande. — Des arrhes, répond Raucourt, qu'est-ce icela Y vous serez payé à la livraison, cependant, si vous voulez du papier, je puis vous signer des lettres de change. Le commerçant refuse, mais travaille tout de même à l'équipage, un changement d'étoffes l'empêche de livrer à temps, sans quoi le carrosse irait rejoindre les autres et serait englouti dans la banqueroute de 1776 (1).
(1) Louis Devives, 45 ans, maître sellier, demeurant rue Meslay, dépose que dans le carême dernier une grande particulière vêtue en homme, étant en chevalier de Malte, demeurant à la Chausséed'Antin, maison d'un marchand de bois. Archives Nat., doc. cit., Y. 12.704.
Chez Le Cors, carrossier, rue de Verneuîl, il y avait une voiture dite diligence anglaise, ressorts à l'anglaise, fonds chamois, à
La tragédienne a des fantaisies subites qu'il lui faut satisfaire sur l'heure ; elle est passionnée de botanique et pour son étude, elle achète deux grands herbiers à un sieur Foubert, rue Sainte- Avoye ; le pauvre homme n'en sera jamais payé, au moment des scellés, on le verra venir réclamer ce que les magistrats appellent « les deux pots de fleurs ».
C'est un gaspillage constant dans une frénésie d'existence ; l'inventaire révélera les objets les plus hétéroclites : « La machine d'Allemagne qui fait mouvoir un montreur d'ours ; des châteaux de carton ; des éventails, des plumes, des dentelles ; choses fanées qui ont cessé de plaire et qui moisissent dans les fonds d'armoires (1).
Le père et la mère Raucourt ont beau prodiguer leurs conseils, essayer de lutter contre le torrent, ils sont vite rabroués ; — c'est une fière entêtée que cette fille de Lorrains ; elle prétend savoir se diriger, d'autant plus qu'elle leur fait la vie large (2), elle ne les empêche pas d'élever des
son chiffre V. H , garnie en velours d'Utrecht vert, (Condamnation de la dame Raucourt à payer 541 livres de réparations faites par sentence-consulaire du 17 février 1776).
(1) Deux éventails en ivoire recouverts en papier peint et doré ; deux dessus de boîtes à figures peintes et dorées; un couteau à papier; un château de carton représentant divers personnages; un paon en cuivre en almanach ; un cheval, un taureau, un cerf en bois sculpté; trois plumets blancs; une boite de pommade; un soufflet; un rémouleur. Scellés. Arch. Nat. Y. 12.704.
(2) Opposition faite par J.-B. Coulesvaux, procureur des sieur François Saucerotte, bourgeois de Paris et de dame Antoinette de La Porte, sa femme, à fin de conservation des droits desdits premier et deuxième pour raison de conservation de 2.000 livres de rente à eux constitués par leur fille, devant Me Le Pot d'Auteuil, le 18 octobre 1773. Arch. Nat., ibid.
poules dans le jardin et d'aller set reposer à la maison de campagne de Vaugirard.
Ces bons parents, tout en déplorant le gaspillage sont secrètement fiers de leur progéniture et lorsque sur le théâtre elle apparaît si belle et si majestueuse, ils sont émus, lui surtout, le vieux cabot, dont l'orgueilleuse troupe n'a pas voulu. Le tailleur des Menus-Plaisirs et de l'Opéra : Vincent De Laistre, a fait pour la tragédienne les plus magnifiques costumes, chacun d'entre eux revient à dix mille livres et c'est à quatre-vingt-dix mille livres que le costumier estime la garde-robe théâtrale. Avec quel soin jaloux la mère de l'actrice veillera sur ces riches trésors qu'à la moindre alerte elle viendra mettre en sûreté (1).
Toutes les jolies estampes qui sont élégamment accrochées, cà et là, dans leurs bordures de bois sculpté et doré ont été données par le marquis de Villette à la maîtresse du logis (2). Il y a aussi le grand portrait de l'actrice en pied dans le salon et un autre en buste clans un cadre ovale (3).
(4) Alexandre-Vincent Damiens de Laistre, 54 ans, tailleur des Menus-Plaisirs et de l'Opéra, demeurant rue Traversière (paroisse Saint-Eustache), Arch. Nat., ibid.
