‹ La recherche d'une première véritéChapitre 19 sur 63 · COMMENT TROUVER» GOMMENT CHERCHER · texte numérisé non relu

COMMENT TROUVER» GOMMENT CHERCHER

nité d'épreuves, si elles étaient possibles, aboutiraient infailliblement à constater ce résultat : d'où il suit que conclure de la reproduction des méipes circonstances à la reproduction des mêmes fait^, c'est affirmer que de ce qui vient d'être dérive constamment ce qui est, et de ce qui est ce qui va être, .d'après la loi d'une inviolable, d'une absolue nécessité. Admettons au contraire, conformément à un autre instinct si fort en moi, qu'en effet l'homme puisse agir autrement qu'il n'agit, quelle vaste carrière le temps ouvre au possible ! car en attribuant à l'homme un pouvoir de disposer, quoique entre des limites, de ses sentiments propres, d'en fixer soi-même le degré, et de mettre fin à ses hésitations en faisant prévaloir ici ou là dans la sphère de sa pensée une idée sur toutes les autres, de combien d'actions différentes au même instant ne le conçoit-on pas capable ? Dans ce variable horizon dont il se circonscrit en se préparant à exercer sa force, à ce point de vue qu'il élève à la hauteur de son courage, de son courage employé soit au bien soit au mal, que de perspectives diverses entre lesquelles il peut choisir, s'il peut choisir, et que de points divers où il peut s'arrêter dans ces diverses perspectives ? Mais qu'est-ce que cette multitude d'actions au même instant possibles pour le même homme, en comparaison de ces multitudes d'événements résultant des actions possibles de cet homme combinées avec celles d'un autre, de plusieurs autres, de tous, les autres, multitudes

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encore multipliées parla marche incessante du temps qui combine ces combinaisons, les portant jusqu'à des nombres que l'imagination n'entrevoit pas? Quelle diversité possible dans l'histoire du monde, à quelques années, à quelques siècles d'intervalle, et qui dira : là est l'extrême borne de cette diversité possible! Mais est-elle bien possible?

Voilà donc une affirmation : c Je peux ceci ou cela,» aussi continuelle, aussi naturelle que le souffle même de la vie, une croyance la plus intime à mon esprit et à l'esprit de tous les hommes, transformée par l'attention seule (qui pourtant ne doit rien changer à son objet!) en un paradoxe au-dessus duquel il n'en est pas : le paradoxe que voici : Une affirmation éminemment première, puisqu'elle est au début de tout examen et à la racine de toute spéculation possible, et de laquelle il s'agit tout d'abord de décider si elle est évidente ou si elle est absurde : toutefois si essentielle à la pensée que je la retrouve jusque dans le doute que je tiens suspendu sur elle: sur elle: une monstrueuse erreur ou une vérité énorme, et j'ai peur de prendre Tune pour l'autre. N'y aurait-il pas quelque moyen terme?

Ne se pourrait-il pas que quoique libre on ne se trouvât que rarement dans les conditions requises pour la productiond'unactede liberté? Unacte étant accompli, suivent dés conséquences dont je ne suis pas maître, et que j'ai quelquefois déterminées sans les avoir voulues. Jusqu'où vont ces conséquences en

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moi-même, quelle est à l'ëgard de moi la portée précise dechacun de mes actes, jusqu'à quel point m'engage-t-il en de certaines miainières d*étre ou d'agir, c'est ici que s'élèvent problèmes sur problèmes dans l'hypothèse même du libre arbitre. Souvent je me rappelle qu'en songe il m'est arrivé de me sentir agir; il me semblait du moins; j'hésitais, je me recueillais pour me décider, et je prenais des résolutions, tout Comme s'il appartenait à ma volonté de disposer d'elle à ces moments. A coup sûr, les prétendus actes par lesquels ma vie se mêlait à celle de personnages imaginaires, n'étaient nullement libres en soi ; ils n'étaient que les effets inévitables de dispositions acquises, et comme la mémoire de ma volonté même. Or, je peux très-bien concevoir que ce qui me paraît dans la vie réelle des actions libres ou des séries d'iactions libres, soit pareillement sous la dépendance d'actes antérieurs proprement dits. Il se pourrait donc qu'il y eût illusion quant à la fréquence des actes libres, sans que l'on fût en droit d'en conclure que la liberté n'est pas. Bien plus, où serait le fondement de cette illusion en tant que possible, sinon dans la réalité de quelques actes libres? Mais comment les constater? Gomment expliquer l'illusion universelle?

