COMMENT TROUVER, GOMMENT CHERCHER
clamations toujours semblables et toujours différents, de qui rétoonemeot va s'augmentaût sans cesse; et il n'en peut pas revenir, tant son erreur fut grande ! Suis-je cet homme qui me trompe et cet homme qui le comprendra? -Quelle serait donc ma fautC) à moi qui cherche la vérité de si bonne foi ? Je doute, dis-ge; mais puis-je douter de l'existence de ce monde présent à tous mes sens, dont je subis l'action et qui subit la mienne, à qui je résiste et qui me résiste en tant de manières? Il est vrai qu'il vient une heure où je me persuade l'existence de mille choses sans réalité : que je regarde la mer éclairée par le soleil, ou que je me promène dans des forêts, ou que je m'entretiens avec quelqu'un, et cependant je suis dans les ténèbres, immobile et endormi. Par quoi suis-je assuré que je ne dors pas en ce moment? Ce n'est pas par la vivacité de mes sensations, quelquefois plus vives dans mon sommeil où j'y suis livré tout entier, que dans la veille où j'en suis distrait. J'aimerais mieux dire que c'est par la liaison de mes idées dont j'ai la conscience distincte et continue, parce que j'aime mieux croire que ma pensée est en faute quand je dors que non pas ma mémoire étant éveillé. Non, je ne dors pas de ce sommeil où ma pensée ne m'appartient plus, puisque je la retiens présentement sur toutes ses pentes. Mais une réflexion me frappe et j'y veux m'arrêter un peu.
Que de fois en écoutant une personne qui me parlait je m'appliquais à lire ce discours qui s'écrit sur le
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visage pendant que la bouche en prononce un autre et qui dément celui-ci, quand il ne le confirme pas ! Mes yeux, tantôt fixés sur les siens, et tantôt détournés pour les surprendre ensuite, attentif à la succession de ces ombres et de ces lumières, à cet accent des paroles qui est la physionomie de la parole, où l'artifice n'impose que par une habileté consommée, à ces gestes, à ces légers mouvements par lesquels le corps cherche à se mettre sous les lois de la pensée, je me prétais en les aidant, mais en les surveillant, aux tentatives de cette pensée étrangère pressée d'arriver jusqu'à moi, ingénue ou artificieuse, par le moyen de tous ces signes que je savais pouvoir être trompeurs, en dépit de leur concordance. Je sentais que fussé-je plein de foi en cette personne supposée pleine de sincérité, il était hors de son pouvoir de transporter en moi ce qui était en elle ; que le moyen qui nous sert à communiquer atteste l'intervalle qui nous sépare, et que l'effort égal de deux cœurs qui se cherchent, tout puissant qu'il est, pour le franchir ne le détruit pas. Et j'avais un instant l'idée de de que c'est que la solitude.
De ce monde qui m'environne et dont l'existence se mêle à la mienne, je suis séparé aussi, séparé profondément, et quand je dis qu*il est, je ne sais ce qu'il est, et de là qu'il m'est extérieur je ne sais même pas s'il est, au moins par une intuition directe et immédiate. Je sens ce qui est en moi, non ce qui est dehors, et quand je vois, des yeux ou de l'esprit.
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je ne sens jamais que mon impression, et ne contemple que ma pensée. Ce pourrait donc être un songe continuel, que ce monde avec ses alternatives de jour et de nuit, ses mouvements, son bruit, ses changeantes scènes? Certes, non, m'écrierai-je ; mais pourquoi non? Tous ces arguments qui se présentent me sont suspects par leur multitude, et je préférerais encore le dernier mot des enfants poussés à bout ; Parce que.
D'ailleurs le plus simple et le plus fort de ces arguments ne Test pas tant et n'est pas si clair que ces premiers principes de la géométrie, dont j'ai souvent vu de bons esprits désirer des démonstrations, et desquels j'ai très-curieusement recherché moi-même s'ils étaient évidents ou s'ils ne l'étaient pas, au temps où mon esprit déjà formé à l'étude des mathématiques revenait à en examiner les bases.
