‹ La recherche d'une première véritéChapitre 30 sur 63 · B1AL06UE · texte numérisé non relu

B1AL06UE

LERÉPROUTÉ.

Une chose qui n'est possible que sous une condition elle-même impossible! Quelle possibilité!

Nous n'ayons garde de nous en plaindre. « C'est ainsi que Dieu dispose de la ydont^ libre de l'homme sans lui imposer de nécessité, i « En quoi la grâce ne blesse pas le pouvoir de résister s'il le veut, fdisqu'elle fait SEULEHEirr qu'on ne veut pas y résister. » Ou' peut donc toujours fai)re autrement ; il suffit de vouloir.

LERÉPROUVÉ.

Mais comment le vaudratl-^i^ alors que quelque chose fuit qu'on ne le veut jamais I On pourrait, mais on ne peut pas.

LE PRÉDESTINÉ

On peut, n faut dire qu'on peut, et le croire. Le libre arbitre sous l'action de la grâce peut refuser son consentement^ s'il le veut ; il n'a qu'à vouloir. Qu'il le veuille, et il pourra refuser son consentement. Vous comprenez que la condition s'ilvetUe^i essentielle, et permet de prendre on jd^^ dans toute sa force. Je suis d'avis qu'on prenne toujours les mots djms leur force. Gela oblige à travailler, mais c'est en travaillant qu'on approfondit les matières.

Je sais ce que vous allez dire. Sans doute si la prédestination n'est pas fondée sur la prévision des mérites, on ne conçoit pas pour quelle raison Dieu choisit l'un et pas l'autre, mais il suffit de savoir ce

quo dit rÉcriture, qu*avaDt que Jacob et Ésaû eussenjt fait aucun bien et aucun mal, Dieu avait arrêté d'aimer Jacob et de haïr Ésaû. Gomme vous voyez, quand on ne se crée pas d'embarras pour vouloir trop subtiliser, on trouve cela tout simple : Dieu était bien libre de préférer Jacob à Ésaû. Eh bien ! un homme qui ne se confierait qu'aux froides lumières de la raison, pourrait-il penser que Dieu qui prédestine ainsi gratuitement les élus, a néanmoins une volonté sincère de sauver tous les hommes? Pour croire à un tel excès de sincérité, si j'osais dire, ne faut-il pas un secours d'en haut?

LE RÉPROUVÉ

Il faut un auxtlium quo,

LE PRÉDESTINÉ

Or ceci est de foi. La foi nous enseigne que Dieu a une volonté sincère de sauver tous les hommes. Dieu veut vous sauver, entendez-vous? Et vous l'en empêchez ! Vous résistez à sa volonté t

LE RÉPROUVÉ

Je lui résiste, chétive créature que je suis! Mais c'est abominable.

LE PRÉDESTINÉ

Résister à Dieu> qui veut sincèrement vous sau- . ver!

LE RÉPROUVÉ

n le veut, et il ne m'accorde qu'un auxilinm sine quo non. Parcimonie mystérieuse f

LE PRÉDESTINÉ

€'est avec celui-là qu'il veut que vous soyez sauvé. Il faut des différences, de la variété dans les choses : sans variété point d'ordre; sans ordre point de beauté. D'ailleurs, si vous étiez sauvé avec ce seul secours, cela vous ferait un honneur extraordinaire.

LE RÉPROUVÉ

Dites-moi : quelqu'un de ceux qui n'auront que cet auxilium sine qtio non sera-t-il sauvé par le fait ?

LE PRÉDESTINÉ

Aucun, évidemment.

LE RÉPROUVÉ

Gomment voulez-vous donc que je le sois ?

LE PRÉDESTINÉ

Aucun de vous ne le sera, car vos noms ne sont point inscrits dans le livre dévie; mais vous pour- . rez tous l'être, car Dieu vous appelle sincèrement ; il vous crie de sa voix paternelle, comme dans un sanglot : Venez, vous qui ne viendrez pas, parce que vous n'êtes pas mes élus. Cette sincérité obstinée, qui serait la plus douloureuse des tortures, si l'infinie béatitude ne s'y opposait pas, me touche jusqu'aux larmes.

LE RÉPROUVÉ

Est-ce que si Dieu voulait sincèrement mon salut, il ne me donnerait pas cet auxilium quo?

LE PRÉDESTINÉ

Et il me donnerait à moi votre auxilium sine quo non. Ge que vous dites là est énorme.

LE RÉPROUTÉ.

Je n'entendais pas vous faire tort : je pensais seulement que Dieu aurait pu sauver tout le monde par un auxilium quo général.

Vous n'entendez pas ce qu'on vous dit. La création aurait été privée d'une de ses principales beautés, n faut qu'il y en ait un bon nombre qui puissent être sauvés rien qu'avec Yauxilium sine quo non^ parce qu'il est admirable qu'ils le puissent être, ne l'étant jamais.

LE RÉPROUVÉ

Tout ce qu'ils peuvent, c'est de. . . c'est de le pouvoir en quelque sorte.

LE PRÉDESTINÉ

Non, car ils peuvent aussi être damnés : ce qui leur arrive toujours; et ils font voir par là comment la justice de Dieu s'exerce quand elle est offensée et combien sa sagesse est habile à tirer le bien du mal.

LE RÉPROUVÉ

Je vous préviens que si vous prétendez me faire avouer que ma réprobation est tout ensemble équitable et gratuite, vous n'y parviendrez pas.

