J.K RÉPROUVÉ
Mais une chose qui peut ne pas arriver est une chose qui peut-être n'arrivera pas.
LE PRÉDESTINÉ
Je vous l'accorde sans difficulté. Mais les gens habiles qui traitent ces matières sans le secours de notre vision se garderaient bien de vous faire cette concession.
LE RÉPROUVÉ
Cette concession ?
LE PRÉDESTINÉ
C'en serait une à leurs yeux, et des plus mîiladroites.
LE RÉPROUVÉ. '
Et pourquoi donc, je vous prie ?
LE PRÉDESTINÉ
Écoutez bien. Supposons pour un instant que ces expressions : !• Une chose qui pourra ne pas arriver, 2* Une chose qui peut-être n'arrivera pas, soient reconnues équivalentes; les conséquences en seraient terribles.
LE RÉPROUVÉ
Vous m'étonnez.
LE PR|:D£âTITrÉ.
Incontinent le désordre, mais un désordre dont on
n'a jamais vu d'exemple ferait irruption dans le monde. Tout serait renversé, confondu : et les ténèbres de la barbarie s'étendraient sur un chaos universel.
LE RÉPROUVÉ
Mais comment cela ?
LE PRÉDESTINÉ
Voici. S'il était reconnu (ce n'est qu'une supposi^ tion) qu'une chose qui pourra ne pas arriver, peutêtre n'arrivera pas, comme tout le monde par ces expressions une chose qui peut-être n'arrivera pas entend une chose qui n'est pas certaine, il s'ensuivrait que les esprits profonds qui prétendent qu'une chpse certaine peut ne pas arriver, seraient contraints par la clameur publique à déclarer qu'une chose certaine n'est pas certaine. Et ils ne veulent pas le dire.
LE RÉPROUVÉ
Mais ils le pensent, puisqu'ils soutiennent qu'une chose certaine pourra ne pas lEurriter.
Cette prudence de langage les met en possession d'un avantage précieux : Âceux qui s'étonnent de ce qu'une chose certaine pourra ne. pas arriver, ils répondent que c'est un mystère, et ceux qui s'étonnent sont contents, car ils voient que leur étonnement est justifié par un mystère ; au lieu que tout le monde prétendrait, à cause de la clarté des termes, qu'une chose certaine qui n'est pas certaine est, non un mystère, mais une... vous m'entendez? un pur non-sens*
i4i LE PRÉDESTINÉ, LE RÉPROUVÉ:
LE RÉPROUVÉ
Et tout ce désordre dont vous parlez?
LE PRÉDESTINÉ
Il résulterait de ce que tant d'habiles gens qui ne peuvent pas, qui ne doivent pas s'être trompés se seraient trompés effectivement. On ne soutient pas l'idée d'un tel scandale et de ses suites.
Nous voyons parfaitement tous les deux que ces habiles gens ne se trompent pas : mais nous sommes les seuls qui en soyons bien sûrs; car ils en affirment plus qu'ils ne savent, de leur propre doctrine ; et ils seraient ravis de nous contempler dans notre situation présente qui en est une confirmation sans réplique.
LE RÉPROUVÉ
Pour vous, la contradiction ne vous arrête pas, et vous affirmez nettement et hardiment qu'une chose certaine n'est pas certaine.
LE PRÉDESTINTÉ.
La contradiction dans les termes est rigoureusement interdite. A quoi donc servirait le sens divisé?
Pourtant vous avouez que tout le monde entend par une chose qui petit-être n'ettrivera une chose qui n'est pas certaine ?
LE PRÉDESTINÉ
Sans doute, c'est un préjugé très-répandu; et à cause du peuple, tout à fait incapable des distinctions un peu fines, il faut avoir grand soin, en l'absence
d'une visiou telle que celle-ci, de tenir secret que ce qui pourra ne pas arriver peut-être n'arrivera pas. On dira seulement (et c'est ce qu^on fait toujours) : Une chose connue de Dieu comme certainement future, pourra ne pas arriver, ou mieux peut ne pas arriver. Et pour répondre aux objections on a recours au sens divisé.
LE\RÉPROUVÉ
Pourquoi dans cette proposition : Une chose connue certainement de Dieu comme devant être, peut ne pas arriver, est-il mieux de dire : peiU ne pas mriver que pourra rie pas arriver?
LE PRÉDESTINÉ
Parce que le présent : peut ne pas arriver, concorde mieux avec ce présent dont l'idée est sous-entendue quand il est parlé d'une chose connue de Dieu comme devant arriver, c'est-à-dire d'une chose présentement connue de Dieu, c'est-à-dire enfin d'une vérité [mon-trant le tableau) éternellement présente à Dieu. .