(2) Déposition de la femme de chambre : elle dit que des livres de théâtre et de bonnes estampes et gravures des meilleurs maîtres, il yen avait bien à la Chaussée-d'Antin pour 10.000 livres, partie des estampes données par le sieur de Villette.
(3) On lisait dans les Mém. Secrets, du 9 octobre 1773 : « Un jeune peintre nommé Trinquet, non illustre, mais enflammé du désir de la gloire a imaginé de peindre M"eRaucourt, espérant participer à la célébrité d'une actrice qui a fait tant de bruit et dont le monde voudrait voir le portrait : en conséquence il a demandé la permission de la comédienne, elle y a consenti.
Il a voulu prendre quelque situation intéressante des divers rôles où elle joue et il en a donné le choix à son modèle. Elle a préféré d'être peinte en Hermîone. Le public s'empresse d'aller voir cet ou-
En fidèle sujette, Raucourt possède, magnifiquement encadrés, les portraits du roi et de la reine. Un jour, un homme se présente à la Chausséed'Antin, c'est un sieur Riolle, ancien maire de Pont-à-Mousson, il est beau parleur et rappelle à Raucourt père quelques souvenirs du pays natal. Ils se découvrent même des liens de parenté. Notre homme mis à son aise raconte je ne sais quelle histoire de tableaux superbes qu'il est chargé de vendre pour le compte d'un jeune homme dont il est tuteur. La préférence est donnée par Riolle à sa jeune parente et l'on convient d'un prix global pour les tableaux qui , paraît-il, sont magnifiques et antiques, — ce qui ne signifiait pas authentiques — , originaux du Poussin, du Corrège ei autres merveilles. A la seconde visite, on avoue que l'argent comptant fait défaut mais que, suivant l'habitude prise, on fera des billets. Voilà une chose conclue. Les tableaux sont achetés 7.200 livres ; — Quelle brillante affaire, du/t dire le père Raucourt en se frottant les mains, ma fille va posséder une galerie superbe — . Les tableaux arrivent, les connaisseurs sont là, les amis : le marquis de Villette, le prince d'Hénin : — « Hor-
vrage qui est achevé. M,le Raucourt est de grandeur naturelle ; sa figure paraît extrêmement ressemblante; et il y a beaucoup d'expression dans la physionomie. » S'agit-il du portrait grandeur nature nui sera porté chez Mme FJeury: rue Verte ?
Un autre peintre qui voulut faire le portrait de l'artrice en 1776, fut moins heureux que Trinquet : il se nommait Charles Leclerc, peintre, demeurant à Paris, rue Gaillon, hôtel de Lorraine, Le pauvre artiste avait déjà esquissé la figure sur une toile lorsqu'un beau matin il trouva la porte close chez Mlle Raucourt, Chau^sée-d'Antin, sa boîte de couleurs en noyer rouge était saisie avec le mobilier de la comédienne. Il eut bien du mal pour qu'elle lui soit restituée. Arch. Nat. Y, 12.701, doc. cit.
reur ! quelle indignité ! vous êtes volée, ma chère, et comme dans un bois ; il faut prendre vos sûretés pour les échéances. Voilà Hermione et son brave homme de père devant Michel-Pierre Guyot, commissaire au Châtelet, on lui raconte l'affaire, que le greffier transcrit sur cette vieille minute jaunie qui dort avec tant d'autres au Palais Soubise (1).
C'est le ton de la maison et tout est acheté aussi imprudemment. Un vieux brave homme qui viendra, lui aussi, déposer devant le commissaire est l'homme d'affaires de Raucourt, il est chargé par elle des choses litigieuses : en réalité, c'est un trouveur de fonds (2). Il se nomme Charles Gautier, bourgeois de Paris, ci-devant vice-consul de France à Nice, âgé de 52 ans, demeurant rue Notre-Damede Nazareth ; c'est lui qui endosse les lettres de change, il en passe même à Tordre de Grégoire, le cocher du Prince de Conti. Un homme bien précieux, une façon d'intendant au dehors qui fait les courses pressées, on en use et on en abuse, en somme un vieil ami ; — je ne sais quel pressentiment me pousse à voir en lui le bonhomme anonyme des « Mémoires Secrets » lecruel au moment d^s débuts de l'actrice a pénétré dans sa los:e et lui a dit : « Qu'elle devait juger à son âge et à sa figure qu'aucun motif de concupiscence ne
(1) 177S. Plainte en abus de confiance contre un nommé Riolle. Arch. Nat. Y. 13*56.