LE PRÉDESTINÉ

La réprobation gratuite me répugne autant qu'à vous, parce que cette doctrine est condamnée : condamnée comme contradictoire à cette importante vérité « que Dieu veut sincèrement le salut de tous lès hommes. » Mais si Dieu le veut sincèrement, il veut

aussi que les hommes soient dans cette grande œuvre ses coopérateurs. Avant d'avoir fait auCun acte, avant d'être capable seulement delà moindre pensée bonne ou mauvaise, que méritiez-vous en naissant?

Je ne méritais rien dû tout, il faut bien en convenir.

LE PRÉDESTINÉ

La réponse m'étonne de la part d'un religieux. Vous méritiez l'enfer, puisque vous étiez né. Ne vous souviênt-il pas que vous aviez péché en Adam ?

Sur la race humaine coupable. Dieu a jeté un coup d'oeil plein de miséricorde, et dans la masse de perdition il en a choisi un petit nombre, auxquels il a résolu d'assurer le ciel : ceux-ci sont représentés par Jacob, les autres par Ésaû. Et comme Dieu était libre de préférer Jacob à Ésaû, il était libre paiement de choisir ceux qui sont représentés par Jacob, en laissant de côté les autres représentés par Ësaû. En deux mots. Dieu a fait à l'égard de tous les'hommes ce qu'il a daigné nous apprendre qu'il avait fait pour Jacob et Ésaû. Tout cela est très-simple en vérité.

LE RÉPROUVÉ

Effroyablement simple.

LE PRÉDESTINÉ

Je me représente ce beau combat, dans le ciel, de la justice et de la miséricorde de Dieu. Je les veux

480 LE PRÉDESTINÉ, LE BÉP&OUVÉ :

tous; il me les faut, dit la justice. JTen aurai quelques-uns, dit la miséricorde. Et elle a fini par les avoir.

LE RÉPROUVÉ

Ce que je vois de plus clair en tout ceci, c'est que j'étais gratuitement réprouvé, comme vous étiez gratuitement élu.

Si vous aviez saisi une fois la véritable idée de la prédestination, votre réprobation ne vous donnerait plus aucun souci.

Il y a bien un certain système qui résout d'une manière on ne peut plus satisfaisante toutes les difiScultés relatives à l'accord du libre arbitre av^e la prédestination. Il offre cet avantage que, loin de paraître altérer l'une des deux vérités pour les concilier plus aisément, il laisse au contraire incertain laquelle des deux il confirme avec le plus de force. Quand on l'a entendu, on ne se peut plus faire qu'une question : Est-ce l'idée du libre arbitre ou bien l'idée de la prédestination qui est la plus claire, la plus ferme dans mon esprit? Quelques-uns se disent : c'est celle-ci, d'autres c'est celle-là; mais les plus habiles sont dans l'impuissance de se prononcer, et seraient tentés de croire que c'est maintenant à ce petit mystère que se réduit celui qui leur semblait si grand d'abord. Car ne l'oublions pas, la solution de ces questions doit toujours avoir quelque chosed'un peu mystérieux ; mais il n'est pas sans charme de

se trouver dans l'embarras que je viefns de dire.

LE RÉPROUVÉ

C'est un système qui doit être curieux.

LE PRÉDESTINÉ

11 est incomparable. Notez qu'il est indépendant de presque toutes ces conceptions sur lesquelles on dispute. Admettez- vous l'éternité sim*ultanée; trèsbien; le système n'en est que plus simple. Voulezvous que l'éternité soit successive : on dirait que c'est un partisan de l'éternité successive qui en est l'auteur. Vous sentez-vous porté d'inclination vers la doctrine de la prédestination gratuite, vous serez obligé d'avouer que la prédestination gratuite en est comme l'âme. Vous fait-elle horreur au contraire dans sa dureté, elle s'offre à vous si adoucie qu'elle vous gagne le cœur insensiblement. Vous trouvezvous gêné dans votre libre arbitre par la pensée que Dieu vous donne une pente d'un côté plutôt que de l'autre, par où vous allez où bon lui semble quand vous croyez aller où vous voulez? vous serez satisfait. Tenei^vouspour les secours divins dans cette suavité qu'on appelle victorieuse? vous le serez encore. Maintenant, je ne vous paraîtrai pas sans doute avoir exagéré en vous disant que ce système est véritablement incomparable.

LE RÉPROUVÉ

Mais pourquoi donc tarder autant à me le faire connaître? Je vous en veux de n'avoir pas commencé par là.

182 LE PRÉDESTINÉ, LE RÉFllOUVÉ :

LE PRÉDESTINÉ [Soitriani.) Vous sentez que j'avais mes raisons.

LE RÉPROUVÉ

Peut-être est-il un peu obscur, et difficile à embrasser dans sa complication?

LE PRÉDESTINÉ

Rien n'est plusdair; rien n'est plus court. Il suffit d'un mot pour l'exprimer, et même pour le foire comprendre, à peu près du moins, mais non pour le feire admettre : chose nécessaire pour le comprendre tout à foit, car on ne le saisit pas complètement à moins de s'en être pénétré : et Ton ne saurait s'en pénétrer qu'à l'aide d'efforts multipliés qui demandent quelquefois toute la vie d'un homme. Il est vrai qu'à la fin on est récompensé par une conviction robuste toujours accompagnée d'une sorte d'étonnement d'avoir mis si longtemps à l'acquérir, et de trouver autour de soi tant de gens qui ne là partagent pas. Je ne connais que deux moyens de hâter la chose : le premier qui ne dépend pas toujours de nous est d'avoir le bonheur, dans sa jeunesse, de recevoir pour ainsi dire de confiance cette belle doctrine de la bouche d'un homme dont on fait grand cas ; le second moins expéditif, mais peut-être plus sûr, est de l'enseigner soi-même quelques années avec un très-ferme propos de considérer comme une suggestion de l'esprit malin toute espèce de doute à ce sujet. J'ai vu des effets merveilleux de cette méthode.