LE RÉPROUVÉ
Attendez. Il est vrai que je serai damné; mais il n'est pas vrai que je le sui3 maintenant.
Expliquez-vous.
LE RÉPROUVÉ
M'expliquer à l'égard d'une chose si simple me parait bien difficile. Enfin j'essaierai.
Dans le moment présent, pendant que nous parlons» je ne suis pas damné réellement; je suis à peu près
dans l'enfer, si vous voulez ; j'y suis par l'anticipation de la certitude; mais je n'y suis pas tout à fait : la preuve c'est qu'avant d*y être je vais me retrouver, et pour longtemps, en état de grâce.
LE PRÉDESTINÉ
Où voulez-vous en venir ?
LE RÉPROUVÉ
Quand je serai vraiment dans l'enfer il ne sera plus vrai que je serai damné, mais il sera vrai que je suis damné. Il y aura donc un changement dans cette vé- 'rité éternellement présente à Dieu.
LE PRÉDESTINÉ
Quelle erreur ! Le changement n'aura lieu que pour vous, créature muable. Pour Dieu, il n'y en aura pas.
LE RÉPROUVÉ
Dieu ne change pas en lui-même : mais les changements réels de la créature sont réels à ses yeux, existentdevant lui, existent pour lui, par conséquent.
Nullement. Aux yeux de Dieu il n'est ni passé ni avenir, tout est dans un éternel présent. Apprenez quelque chose qui va vous étonner : tout est déjà fait pour Dieu.
Si le regard de Dieu, tellement immuable qu'il lui rend immuables les choses muables, accable votre intelligence. . .
LE RÉPROUVÉ
Je VOUS y prends. Vous tombez dans la contradiction formelle, qui est rigoureusement interdite.
DIALOGUE. m
LB PRÉDESTINÉ. (Sotiriont.) Gomment cela?
LE RÉPROUVÉ
Vous parlez de choses qui seraient à la fois muables et immuables.
LE PRÉDESTINÉ
n y aurait en effet contradiction si les mêmes choses étaient à la fois muables et immuables sous le même rapport, mais la contradiction n*existe pas, parce que les choses sont muables en elles-mêmes et immuables pour Dieu.
LE RÉPROUVÉ
Dieu ne voit donc pas les choses telles qu'elles sont en elles-mêmes ?
LE PRÉDESTINÉ
Peut-être ferais-je bien de ne pas vous avouer que Dieu voit les choses comme elles sont en ellesmêmeSy et de vous dire qu'il ne les voit que telles qu'elles sont relativement à lui. Mais je reconnaîtrai avec vous (tous ne le feraient pas) que Dieu voit à deux points de vue les choses créées ; premièrement. Dieu voit ces choses telles qu'elles sont en ellesmtoes, c'est-à-dire muables.
LE RÉPROUVÉ
Et à ce point de vue, Dieu voit vrai.
LE PRÉDESTINÉ
Ce point de vue est si peu de chose qu'on pourrait aussi bien dire qu'il n'existe pas: aussi n'en tient-on guère de compte. Secondement, Dieu voit ces choses muablesj d'une manière immuable.
iiiS LE PRÉDESTINÉ, LE RÉPROUVÉ:
LE RÉPROUVÉ
Et à ce second point de vue, Dieu voit en quelque façon plus que vrai.
LE PRÉDESTINÉ
Ce que vous dites est un peu trop pieux. Cela est beau à vous ; mais il est plus exact de dire que Dieu voit vrai aux deux points de vue.
LE RÉPROUVÉ
Ce qui fait deux vérités contradictoires?
LE PRÉDESTINÉ
Non, puisqu'il y a deux points de vue.
• LE RÉPROUVÉ
J'avais cru jusqu'à présent que considérer une chose à divers points de vue, c'était l'envisager sous diverses faces, m'imaginant que la diversité des faces de la chose était la condition de la diversité de3 points de vue.
Quant au point de vue de Dieu, j'imaginais encore qu'il était simplement le véritable.
Je ne m'étais pas élevé à l'idée que les points de vue se pussent multiplier en Dieu de leur sçule énergie, et qu'une distinction pût avoir pour fondement unique elle-même : comme celle du monde en soi et du monde relativement à Dieu. N'est-ce donc pas le même monde?
