‹ La rébellion de 1837 à Saint-eustacheChapitre 60 sur 102 · TROISIEME LETTRE · texte numérisé non relu

TROISIEME LETTRE

Après avoir disposé des deux questions incidentes soulevées par M. David, c'est-à-dire celle de l'authenticité du journal de M. Paquin et celle de la mort de Chénier et de la profanation de son cadavre, il me reste à traiter du sujet principal de mon livre, de l'intention que j'ai eue en le publiant, du droit et du devoir que j'avais de le publier. Je pourrais formuler cette dernière question en ces termes : Ai-je eu tort de dire la vérité ?

La vérité a toujours des droits inaliénables. En matière historique, elle touche à la fortune, à l'honneur des familles, à la mémoire des morts dont les œuvres ont transmis le nom à la postérité. A ce dernier point de vue, j'avais intérêt à faire l'histoire de l'insurrection à Saint-Eustache. Mon père a été impliqué dans cet événement. Il y a joué un rôle que je crois digne, honorable, tout au profit de ses concitoyens et en particulier de ses co-paroissiens. Cependant, on l'a accusé d'avoir tenu une conduite toute contraire, et cela à propos de moi, dans un temps où j'étais candidat aux élections fédérales. M. David était au premier rang des accusateurs dans son journal Le Bien Public.

Ainsi provoqué, l'hésitation aurait été de ma part une faute, une lâcheté. Je ne me suis jamais donné comme écrivain. Lorsque j'ai reconnu qu'il s'agissait de l'honneur de mon père, du mien propre et de celui de mes enfants, j'ai mis tout amour-propre df côté et j'ai tâché de mettre en ordre les documents de nature à rétablir les faits. C'était, je le répète, et mon droit et mon devoir.

Chose bizarre et peut-être comique, s'il ne s'agissait d'une question aussi grave, le reproche principal que M. David fait à mon livre est d'être un plaidoyer contre le patriotisme, le renversement de l'histoire et des idées reçues, l'anéantissement des traditions les plus populaires, des illusions les plus chères.

Ce dernier mot illusion, écrit par M. David, est tout un poème ! On pourrait dire que c'est une confession générale, ce qui est de mise dans le temps pascal. Les nombreux écrits de M. David, depuis les premiers jours d'une jeunesse qui ne paraît pas devoir finir de si tôt, nous ont montré un écrivain surchauffe par ses lectures, un homme politique toujours indécis sur la meilleure route à suivre, un patriote sans cesse enthousiasmé d'une action éclatante plutôt que de la conduite sage et calme des véritables hommes d'État. L'illusion plane sur toutes ses attitudes. Voilà que luimême prononce ce mot aujourd'hui. L'illusion, voilà votre ennemi, excellent M. David.

Illusion ! quand vous parlez du patriotisme des hommes qui, sans fusils, sans canons, mais avec d^s fourches et des sabres de bois, se sont mis dans la tête de soulever leurs compatriotes pour anéantir l'armée an-

glaise bien organisée et bien disciplinée et — voulant conquérir le comté des Deux-Montagnes — ont commencé par frapper un grand coup dans le comté de Saint Hyacinthe. Patriotisme, mais de cervelle, point.

sifllusion ! quand vous parlez du renversement de l'histoire. Il y a histoire et histoires. Vous faites des histoires, vous racontez des cancans, vous prenez dans ce que vous appelez les idées reçues tout ce qu'il y a de plus échevelé et vous en faites ce que vous appelez encore les traditions les plus populaires. De mon côté, je vous présente l'histoire dégagée des récits fantaisistes et malveillants. Vous dites que c'est un renversement ; j'en conviens, mais pas dans le même sens que vous.

Je n'ignore pas que la mort de Chénier a donné un grand relief à sa personnalité et que sa mémoire est sympathique à nombre de personnes, surtout en dehors de Saint-Eustache. Il ne s'ensuit pas que ceux qui l'ont combattu et ont cru qu'une révolte était non-seulement une folie, mais un crime, doivent être mis au banc de l'opinion et accusés de trahison, car le bon sens et le respect de l'autorité civile et religieuse étaient de leur côté. Ils ont eu assez de raison pour s'apercevoir qu'une révolte dans de telles circonstances n'avait aucune chance de succès et qu'une agitation constitutionnelle arriverait plus lentement, mais plus sûrement au redressement des abus dont se plaignaient avec droit les Canadiens-français. De fait, c'est leur parti, ce sont eux qui, joints à la fraction modérée du parti national, nous obtinrent quatre ans plus tard le gouvernement responsable. Quant aux autres, c'est à l'écha-

faud qu*il faut demander le principal résultdt de leuf œuvre violente, de leur prise d'armes.