Que ma volonté se détermine sans contrainte, ceci n'est pas douteux : le sentiment intérieur m'en est garant. Je sens que ma volonté est exempte de contrainte, ou, plus exactement, je ne sens pas de con-

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trainte, donc il n'y a pas de contrainte. Mais de ce que je ne sens pas que ma volonté soit nécessitée, suit-il que je sens qu'elle ne l'est pas? Je sens ce à quoi je résiste et ce par quoi je résiste, mais je ne sentirais pas en moi ce qui agirait avec mon actionet dont je tiendrais l'agir même : ce ne pourrait être pour moi cela qui n'est pas fnoi; cela qui n'est pas moi est toujours ce qui me fait obstacle. Dire : Je sens que je suis libre en prenant telle résolution, revient à dire : Je sens que je ne suis nullement nécessité à la prendre. Mais j6 ne pourrais me supposer sentir cette nécessité qu'en me supposant y résister, c'està*-dire vouloir, moi, autre chose que ce que je veux en effet au moment où je le veux, supx)osition absurde et contradictoire. Il y a donc des cas où l'affirmation : Je peux à mon état présent faire succéder cet autife ou cet autre état, n'aurait d'autre sens que celle-ci : Il me semble que je peux à mon état présent faire succéder cet autre ou cet autre état : apparence fortifiée et portée jusqu'à l'illusion de la certitude par une confusion presque inévitable entre le sentiment réel que j'ai qu'il me semble en être ainsi, et le sentiment réel qu'il me semble que j'aurais s'il en était ainsi. Et cette confusion paraît d'autant plus aisée, et pour ainsi dire d'autant plus naturelle que dans cette affirmation : Je peux ceci ou cela : Je peux vouloir le oui et je peux vouloir le non, on embrasse toute l'évolution de la puissance indéterminée doublement capable de se déterminer en l'un

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OU l'autre de deux pouvoirs simples dont l'un ou l'autre lui doit servir de transition pour aller jusqu'à son effet. Je vois que l'allégation Je peux, dans toute rétendue que je lui donne,ne saurait s'autoriser d'aucune expérience antérieure; car l'exercice du pouvoir déterminateur exprimé par ce Je peux s'identifie en fait avec l'exercice de l'un des deux pouvoirs que je suppose lui être tout d'abord donnés ; et au lieu que j'ai pleineQient droit de dire de celui des deux que j'exerce : Ce pouvoir est réel et je le sens car je l'exerce, à l'égard de l'autre que je n'exerce pas, le sentiment que j'en crois avoir, quelque fort qu'il soit, n'a pas la même force; ni par conséquent non plus à l'égard du pouvoir supérieur dont ceux-là se-^ raidit les deux membres, mais qui agit par un seul. En vain je prétendrai que je puis choisir entre l'action de l'un ou de l'autre, il faudrait pour cela que je me sentisse pouvoir choisir comme je ne choisis pas, aussi bien que je me sens pouvoir choisir comme je choisis. Ce serait résoudre la difficulté, après l'avoir vue, par la même difficulté, que je reproduirais en affectant de ne la pas voir. Il est grand l'embarras de m'assurer absolument que le possible non réalisé n'était pas moins apte à être réalisé que celui qui est réalisé. Les choses se passent comme si des deux pouvoirs plus prochains quant à l'objet, le simple pouvoir d'agir ainsi, le simple pouvoir d'agir autrement, l'un étant, imaginaire, le pouvoir plus prochain quant à la personne que celle-ci s'attribue de mettre en jeu

OU l'un ou Tautre était nécessairement imaginaire aussi, et ne précédait dans la pensée l'idée de ce pouvoir réel qui produit son effet, que comme l'ignorance aperçue du parti que l'on allait prendre, accompagnée de l'oubli que des deux futurs possibles un seul au fond était possible, à savoir celui-là qui était futur.