Quoi! Dieu voit les choses telles qu'elles sont, c'eslrà-dire successives; mais ce point de vue qui semblé bien le véritable ne suffit pas à celui qui est l'absolue vérité. A un autre point de vue plus digne
de lui. Dieu voit le monde immuable, c'esl-à-dire autre qu'il n'est. Quelle vertu dans ce point de vue ! Mais quelle vertu étrange! A côté d'un point de vue d'où Dieu voit successivement les choses réellement successives, à côté mais plus haut sans doute, un autre point de vue qui rend immuables devant lui ces choses réellement successives! Deux points de vue dans l'être parfait qui lui font voir les choses: l'un directement et passagèrement telles qu'elles sont, l'autre obliquement et éternellement telles qu'elles ne sont pas ! Et ces deux points de vue» selon vous, sont les yeux de Dieu !
LE PRÉDESTINÉ
Élevez les vôtres vers ce tableau qui ne vous est pas, semble-t-il, suffisamment présent. Peut-être il me servira à vous faire entendre ce que c'est que la durée de Dieu. Si je vous disais que ce tableau n'est qu'un fragment, un imperceptible fragment du grand tableau qui nous semblerait à nous immense, et dans lequel Dieu contemple l'univers; l'univers tel qu'il était possible avant d'être, tel qu'il a été, tel qu'il est, tel qu'il sera, me comprendriez- vous ?
LE RÉPROUVÉ
Tout le monde vous comprendrait.
LE PRÉDESTINÉ
Tout le monde aurait tort. Ce n'est point dans un tableau, dans une idée représentant le monde, que Dieu voit en effet le monde. Il le voit par une vision
qui suppose l'existence de son objet, et l'atteint sans intermédiaire. N'allez pas croire que cette vision comporte jamais le moindre changement.
LE RÉPROUVÉ
Mais Tobjet n'en est pas toujours le même ? Ce qui est vu change.
LE PRÉDESTINÉ
Oui, mais la vision ne change sous aucun rapport.
LE RÉPROUVÉ
Sous aucun rapport?
LE PRÉDESTITCÉ.
En aucune façon.
LE RÉPROUVÉ
J'entends bien qu'elle demeure parfaite, qu'elle atteint toutes choses jusqu'aux moindres détails, les conséquences du passé dans le présent, celles du présent dans l'avenir, tout ce qui est, tout ce qui est possible ;• que voulez- vous de plus ?
Qu'elle reste absolument la même. Autrement (voyez la conséquence, je tremble rien que d'y penser) il serait vrai que (baissant la voix. )liiea n'aurait pas toujours vu la même chose. Cela fait frémir. La perfection de Dieu exige qu'il voie toujours la même chose.
LE RÉPROUVÉ
Toujours, toujours la même chose! Êtes-vous bien sûr que ce soit indispensable?
DULOaUE. 15 1
LE PRÉPBSTINÉ.
Très-sûr. En voici la raison (comme ces questions vous sont peu familières) : Si Dieu ne voyait pas toujours la même chose, sa nature changerait : il ne serait plus Dieu.
LE RÉPROUVJÊ.
Il ne serait plus Dieu !
LE PRÉDESTINÉ
En effet, sa nature est d'être immuable.
LE RÉPROUVÉ
Dieu sans doute ne change pas en lui-même, dans son être substantiel, dans sa perfection, dans sa vie personnelle propre; mais pourquoi, pièndant qu'il voit les choses changer à un point de vue inférieur, s'empêche-t-il de les voir changer à un point de vue supérieur?
LE PRÉDEST1IIIÉ.
A cet autre point de vue, il les voit encore changer, mais il les voit changer immuablement.
LE RÉPROUVÉ
Vous voulez dire qu'il voit leurs changements sans pour cela cesser d'être immuable lui-même ?
LE PRÉDESTINÉ
Du tout, du tout. C'est d'une manière immuable qu'il voit changer les choses. N'allez pas entendre qu'aux yeux de Dieu les choses changent immuablement : ceci serait absurde. Ce qu'il faut entendre c'est que Dieu voit immuablement leurs changements.
LE RÉPROUVÉ
Je ne sais pas du tout ce que \ous voulez dire.
LE PRÉDESTINÉ
Je veux dire ce que je dis. Vous ne m'entendez pas ^ quand je vous dis que Dieu voit immuablement les changements des choses?
LE RÉPROUVÉ
Non, en vérité ; à moins que votre pensée ne soit ceci : Dieu en voyant les choses changer conser\'e toutes ses perfections, y compris sa permanence.
LE PRÉDESTINÉ
Et vous ne comprenez pas que pour que Dieu conserve son absolue immutabilité, il faut d'une nécessité absolue que le monde présente toujours à ses yeux lé même spectacle ; le même dans la dernière rigueur; quoique le monde en réalité passe par des états très-différents, loin de rester le même?
