‹ La recherche d'une première véritéChapitre 17 sur 63 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Ramené par un long circuit à mon point de départ, c'est à présent que je peux mieux juger de la difficulté de la tache que je me suis imposée, difficulté dont la pensée m'accable.

Quelles que soient les idées que j'assemble, elles ne me montrent jamais qu'une face difiPérente du problème que j'ai à résoudre. Chaque relation à laquelle j'ai recours introduit une inconnue nou- Telle, comme pour reproduire à mes yeux l'impossibiUté de parvenir à la science autrement qu'à l'aide de la scienbe même : car ce n'est point ici une connaissance que j'ai à déduire de connaissances antérieures, c'est au contraire une connaissance où je verrai que toutes les autres s'enracinent, si je la trouve. Mais comment la trouver? Et comment la chercher ?

GOMMENT TEOUVIR, GOMMENT GHEBGHER...? 47

L'algèbre, en son admirable langue, répond souvent au géomètre en étendant et en corrigeant sa question : il faudrait plus ici : il faudrait que cette première vérité pût se trouver indépendamment des erreurs de celui qui la cherche, l'eùt-il enfermée à- son insu dans un réseau de contradictions, en essayant de poser le problème. Il faudrait que la question, se rectifiant elle-même pour devenir la science qui se cherche, produisit toute seule la réponse, c'est-à-dire la science qui se trouve.

Mais il semble que je sois toujours dupe de ce prestige qui accompagnait mes premières démarches et m'empêchait d'entendre dans toute sa force le sens de mes propres objections. Quoi de plus évident pour moi que le cercle vicieux où je m'engage quand j'entreprends la recherche d'une première vérité supérieure en lumière et en certitude à toutes celles que je peux posséder déjà.

Franchir ce cercle vicieux c'est créer en quelque façon, c'est créer, c'est faire que ce qui n'était pas soit ; c'est faire en moi la lumière ; non pas la tirer d'une autre lumière, mais la faire en effet. Pourquoi ne laisser pas cette tâche impossible, insensée, et d'où vient que la seule opiniâtreté de mon espérance parvient à obscurcir ce qui est de soi si manifeste?

n est vrai que ce prétendu cercle vicieux se pré* saite aussi, apparent toutes les fois qu'il faut agir, et le propre de la volonté est de n'avoir pas besoin

48 iE ÇEOBliME DE lA SGIEKGS :

pour se produire d'un autre effort qui ea demanderait un autre, et ainsi de suite, sans qu'il y eût de terme à cet enchaînement , c'est-à-dire de commencement possible ou d'action réelle. Agir, c'est commencer. Je le franchis donc en agissant, ce cercle yiôieux, dans mon effort qui se produit Lui-méme ; cet effort qui Tinstant d'avant n'était pas et qui tout à coup devenant, par lui-même à lui-même sa cause, est, c'est-à-dire s'est produit, s'est fait, s'est fait de rien. C'est là vouloir. Mais quand même il ne faudrait pas faire la part à l'hyperbole dans ce que je viens de dire ici, je conviens qu'il serait étrange, le privilège de ma volonté, si je pouvais par elle susciter et faire resplendir dans ma pensée, au-dessus de toutes les vérités que je possède, mais que je possède incomplètement, et auxquelles je vois bien que sont mêlées en diverses manières des erreurs et des ignorances dont la portée m'est inconnue,- une vérité qui les éclaire sans en être éclairée, et en rectifie tous les rapports. Suffit-il donc de dire en moimême que la lumière soit, pour qu'elle brille ?

Une vérité, ai-je dit, qui rende compte de soi. Rendant compte de soi, elle commence à soi.; commençant à soi, c'est donc l'idée même de commencément qui la commence. Puisque son caractère est d'avoir en elle des lumières de tout ce qu'elle est , cette idée de commencement paratt bien devoir être la première clef qui ouvre la première de ses perspectives : et si je ne commence pas de trouver

GOMtfENT TROUYSa, GOMMlSNT CHERCHER...? 49

dès queje commence de chercher, serait-ce que je ne m'aperçois pas aussi clairement qu'il le faudrait queje commence en eflfet de chercher? Commencer est un grand mot.

Or, si j'arrête sur cette idée de commencement, sur l'idée de commencement possible en général, une attention soutenue et curieuse, au lieu de la voir s'éclaircir je la vois s'obscurcir, comme si dans mon effort pour regarder l'idée par cette autre face qu'il n'appartient qu'à la science de me révéler, jte ne trouvais que ténèbres, quand je veux de l'idée selon la coutume passer à l'idée selon la science, quand je veux de l'idée vulgaire, obscure pour qui cherche une clarté plus grande, passer, comment? par quoi? en quoi? à cette même idée, obscure pour qui n'a pas la science, et d'autant plus obscure pour lui qu'il conçoit devoir être la science plus parfaite et l'idée par quoi elle débute plus précise et plus lumineuse.

Au fond, ce qui commence continue toujours quelque chose, et ce qui commence, préexistant dans ce quelque chose, ne commencerait pas d'e^tister absolument, mais bien commencerait d'exister sous un nouveau mode. C'est ainsi qu'en moi se produiraient, toujours liées par des rapports queje n'aperçois pas toujoursd'une manière distincte, ces actions intérieures, ces pensées dont la continuité est mon propre être, ou pour parler plus juste, continue mon

propre être, sans que de mon être continué de la

sorte je puisse pourtant , me semble-t-i] , avoir une possession aussi assurée, aussi (M^ésente^ aussi intime, aussi parfaite que cette possession incomparable que j'ai des existences actuelles par le sentiment immédiat. La mémoire qui prolonge dans le passé mon existence ne m'en laisse appréhender qu'une apparente trace, impossible à saisir dans sa réalité. Ce n'est pas que le raisonnement ne puisse intervenir quelquefois pour vérifier l'exactitude des souvenirs, mais ce n'est jamais que par d'autres souvenirs» et la mémoire qui s'appuie sur le raisonnement n'est pas proprement la mémoire, laquelle a cette vertu d'atteindre son objet sans intermédiaire : fidèlement imitée en ceci par la fausse mémoire qui nous présente comme faisant partie de notre existence, sinon du même droit, au moins au même titre, son objet chimérique.

Aussitôt donc que je distingue en moi ce qui commence, par son opposition à ce qui continue, ou ce qui continue, par son opposition à ce qui commence, par là que je commence à le remarquer je commence moi-même en un sens ; un nouveau moi se substitue à ce moi précédent dont je ne peux pas sentir l'existence, toute voisine qu'elle me soit, mais dont je me représente seulement l'existence antérieure, fondement nécessaire de ces idées de continuation ou de commencement ; et dans la durée de mon existence propre, dans ce spectacle étrange où je m'apparais comme étant tout ensemble et la scène

Page 1