LE RÉPROUYÊ.

Hais il me semble que par ua avantage de ma situation qui n'a certainement que celui-là>je pourrais faire exception à la règle commune : ayant le secours de ce tableau.

LE PRÉDESTINÉ

La réflexion est j udicieuse.

LE RÉPROUVÉ

Que je suis avide de savoir ! . . .

LE PRÉDESTINÉ

Ce que vous n'allez pas comprendre, probablement.

LE RJÊPROUVÉ.

J'essaierai du moins.

LE PRÉDESTINÉ

C'est une doctrine, pensez-y bien, une dpctrine qui va jusqu'au fond des choses, au fond du fond*

Au delà, il ne peut y avoir que la science de Dieu .

La vérité que je vais vous dire n'est pas révélée : cep^dant je connais un théologien qui en était si convaincu, qu'après mûre réflexion, il a damné sans miséricorde quelqu'un qui osait lui dire qu'il se trompait. Peut-être que ce bon et savant homme s'est repenti par la suite de s'être porté à cette extrémité, mais la chose était faite.

Établissons d'abord un principe solide.

« On ne peut poser qu'il y ait un Dieu, c'est-àdire une cause première et universelle, sans croire

en même temps qu'elle ordonne tout et fait tout immédiatement. »

LE RÉPROUYÉ.

Tout?

LE PRÉDESTINÉ

Tout immédiatement.

LE RÉPROUVÉ

Cet immédiatement est d'une grande iorce à côté de ce toiU qui est bien fort aussi.

LE PRÉDESTINÉ

De là une conséquence d'un très^grand intérêt. La raison pourquoi une chose future est future» tirée de ce qu'elle est future en effet, est une bonne raison, quoique vous n'ayez pas voulu en convenir ; mais il y en a une meilleure : c'est que Dieu la prédétermine de toute éternité.

L^ RÉPROUVÉ

Voilà une raison excellente.

LE PRÉDESTINÉ

Nous sommes ici à une hauteur où nous pouvons . regarder en pitié l'école divisée sur la question de savoir si l'éternité est tota simul, ou si elle ne l'est pas, Aux uns je dis : Dieu a tout prédéterminé ; aux autres : Dieu prédétermine tout. Je peux même, comme en me jouant, me servir tour à tour des deux éternités, dont ma thèse est indépendante.

LE RÉPROUVÉ

La situation est magnifique.

DIALOGUE. iSo

LE PRÉDESTINÉ

Pour prévenir tout mal-entendu^ il est à propos que je voua fasse une recommandation. J'arriverai à vous, mais par un circuit. En ce moment, ne considérez dans rhistoire du monde que ce à quoi le mal n'a point de part. Par le fait» le bien et le mal sont entremêlés ; les bonnes et les mauvaises actions se succèdent tour à tour jusque dans le même homme. Mais pensez qu'il s'agit uniquement ici des bonnes choses, des bonnes actions : et faites abstraction des autres qui laisseront alors comme une multitude de lacunes dans l'histoire du monde, comme s'il y avait des trous dans un tableau qui la représenterait tout entière.

Je ferai comme vous dites. 11 n'y a donc plus de mal : le mal est écarté. Plût à Dieu que ce ne fût par hypothèse !

LE PRÉDESTINÉ

€ Si on reconnaît que Dieu ,^ ayant des moyens certains de s'assurer des volontés libres, résout à quoi il les veut porter, on n'a point de peine à entendre sa prescience éternelle, puisqu'on ne peut douter qu'il ne connaisse et ce qu'il veut dès l'éternité et ce qu'il doit faire dans le temps. »

LE RÉPROUVÉ

C'est donner à la prescience une base solide.

LE PRÉDESTINÉ

La disposition ou je vous vois m'entraîne à vous

180 L£ PAÉDKSTLNÉ, LE RÉPROUVÉ :

faire bon marché des autres explications, qui ne sont que ténèbres auprès de celle-ci.

 vrai dire si Ton suppose « que Dieu attend sim-^ plement quel sera Tév^ement des choses humaines, sans s en mêler, on ne sait plus où il les peut voir dès Téternité, puisqu'elles ne sont encore ni en ellesmêmes, ni dans la volonté de l'homme, et encore moins dans la volonté divine, dans les décrets de laquelle on ne veut pas qu'elles soient comprises. Et pour démontrer cette vérité par un principe plus essentiel à la nature divine, je dis qu'étant impossible que Dieu emprunte rien du dehors, il ne peut avoir besoin que de lui-même pour connaître tout ce qu'il connaît; d'où il s'ensuit qu'il faut qu'il voie tout, ou dans son essence, ou dans ses décrets éternels, et en un mot qu'il ne peut connaître que ce qu'il est ou ce qu'il opère par quelque moyen que ce soit. Que si on supposait dans le monde quelque substance, ou quelque qualité, ou quelque action dont Dieu ne fût pas l'auteur, elle ne serait en aucune sorte l'objet de sa connaissance, et non-seulement il ne pourrait point la prévoir, mais il ne pourrait pas la voir quand elle serait réellement existante. Car le rapport de cause à effet étant le ifondement essentiel de toute communication qu'on peut concevoir entre Dieu et la créature, tout ce qu'on supposera que Dieu ne fait pas demeurera éternellement sans aucune correspondance avec lui, et n'en sera connu en aucune sorte. * « Pour fonder la prescience universelle de Dieu, il faut lui

donner des moyens certains par lesquels il puisse tourner notre volonté à tous les effets particuliers qu*il lui plaira d'ordonner ; » et Dieu connaît alors les choses passées, présentes et futures par la meilleure de toutes les raisons : c'est qu'il en est l'auteur.