Que le monde est trompeur !
LE PRÉDESTINÉ
Vous ne comprenez pas. Dieu en voit aussi tous les changements. Ce qui vous manque c'est la vraie notion de l'éternité. Reconnaissez seulement que «Dieu voit l'avenir tout entier comme toujours présent. » Plus de difficulté quand vous aurez saisi cela. « Puisque la faculté de Dieu est de jouir tout à la fois de l'éternité tout entière (ce que vous n'oseriez pas nier), sa lumière infinie, indépendante de la succession des temps, réunit le passé et l'avenir et
lUi fait tout voir comme toujours présent ; et ainsi ce que nous appelons prescience est moins une prévision de l'avenir qu'une vue simple et actuelle de toutes choses éternellement présentes à Dieu. »
LE RÉPROUVÉ
Présentes ! Comment ! Les choses passées et les * choses futures, qui ne sont présentes véritablement ni les unes ni les autres, sont présentes pour Dieu tout aussi bien que les choses présentes en effet?
LE PRÉDESTINÉ
Tout aussi bien. Gela tient à l'immense amplitude de l'éternité. Le malheur est que vous ne vous faites pas la moindre idée du nunc de Dieu. Ah! si vous vouliez entendre, pressentir du moins, car qui pourrait l'entendre, ce que c'est que ce vaste, immobile et prodigieux nimc? Songez donc que n'importe laquelle de vos actions libres futures, c'est-à-dire quelque chose qui à présent très-véritablement n'est pas ; qui n'est ni en soi ni dans sa cause : ni en soi, puisqu'il n'est pas présent, ni dans sa cause puisque vous n'êtes pas encore déterminé ; votre action libre future, votre propre action, qui n'est, vous dis-je, ni en soi ni dans sa cause relativement à vous, relativement à Dieu est pleinement, réellement ; elle est tout à la fois dans sa cause et en soi. En d'autres termes, relativement à Dieu, c'est-à-dire dans son nimc^ vous faites, entendez-vous? vous faites tout ce qu'il vous sera possible de ne pas faire quand le temps sera venu de vous décider.
LE HÉPROUVÉ.
Gela étonne d'abord, cela étourdit ; on ne sait plus trop où l'on en est de penser que dans le nunc de Dieu on a fait tant de choses, avant même d'exister relativement à soi. Relativement à Dieu je nais; je suis mort ; je ne suis pas né; je vous parle, je meurs, je suis actuellement dans...
LE PRÉDESTINÉ
Je vous entends. Qui, toutes ces choses ont toujours été, sont et seront toujours présentes à Dieu d'une présence réelle; mais dans l'ordre convenable.
LE RÉPROUVÉ
Ne pourrait-on pas dire : Tout est présent à Dieu en ce sens que le présent est présent comme présent, le passé comme passé, le futur comme futur et le futur contingent comme futur contingent?
LE PRÉDESTINÉ
Ce sens-là serait coupable comme attentatoire à la majesté souveraine, car il ne viserait à rien moins qu'à entamer le nunc de Dieu, lequel est inviolable. Tout est présent à Dieu de la même sorte. Vous sentez que son nunc, très-parfaitement un, n'admet point de parties plus parfaites les unes que les autres où seraient le futur, le passé, le présent, par ordre d'infirmité pour ainsi dire. L'éternité qui déborde le temps à l'infini, l'embrasse à la fois dans ses trois époques : le passé, le présent, le futur ; et l'éternité toute présente rend toute présente à Dieu cette suite
des temps qu'elle contient. Sachez qu'une durée, même infinie^ mais qui ne serait pas toute présente, ne serait pas l'éternité. Le propre de la durée qui s'appelle l'éternité est d'être toute présente, à la fois tout entière, ou simultanée : termes équivalents.
LE RÉPROUVÉ
Toute présente^ simultanée; j accepte ces termes, pourvu qu'on ne les entende pas de manière à exclure l'idée même de durée. Car il ne faudrait pas que la durée de Dieu fût éminente au point de ne pas être.
L'éternité est toute présente ; je le reconnais , mais les choses finies ne sont pas toutes présentes...
LE PRÉDESTINÉ
D'elles-mêmes, non ; et tant s'en faut. Mais l'éternité communique à ces choses passagères sa qualité de toute présente.
LE RÉPROUVÉ
C'est-à-dire qu'avant qu'eUes soient, l'éternité leur communique son caractère propre.