D'ailleurs le peuple, la masse de la population du Bas- Canada ne sympathisait pas avec les rebelles. A Saint- Eustache même, la grande majorité était opposée à Chénier. Et le clergé, quelle a été son attitude ? Lisons le mandement de Monseigneur Lartigue, évêque de Montréal, publié quelques jours avant le désastre :

" Depuis longtemps, N. T. C. F., nous n'entendons parler que d'agitation, de révolte même dans un pays toujours renommé jusqu'à présent pour sa loyauté, son esprit de paix et son amour pour la religion de ses pères.

" On voit partout les frères s'élever contre leurs frères, les amis contre leurs amis, les citoyens contre leurs concitoyens, et la discorde, d'un bout à l'autre de la province, semble avoir brisé les liens de la charité qui unissaient entre eux les membres d'un même corps, les enfants d'une même église, du catholicisme qui est une religion d'amitié.

*' Encore une fois, nous ne vous donnerons pas notre sentiment comme citoyen sur cette question purement politique, qui a droit ou tort entre les diverses branches du pouvoir souverain. Ce sont de ces choses que Dieu a laissées aux disputes des hommes ; mais la question morale, savoir quels sont les devoirs d'un catholique à l'égard de la puissance civile établie et constituée dans chaque état ; cette question religieuse, dis-je, est de notre ressort et de notre compétence.

" Ne vous laissez donc pas séduire si quelqu'un voulait vous engager à la rébellion contre le gouvernement établi, sous prétexte que vous faites partie du peuple souverain ; la trop fameuse convention nationale de France, quoique forcée d'admettre la souveraineté du peuple, puisqu'elle lui devait son existence, eut

soin de condamner elle-même les insurrections populaires, en insérant dans les déclarations des droits, en tête de la constitution de I7p5, que la souveraineté réside non dans une partie, ni même dans la majorité du peuple, mais dans V univirsalit'e du citoyeti.

>' Or, qui oserait dire que, dans ce pays, la totalité des citoyens veut la destruction de son gouvernement ?' '

Lors du sacre de Monseigneur Bourget, arrivé en 1837, avant nos désastres, et où se trouvait un grand nombre d'évêques et de prêtres, Monseigneur Lartigue s'adressa au clergé dans l'allocution suivante :

" Comme il ne peut se rencontrer une occasion plus solennelle que celle-ci, ni une réunion plus nombreuse du clergé, il allait en profiter pour donner aux pasteurs des paroisses quelques avis de la plus haute importance, dans les circonstances où se trouve le pays, savoir : que les pasteurs devaient faire tous leurs efiforts pour rétablir la charité et l'union parmi leurs ouailles ; qu'ils devaient représenter à leuj's paroissiens qu'il n'est jamais permis de se révolter contre l'autorité légitime, ni de transgresser les lois du pays ; qu'ils ne doivent point absoudre dans le iributtal de la pénitence quiconque enseigne ou qu'il est permis de se révolter contre le gouvernement sous lequel nous ayons le bonheur de vivre, ou qu'il est permis de violer les lois du pays, particulièrement celle qui défend la contrebande ; bien moins encore, est-il permis d'absoudre ceux qui violent ces lois ou enseignent de les violer."

Dans un autre mandement, Monseigneur Lartigue disait :

" Quelle misère, quelle désolation s'est répandue dans plusieurs de nos campagnes, disait l'Evêqùe de

Montréal, depuis que le fléau de la guerre civile a ravagé cet heureux pays où régnaient l'abondance et la joie avec l'ordre et la sûreté, avant que des brigands et des rebelles eussent, à force de sophismes et de mensonges, égaré une partie de la population de notre diocèse. Que nous reste-il de leurs belles promesses ? Est-ce le vœu de la majorité du pays, qui, néanmoins, selon leurs principes, doit tout régler dans un état, est-ce la volonté générale qui a dirigé les opérations des insurgés ? Vous trouviez-vous libres lorsqu'en vous menaçant de toutes sortes de vexations, de l'incendie, de la perte de tous vos biens, de la mort même, si vous ne vous soumettiez à leur effrayant despotisme, ils forçaient plus de la moitié du petit nombre qui a pris les armes contre notre Auguste Souveraine à marcher contre ses armées victorieuses.

"De notre côté, disait l'Evêque de Québec, pendant les désastres dont quelques parties de cette province ont été le théâtre, nous avons, à l'exemple de Moïse, conjuré le Seigneur de ne point perdre son peuple et son'héritage, et aujourd'hui nous avons, ainsi que vous, le bonheur de voir que ce Dieu de bonté a écouté favorablement nos humbles :^riéres. "

M. David, seul, n"est pas du même avis, car dans sa lettre du 19 Juillet dernier que j'ai mentionnée plus haut, il ajoutait :

" Il me semble que les bureaucrates et les prêtres " de ce temps feraient mieux de ne pas nous forcer '' de leur dire et de leur prouver que sans leur oppo- " sition les patriotes auraient peut-être réussi."