(3) M. Grnîl. Gaugé-Duplessis, rue du Plâtre, dit qu'on lui a proposé 24.009 livres de lettres de chance signées Raucourt, il a accepté les papiers pour se procurer des fonds, les effets seront acquittés à leur échéance par une personne qui devait lui donner mille louis oour une place que Raucourt lui faisait avoir dans la marine. Déjà les pôtsTde vins!'!
l'attirait près d'elle ; qu'il n'était guidé que par un sentiment de profonde admiration. Il la priait de bien vouloir accepter les faibles marques de sa reconnaissance, et à l'instant, il mit deux rouleaux de cent louis sur la toilette de l'actrice. » (1) La chronique dit bien que le particulier a disparu sur le champ sans se faire connaître, mais rien ne prouve non plus que le dévoué Gautier n'est pas l'enthousiaste anonyme de 1772.
Les domestiques sont nombreux et coûtent cher : il y a Saint-Amand ; son frère Mercier, le cuisinier Chinai, la cuisinière Angélique qui sert aussi d'habilleuse. Ce petit monde pille, grapille, les cochers, les postillons, les larbins de livrée, toute la clique qui chaparde où elle peut (2). Pourtant comme toutes ses pareilles, Raucourt est généreuse ; aux étrennes, elle donne à tous ceux qui sont à son service, une montre à boîtier d'or et deux louis ; il faut pourtant promettre de ne pas abandonner le service avant deux années. Dieu sait combien garderont fidèlement la convention !
L'artiste a une femme de chambre intrigante et habile : Marie Du Plessis (3), elle est la confidente de bien des secrets ; sa discrétion lui vaut de jolis revenus, sans compter les objets en nature ; les
(1) Cf. Mém Sec, t. VI, p. 309.
(2) Plainte rendue par MI,e Raucourt, le 21 août 1774, contre son cocher Lemaître, dit Champagne, qui l'avait volée et insultée. Thierion, commissaire. Arch. Nat. Y. 10.902. Document publié par M. Campardon, dans les Comédiens du Roi, Paris, Champion, 1879. p. 244.
(3) Marie Goussier-Duplessis, 48 ans, veuve de François Ardonien, femme de chambre, demeurant rue des Barres, réclame des robes que sa maîtresse lui avait données. Pour les magistrats elle dresse la nomenclature du linge et des toilettes possédées par l'actrice.
toilettes portées une fois ou deux et qui ne plaisent plus.
La rusée commère connaît tous les coins de la maison ; elle fouille dans le linge intime et sait mieux que sa maîtresse le nombre des chemises et des bas de soie, des paniers, des culottes de pierrot qui sont dans le boudoir près du bidet à dossier. Elle seule pourrait dire pourquoi les commissaires trouvèrent dans le même boudoir : ces seringues d'étain, un petit enfant de carton verni, du menu linge à usage d'enfant. Raucourt jouait-elle encore à la poupée à 19 ans passés ? (1)
(1) Dans le boudoir : Un bidet à dossier; un écran à main; un petit paravent à six feuilles à bordure de bois sculpté et doré; un écran en taffetas cramoisi; un sultan de satin blanc broché; une seringue d'étain avec un bassin: un petit enfant de carton verni; un paquet de menu linge à usage d'enfant; un chapeau gris; un couvre-pieds; un caleçon doublé de poil gris; un panier à usage de femme; une veste et culotte de pierrot de laine blanche; un chapeau de paille. La tenture du boudoir est en papier à fleurs et guirlande rou?e. Arch. Nat. Doc. cit. Y. 12.704.
Chez le notaire. — Père vigilant. — Comédie. — Un mot de Soulouque. — La défroque d'une reine. — Maternelle sollicitude. — Signatures DES PARENTS.
En 1773, après ses grands succès de beauté, de talent et de curiosité ; Mlle Raucourt emmena son père et sa mère chez le notaire à la mode, Me Le Pot d'Auteuil ; elle constitua une rente sur leurs têtes si chères.
Ils allèrent alors demeurer, rue du Bouloi, dans un modeste appartement au troisième étage, maison d'un cordonnier. Le vieil acteur ne pouvait se résigner à l'oisiveté, et il donnait tout son temps à la surveillance des richesses de l'enfant prodigue. Raucourt père n'était plus aussi intraitable sur l'honneur de sa fille et laissait bien tranquillement au logis les fameux pistolets désormais inutiles.