LE PRÉDESTINÉ^ '
Attendez : elle leur communique sa qualité de toute présente, mais non son amplitude. Être toute présente malgré son amplitude, voilà le caractère propre de l'éternité. Caractère vraiment sublime par l'embarras où il nous met d'accorder ce qu'il réunit.
LE RÉPROUVÉ
Et être toute présente éternellement, malgié son
existence très-fugitive, est le caractère propre d'une chose finie.
J'aurais une question à vous faire. L'éternité qui contient la suite des temps rend-elle la chose qui ne dure qu'un instant, éternelle?
LE PRÉDESTINÉ
Non sans doute.
LE RÉPROUVÉ
Et comment la rend-elle donc éternellement toute présente? Essayez de concevoir que ce qui est éternellement tout présent, n'est pas éternellement, et que ce qui est éternellement n'est pas éternel !
LE PRÉDESTINÉ
Vous en êtes toujours au point de vue inférieur.
LE RÉPROUVÉ
J'ai beaucoup de peine à monter jusqu'à l'autre. Le trouble où me jette cette idée de la toute présence des choses... cette préexistence et cette postexistence réelles qui les continuent réellement au delà de leur commencement et de leur fin réels... cet obscurcissement complet des notions les plus évidentes, . . ce pêle-mêle éternel ...
Non, vous dis-je; toute la suite des choses est dans son ordre. Prenez courage, vous arriverez.
LE RÉPROUVÉ
Mais au point de vue du ntmc, toutes choses, et celles qui durent le plus et celles qui durent le moins, durent tout autant les unes que les autres ?
Leurs durées à toutes s'allongent, s'allongent, et toutes deviennent éternelles en remplissant l'éternité.
LE PRÉDESTINÉ
Voyez-les, non pas éternelles, mais éternellement toutes présentes. Rejetez l'amplitude. £h bien?
LE RÉPROUVÉ
Je succombe. Impossible.
LE PRÉDESTINÉ
Voulez-vous être Dieu ? Il faut concevoir que Dieu voit les choses de la sorte» mais sans le concevoir vous-même aucunement.
LE RÉPROUVÉ
J'ai une crainte.
LE PRÉDESTINÉ
Dites.
I^ RÉPROUVÉ
Je crains que votre éternité ne soit qu'un instant.
LE PRÉDESTINÉ
Elle n'est qu'un instant; mais un instant immense.
LE RÉPROUVÉ
Immense en effet, puisqu'il déborde à l'infini la suite des temps en arrière et en avant. Mais s'il déborde à l'infini la suite des temps, la suite des temps n'est qu'une partie de cet instant, et voilà des pso*ties dans l'éternité : au moins trois; une petite entre deux grandes, quoique celle du milieu se poursuive je ne sais comment dans les deux autres;
LE PRÉDESTINÉ
L'éternité n'a pas de parties, bien qu'elle embrasse une durée divisible.
LE RÉPROirVÉ.
C'est-à-dire que les choses ne sont pas dites être dans l'éternité, de telle sorte que l'éternité soit leur durée intrinsèque et propre. De même qu'elles n'existent pas de l'existence de Dieu, elles ne durent pas réellement de la durée de Dieu ; tout au contraire, de même qu'elles ont en soi leur propre être, elles ont aussi en soi leur durée, par laquelle elles sont dites vraiment et réellement durer.
Mais l'éternité, présente aux choses d'une manière seulement extrinsèque, ne saurait les faire être extrinsèquement, ni par conséquent coexister à ellemême. Une chose qui n'a pas encore un véritable être et une durée propre, peut-elle être dite à quelque titre coexister à cette éternité, à cette durée qui lui est tout à fait extrinsèque? De quelle façon peut être compris par l'éternité, dans une coexistence seulement extrinsèque, ce qui en soi n'est pas encore quelque chose? Que l'éternité soit au-dessus de toute durée» cela fait seulement que toute durée en est une successive et infiniment faible participation; mais cela ne peut faire qu'une chose coexisté à une autre chose par l'existence et la durée seule de cette autre chose.
LE PRÉDESTINÉ
Vous avez bien raison : d'une manière générale.
une chose ne saurait coexister à une autre chose par l'existence et la durée seule de cette autre chose ; mais si cette autre chose est le nunc de Dieu, le prin* cipe est sans valeur,
LE RÉPROirVÉ.