LE RÉPROUVÉ

Cela s'appelle parler carrément ; et non point chercher des détours. Toutes les difficultés qu'on oppose les unes aux autres sur les rapports de l'éternité et du temps s'en vont comme épouvantées et honteuses* De plus, comme la subordination de la créature au Créateur est bien garantie !

' LE PRÉDESTINÉ

Ainsi d'une part « ces décrets absolus de la Providence divine qui renferment tout ce qui dépend de la liberté » « doivent être établis comme des suites essentielles de la souveraineté de Dieu et de la dépendance de la créature : » « Dieu doit régler tous les événements particuliers, » « même ceux qui dépendent lé plus du libre arbitre, » parce qu'il est tout puissant et tout sage; et d'autre part encore ces décrets absolus doivent être établis comme le seul moyen de prévoir appartenant à Dieu, qui doit en effet tt tout prévoir parce qu'il doit tout ensemble et tout résoudre et tout faire, > et qui ne peut prévoir autrement, « parce qu'il ne voit rien hors de lui que ce qu'il y fait, él ne le connaît qu'en lui-même, dans son essence infinie, et dans l'ordre de ses conseils oh tout est compris. »

LE RÉPROUVÉ

Et cette doctrine qui par les décrets absolus rend si clairement compte de la prescience, laisse sain et sauf le libre arbitre? Elle le confirme, avez-vous dit; ce libre arbitre qui consiste dans le pouvoir de se dé^ terminer pour le oui ou pour le non ?

LE PRÉDESTINÉ

Il ne tient qu'à vous de le voir aussi bien que moi.

« Dieu fait immédiatement en nous-mêmes que nous nous déterminons d*un tel côté, » mais « notre détermination ne laisse pas d*étre libre parce que Dieu veut qu'elle soit telle ; car lorsque Dieu dans le conseil éternel de sa providence dispose des choses humaines et en ordonne toute la suite, il ordonne par le même décret ce qu'il veut que nous souffrions par nécessité et ce qu^il veut que nous fassions librement. Tout suit et tout se fait, et dans le fond et dans la manière, comme il est porté par ce décret. » « Et il ne faut point chercher d'autre moyen que celui-là pour concilier notre liberté avec, les décrets de Dieu; car comme la volonté de Dieu n'a besoin que d'elle-même pour accomplir tout ce qu'elle ordonne, il n'est pas besoin de rien mettre entre elle et son effet... »

LE RÉPROUVÉ

Son effet, qui est notre choix, notre choix libre entre deux partis que nous pouvons prendre?

LE PRÉDESTINÉ

Oui ; Dieu « qui fait dans son ouvrage » « tout ce

DTALOCUE. 489

qui y est, jusqu^à la dernière précision, » « fait par conséquent... notre choix. »

LE RÉPROUVÉ

Ce choix ne peut manquer d'être excellent.

LE PRÉDESTINÉ

Suivez-moi pas à pas, si vous ne voulez pas vous égarer. Dieu fait donc notre choix et ikit en même temps que ce choix est libre. « Que si on attribuait à tout autre qu'à notre auteur de faire en nous notre propre action, on pourrait croire qu'il blesserait notre liberté, et romprait pour ainsi dire, en le remuant, un ressort si délicat qu'il n'aurait point fait... »

LE RÉPROUVÉ

Sans doute le procédé serait exorbitant de la part de tout autre : faire en nous notre propre action I il romprait le ressort à coup sûr. U est plus naturel de croire qu'il échouerait dans son entreprise.

« Mais l'efficace de la volonté de Dieu est si grande* que, non-seulement les choses sont absolument, dès là que Dieu veut qu'elles soient, mais encore qu'elles sont telles, dès là queDieu veut qu'elles soient telles; et qu'elles ont une telle suite et un tel ordre, dès que Dieu veut qu'elles l'aient ; car il ne veut pas les choses en général seulement ; il les veut dans tout leur état, dans toutes leurs propriétés, dans tout leur ordre. Gomme donc un homme est, dès là que Dieu veut qu'il soit, il est libre, dès là que Dieu veut qu'il

190 I£ FRÉDESTIN3&, LE RÉFftOUVÉ :

soit libre, et il agit librement, dès la que Dieu veut qu'il agisse librement, et il fait librement telle et telle action dès là que Dieu le veut ainsi. » Or, « la volonté de Dieu atteignant immédiatement » son effet, et dans son fond et dans toutes les qualités qui lui conviennent, t on se tourmente vainement en cherchant à Dieu des moyens par lesquels il fasse ce qu'il veut, parce que dès là qu'il veut, ce qu'il veut existe. » Le moyen infaillible de faire que « toutes les résolutions que les hommes et les anges prendront jamais (en tout ce qu'elles ont de bien) et de faire, non-seulement qu'elles soient, mais qu'elles soient librement, c'est que Dieu veuille, non-seulement qu'elles soient, mais qu'elles soient librement, parce qu'étant maître souverain de tout ce qui est, libre ou non libre, tout ce qu'il veut est comme il le veut. » Dieu donc veut : «et tout le reste veut après lui, et veut à la manière que Dieu veut, qu'il veuille. »

LE RÉPftOUVÉ.

Il y a vraiment de l'entrain dans cette manière de prendre les choses ; et si chacun en disait autant tout à çoup^ ce serait le commencement d'un beau cantique.

Mais ce ressort dont vous parlez, ce ressort si délicat et d'une espèce toute particulière, qui peut toujours partir autrement qu'il ne part, quand il n'est pas faussé, me donne encore de l'inquiétude.