Tout cela était loin hélas ! il avait bien fallu se résigner et puis, du reste, le pauvre homme ne pouvait pas monter perpétuellement la garde.
Il avait fait le nécessaire, maintenant le mal
était irréparable ; il fallait seulement s'armer de philosophie et recueillir bénévolement les revenus éventuels. Au moment de la fuite' de leur fille, ces bons parents jouent l'étonnement, la surprise ; ils reconnaissent avec stupéfaction chez Mme de Sourques, les livres et les estampes qui étaient à la Ghaussée-d'Antin ; mais malgré leurs singeries, personne n'est dupe de cette comédie !
On a bien vu la mère en larmes dans la loge de sa fille ; et ce grand chagrin me rappelle l'histoire de Soulouque, le roi nègre, que sa nourrice s'efforçait de rendre digne au moment de l'abdication : — « Me fous pas mal, Majesté, Empereur, répondait-il à la vieille, j'emporte le bibelot. » Et ce disant, le prince, malgré les larmes de la nounou, empaquetait la couronne, le sceptre et autres ustensiles royaux. La mère De La Porte décrochait la défroque théâtrale de sa fille : l'habit d'Alzire, celui d'Electre, de Chimène, un costume grec, un habit civil (sic) ; elle faisait partir ces habits pour Vienne chez Mme de Sievers (1), présumant, ajoute l'hypocrite, que la belle fugitive a pris cette route. Elle n'ignore pas que ce départ subit fut longuement prémédité et que le dernier des valets est dans le secret.
Pour l'instant, comme il s'agit seulement de gagner du temps ; on tergiverse, on ergote et pendant toutes ces longues procédures d'oppositions,
(1) Dansla loge de l'actrice, il ne restait plus que cinq chemises ; une toilette de noyer parnie de taffetas rayé et de mousseline brodée; deux glaces; trois chaises de paille satinée, un petit fauteuil et une chaise percée.
Déposition d'Antoinette De la Porte, femme Saucerotte-Raucourt, Doc. cit.
scellés, inlerrogatoiires, tous deux is'ingénieront à sauver le plus qu'ils pourront. Le père file à Vaugirard, se fait remettre la récolte des fruits du jardin et les poules ; chez Mme Fleury, rue Verte-Popincourt, il apprend que sa fille a laissé un carrosse et deux chevaux ; avant que la lente justice ait découvert l'équipage, il vole chez la dame, enlève chevaux et voiture et, lorsque le commissaire aura trouvé la piste finale, tout sera vendu, subtilisé, fondu. On aura désintéressé certains créanciers pressés, et ce sera l'excuse.
Ils paraissent tous deux bien ennuyés du bruit qui se fait autour de la voyageuse ; mais au fond, ils sont flattés dans leur petite vanité bourgeoise. Dans le quartier, dans la ville entière, il n'est question que de l'escapade de Melpomène et leur notoriété s'accroît de tout ce scandale.
Pendant tout le temps que durera l'instance, on les verra se promener de Vaugirard au Marché- Neuf chez Boullanger ou à la Chaussée-d'Antin ; la grosse signature enfantine d'Antoinette De La Porte auprès de celle plus savante de Saucerotte de Raucourt figurera sur les nombreuses paperasses des gens de justice.
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L'unique raison d'être de ces parents a disparu ; ils semblent affolés et aspirent secrètement au retour de l'enfant si chère. Elle va revenir, triomphante et superbe ; les pauvres gens auront encore de beaux moments avant ce jour fatal où la triste carcasse de François Saucerotte, viendra s'abattre, pantelante, sur le pavé de la rue Corneille.
Scandale. — Plaisirs coûteux. — Séquestre. Départ.
