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time, touchant quelque chose à l'égard de quoi le doute n'était pas légitime.
Réflexion décourageante! Plus j'y pense, plus je vois là, non point une de ces subtilités qu'à bon droit l'on dédaigne, et l'on passe outre, mais une de ces difficultés dont le souvenir poursuit : une difficulté sérieuse, invincible pour moi en ce moment. Deux hommes disputent : tous les deux énoncent en termes également affirmatifs deux propositions contradictoires : chacun ne demande à l'autre, pour l'amènera son sentiment, que de se prêter pour quelques minutes à révoquer de bonne foi en doute la prétendue vérité qu*il trouve si évidente : chacun s'y refuse, et tous les deux sont conséquents. L'acquiescement à la demande contiendrait l'aveu qu'on ne trouve pas évident ce que Ton dit être évident. Loin que l'évidence se^ reconnaisse à ce signe qu'on ne peut douter d'elle, on reconnaît par elle que douter d'elle est impossible. Elle doit être elle-même son signe, et sans m'imaginer résoudre la difficulté que j'ai soulevée tout à l'heure, cette difficulté complexe qui, pour peu que je la sonde, me parait en contenir tant d'autres et qui s'accroît avec l'attention que j'apporte à la considérer, cette difficulté de concevoir nettement en quoi consiste l'illusion ou la réalité d'une contre-épreuve de l'évidence, à la fois impossible et nécessaire à des points de vue différents, je reprendrai courage par ces réflexions : je cherche, voilà ma force et voilà ma faiblesse ;
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ma force, car je suis libre de toute erreur ; ma faiblesse* car jç n'ai pas la vérité. Est-il donc besoin de tant d'efforts pour avoir présente cette idée, que je ne suis pas en possession de la première vérité que je cherche , et qu'il est naturel d'être moins éclairé, par l'obscurité où je suis, que je ne le serai par sa lujnière. Laissons-lui donc, laissons*lui quelques ténèbres à dissiper. Mais pousser la sincérité jusqu'à essayer de la mauvaise foi ; soupçonner de fausseté la vérité par respect pour elle ; n'écouter son appel que dans ses plaintes, et compter pour la reconnaître sur le regret de l'avoir méconnue, parce qu*il y a des biens que l'on sent mieux quand on les a perdus, c'est chercher la vérité par l'erreur ou par le mensonge. A l'égard de ce qui est évident, le doute sincère est un tort, le doute qui ne l'est pas est un tort plus grand ; et si l'on a toujours raison de reconnaître qu'on se l'est donné, il ne s'ensuit aucunement qu'on ait raison quelquefois de s'en rendre coupable. Au fond, quelle est ma crainte? de prendre pour l'évidence véritable la fausse évidence qui n'est fausse que pour revêtir le semblant de Tautre ; mais le péril est double : le péril de prendre la fausse pour la vraie se complique de celui de prendre la vraie pour la fausse, ou seulement de le craindre mal à propos, et ici la crainte d'une méprise est un tort si Ton n'en fait pas. Fions-nous donc à la lumière de la vérité que je verrai briller quand j*aurai banni de mon esprit et, s'il se peut, de ma
mémoire les préjugés qui rempôchaient de se montrer dans soii pur éclat. Mon souci doit être, non d'y rien ajouter, mais d'écarter tout ce qui l'offusque. L'unique moyen d'y réussir est de douter. Arrêté par l'impossibilité de douter avec bonne foi, je me garderai bien de la prendre pour l'évidence, d'arriver ainsi à l'évidence par voie de conclusion et de réduire l'évidence à une conséquence de cette impossibilité même. Cette impossibilité de douter sera seulement pour moi le signe avant-coureur [de l'évidence. Je me serai heurté à la vérité dans les ténèbres où je l'aurai cherchée, et la lumière de la vérité m'apprendra plus parfaitement ce qu'est l'évidence et ce que c*était que ces ténèbres- Aucune vérité ne se montre donc à moi en ce moment avec évidence? Oserai-je le nier? Mais oserai-je le dire ? Est-il quelque vérité, oui ou non, que j'aperçoive en ce moment avec évidence? Je n'affirme pas, je ne nie pas, je ne doute pas dans le sens actif du mot ; je me questionne sur la portée de mes paroles. En disant oui, j'ai terminé, et si je ne suis pas arrêté par la crainte de me tromper dans une affirmation où ma sécurité serait entière, je le suis par la pensée qu'en terminant ici ma recherche je la rends inutile : je n'aurais cherché en effet que des vérités que dès longtemps je possétiais; il ne me manquerait plus que d'y ajouter une erreur en me persuadant, par le moyen des pensées que je me serais données, que ce fût là une découverte. Et
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jus€(u'oii n'irais-je pas de ce train? En disant non, je m'engage beaucoup ; je m'engage ou à trouver mieux, ou à trouver pourquoi je ne peux trouver mieux. Que \ais-je dire? Que vais-je dire .avec sincérité? Avec une sincérité qui ne soit pas étudiée.
Je dirai qu'à l'égard de ces propositions très-diverses que je pourrais dès à présent déclarer évidentes, aucune du moins ne m'apparait marquée d'un caractère exclusif qui me soit un motif de la désigner la première par une préférence réfléchie, et que le nombre exact de ces propositions ne m'étant pas connu, non plus que le moyen de le connaître, je n'aurais pas, quand môme j'en voudrais user, laressource des enfants qui mis en demeure de choisir quelque chose entre plusieurs objets qui leur plaisent^ choisissent de les prendre tous. Et rien n'est plus propre à me faire sentir combien il serait vain de me désigner une de ces propositions soit générales soit particulières comme m'apportant la réponse à la question que je me suis faite.