A quoi, grand Dieu ? A nous américaniser^ à nous perdre comme race, etc., etc. Un tel argument mériterait d'être encadré !

Je ne sais pas si M. David, à travers Ses illusions renversées, a souvenance ou a tenu note des menaces et de la corde que ses admirateurs adressaient à Mgr Lartigue en 1837 ?... A plus tard, ces édifiants détails !...

Jusques à quand ce M. David voyagera-t-il dans le pays des chimères, disais-je, tout dernièrement, à un homme sérieux et distingué ? — Il me répondit : Si vous priviez cet homme de ses chimères, que lui resterait-il?...

S'il fallait maintenant lire les journaux de l'époque pour se rendre compte du sentiment public, nous saurions bientôt quelle scission profonde séparait les deux partis ; nous verrions qu'une fraction considérable des patriotes s'opposait aux moyens violents que conseillaient les plus exaltés. C'était ^t^ patriotes, mais non pas des rebelles. Ainsi le Canadien, feuille patriote, favorable au parti des mécontents et opposée au gouvernement, condamnait la prise des armes.

Lisons quelques alinéas seulement qu'il écrivait le 6 octobre 1837 : " La paix et l'ordre se rétabliront peut-être prochainement ; les partis consentiront, peut. être, à reprendre les voies de la raison et de la persuasion pour parvenir à leurs fins. "

Le 27 octobre, il publiait le premier alinéa qui va suivre et reproduisait le second : " Voici ce que dit le Courrier des Etats-Unis à l'occasion des " Fils de la Liberté " et des procédés récents du comité permanent des Deux-Montagnes. A Dieu ne plaise que nous nous associons à l'appel de rigueurs que contiennent les remarques du Courrier ; mais nous les citons pour faire

voir les impressions que produisent au dehors les pro, cédés d'une partie de nos compatriotes, et faire ouvrir les yeux à ces derniers, s'il en est encore temps."

Dans ce même numéro du 27 octobre 1837, le Catiadien s'élève avec indignation contre le Libéral^ journal anarchique, qui insulte la religion catholique ; mais à plus tard cette mercuriale.

Le 27 de novembre 1837. le Canadien réprimendait M. D. B. Viger pour avoir signé la proclamation des magistrats, qui condamnait la rébellion. Le Populaire lui répondit dans les termes qui suivent \ '' Il nous semble que le Canadien a mauvaise grâce, aujourd'hui, de tomber sur D. B. "Viger, que la peur porte à se ranger parmi les amis de l'ordre ; jusqu'à ce jour le Canadien n'avait pas osé parler avec autant d'irrrévérence d'un parent, d'un ami, d'un confident intime, an grand homme ; et nous croyons nous rappeler : que lorsque nous accusions D. B. Viger d'être un vieil/ ard ?na/ faisant, dangereux, le Canadien nous répondait que nous insultions par nos violences ce que le pays comptait de plus respectable ; nous ne rapportons point ceci comme un reproche, mais comme l'une des contradictions dans lesquelles est souvent tombé notre collègue."

Cette proclamation, condamnant la rébellion, la taxant de lutte aussi parricide qu'inégale, exhortant les habitants de rentrer dans l'ordre, et représentant à ces habitants qu'ils ont été trompés par des hommes perfides qui les ont abandonnés et les abandonneront encore au mome?it du danger, par qui était-elle signée ?

Pâf les magistrats qui suivent l

D. B. Viger,

Pierre de Rocheblave,

Louis Guy,

Edouard M. Leprohon,

Etienne Guy,

P. E. Leclerc,

W. B. Donegani,

Charles S. Rodier,

Alexis Laframboise,

Jules Quesnel,

Félix Souligny,

P. J. Lacroix,

H. E. Baron.

Cliénier, seul, ne voulut point écouter cette proclamation !...

Le Canadien disait le 4 de décembre 1837 : " Nous pouvons ajouter que nous recevons de diverses autres parties du pays les informations les plus rassurantes pour les amis de l'ordre. Partout on sait faire la distinction entre la réforme et la révolution.... "

T<e Dr Cliénier sei4l ne voulut pas écouter le conseil sage d'un journal qui était cependant l'organe Aç:% patriotes.

A Québec, le ter de décembre, les soussignés convoquaient une immense assemblée pour protester contre la rébellion, et c'est dans le Canadien que l'avis en fut donné. I>es signataires n'étaient que des Canadiens-français, des notables, et comme le nombre en

est trop grand, je ne citerai que les noms qui suivent :

Ed. Caron,

Frs. Buteau, J. P.

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