‹ La recherche d'une première véritéChapitre 22 sur 63 · COMME!«T TROUVER, GOBIMENT CHERCHER · texte numérisé non relu

COMME!«T TROUVER, GOBIMENT CHERCHER

éclairés pour lui d'ua jour intérieur, ne pourrait en se déroulant que mettre encore deyant ses yeux, mais cette fois successivement, le même spectacle.

n s'en faut bien qu'il en soit ainsi pour Thomme» dont la vue est si faible et si bornée. De même qu'à l'égard de certaines réalités éternelles et' nécessaires il lui arrive d'hésiter entre deux conceptions contradictoires, dont l'une pourtant, mais laquelle? est à coup sûr une imagination dénuée de sens : peut-être celle-ci est la véritable, se dit-il, peut-être est-ce l'autre; de même, à l'égard^des faits à venir, il érige une possibilité qui ne repose que sur ses doutes en une possibilité absolue. A la maladie de son ignorance, il se croit fondé à faire correspondre une infirmité essentielle dans la nature des choses, et le peut-être ob se déclare son incertitude lui devient l'indication d'une ambiguïté intrinsèque dans la futurition des événements, ambiguïté résultant ce semble et d'un excès et d'un défaut du côté de la cause, qu'une sorte de fécondité irrationnelle aidée d'un vice secret rend capable à la fois de plusieurs efifets opposés, sans qu'il y ait moyen de discerner celui dont la production s'accomplira par l'avortement de tous les autres. Mais le temps s'écoulant, on arrive enfin à recoonàitre dans ce qui se réalise, et mieux encore dansée qui s'est réalisé, dans ce qui appartient maintenant à l'ordre à jamais immuable des faits accomplis ce futur qui seul était futur, pendant qu'on relèguej us tement parmi les fantaisie des songes

ces autres possibles gui n*étaient pas possibles, puisqu'ils ne devaient pas être, et qui ne devaient pas être puisqu'ils n'ont pas été.

De l'objet que l'esprit embrasse entièrement, dans tous ses rapports et dans toutes ses suites, l'idée du possible est exclue. Oîi elle reste, elle est le signe d'une ignorance qui reste. Cette ignorance aperçue, c'est le doute. Qu'il porte sur le passé ou sur cet avenir qui sera le passé un jour, le doute ne change pas de nature, non plus que les sentiments qui l'accompagnent. Si pour donner lieu aux émotions de l'incertitude, il était nécessaire que les^ événements fussent indéterminés, c'est-à-dire que le doute résidât (chose absurde) à l'intérieur des réalités, qu'il tiendrait en suspens comme l'affirmation de la pensée, il serait incompréhensible que ce cri d'angoisse : «r Peut-être qu'il en est ainsi ! Bientôt je le saurai ! » sortit jamais d'une bouche humaine, car il faudrait admettre que la perplexité causée par l'indétermination des événements cesse au moment où l'on apprend qu'a dû cesser cette indétermination même. Contre une si folle pensée, la vie élève une protestation incessante et universelle. L'apparition du messager apportant la nouvelle heureuse ou la nouvelle fatale ne redouble-t-elle pas, aussi bien que l'approche du moment décisif dans une grande crise, les palpitations d'un cœur partagé entre l'espérance et la crainte? Et pourtant, ce qu'on brûle de savoir, ce qu'on frémit d'apprendre, ce que dans un trouble

GOMICENT TROUVER, GOMMENT CHESICHER...? 75

mortel on }se représente si vivement tour à tour être et n'être pa$, ce n'est point ce qui va devenir, c'est ce qui est, ce qui est depuis.longtemps, ce à quoinul ne peut plus rien ni pour le produire ni pour l'empêcher; mais la main qui ouvre la lettre n'en est pas moins tremblante. £n disant: Il est possible que cela ait été, ou : Il est possible que cela soit maintenant, ou : n est possible ,que cela soit un jour, l'idée exprimée par ff n est possible » est manifestement k même dans les trois cas, puisque l'esprit auquel on l'adresse n'a nullement à les modifier d'après l'objet qu'on désigne ensuite, mais bien rapporte l'objet à cette idée telle qu'il l'a conçue d'abord. « Il est possible » veut dire que l'on ignore, ou que l'on présume, en un mot que l'on est incertain, quel que soit le degré de l'incertitude. C'est ainsi qu'aux yeux de celui qui ne connaît pas la propriété essentielle du triangle, il est possible que la somme des angles varie d'un triangle à l'autre, il est possible qu'elle soit constante, il est possible que si elle est constante on la trouve, en la comparant à la somme de deux angles droits, ou moindre, ou égale, ou plus grande. Mais quand on a vu avec évidence que parla nature même du triangle cette somme est égale à deux droits, on ne voit plus ici de possible que cette propriété qui est en effets et qui est aécessairement.