Coexister sans exister est un tour de force dont on a peine à croire que les choses finies soient capables. Encore en implique-t-il deux autres : le premier que la vie d'un homme, par exemple, présente à Dieu avant la création, présente à Dieu, non pas seulement par la connaissance anticipée qu'il en possède, mais présente réellement, puisse de nouveau se produire dans le temps, où elle commence et s'achève ; le second, que des choses qui coexistent pleinement à une autre chose ne coexistent pas entre elles.
LE PRÉDESTINÉ
De ce qu'une chose est réellement présente à l'éternité avant qu'elle soit faite, en conclure que cette même chose ne puisse pas être de nouveau produite réellement, ce n'est pas bien raisonner, attendu que ce qui n'existe que sous une mesure étrangère, peut être produit de nouveau dans sa mesure propre.
Quel est cet étonnant principe?
LE PRÉDESTINÉ
Un principe posé tout exprès |pour le cas dont il s'agit, par un habile homme à qui l'éternité totasimti/ plaisait extrêmement, et qui par ce principe l'a entourée comme d'un rempart.
160 I£ PRÉDESTINÉ, LE KÉPROUVÉ :
Or, comme les choses, dit-il, sont dans l'éternité, non comme dans leur propre mesure, rhais sous une mesure étrangère (remaïquez Texactitude et le choix exquis des termes, dans leur propre mesure et sous une mesure étrangère ; scms, il semble que Ton voie les choses exister humblement, hors d'elles, sotis leur mesure étrangère), rien ne s'oppose donc à ce qu'elles soient produites postérieurement dans leur temps; Et tout est arrangé. Voilà qui est court, mais qui a dû coûter bien des méditations. Une simple distinction pourtant, comme vous voyez : in propria mensura, d'une part; et, de l'autre sub, sub mensura aliéna.
LE RÉPROUVÉ
La nuit !... La nuit profonde!... L'Érèbe n'est pas plus noir.
LE PRÉDESTINÉ
Le même principe expliqué parfaitement p^ourquoi les choses successives qui coexistent à l'éternité ne coexistent pas entre elles. En effet, elles coexistent à l'éternité à cause de l'immense amplitude de l'éternité qui embrasse toutes choses ; elles coexistent à réterni té sous une mesure qui leur est étrangère ; mais ce n'est que par lé mode de durée qui leur appartient et dans la mesurequi leur est proprequ'elles peuvent coexister entre elles. — Des raisons comme celles-là terminent une discussion.
Je comprends que cette doctrine suppose en Dieu
DIALOGUE. 46t
les deux points de vue : des choses en soi et des choses par rapporta lui. Car quelqu'un qui ne voudrait pas du premier, et qui dirait : Dieu ne voit point les choses telles qu'elles sont en elles-mêmes ; allons donc! c'est là une idée impertinente! Dieu voit seulement les choses telles qu'elles sont par rapport à lui, et tout autres assurément qu'elles ne sont en ellesmêmes, celui-là n'aurait nul besoin de deux mesures
d'existence.
LE PRÉDESTINÉ
Hais celui-là serait Qxposé ou à croire que son existence dans sa nature propre n'est pas connue de Dieu (l'erreur d'Aristote), ou que sa seule existence est l'existence qu'il a sous une mesure étrangère, idée qui 4ie paratt gu^e convenir qu'à un métaphysicien consommé : encore faudrait-il qu'il eût grand soin de ne la pas détourner à celle de l'annihilation. Je préfère les deux points de vue.
LE RÉPROUVÉ
Ne pourrait-on trouver dans l'homme quelque chose qui, avec la différence du fini à l'infini, représenterait le nunc de Dieu ?
LE PRÉDESTINÉ
Dans l'homme? pas même dans l'ange. Il est vrai que pour les anges la durée est aussi tota simula à la fois tout entière. . .
LE RÉPROUVÉ
Donc ce qui pour nous réellement n'est pas encore, est réellement pour eux ?
f63 I£ PRÉDESTINÉ 9 LE BÉPROUYÉ :
LE PRÉDESTINÉ
Non pas. Quelques théologiens ont paré à éela. Ils accordent aux anges une durée qu'ils appellent œvum et qui est simultanée; mais ils la leur accordent en telle manière que l'être, la substance des anges est mesurée par cet œvum^ sans que leur connaissance le soit : d'où il résulte que les futurs sont présents à la substance des anges, ce qui importe peu, mais non pas à leur connaissance, ce qui aurait choqué les hommes, dont les actions libres ne doi- Tent être connues comme faites, avant d'être faites, que par Dieu seul.
LE RÉPROirVÉ.
