GOMMENT TROUVER, GOMMENT CHERCHER
révénement réduisait sans le savoir la possibilité du futur vrai jusqu'à la faire descendre à cette possibilité du feux futur, car on n'apercevait aucune différence entre l'une et l'autre, maintienne après coup celleci élevée jusqu'à celle-là? Il suffit que, tournée vers de nouveaux objets, la pensée garde le souvenir de son appréciation antérieure, en négligeant de corriger d'après les faits une erreur innocente qui ne les empêche pas plus de s'être accomplis qu'elle ne les empêcha de s'accomplir ; ou que revenant sur ses pas elle se refuse, non sans quelque raison, à reconnaître pour une erreur ce qui n'en fut pas une en quelque sorte, ou du moins qui fut une erreur par laqudle elle devait passer. La réalité de la liberté consisterait donc uniquement dans cette illusion habitudle qui en rend l'idée si familière ; et le mystère de la liberté, si frappant, si prodigieux pour un esprit attentif, ne serait que cette même illusion expliquée et niée tout ensemble : le mystère d^une contradiction visible qu'on ne veut pas voir. Si cette affirmation : Je sens que je suis libre, signifie quelque chose de plus que cette autre : Je sens que je crois que je suis libre, dans laquelle je m'applique à me dissimuler du mieux que je peux cette importune idée de croyance-, qui accuse après tout l'absence de la certitude, combien la fausseté m'en devient manifeste quand je considère que :
Se rejeter, à défaut d'une expérience actuelle et précise , sur une prétendue expérience de s'être dé-
terminé différemment dans des circonstances toutes
pareilles, en apparence au moins, ce serait n'avoir nul égard à ce que les circonstances, par cela seul qu'elles se reproduisent et à part toute autre différence, tiennent de leur renouvellement même une différence très-éminente, capable de modifier tous les rapports de similitude.
n est vrai que l'on peut considérer cette différence comme insignifiante et argumenter de la sorte : avoir . agi différemment dans les mêmes circonstances autoriserait à conclure à la réalité du libre arbitre : or il est de fait qua j'ai agi différemment dans des circonstances à fort peu de chose près semblables : j'en conclus, non pas que je suis libre à fort peu de chose près : mais faisant abstraction, du côté des circonstances , de ce quelque chose de> différent à quoi il faudrait rapporter, si j'en tenais compte, la différence de mes deux déterminations, j'en conclus avec assurance que celle-ci ne se rapporte à rien, et que j'étais libre en effet.
Et voilà les origines et les fondements de cette idée de la liberté ! Ses fondements ne sont que ses origines obscurcies. Gomme à mesure que l'on dépouille successivement la volonté de tel ou tel de ses motifs on lui rend son indépendance à l'égard de ce motif, et qu'elle reste toujours une volonté, il semble qu'il reste un pouvoir absolu de vouloir, le vouloir pur quand l'abstraction des motifs est conçue comme universelle. On imagine.donc un certain pouvoir de
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vouloir arbitrairement, une volonté à la fois active et indifférente à se porter dans tous les sens, une sorte de folie de la volonté. Cette imagination qui fait peur, on la tient dans lombre, elle n'est pas ridée de la liberté, mais elle en est le fonds. Contre cette imagination bizarre, la raison proteste ; on s'en aperçoit bien, et dans ce fait qu'on s'en aperçoit on trouve la preuve qu'on l'entend, noii dans ce sens grossier qui nous révolte, mais dans un sens très-
adouci, le sens vrai, convenablement tempéré, indéfinissable, n n'en coûte nullement alors d'animer d'une certaine indétermination tous les moments de ce devenir en apparence désordonné par lesquels passe la volonté qui, comme on dit, se détermine. L'événement subit mais infaillible du vouloir efficace, on le prend pour un coup de dés dont on est soi-même le hasard, afin d'avoir sa détermination en sa puissance, et pour un coup d'adresse, afin d'avoir à s'en applaudir. Toutefois le motif supérieur qui n'a pas déterminé, mais qui aurait déterminé la volonté, s'il lui avait appartenu de la déterminer, ce motif supérieur et décisif qui sembla s'imposer à la volonté qui sembla s'y soumettre, il né fut reconnu comme tel^ et comme tel il n'eut son effet, ou sa fortune tout au moins, qu'après avoir été pesé par le jugement dans la balance, pendant que les passions lui venaient en aide. Car on veut bien ôtre libre, mais on ne veut pas être insensé ; on cherche une cause à ses erreurs; on réclame une
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raison pour agir contre la raison. Par là, on achève <ie réduire ce pouvoir indéterminé, ce pouvoir absolu de vouloir, qui ayant en soi tout ce qu'il faut pour nous foire agir à contre-sens de toute idée et de toute tendance, se borne ensuite à nous foire vouloir «n conformité du motif prépondérant ou de l'instinct, et ne saurait pas même aider au triomphe de celuici. Aveugle et fantasque, ce pouvoir arbitraire de vouloir demeure forcément en dehors du conflit des motifs et des impulsions, insensible aux unes, ignorant des autres. Que dans sa fureur imbécile il s'agite en soi dans un coin de nous-méme, pendant que nous délibérons, et tienne secrètement en suspens sous la menace de son caprice la détermination prochaine ; c'est ce qui n'importe que très-peu; car se disciplinant tout à coup il la produit dès qu'il le faut, sous la forme •d'une volonté soit éclairée soit entraînée dont l'objet au moment présent, tout considéré, ne peut être autre.