Tont ce qui est, en tant qu'il est, est nécessaire, il n'y a là matière à aucune difficulté, il ne se peut pas que ce qui est ne soit pas alors qu'il est; une

même chose ne peut pas être et n'être pas tout ensemble, quoi de plus évident? Mais est-il donc moins évident que ce qui va sortir du présent est à tous les points de vue dans des relations déterminées de dépendance avec ce présent, en sorte que par là même ce qui va être peut être, il ne peut pas ne pas être? Essayons de concevoir que ces relations de dépendance fassent défaut seulement par un point à l'égard duquel il soit vrai de poser une indétermination actuelle : ce quelque chose, si peu qu'il soit, ce mode actuellement indéterminé se produit néanmoins et se produit sans que rien dans le présent le détermine : mais il se produit donc lui-même, non pas à la manière de quelque chose qui passe d'un état à un autre en vertu d'une force inhérente, laquelle préexistait à ce changement d'état et qui par une détermination nécessaire s'est employée à en être cause, mais en vertu d'une force particulière qui nait à l'instant même, tirant son origine de rien : considéré en soi ce mode commence absolu^ment, il n'était pas et il est, il est sorti seul du néant, il est intervenu tout à coup dans l'être au nom du hasard, il s'est créé, dans l'effrayante rigueur du terme, il a troublé en s'y mâant les rapports réguliers de ces existences nécessaires dérivées d'autres existences non* moins nécessaires; mais pourquoi pas aussi des modes différents et nouveaux et des assemblages de ces modes? pourquoi pas des substances qui se créeraient de la sorte inté-

COMMENT THOUVER, COMMENT CHERCHEK...? 77

gralement? Entre ces bizarres créations spontatiées, dont ridëe incohérente rassemble obscurément des notions contradictoires, et la génération des choses les unes par les autres se poursuivant d'un train uniforme, il n'est point de milieu.

Chaque hoB!ime est un inconnu à lui-même et aux autres, qui n'apprend ce qu'il est en réalité que par ce qui se passe en lui durant ce- peu d'instants qu'il paraît sur la çcène du monde : sa vie dit le secret de sa nature. Quelle inégalité dans ces natures individuelles, spécifications variées de la nature humaine invariable dans son fonds ! Quels innombrables degrés des meilleures aux pires, et quel contrasté entre ces extrêmes I Mais la différence des plus opposées, toute grande qu'elle est, n'est pas plus réelle que la différence des moins dissemblables.

C'est sur cette nature propre de l'individu que l'on appuie ses prévisions touchant la manière dont il agira dans des circonstances données. Car celui dont on s'applique à prévoir l'action, ce n'est pas quelqu'un d'indéterminé, c'est un homme entre tous, constitué ce qu'il est par un ensemble de qualités qu'il possède chacune en une certaine mesure; un être dont on ne peut dire «son action » sans marquer par là qu'elle n'est que lui manifesté dans les limites de cette action même. Comment serait-elle sienne, l'action qui n'exprimerait pas, selon tout ce qu'elle est, ce qu'il était quand il l'a faite? Penser qu'au même instant il est capable d''agir ainsi et ca-