En effet, \oir l'avenir présent, voir simultanément ce qui n'est pas simultané, est un privilège excessif, piour les anges mômes»
LE PRÉDESTINÉ
Et cependant, je vous assure, le mystère d'une durée emt)rassant simultanément des durées successives, une fois que l'on s'est accoutumé à en reconnaître la nécessité, ne surprend plus beaucoup.
Tenez : les comparaisons ne valent rien à moins qu'elles ne soient anciennes et universellement employées. En voici une vraiment excellente : Figurezvous une tour très-haute, d'où l'on peut voir au loin; et un grand nombre d'hommes faisant route, à quelque distance, à la suite les uns des autrçs. Quelqu'un qui se trouve au bord du chemin les voit suc-
cessivement; mais quelqu'un qui regarde du haut de la tour les voit tous à la fois*
LE RÉPRO0YÉ.
Et l'on peut imaginer la tour si haute que du haut de cette tour on ne distingue rien.
Gomment n'est^il pas clair pour vous que votre observateur ne voit réellement à la fois que ce qui est à la fois réellement : savoir des gens qui approchent, d'autres qui passent et d'autres qui sont passés. .
n me faudrait une tour enchantée d'où l'on verrait quelqu'un dans sa propre mesure, c'est-à-dire en chair et en os, faire effectivement quelque chose un instant avant qu'il ne la fasse. Mais celle-ci serait si haute que son sommet se perdrait dans le nimc.
LE PRÉDESTINÉ
Tavoue que si les théologiens sont tous d'accord à reconnaître que l'être parfait est éternel, ils ne s'accordent point sur ce que c'est que d'être éternel : f&cheuse dissidence. Au reste, soit que Ton dise que Dieu prévoit les choses ou plutôt les voit dans l'éter-^ nité simultanée, où elles sont présentes, soiique Ton dise qu'il les prévoyait dans Tétemité successive, où elles étaient futures, cela revient tout à fait au même. Le choix est permis entre l'éternité simultanée et l'éternité successive.
LE RÉPROUVÉ
Tant mieux ; car daos la doctrine de l'éternité simultanée, cette prévisitm de ce qui n'est pas futur.
OU cette vision de ce qui tf est pas présent me paraît la plus chimérique des visions,
Je vous ai fait voir cependant qu'avec deux ou trois distinctions; celle de l'amplitude et celle de la toute présence de l'éternité; celle de la toute présence et de la succession des parties du temps; celle des deux points de vue en Dieu, et celle des deux mesures d'existence pour l'homme, l'éternité simultanée se soutient aisément; mais je veux bien descendre à l'autre dans la conversation. C'est ce que font souvent les partisans de l'éternité simultanée. Seulement, pendant qu'ils disent : Dieu a prévu. Dieu a connu, ils entendent : Dieu prévoit, Dieu connaît, et s'ils ne prennent pas la peine de le faire distinctement à chaque occasion qui se présente, c'est qu'ils ont opéré d'avance, une fois pour toutes, cette substitution de sens. Mais les théologiens qui se renvoient mutuellement le reproche d'absurdité quant à leur conception de l'éternité, s'accordent tous à prendre dans le sens divisé cette proposition : Ce que Dieu a connu ou connaît certainement comme devant être, peut pourtant ne pas être; et la contradictoire : Ce que Dieu a-connu ou connaît certainement comme devant être, ne peut pas ne pas être, ils la prennent dans le sens composé.
LE RÉPROUVÉ
Essayons de nous accorder sur quelque chose qui ait lé sens commun.
LE PRÉDESTINÉ
Et qui soit orthodoxe.
LE RÉPROUVÉ
Orthodoxe d*abord. {Montrant le tableau.) Vous yojez ce que je vois. Je tous demande, au nom du ciel, au nom de la raison, au nom du langage humain, est-il possible que j'évite l'enfer, où j'irai inévitablement?
Gela est possible.
LE RÉPROUVÉ
Il est possible que je me sauve ?
LE PRÉDESTINÉ
Possible, vous dis-je. Possible seulement, mais pleinement possible.
I LE RÉPROUVÉ. j
Possible toutefois d'une possibilité qui s'accorde avec cette lamentable certitude que j'ai d'être damné?
LE PRÉDESTINÉ
Cette façon de parler me choque.
LE RÉPROUVÉ
Pourquoi ?
LE PRÉDESTINÉ
Parce qu'elle a l'air d'une restriction ; et je n'aime pas cette apparence de restriction.
LE RÉPROUVÉ
Croyez-vous qu'elle me plaise? Mais die n'est que trop forcée".
166 LE PRÉDESTINA, L£ RÉPROUVÉ : ,
IiE PBÉK8TIIIÉ.