Vous n'avez guère confismce en Dieu.

LÉ RÉPROUYÉ.

Vous comprenez que passer de la notion vulgaire du Dieu Tout-Puissant à la notion scientifique du Dieu Tout-Faisant est pour moi un travail. J'étais si habitué à penser que Dieu ne faisait pas tout, puisque Thomme faisait quelque chose!

LE PRÉDESTmÉ.

Voilà l'effet des préjugés qui revêtent le faux d'un semblant d'évidence* Je vois qu'il est besoin de nouveaux efforts pour vous giagner à la vérité.

Raisonnons un peu. Au moment de vouloir ce que nous voulons ^il n'est question ici que des bonnes choses, des bonnes actions , vous savez ?) à l'instant, diS"je, que Dieu nous fait vouloir ce que nous voulons, ne concevez-vous pas que nous pouvons vouloir tout autre chose ?

Ce qui vous paraît difficile, à ce qu'il me semble, c'est d'entendre que Dieu fait en nous nos volontés libres?

LE RÉPROUVÉ

Si je m'en croyais, je désespérerais de le jamais comprendre.

LE PRÉDESTINÉ

Je vous ai peut^tre effarouché, en vous disant d'abord trop crûment ce qui en est. Puis vous avez pu donnera mes paroles un sens qu'elles n'avaient pas.

Au fond , « pour ent^odre que Dieu fait en nous nos volontés Jibres, il faut entendre seulement qu'il veut que nous soyons libres. »

iW LE PRÉDESTINÉ, UE RÉPROUVÉ :

LE RÉPROUVÉ

Ah! VOUS aviez l'intention de faire entendre cela seulement, que Dieu veut que nous soyons libres?

LE PRÉDESTINÉ

Rien autre chose.

LE RÉPROUVÉ

Gomme il est bon de s'expliquer! Mais cette doctrine que « Dieu ne doit tout prévoir que parce qu'il doit tout résoudre et tout faire» que devient-ellealors?

LE PRÉDESTINÉ

Au moins vous m'accordez que Dieu veut que nous soyons libres? Vous allez voir ce que je vais tirer delà.

LE RÉPROUVÉ

Voyons.

LE PRÉDESTINÉ

Dieu veut donc que nous soyons libres. Mais Dieu en voulant que nous soyons libres, ne veut pas que notre liberté nous soi t. comme un bien dont nous ne fassions aucun usage.

LE RÉPROUVÉ

Très-certainement.

c n ne veut pas que nous soyons libres ^ puissance, ». il veut que

LE RÉPROUVÉ

Libres en puissance! Le mot est singulier.

LE PRÉDESTINÉ

Pourquoi donc?

LE RÉPROUVÉ

Un êtFe libre en puissance ! Serait-ce un être pouvant devenir libre par Taction d'autrui? Serait-ce un être pouvant de soi être libre, c'est-à-dire libre d'être libre? Un être libre en puissance, qu'entendez-vous parla?

LE PRÉDESTINÉ

J'entends par un être libre en puissance un être qui peut faire ou ne pas faire.

LE RÉPROUVÉ

C'est-à-dire un être libre.

LE PRÉDESTINÉ

Il importe de distinguer la liberté en puissance de la liberté en exercice. Ce n'est rien que d'être libre en puissance, si l'on n'est libre en exercice.

LE RÉPROUVÉ

Je soupçonne qu'être libre en puissance c'est ne point l'être, et qu'être libre en exercicec'est l'être trop.

Voudriez-vous me dire quand on est libre autant qu'il faut et pas plus qu'il ne faut?

LE RÉPROUVÉ

Quand on est libre, c'est-à-dire quand oa possède le pouvoir de faire ou ne pas faire qu'on appelle la puissante.

LE PRÉDESTINÉ

Mais Dieu veut-il que nous soyons des êtres pouvant faire ou ne pas faire, et n'exerçant point ce pou-

voir?

LE RÉPROUVÉ

Non assurément, Dieu veut que nous exercions notre liberté, et c'est ce qu'il est nécessaire que nous fassions de manière ou d'autre. Je peux prendre cette détermination, ou ne la pas prendre; en cela je suis libre; mais il faut que je prenne ou l'une ou l'autre détermination.

LE PRÉDESTINÉ

Vous mettez donc la 1 iberté dans la puissance seule ?

LE RÉPROUVÉ

Où voulez-vous qu'elle soit?

LE PRÉDESTINÉ

Dans l'acte surtout. « Dieu veut que nous soyons libres en exercice ; et il ne veut pas seulement en général que nous exercions notre liberté, » mais il veut que nous l'exercions par tel et tel acte : car lui dont la science et la volonté vont toujours jusqu'à la dernière précision des choses, ne se contente pas de vouloir qu'elles soient en général ; mais il descend à ce qui s'appelle tel et tel, c'est-à-dire à ce qu'il y a de plus particulier, et tout cela est compris dans ses décrets. En un mot, «r le propre de Dieu est de vouloir et, en voulant, de faire dans chaque chose et dtans chaque acte ce que cette chose et cet acte, sera et doit être. » « Et comme il arrive que nous sommes libres par la force du décret qui veut que nous

soyons libres, il arrive aussi que nous agissons librement en tel et tel acte par la force même du décret qui descend à tout ce détail. »

, DIALOGUE. i9o

LE RÉPROUVÉ

Je pense qu'il e&t au-dessus des forcés de Thomme d'afiSrmer plus clairement que tout est nécessaire; en s'abstenant toutefois de le dire en propres termes.

LE PRÉDESTINÉ

Il est étonnant que vous ne voyiez pas que c'est le contraire qui est vrai.