Allons donc j[usqu'au bout dans la voie où je suis engagé : ce n'est qu'àforce de hardiesse quej'arriverai jusqu'à ce point où ce sera au tour de la prudence.
Qu'importent ces opinions, s'il en est ainsi, sur lesquelles je n'ai jamais varié et que j'ai tenues constamment pour vraies? Ne seraient t-ce point des erreurs auxquelles j'aurais été fidèle? L'habitude pouvait faire la constance, et j'ai à me défier principalement du préjugé et de l'habitude. Par la précipitation
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à juger, je me jetais en aveugle au-devant de l'erreur, mais par la prévention je la cachais au dedans de moi-même, et je ne voyais plus rien que par ses yeux : assuron&-nous d'abord que ces préjugés toujours prêts à me montrer ce qu'ils veulent sous l'éclat d'une fausse lumière, ne pourront rien sur moi.
Jusqu'à présent, dans les embarras que la recherche me cause j'ai repoussé, j'ai tenu dans l'ombre une difficulté qu'il est temps enfin d'examiner : formidable, et qui fera de tous mes efforts, tant que je ne l'aurai pas résolue, un jeu puéril s'il n'est pas indigne. Mais quand il suffit de ma bonne foi pour la résoudre, pourquoi ce trouble, ces hésitations, ces ambages ? Je dis que je ne demande que la lumière et je n'ose pas regarder.
Regardant en arrière, je vois au-dessus de ces opinions qui se succédaient dans mon esprit , quelque chose qui ne variait pas comme elles, qui me domi* nait alors même que pour un instant j'en avais secoué le joug, et que je respectais d'un respect tout à la fois volontaire et involontaire si grand, qu'à la seule pensée de révoquer en doute ces principes, ces dogmes, ces croyances, même avec la certitude, quand j'aurais pu l'avoir (contradiction étrange ! mais quel nœud compliqué ne forment pas ces sentiments profonds et divers!), oui, même avec la certitude que ce doute passager n'eût abouti qu'à m'en convaincre davantage, j'aurais éprouvé pour douter une peine mêlée d'épouvante et de honte.
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Serait-çe que la^ritéque jeçroyàis connaître m'était plus chère que la vérité en soi, la vérité que je voulais savoir, la vérité hardiment, sincèrement cherchée, la vérité quelle qu'elle fût? Sans doute ce que je cherchais était plutôt spéculatif et d'un rapport plus éloigné avec mes actions ; mais si l'idée de suspendre dans une longue et incertaine attente tout mon être mdral m'était insupportable, ne pouvais-je donc faire de mes croyances une abdication seulement conditionnelle? La répugnance qui m'en empêchait n'avaitdie point pour cause la crainte que la vérité cherchée avec indépendance n'eût à revoir dans mes convictions? Et je conservais mes convictions, sauf à chercher la vérité sans parti-pris, disais-je, avec indépendance; si je pouvais accorder d'une manière plus solide que par un artifice du discours deux cho- 1^ réellement incompatibles : chercher sans partifNris, et chercher sans courii" le risque de rien changer à mes ccmvictions. J'affrontais le danger Sans crainte du danger, ayant supprimé le danger, à peu près comme quelqu'un qui aurait ouï parler de ce trouble que l'on éprouve à marcher au bord d'un abtme, et qui pour en faire l'expérience marcherait dans une grande route en supposant un précipice à ses côt& : il manquerait quelque chose à son expérience : le précipice et le vertige.
n est donc possible, portons le respect pour la vérité jusqu'à la reconnaître, je dois admettre qu'il est possible, car je ne sais pas à présent ce que je saurai
plus tard, je dis qu'à la rigueur il est possible que la science réprouve quelques-unes au moins de mes croyances les plus fermes. Une foi anticipée en l'accord de Tune et des autres peut entrer dans ces croyances mêmes ; mais avec cette réserve la science assujettie est abaissée, et ce n'est plus la science : la science commence à soi. Pour être indépendante, ma recherche exige que j'y subordonne tout : point de faux-fuyant, point de porte de derrière.
C'est en vain que j'espérerais me tirer d'embarras en me fondant sur une prétendue séparation des domaines respectifs de la croyance et de la science : tant que je ne sais pas par la science qu'il n'est aucun rapport entre elles, ou que du moins ce rapport est tel par la nature des choses, et par bonheur aussi, que mon attachement opiniâtre à mes conviction^ les plus anciennes et les plus fortes ne peut nuire à la liberté de ma pensée, ni porter d'atteinte directe ou indirecte à l'intégrité, à la certitude, à l'absolue suprématie de cette première vérité qui ne relève d'aucune autre,et qui sera le commencement de la science ou, à elle seule, la science entière ; tant que je ne saurai pas cela, je devrai admettre que la science pourra me montrer dans mes croyances passées autant d'opinions rendues pour moi plus ou moins plausibles par un ensemble de conditions et de circonstances : opinions qu'après avoir révoquées ^en doute pour assurejr l'indépendance de ma recherche j'aurai peutêtre à réputer fausses quand je l'aurai finie : de telle