Parlez sans restriction» et dites : je serai infailliblement perdu, mais il est possible que je sois sauvé.
LE RÉPROUVÉ
Si cela était vraiment possible, je pourrais, sans qu'il s'ensuivît d'absurdité, supposer qu^ je serai sauvé : mais je ne le peux pas, étant certain que je serai damné; donc il n'est pas possible que je me sauve»
LE PRÉDESTINÉ
Ce qui prouve la fausseté de votre raisonnement, c'est qu'il est possible que vous vous sauviez en effet.
LE RÉPROUVÉ
Mais c'est un axiome, une vérité plus claire que le jour, que le possible étant supposé réalisé, il ne s'ensuit rien d'absurde.
LE PRÉDESTINÉ
Le possible étant supposé en acte, il ne s'ensuit rien d'absurde, distinguo : s'il n'y a pas d'hypothèse contradictoire, concedo; s'il y a hypothèse contradictoire, fièf/o. Ici (montrant le tableau) nous avons une hypothtee contradictoire.
LE RÉPROUVÉ
Vous appelez cela une hypothèse?
LE PRÉDESTINÉ
Or, vous pouvez n'être pas damné, rien de plus vrai ; donc on peut supposer que vous ne léserez pas, distinguo : s'il n'y avait pasd'hypothèse contradictoire, concedo; il y a hypothèse, ou, si vous préférez, il y a thèse de damnation pour vous, nego. Cette thèse vous
DIALOGUE. i&l
interdit de poser en acte voUre salut possible. L'hypothèse suffirait.
LE RÉPROUVÉ
Voilà une possibilité qui ressemble merveilleusement à la possibilité de c(m6omitance. — Mais, ma damnation posée, il est nécessaire que lachose ait lieu, et elle ne peut pas ne pas avoir lieu ; ^oac je ne suis pas libre de Tempôcher.
LE PRÉDESTINÉ
Distinguo, La chose que je déplore ne peut pas ne pas arriver, à cause de vos péchés futurs. Concéda. Indépendamment de ces péchés, abstraction faite de ces péchés, si vous évitez ces péchés, enfin dans la supposition que vous ferez ce^que vous ne ferez pas, neffo. Toujours la distinction de la nécessité de conséquence, qu'il vous faut subir, et de la nécessité proprement dite, dont vous êtes pleinement dégagé. Le mauvais usage que vous ferez infeilliblement de votre libre arbitre, qui résulte de Tabsence de celle-ci, vous soumet à l'autre. Il est vrai que le mauvais usage de votre liberté n'est que futur, mais il est vrai dès à présent, et il a toujours été vrai que ce futur sera.
LE RÉPROUVÉ
Si telle est la métaphysique du ciel, que sera celle de l'enfer ? — Ce que j'admire le plus, c'est qu'il y ait des possibles qu'il soit absurde de supposer réalisés^ mon salut, par exemple. Mon salut est possible, me dis-je ; mais si je le suppose réalisé, je me trouve en face d'inné contradiction monstrueuse : je suis sauvé
J£ FRÉBESTl.NÉ, LE RÉPROUVE :
«t damné tout ensemble. Je recule devant la contradiction, et me réfugie avec une entière sécurité dans cette affirmation : Mon salut est du moins possible. 14, dans cette forteresse, je ressemble à un homme qui enfermé dans un cachot juste de sa grandeur, se dirait : je peux me promener, courir; mais dès qu'il ferait un mouvement il serait arrêté par la muraille, n n'importe, il se dirait : « Je jouis de Fidée que je peux aller à la promenade pour peu qu'il m'en prenne fantaisie. De quel côté irai-jet car je peux aller de tous les côtés, à la seule condition que je ne bouge pas. » De même la possibilité de mon salut demeure intègre sous la certitude absolue de ma damnation.
LE PRÉDESTINÉ
Un cachot maintenant! après un bassin, un oiseau et une tour enchantée ! Voila vos arguments ! Ayez donc une manière plus métaphysique de prendre les choses. Il est absurde de supposer votre sàlut réalisé, mais il n'en demeure pa& moins un très-véritable possible.
LE RÉPROUVÉ
Ainsi vous admettez deux genres de possible : les uns tels que si on les suppose réalisés, il ne s'ensuit riea d'absurde; les autres tels que si on les suppose réalisés, quelque chose d'absurde s'ensuit inévitablement. Au moins avouerez-vôus que ceux-ci sont d'une valeur inférieure.
LE'PRÉDESTmÉ.
Je n'admettrais pas volontiers deux genres de