Tout ce que Bien veut est. Dieu veut que tel homme veuille telle chose : cet homme la veut ; Dieu veut que ce même homme la veuille librement, il la veut librement.

LE RÉPROUVÉ

Dieu veut que deux et deux fassent quatre, deux et deux font quatre ; Dieu veut en outre que deux et deux fassent neuf, deux et deux font neuf.

LE PRÉDESTINÉ

Il est contradictoire que deux et deux fassent neuf. Mais il n'est pas contradictoire que telle action future soit faite, et soit de cette façon d'être qu'on appelle libre.

LE RÉPROUVÉ

Non, mais cette façon d'être qu'on appelle libre, en parlant d'une action, n'est pas une façon d'être...

LE PRÉDESTINÉ

Ah ! cette façon d'être qu'on appelle libre n'est pas une façon d'être? Vous me découragez. Une façon d'être qui n'est pas une façon d'être !

19G LE PUÉDESTINÉ, LE HÉPUOUTÉ :

LE RÉPROUVÉ

Je dis que cette façon d'être qu'on appelle libre, en parlant d'une action, n'est pas une façon d'être réellement, mais que c'est une façon d'être ou de ne pas être, à moins que ce ne soit une façon d'avoir, été faite; et que cette façon d'être qu'on appelle libi*e, en parlant d'un homme, est une façon d'être indéterminé entre deux partis.

Essayez de présenter à la lumière de l'idée de l'être cette imagination d'une volonté humaine déterminée que Dieu veut être, et que Dieu veut être de cette façon qu'on appelle libre. Vous allez voir ce que vous trouverez :

Dieu veut que dans telle âme, à tel moment, une telle volonté soit, et Dieu veut que dans cette même âme, à ce même moment, cette mémo volonté, non pas soit simplement et réellement, mais soit pouvant être ou n'être pas!

LE PRÉDESTINÉ

Attendez, il faut s'arrêter après le mot soit,

' LE RÉPROUVÉ

Comment?

LE PRÉDESTINÉ

Dieu veut d'une part que telle chose aoîV; voilà pour l'existence de la chose qui dès lors sera certainement ; et Dieu veut d*autre part que cette chose soit ; arrêtez^vous là et ajoutez ensuite posément : pouvant ne pas être : cette qualité ajoutée à la chose fait qu'elle arrive librement; au lieu que si après

avoir dit : Dieu veut d'uaepart que telle chose soit, vous dites : et Dieu veut d'autre part que telle chose soit pouvant être ou nêtre paSy tout d'un trait , sans vous arrêter, on ne comprend plus si bien.

LE RÉPROUVÉ

Je crois quelquefois que vous plaisantez.

LE PRÉDESTINÉ

Je ne plaisante jamais.

Dieu veut qu'une volonté soit telle, et tout ensemble qu'une volonté soit, non pas telle, mais tellement

différente qu'elle soit pouvant êtreou n'être pas telle. Si vous m'accordez ces deux modes d'être dans une volonté, fût-ce celle de Dieu même : être telle délerminément, et, tout ensemble, être indéterminément pouvant être ou n'être pas telle, je vous tiens pour capable de tracer un cercle carré.

LE PRÉDESTINÉ

Raisonnons. La seule chose qui soit en nous en vertu de ces décrets absolus, « c'est que nous fassions librement tel et tel acte. » c Et il n'est pais nécessaire que Dieu, pour nous rendre conformes à son décret, mette autre chose en nous que notre propre détermination, ou qu'il l'y mette par autre que par nous. Gomme donc il serait absurde de dire que Dieu nous l'ôtât par son décret ; et comme notre volonté, en se déterminant elle-même à choisir une chose plutôt que l'autre, ne s'ôte pas le pouvoir de choisir entre les

deux, il faut conclure de même que ce décret de Dieu ne nous ]'ôte pas. »

LE RÉPROUVÉ

Notre propre détermination ne nous ôte pas notre liberté, en ce sens qu'elle n'épuise pas notre liberté jusqu'à sa source: tant s'en faut. Mais pendant qu'on choisit une chose plutôt qu'une autre, conserver le pouvoir de choisir entre les deux sans revenir par un autre acte sur l'acte que l'on fait, vraiment, y pensez-vous?

LE PRÉDESTINÉ

Vous reconnaissez sans doute que plus une chose est actuelle, plus elle tient de l'être. Or notre âme, conçue comme exerçant sa liberté, étant plus en acte que conçue comme pouvant l'exercer...

LE RÉPROUVÉ

C'est-à-dire que l'acte est plus l'acte qu'il n'est la puissance?...

LE PRÉDESTINÉ

N'est-ce pas évident?

LE RÉPROUVÉ

£t en revanche la puissance est plus la puissance qu'elle n'est l'acte. En général, ceci est plus ceci qu'il n'est cela, et cola est plus cela qu'il n'est ceci. La conséquence sera nécessairement intéressante.

LE PRÉDESTINÉ

fK Notre àme, connue comme exerçant sa liberté, étant plus en acte que conçuecomme pouvait l'exer-

cer,» elle est plus tout ce qu'elle est à ce moment-là; elle est donc plus libre^ et puisqu* « il n*y a rien dans la créature qui tienne tant soit peu de l'être, qui ne doiye à ce même titre tenir de Dieu tout ce qu'il a, cet exercice vient immédiatement de Dieu. En effet, comme Dieu fait en toutes choses ce qui est être et perfection, si être libre est quelque chose et quelque perfection dans chaque acte. Dieu y fait cela même qu'on appelle libre, et l'efficace infinie de son action, c'est-à-dire de sa volonté, s'étend, s'il est permis de parler ainsi, jusqu'à cette formalité. »

LE RÉPROUVÉ

Celui qui avec cette formalité a fait hier une chose peut-il réellement ne l'avoir pas faite hier?