Pour qui serait assez osé que d'admettre comme principe de nos déterminations, comme principe de ce principe, au delà de tout ce qui peut se penser comme une cause, au delà des motifo, qui sont des désirs aperçus, et des instincts, qui sont des désirs mal démêlés, quelque chose d'extérieurementet réellement fortuit, rien de mieux que de poser avec franchise quelque chose d'arbitraire dans la volonté: «ette cause conviendrait à cet effet.
La liberté sans l'arbitraire est la chose sans le mot, ou le mot sans la chose.
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Avec la liberté, le fortuit et Varbitraire sont au cœur de nos actes les plus excellents. Quels postulats pour la doctrine des mœurs, et quels points de départ pour la méthode !
Sans doute, si repoussant ces notions barbares je pouvais seulement me dire, si quelqu'un pouvait se dire à quelif ue moment : c la détermination que je^ viens de prendre dans ce demi-jour intérieur qui me déguise toujours ce qu'il me montre, se découvre à moi tout à coup dans une éclatante lumière : en elle, centre d'un nombre innombrable de rapports dont mon regard embrasse le tissu entier sans perdre de vue la moindre maille, je discerne la part de touteales causes antérieures et coexistantes, de toutes les influences diverses qui séparées ou combinée» tendaient à diriger ma volonté dans ce sens, à la constituer dans cet ordre et dans ce degré, à lui im* poser ces caractères, à la faire être telle et telle à tous les points de vue : quelles causes ? quelles influences ? l'état particulier de l'esprit, ses lumières,, ses ignorances; les préjugés, les habitudes; l'état du cœur aussi ; le besoin ou le dégoût d'agir, les attraits, les répugnances, les dispositions du moment contrariées ou fortifiées par les dispositions naturelles et acquises, et tout le cortège quelquefois si long des arrière-pensées qui se perd avec la foule des sentiments obscurs ; je discerne, dis-jè, et j'enlève, au sein de ma détermination que je considère, la part de ces influences et de ces causes: que va-t-il donc
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rester qui soit du libre arbitre? quelque chose reste encore, quelque chose d'inexpliqué et d'inexplicable qui échappe à toute loi, qui s'est produit sans raison aucune, qui ne relève que du fait de son existence; à savoir ma détermination elle-même, non pas en tant que telle ou telle, mais en tant qu'ayant eu lieu, en tant que devenue un peu plus qu'une idée pure; ma détermination en tant qu'elle se consomme ; sa réalité propre : une superfétation tout à fait spontanée, le non-rien issu de la non-cause, dont il y a seulement à dire qu'il pouvait être ou n'être pas, n'être pas ou être; dans son indifférence à l'être et au nonêtre, il a été : c'est un accident absolu : » si donc j'avais le droit de parler ainsi sans être fou, j'aurais aussi le droit d'ajouter : c de cet accident absolu c'est moi qui suis l'auteur ; je le reconnais et je l'adopte ,'» et je serais sûr d'être libre : libre de m'échapper quelquefois., ici ou là je ne saurais trop dire au juste, en accidents absolus !
Une extrême, une dernière ressourcé serait, en dépit de tout, de rappeler qu'il appartient à la spéculation de déduire la réalité du libre arbitre et sa définition de quelque vérité antérieure. Mais je l'ai vu et je le vois : d'où partir pour chercher celle-ci ? Encore faudrait-il faire usage de la supposition de la liberté, et non de la supposition contradictoire ; or, cette supposition ne supposerait-elle pas la notion de la liberté conçue pour le moins comme une réalité possible en quelque mesure, et ne serait-ce pas re-
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connaitre positivement, quoique par un détour, la réalité de tout un ordre d'exceptions à ce principe : rien ne se fait sans cause, principe à l'aide duquel et je remonte en moinnéme de mes actes à mes ftieultés qui en sont les sources, et marchant de pied ferme hors des solitudes du moi je m'assure des rapports de mon existence avec les existences étrangères : le premier aperçu de ma raison dans sa première démarche vers le savoir, la première vérité supposée dans le premipr pourquoi?