Pour faire une seule fois l'expérience interne d'un acte de liberté, il faudrait, et cela de la plus stricte rigueur, premièrement s'être trouvé deux fois dans des circonstances parfaitement identiques, ce qui ne se peut concevoir qu'au moyen de l'extraordinaire hypothèse que j'exposais ci-dessus; secondement avoir agi, là même, dans ies mêmes circonstances, de deux manières différentes ; troisièmement, rassembler ensuite dans un souvenir unique les deux sou* venirs distincts, ce qui serait l'acte. Cette troisième mémoire, supposée infaillible, donnerait le seul équivalent concevable d'un sentiment que mil ne peut avoir : celui d'expérimenter intérieurement un acte de liberté quel qu'il soit, de cette manière que j'expérimente en moi-même les actes de penser, d'imaginer, de croire, de désirer et même de délibérer, de vouloir et de choisir, «sous l'idée de la liberté réduite à la seule exemption de contrainte!

Deux projets d'agir se succédât tour à tour devant mon attention qui les compare, les oppose dans tous les sens, en observe les différences en vue d'adopter le meilleur : c'est ce que j'appelle délibérer;

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je ressens de l'attrait pour l'un et pour l'autre, et j'hésite, c'est-à-dire que je m'attache successivement, imparfaitement à tous les deux, tàtant, essayant de la pensée les deux manières d'être, mais sans m'arrèter dans aucune : tant que le désir de me décider, comprimé par la crainte de me tromper, se satisfait de l'hésitation même, j'hésite, car se représenter deux manières d'agir contradictoires entre lesquelles on n'est pas décidé, c'est autant qu'il se peut vivre deux fois au même instant, et jouir de deux biens qui s'excluent; puis l'hésitation me fatigue ellemême, elle devient quelquefois un supplice, et me rejette ou me retient de ce côté qu'un secret instinct détermine : je dis alors que j'ai fait mon choix. Il faut bien reconnaître cela, que les choses se passent en moi quelquefois ainsi, et toujours comme s'il en était ainsi. Réelà ou illusoires, tous les actes de liberté que je crois produire ont cela de commun qu'au moment où je me décide j'ai Tidée que j'ai ce pouvoir de vouloir d'une autre manière ; ce pouvoir, puisque je n'en use pas, je dois dire que j'en ai, non pas un sentiment actuel, mais un pressentiment : le pressentiment de quelque chose qui sera comme s'il n'était pas, puisque. je n'en use pas à ce moment où je veux en effet ! Dans les actes libres, je ne sens donc pas que je peux vouloir autrement que je ne veux, mais je sens que je le pourrais; dans les autres qui seulement me paraissent être libres, je crois sentir que je le pourrais. Sentir que Y on pourrait.

croire sentir que Ton pourrait : nuance délicate peu propre à faire distinguer avec certitude, soit pendant le tumulte de l'indécision, quand lestlésirs se heurtent et que les passions sont aux pri^ ses, soit le moment d'après, dans la mémoire ellemême troublée , soit dans cette mémoire plus rassise et plus nette, sujette à d'étranges mirages, des actes

dont la différence néanmoins serait très-grande, si grande que ce n'est pas sans un effort que Ton ose affirmer la possibilité d'une différence tellement considérable. J'aperçois même très-bien les causes qui en déplaçant cette nuance, insensible la ptiipart du temps, lui feraient indiquer les uns pour les autres ces actes qu'elle devrait faire reconnaître les uns et les autres : Qu'il est aisé de croire que l'on pourrait, quand réellement l'on ne pourrait pas, avec plus de force encore que l'on ne croit que l'on pourrait, quand on pourrait véritablement! Or, cette seule remarque de l'impossibilité de toute expérience intérieure précise et décisive ôte à cette idée de la liberté son unique soutien immédiat, et découvre, dans le prétendu sentiment qu'on pourrait vouloir ce qu'on ne veut pas, l'origine de l'illusion constante produite par une combinaison chimérique et à bon droit obscure d'idées très-claires chacune à part : c'est une combinaison qui ne coûte aucune peine, car on ne la fait pas ; elle résulte de l'absence d'une distinction qu'il serait important de faire ; mais quoi d'étonnant à ce que la pensée qui avant

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