Je ne vous comprends pas.

LE* RÉPROUVÉ

Je vous demande s'il est encore possible aujourd'hui que celui qui a fait hier une chose ne l'ait pas faite hier? En d'autres termes, si la puissance, si la . concomitance de Pacte et de la puissance ne se prolonge pas par la concomitance de l'acte passé et de la puissance toujours subsistante ?

LE PRÉDESTINÉ

Je me demande pourquoi cette question?

LE RÉPROUVÉ

G'estque celui qui peut, je ne dis pas discontinuer défaire une chose (ceci n'est pas rare), mais qui peut ne pas faire une chose qu'il fait, pendant qu'il la fait.

peul bien aussi, me semble-Uil, ne TaYcir pas faite quand il Ta faite. PeiU^ seulement. Cette nouvelle concomitance est la suite logique de la première, et elle n'est pas plus diflScile à concevoir. Pourquoi n'en parlez-vous donc pas?

LE PRÉDESTINÉ

C'est qu'elle est inutile.

LE RÉPROUVÉ

Et l'autre, à quoi sert-elle?

LE PRÉDESTINÉ

Mais quand elle ne servirait qu'à justifier cette bel le thèse, que ^Dieu fait immédiatement notre choix, dont il assure ainsi la liberté?

Au reste ne croyez pas que je sois à bout de raisons.

Écoutez encore. Il y a trois sortes de biens : les petits biens, les biens moyens et les grands biens. La santé, la beauté, voilà par exemple de petits biens. Le libre arbitre n'est qu'un bien moyen ; il est plus qu'un petit bien parce qu'il nous sert à gagner le ciel, et il n'est qu'un bien moyen parce que.., vous savez. Mais le bon usage de notre libre arbitre, ce bon usage si important pour nous, voilà très-aifôurément un grand bien. Et comme c'est le plus grand bien et la dernière perfection de la créature, cela doit par conséquent lui venir de Dieu. Car si on est obligé d'attribuer à Dieu le bien dont la créature peut abuser, c'est-à-dire sa liberté, à plus forte raison doit-on lui attribuer le bon usage du libre arbitre...

DIÂL06U£. 201

LE RÉPROUVÉ

Que?.....

LE PRÉDESTINÉ

« Qu'au ne peut jamais en user mal.... »

LE RÉPROUVÉ

On ne peut jamais eii user mal ! User mal du bon usage du libre arbitre !

LE PRÉDESTINÉ

Non sans doute, « puisqu'il est essentiellement le bon usage de soi-même et de toutes choses. »

Il me vient une idée : Si Dieu au lieu de créer l'homme capable de mériter, l'avait créé méritant la gloire éternelle? sans aucune épreuve préalable?

LE PRÉDESTINÉ

Sans doute, Dieu qui peut tout, pouvait très-bien créer l'homme actuellement méritant la gloire éternelle. S'il ne l'a pas fait, c'est qu'il était mieux de ne le pas faire, où. même simplement parce qu'il ne l'a pas voulu. Dieu s'est contenté, en nous créant successivement à chaque instant, car son action sur nous n'est qu'une création continuée, de créer ceux qui méritent. Car toutes les fois qu'on prend une bonne détermination, c'est Dieu qui la fait en nous d'une msHiière immédiate: « Autrement, on pourrait dire que nous nous serions faits meilleurs et plus parfaits que Dieu ne nous aurait faits, et que nous nous donnerions à nous-mêmes quelque chose

âOS L£ PRÉDESTINÉ, LE RÉPROUVÉ :

qui vaut mieux queFétre...., » savoir le bien-être et le bien-vivre.

LE RÉPROUVÉ

Ce n*est pas que Dieu ne nous le commande expressément. Tous ses préceptes n'ont pas d'autre objet. Mais ce sont là façons de parler : « Marche devant moi et sois, parfait, » « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait, » c Fais cela et tu vivras. » Cela veut dire au fond : Vous ne pouvez rien de vous-mêmes, mais en supposant que vous pussiez quelque chose, voilà comme je vous parlerais.

LE PRÉDESTINÉ

Enfin vous vous rendez ; et non point de guerre lasse, car il y a du bon dans vos expressions. Vous entendez la chose. Il suffit de concevoir que Dieu fait tout immédiatement : ne sortons pas de là. D « fait être homme ce qui est homme, et corps ce qni est corps, et pensée ce qui est pensée, et passion ce qui est passion, et action ce qui est action, et nécessaire ce qui est nécessaire, et libre ce qui est libre, et libre en acte et en exercice ce qui est libre en acte et en exercice, car c'est ainsi qu'il fait tout ce qu'il lui plait dans le ciel et sur la terre. » « Et comme il ne répugne pas à notre choix et à notre détermination de se faire par notre volonté, puisqu'au contraire telle est sa nature, il ne lui répugne pas non plus de se faire par la volonté de Dieu qui la veut, et la fera être telle qu'elle serait si elle ne dépendait que de nous. En effet, nous pouvons dire que Dieu nous fait tels

DUL06UË. S03

que nous serions nous-mêmes si nous pouvions être de noùs-mêiâes, parce qu'il nous fait dans tous les principes et dans tout l'état de notre être. Car, à proprement papier, l'état de nôtre être c'est être tout ce que Dieu veut que nous soyons.