Peut-être après tout que la science pure, la science rigoureuse, la science proprement dite est à ce point restreinte que la nécessité d'étendre mes affirmations au dehors d'elle sur une multitude de matières importantes devient, dès lors que la science ne les réprouve pas d'une manière absolue, le fondement de leur légitimité possible au point de vue d'une autre science, supérieure si l'on veut, infiniment supérieure quant à l'objet, mais réellement inférieure quant à la perfection, où la vraisemblance remplacerait l'évidence, et la croyance la certitude. Quoi qu'il en soit, rappelons-nous que dussé-je apprendre
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de la science que cette affirmation : Je pense, je pense telle ou telle chose, fausse ou vraie je la pense, estd'une certitude incomparable; futile autant que bornée, cette affirmation incomparablement, c'est-à-dire exclusivement certaine ne serait, en un autre sens, ni bornée ni futile, ayant pour ainsi dire toute rétendue de ce qu elle me montrerait que j'ignore. Je serais libre, alors, de réserver cette qualification de certaine à la plus certaine des autres dont aucune ne serait certaine : ce que je m'appliquerais à oublier, afin de donner plus de prix au mot qui me tiendrait lieu de la chose. Mais je raille et j'insulte en même temps la science et moi qui la cherchais, et qui en suis si proche, tout séparé que j*en suis: ou comment la chercher?
Si elle était la condamnation de mon orgueil que j'amusais avec le mépris des erreurs d'autrui, celleslà que je n'avais pas faites moi-même? Supposons 'que la plus certaine des vérités fût cette affirmation unique : Je crois que ce que je dis être la vérité est la vérité ; je le pense ; et que ma pensée me trompe tant qu'elle voudra sur son objet, très-certainement je ne me trompe pas sur ma pensée; la science, dans sa pauvreté ne m'aurait-elte pas apporté le trésor de la tolérance? Hé! comment, dans une autre hypothèse, pratiquer la tolérance envers de vils adorateurs de l'erreur qui iraient jusqu'à traiter d'erreur, non pas seulement ce que l'on croirait être la vérité, mais ce que l'on saurait.
GOMM£I«T TROUVER, GOUMSNT CHERCHER...? . 41
soi» inÊuUiblement» qui Test ea effet et qu'ils pourraient savoir de même? Encore s'ils avaient l'excuse d'une sincérité entière, d'une conviction profonde ! Mais tant s'en faut, dans l'hypothèse, puisque la science est devant eux quand on la leur explique et qu'ils ferment les yeux, aveugles volontaires, à l'évidence qui les poursuit : pour que l'erreur pût revendiquer l'avantage d'une si forte excuse, il faudrait essentiellement que la sincérité de la croyance n'eût pas sa mesure dans la vérité de la doctrine. Or, si la vérité de la doctrine n'en est pas la mesure, réciproquement la sincérité de la croyance n'est pas la sienne non plus ; je ne suis donc pas sûr de ne me tromper pas, moi dont la sincérité est entière et la conviction profonde* Il faudrait une mesure à part pour moi sans que je fusse à part : être à part, c'est n^être plus homme. Si elle me manque, remercions la science de m'apprendre, toute frivole qu'elle semble au premier coup d'œil, une vérité supérieure à toutes les imaginations et à toutes les idoles humaines : Que lorsque l'on croit de la foi la plus ferme que l'on possède la vérité, on doit savoir qu'on le croit, non pas croire qu'on le sait; que l'on doit prendre garde, avant de blâmer absolument son adversaire, que si l'erreur est de son côté, la croyance qu'elle n'y est pas s'y trouve aussi, et qu'au-dessus de leurs différences respectives, toutes les doctrines humaines, toutes les doctrines, dis-je, professées par l'hoihme ont cela d'égal : une com-
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mune infériorité dans une commune incertitude* Horrible conséquence! Mais les doctrines aboutissent à des actions ; il y a du bien, il y a du mal, du bien issu du vrai, et du mal issu de l'erreur. Moi, bomme de bonne foi qui pratique ma croyance, ma croyance c'est moi : elle est ce par quoi j'ambitionne l'estime, et, avant tout, l'applaudissement de ma conscience ; la justice demande que je te reconnaisse le droit de dire la même chose, ô toi qui en pratiques une différente! L'un de nous pourtant fait le mal, et le fait doublement, par son dogme et par son scandale. Qu'allons-nous être l'un pour l'autre, mon frère ou mon ennemi ? Lequel s'avilit et blasphème ? Sans doute celui-là qui pratique son blasphème. Mais lequel s'avilit parce qu'il blasphème? Celui-là qui blasphème. Mais lequel donc blasphème? Gachpn$-le-nous, pensons que ce n'est ni toi ni moi, et consentant à former nos sentiments sur nos pensées et nos pensées sur notre langage, nous pourrons encore nous aimer ; ou découvrant le secret de nos cœurs, disons hautement que cette fausse tolérance n'est que la tolérance d'une hypocrisie consommée, qui se trompe en ne trompant personne et se juge finalement quelque chose de bon, la tolérance d'un mépris mutuel et universel que chacun applique à soi et qu'il subit de tous les autres; mais la coutume le leur a rendu supportable.