78 LE PROBLÈME DE Lk SCIENCE*.

pable d'agir autrement, c'est le transformer en quelque chose d'équivoque et d'instable qui, d'un instant à l'autre, serait peut-être bien ce qu'il n'est pas et ne serait peut-être pas ce qu'il est; c'est imaginer qu'au lieu d'être précisément, il contient vaguement en soi une multitude d'hommes entre lesquels il.peut choisir d'être celui-ci oucelui-rlà, etauxquels il appartiendrait d'agir chacun à sa sorte. Qu'aî-je dit qu'il peutchoisir? Une choisirait point; c'est le nouveau venu qui choisirait en lui pour lui, d'un droit que tout à l'heure il partageait avec les autres, et qu'il prend tout entier dès qu'il l'exerce. Qui ne voit que cette hypothèse, si seulement elle était sérieuse, supprimerait le pro- ' blême? Or comme il arrive presque toujours que par indiflFérence ou par ignorance invincible on renonce à le résoudre après l'avoir posé, on se rejette sur l'hypothèse qui l'aurait supprimé d'abord. Mais qu'une circonstance imprévue vienne attacher un grand intérêt à la connaissance anticipée de l'action qui sera faite, on ne manque pas de se demander de quelle manière agira ce même homme que tout à l'heure on avait imaginé capable d'agir en plusieurs manières ; on s'informe avec soin de son caractère et de ses actions antérieures, oii sa nature s'est manifestée comme par autant de révélations partielles et successives; on cherche à l'aide de raisonnements » de conjectures et d'analogies à diminuer de plus en plus le nombre des personnages possibles qu'on a cru voir en lui au premier coup-d'œil; on cherche

GOMMENT TllOUYER, GOMMENT CHERCHER...? 79

lequel d'entre eux n'est pas une fiction, c'est-à-dire enfin lequel il est parmi tous ceux-là.

Lequel il est? Ce qu'il va faire? Le nom qu'on lui donnera désormais? Question terrible parfois, quand on s*est pi^otégé longtemps contre elle de toutes les illusions qu'on appréhende de perdre, et qu'à la fin un doute honteux pour celui qui le forma ou pour celui qui le cause s'est rendu maitre du cœur! Les souvenirs se pressent, les réflexions s'enchaînent, mille indices à peine observés et à demi effacés dans la mémoire reparaissant, prennent leur signification précise et s'éclaireiti les uns par les autres. A cette fixité, à cette anxiété du regard $i profondément distrait du monde visible, à cette gravité saisissante empreinte sur le visage, ne semble-t-il pas qu'éveillé tout à coup du songe de la vie ordinaire on essaie d'apercevoir, comme à l'aube d'un jour sinistre, le point obscur de l'avenir? C'est qu'en effet un jour nouveau se lève dans l'âme : il nous montre tout l'intervalle qui sépare le désir de la volonté, tout le chemin qu'il y a des discours aux sentiments, des sentiments même sincères aux sentiments profonds, enracinés, auxquels appartient toujours la victoire; et puis de lavolonté qui voudrait àja volonté qui voudra, et de cette résolution qui est comme le premier élan de la volonté à cette résolution redoublée, continue, à cette résolution consommée qui s'appelle un acte; nous comprenons comment le goût du bien, qui n'est qu'une jouissance, n'a pas toujours pour

80 LE FBOBLÈXE PE Là SCIENCE:

conséquence le sacrifice au prix duquel s'achète l'honneur de l'avoir fait; nous voyons enfin le besoin d'estinjer pour aimer, et aussi un certain intérêt de réciprocité nous porter à prendre confiance en ces engagements implicites que les hommes contractent en ne montrant guère d'eux-mêmes que ce qu'ils se persuadent qui est, ou ce qu'ils souhaiteraient que l'on crût être : erreur utile d'ailleurs, en ce que leur présentant ceux qui les environnent comme meilleurs qu'ils ne sont en effet, elle tend à les obliger davantage et à nous rendre meilleurs nous-mêmes; utile encore en ce que le doute qui la corrigerait ne saurait qu'affaiblir, au grand détrimait d'une de nos forces principales, leur confiance en soi, trop souvent fondée, bien plus sur leur confiance en autrui, sur des sentiments et des espérances que sur des actes et des souvenirs, sur la conviction de ce que l'on ferait que sur la mémoire de ce qu'on a fait. Et comme rien n'est plus instructif que les expressions familières qu'un sentiment vif et vrai met dans la bouche de tous, rien ne prouve mieux non plus cooibien la prétendue croyance au libre arbitre n'est qu'une opinion de parade, que ces mots amers si souvent prononcés: « Je ne le connaissais pas : » «Je ne le croyais pas capable d'agir ainsi. » L'aveu qu'il n'appartient à chacun d'agir qu'en raison de ce qu'il est n'est pas moins formel dans cette parole qui contient un blâme : « A sa place* je n'aurais pas fait cela, » car la prétention ne serait que risible si l'on

Page 1