LE RÉPROUVÉ

Ceci fait bien voir à quel point la diversité des choses est nécessaire pour la bonté du monde. D'une part, d'honnêtes gens, des hommes vertueux, des héros, des èaints, des martyrs; de l'autre, des brigands, des voleurs, des traîtres, des lâches, des misérables, et Dieu les fait tous immédiatement tels qu'ils seraient eux-mêmes s'ils pouvaient être d'eux-mêmes. Je trouve qu'être faits par Dieu tels qu'ils seraient s'ils pouvaient être d'eux-mêmes est une juste punition pour les uns et une belle récompense pour les autres de ce qu'ils feraient dans ce cas-là.

LE PRÉDESTINÉ

Réservons toujours le mal pour considérer à part la manière dont il peut entrer dans l'ordre providentiel. Toutefois, nous pouvons dire dès à présent que Dieu le veut, en ce sens qu'il le permet. Permettre est une manière de vouloir.

Mais réduire la volonté de Dieu à ne s'exercer pour certaines choses que sous ce mode affaibli de la simple permission, ne serait-ce point lui ôter de son efficace ? »

•2()i LE PRÉDESTINÉ, LE RÉPROUVÉ:

LE PRÉDESTINÉ

Oh! non. L'efficace de la volonté proprement dite est remplacée par l'efficace de la permission. Quand il plaità Dieu de vouloir le mal» non de levouloir dans le sens ordinaire du mot (quelle horreur!), mais de le permettre, le mal arrive infailliblement avec cette permission très-efficace, sans que Dieu pourtant y soit pour rien. En effet. Dieu n'a qu'à s'abstenir de vouloir le bien : comme aucun bien ne se fait que par la volonté expresse de Dieu, alors le mal se fait tout naturellement par le libre arbitre de Thonime. Tout à l'heure, quand je vous verrai ferme sur le point important, je vous dirai un mot du mal. Souvent, dans ces questions, on s'en est fait un monstre, et ce n'est rien du tout ; ceci à la lettre.

LE RÉPROUVÉ

Le point important, à ce qu'il me semble, est de se convaincre que notre volonté se fait par la volonté de Dieu qui la voit et la fait « être telle qu'elle serait si elle ne dépendait que de nous; » en sorte que c Dieu nous fait être tels que nous serions nous-mêmes si nous pouvions être de nousmêmes. * t

LE PRÉDESTINÉ

Pénétrez-vous de cela, et vous êtes sauvé, du moins pourla doctrine.

Mais c'est un privilège incompatible avec notre nature, que celui de pouvoir être de nous-mêmes?

LE PRÉDESTINÉ

Indubitablement.

LE RÉPROUVÉ

Savez-vous que je m'effraie un peu à l'idée d'un être qui serait mis en possession d'un privilège incompatible avec sa nature ï Une simple ligne droite, acquérant subitement la qualité de courbe, ferait inévitablement, pour rester droite, des contorsions immuables dont l'idée met l'imagination en déroute. Et un homme pourrait davantage? Selon vous, Dieu nous fait donc faire précisément ce que nous ferions si nous faisions les choses inconcevables que nous feriops si l'absurde était réalisé ?

LE PRÉDESTINÉ

Dieu nous fait être tels que nous serions si nous pouvions être de nous-mêmes... je conviens qu'il faudrait être plus exercé que vous peut-être pour bien prendre ce si. Si: cela vaut dire : si ce qui est de soi impossible était, en quelque sorte, possible» par impossible. Mais puisque ce si vous embarrasse, bornez-vous à vous dire : « l'état de notre être est

d'être tout ee que Dieu veut que nous soyons. »

LE RÉPROUVÉ

Il ne reste plus qu'à expliquer comment le mal est dans le monde. Après, vous me direz comment Dieu le connaît, puisqu'il ne connaît que qe qu'il fait.

Le mal est dans le monde parce que l'homme a usé de son libre arbitre comme il ne devait pas...

âOO LE PRÉDESTINÉ; LE RÉPROUVÉ :

Par lui-même, l'homme, à cause qu'il a été tiré du néant, ne peut faire absolument que le mal. Dieu, dans sa sagesse profonde, l'abandonne souvent à luimême ; rien donc de surprenant à ce que souvent Thomme fasse le mal.

< Que si pour combattre le principe que Dieu ne connaît que ce qu'il opère, on objecte qu'il s'ensuivrait de là que le péché lui serait inconnu puisqu'il n'en est pas la cause, il ne faut que se souvenir que le mal n'est point un être » et c qu'il n'a point par conséquent de cause efficiente. » c Au reste, on voit clairement que Dieu, sachant la mesure et la quantité du bien qu'il met dans sa créature, connaît le mal oii il voit que manque ce bien, comme il connaîtrait un vide dans la nature en connaissant jusqu'où tous les corps s'étendent. »

LE RÉPROUVÉ

Gomme il connaîtrait un vide dans la nature en connaissant jusqu'où tous les corps s'étendent. .. je vois pourquoi vous me demandiez tout à l'heure de me représenter l'histoire du monde reproduite par un tableau troué : les trous, les vides signifiant la part du mal. Ainsi quand je fais le mal, je ne fais vraiment rien, et alors j'agis de moi-même ; et quand je fais le bien, c'est Dieu qui le fait, d'où il résulte que ma manière de coopérer avec lui consiste en ce qu'il opère tout seuL

Après cela» . pourquoi se plaint-il? car qui est-ce qui résiste à sa volonté?

Je VOUS répondrai avec saint Paul : ô homme, qui êtes- vous pour disputer avec Dieu? Un vase d'argile, dit-il à celui qui Ta fait : pourquoi m'avez-vous fait ainsi ? Le potier n'a-t-il pas le pouvoir de faire avec la même argile un vase destiné à des usages honorables, et un autre destiné à des usages vils?

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