Ne nous étonnons pas, ne nous alarmons pas : ce
GOBIMENT TROUYSa, GOMMBUT GHEBGHER...) 43
n'est qa'une hypothèse au sein du doute universel. J'ai fait Ce que j'ai dit : j'ai douté. Il fallait passer par le doute, mais je ne doute qu'en passant, et si mon doute m'enferme, il n'enferme pas l'évidente certitude que je n'en puisse sortir.
Ma situation est si étrange, die est une telle exception dans le cours de mes pensées ordinaires, que c'est tout au plus si j'en imagine une impossible qui lui ressemble. Me voilà comme un prisonnier qui aurait fait ce songe : il a dit à la chaîne de ter scellée dans la muraille de son cachot : je te brise ; et elle s'est brisée : il peut marcher, il va marcher ; cependant, il fait réflexion que pour sortir de son cachot et se sauver, où? dans la campagne, dans un précipice, il ne sait pas, il l'apprendra, il aurait besoin d'une corde qu'il tresserait s'il avait du chanvre; du chanvre, mais en voici; c'est, quoi? Son ancienne chaîne transformée en un puissant câble qui tient se3 bras garrottés. Je suis ce prisonnier. Gela qui empêche tous mes mouvements est cela qui me rendra libre. Qu'est-ce donc qui soutient mon espérance, si ce n'est la colère de l'espérance?
J'entends: un doute forcé! un doute contre nature, un état violent, imaginaire, l'exaspération d'un esprit exigeant et blasé que rien ne contente. Un doute forcé, je croi? bien cela; un doute contre nature, je le crois encore, et un état si violent qu'on n'y pçut penser sans souffrir. Modérons ce doute excessif et hâtons-nous d'apprendre de la saine raison, premiè-
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rement le degré ju^ où il a cessé d'être possible, s'il est impossible; où il cesse d'être l^itime, si au contraire il est possible ; c'est-à-dire où il est évident qu'il est absurde, où il est évident qu'il ne l'est pas; deuxièmement, comment il se fait qu'il ne soit tout d'abord ni évidemment possible ni évidemment impossible, quand il est si évident qu'il faut bien qu'il soit l'un ou l'autre. Résolu à ne plus douter de tout, de quoi douterai-je, et de quoi ne douterai-je pas? Question grave, question digne de l'homme et qui intéresse à un haut degré sa destinée; c'est toujours la question mais ce n'est jamais la réponse, et c'est la réponse à cette question dont j'avais entrepris la recherche. Rraoncerai-je à mon entreprise ?
Pensons-y encore, examinons. Examinons de sangfroid comme il convient d'examiner; examinons jusqu'à ce que la lumière se fasse. Ah ! que dis-je ! préparons la lumière, qui ne se fera pas d'elle* même.
Que s'est-il passé en moi? Que va-triLse passer?
Je peux bien , et sans effort dédaigner les livres, ces ouvrages d'autrui : également inutiles à moi , soit que je les surpasse, soit qu'ils me surpassent; je peux plus, et prendre en pitié les idoles de ma pensée qui fascinaient ses fantaisies ; je peux faire enfin ce que j'ai fait, mettre à part, pour un temps, mes croyances : à coup sûr je le peux, puisque d'autres fois je les violai. Mais ce n'est pas assee. Dans ces ténèbres uniformes que j'ai laissées s'éten-
GOHVENT TROUTEB, ËOlQfENT GHERGHEB ..? 45
dre autour de moi, resté seul avec ma pensée dont je me défie, au moins pour tous les usages auxquels je l'ai employée jusqu'à cette heure, vais-je, pour m'en servir d'une manière merveilleuse, infaillible, la réduire d'abord à une possibilité pure de penser qui peut-être n'eèt pas, ou,, si elle est, est de nul usage? Devant moi est le vide : ai-je donc supprimé jusqu'au dernier mes derniers peints d'appui : les préjugés, comme je les appelle, qu'avaient formés dans mon esprit cette lumière naturelle, ces impressions, ces puissances quelconques dont j'ai supposé suspendre l'action en doutant qu^elle fût légitime? Qui suis-je, que suis-je sans ces préjugés? Comment, sans l'aide de quelques-uns me défaire des autres? Les abandonner tous? Il ne me reste rien, rien pour féconder,.... (1).
(1) Lacune, peut-être importante, mais qui ne rompt pas Tenchalnement des idées entre ]a seconde partie, que nous sommes obligés de terminer ici, et la troisième, que nous faisons suivre. (Note de l'Editeur.) ,