Après avoir fait dans ses débuts les délices de tout Paris, Mlle Raucourt était parvenue à se faire huer sur la scène et à scandaliser dans le monde, les personnes mêmes les moins susceptibles de scandale ; jamais idole ne fut encensée avec plus d ivresse ; jamais idole ne fut brisée avec plus de mépris (1). Il faut rendre justice à toute sorte de talents, elle a eu celui d'étonner dans l'espace de peu de mois la ville et la cour par l'excès de ses
(1) On lisait dans les Nouvelles à la main :
Le 19 mars 1774. — M,le Raucourt n'excite plus aucune sensation, elle a même été huée hier dans le rôle d'Hermione qu'elle faisait dans la tragédie d'Andromaque, donnée pour clôture. En général, cette pièce a été si mal jouée, qu'au sieur Le Kain près, tous les autres acteurs ne s'écoutaient pas et l'on causait dans les loges comme dans un cercle, sans faire aucune attention à la scène. Déjà le 2 décembre 1773, on écrivait : « On a repris la tragédie d'Orphanis depuis la fin du voyage de Fontainebleau et par un revers commun aux gens célèbres dans tous les genres, Mllt Raucourt, l'idole du public, a été sifflée il y a quelques jours de la manière la plus humiliante. Mcm. Secrets, T. xxviii, p. 136.
dérèglements comme par les rares prodiges de son innocence.
« Avec mille écus de rente elle a trouvé le moyen de faire pour 100.000 écus de dettes depuis 4 ans qu'elle était à la Comédie.
Elle avait dix chevaux à l'écurie ; deux ou trois petites maisons (1) ; une quinzaine de domestiques choisis avec beaucoup de recherche et une garderobe (2) des plus riches pour femme et pour homme (3). Aussi disait-elle souvent à propos des embarras qui l'obligèrent à s'éloigner de Paris, qu'elle ne s'étonnait plus que les femmes ruinassent tous nos jeunes gens et que sa propre expérience lui avait trop bien appris que c'était de tous les goûts le plus onéreux. Il est vrai que parmi
(1) La maison de Vaugirard, celle de la Chaussée-d'Antin, et le pavillon de la rue Royale, à Montmartre.
(2) La garde-robe de Mlle Raucourt était d'une richesse inouïe, ses robes de théâtre magnifiques et son linge d'une grande beauté ; d'après la femme de chambre, il y avait : « 112 serviettes damassées ; ;î douzaines de serviettes en toile grain d'orge pour l'office ; 2 autres douzaines neuves à linteaux ; les draps ordinaires et draps de maître de très belle toile par 12 paires; 21 chemises d'homme en partie garnies attendu que la demoiselle se mettait très souvent en homme; 8 cols frisés et 17 chemises à usage de femme ; 12 chemises de femme toutes neuves à usage de théâtre; 1 douzaine de mouchoirs de batiste; 2 peignoirs garnis de mousselines ; toilette de mousseline brodée; 11 jupons piqués garnis de mousseline rayée; 11 paires de poches; 5 camisoles de toile blanche; 4 de mousseline à petits carreaux ; 3 déshabillés tout neufs à petits carreaux ; 11 casaquins de coton garnis de mousseline ; 6 jupons de futaine ; 2 jupons de mousseline brodée ; bonnets de nuit à grande dentelle; bas de futaine ; manches à usage d'homme et de femme; 15 paires de bas de soie; robes et chapeaux (etc). »
(3) A l'Exposition Théâtrale, organisée par l'Union Centrale des Arts décoratifs au Louvre en 1908, on pouvait voir un portrait de M11'' Raucourt, dessin à la sanguine, auteur inconnu, xvine siècle, collection de M. Sortais. L'actrice est représentée en habits masculins étudiant un rôle dans le jardin du Luxembourg.
les plus illustres roués il n'y en avait peut-être aucun qui entretint autant de sultanes qu'elle et qui en changeât aussi souvent (1). Dans ce genre de gloire on peut dire qu'elle ne le cède en rien aux plus grands hommes de l'antiquité et mérita souvent le double myrthe que la flatterie crut devoir »mêler au héros qui vainquit Rome iet» Pompée . Le sort qui se joue des plus brillantes destinées n'a point voulu que notre héroïne poursuivit plus longtemps sa carrière où elle avait débuté avec tant d'éclat. Les créanciers ont ouvert les yeux sur le danger auquel les exposait leur folle confiance, mais trop tard. On la croit, à Bruxelles ou à Spa, en attendant, on n'a rien de plus pressé que de la faire rayer du tableau de la Comédie et de mettre à séquestre le peu de fonds qu'elle y pouvait avoir. Quoique sa mauvaise conduite eut influé sur ses talents au point de lui faire oublier ses premières études, on ne peut s'empêcher de regretter les superbes dispositions que la nature lui avait prodiguées, la beauté la plus théâtrale qu'on eût vue depuis longtemps, l'organe le plus sonore, 'une mémoire étonnante et cette intelligence facile qui souvent lui faisait deviner sans effort ce qu'on serait tenté de prendre pour le résultat d'une réflexion suivie et qui ne pouvait être chez elle que l'aperçu d'un instinct heureux (2). »
(1) Une jeune dame de 20 ans, Eugénie Bernie, épouse de François de Montangron, officier de guerre réformé, dépose qu'elle a connu imparfaitement M"e Raucourt qu'elle n'a reçu d'elle aucun présent n'y effet, qu'il n'y a rien été apporté par les domestiques. Enquête faite par le commissaire BnitUaiufcr.
(2) Corr. de Grimm, T. xv, p. 274.
-A RAUCOUR1
Un fondeur de la rue de la Vieille-Draperie, dans la Cité, nommé Nicolas Besnard, (1) avait fourni des bronzes dorés d'or moulu, feux, branches, appliques ; un beau cartel de Gilles l'aîné ; des flambeaux, des vases ; fournitures dont le total était de 9.000 livres. Ne recevant pas d'argent, il apprend tout d'un coup que Raucourt est en f uite et que son absence de la Comédie est la fable de Paris.
Tout ému, il se rend chez le commissaire de son quartier : le Sr Boullanger, quai du Marché- Neuf, et le 4 juin 1776, à 8 heures du matin, informe ce magistrat des faits relatifs à sa créance, puis remet entre ses mains une plainte régulière contre la demoiselle Raucourt, actrice de la Comédie-Française.
Besnard vient d'apprendre qu'un tapissiieir, complice de la dame, a déménagé furtivement d'une maison qu'elle occupait à Vaugirard ; justement alarmé, et pour ses créances, et po'ur les objets qui constituent un nantissement certain,
(1) Du 4 juin 1776. Plainte à la requête du sieur Nicolas Besnard contre la demoiselle Raucourt. Du jeudy 27 juin. Addition d'information faite par nous Claude-Louis Boullanger, avocat au Parlement, commissaire-examinateur au Châtelet de Paris, concernant l'absence de la demoiselle Raucourt, l'enlèvement furtif des meubles, tant par elle que par les fauteurs, complices et adhérents, dont expédition de cette information a été déposée au greffe du Châtelet.
Il y eut 48 témoins payés — sans compter ceux qui refusèrent la prime de 15 ou de 30 sols.
La procédure dura jusqu'en mai 1780. Les vacations furent innombrables et le produit de la vente dut recevoir une forte brèche par le prélèvement des frais judiciaires.
Les Minutes des Scellés forment un fort volume manuscrit de plus de 300 pages. Doc. cit. par M. Campa rdon. — Arch. Nat. Commissaires au Châtelet. Y. 12.704.
dans les locaux habités par l'actrice ; le fondeur objurgue Boullanger de recevoir ses doléances et d'apposer les scellés à la Chaussée-d'Antin et à Vaugirard. La meute des créanciers se rue chez le commissaire et chaque jour de nouveaux plaignants s'inscrivent sur la liasse énorme des minutes (1).
(1) Au cours des vacations, pendant la pose ou la levée des scellés, les magistrats recevaient les oppositions et les réclamations des créanciers ainsi que les dépositions quelconques ayant pour but d'éclairer la justice et d'arriver à déjouer les entreprises frauduleuses.
THERESE FLËURY
La rue Verte-Popincourt. — Didon bourgeoise. — La belle et la bête. — Déjeuner a Vaugirard. — Le carrosse de l'amie. — Les portraits CACHÉS.
Dans un quartier éloigné du centre, touchant à la fois au faubourg Saint-Antoine et au boulevard du Temple, dans une paisible maison de la rue Verte, aujourd'hui rue du Chemin-Vert, habitait bourgeoisement Thérèse Fleury.
En 1776, elle a trente-cinq ans environ ; l'âge mûr pour les dames qui rôtirent le balai dans la prime jeunesse. Sous ses grands airs de dignité, Thérèse qui aspire maintenant au calme, cache une âme de bonne fille aimant à obliger les amies anciennes et même les nouvelles. La tranquille rue qu'elle habite est toute provinciale ; l'herbe y
: (1) La rue Verte était la portion de la rue du Chemin-Vert comprise entre le boulevard Saint-Antoine et la rue Popincourt. Après la rencontre de cette dernière voie elle prenait la dénomination de la rue des Amandiers.