‹ La recherche d'une première véritéChapitre 35 sur 63 · PROBUS OU LS PRINCIPE DE LA SCIENCE · texte numérisé non relu

PROBUS OU LS PRINCIPE DE LA SCIENCE

Sais-tu la dignité que Dieu t*a donnée? Sais-tu ce qui se passe en toi quand tu hésites entre le bien et le mal? Si Dieu daignait répondre à un ange qui lui demanderait : Fera-t-il le bien ou fera-t-il le mal, Dieu qui est la vérité même ne répondrait-il pas : Il dépend de lui de faire l'un ou l'autre, cela sera ou cela ne sera pas, selon sa volonté?

A mon tour je te dirai : Quand Suzanne prit Dieu à témoin de son innocence ne s'écriait-elle pas : Dieu qui savez toutes choses avant qu'elles arrivent! Et tu voudrais que le Dieu qu'elle invoquait ainsi ne pût répondre que comme le ridicule oracle de Tirésias: Ou cela sera ou cela ne sera pas. Oracle, en effet, qui ne courait nul risque de se tromper.

PROBUS

Tu te crois maître de tes résolutions, capable de délibérer et de faire un chofx entre deux partis pendant que ta détermination est atteinte avant d'être par un coup d'œil infaillible, que ta délibération en dépit de ses circuits a son terme inévitable marqué à l'avance, et que le parti que peut-être tu ne vas pas prendre, certainement pourtant tu vas le prendre.

CALISTE

Oui, l'homme est libre, mais Dieu sait tout ce qui sera : Dieu veut toutce qui sera,mais l'hommeestlibre.

LE MAITRE {à ProbuS.).

Vous l'avez entendu. La vérité même a parlé par sa bouche. Dieu connaît en effet l'avenir comme le

présent et le passé, et c'est parce que la connaissance qu'il a des choses les enveloppe de tous côtés, les atteint dans leurs racines, le^ saisit telles qu'elles sont avec tout ce qui les fait être et tout ce qui les distingue, que cette suprême connaissance est digne de l'être dont la notion périrait dans notre âme si elle cessait de rassembler toutes les perfections.

Maître, l'enfant a dit la vérité; à Dieu ne plaise quejamais j'essaye d'ébranler dans l'esprit de personne une vérité si claire et si fondamentale ; je n'ai voulu jusqu'à présent que poser distinctement l'affirmation où je suis d'accord avec vous, afin que l'enfant ni vous-même ne pussiez m'attribuer une pensée qui est loin de mon esprit. Puisse-t-il arriver tout à l'heure que vous soyez d'accord avec moi, comine je viens de l'être avec vousl {A Calkte:) Je voudrais examiner avec toi le caractère de ces événements qui peuvent arriver et n'arriver pas et qu'on appelle des futurs contingents. Il est également vrai de dire que ces événements peuvent arriver et de dire que ces événements peuvent ne pas arriver, mais leur arrivée ou leur non-arrivée n'est pas toujours également possible.

CALISTE

Voilà une distinction que j'ai quelque peine à saisir.

220 FROBUS OU LE PRINCaPJS DE LÀ SCIENCE :

PROBUS

Suppose que cette urne contient cent boules dont deux seulement sont noires tandis que toutes les au^ très sont blanches. Si quelqu'un met la main dans l'urne pour en tirer une boule, n'est-il pas vrai qu'il peut amener l'une des deux boules noires aussi bien que l'une quelconque des blanches?

GALISTE.

Cela est vrai.

PROBUS

La sortie de Tune des deux boules noires, la sortie d'une des boules blanches, voilà des événements dont il est également vrai de dire qu'ils sont possibles. Reconnais- tu ceci?

GALISTE.

Je le reconnais. Mais il y a beaucoup plus de blanches que de noires, et il est à parier que c'est une boule blanche qui sortira.

PROBUS

Tu as raison : et c^est à dire que la sortie d'une blan« che est plus possible que la sortie d'une noire. Clonçois distinctement, chacune à part, la sortie de telle ou telle des cent boules, voilà des événements égale* ment possibles, n'y aya^t pas plus de raison pour qu'un événement se produise plutôt que Foutre. Cette possibilité sera donc convenablement représentée par un centième. Mais au lieu de la sortie de telle ou telle boule déterminée, conçois qu'il s'agisse de la sortie d'une boule noire, par exemple, soit de l'une

D1ALÛG0£. â^i

soit de Faut re indifféremment; cet événement peut arriver de deux manières, et sa possibilité sera représentée par deux centièmes. Il y aura de même une possibilité de quatre-vingt-dix-huit centièmes à ce que ce soit Tune desboules blanches qui sorte de Turne: je dis l'une indéterminément, car si j*entenfdais parler d'une boule blanche déterminée^ la possi- ,bilité de la sortie serait marquée par un centième.

CALISTE

Et supposé qu'une boule devra certainement être tirée de l'urne, la possibilité de cet événement sera marquée par cent centièmes I

l>H0BI]S.

Précisément; car la possibilité de cet événement sera cent fois plus grande que celle de la sortie de telle blanche ou de telle noire. Je t'ai donc montré des événements dont il est également vrai de dire qu'ils sont possibles, mais dont il n'est pas vrai de dire qu'ils ont une possibilité égale. Ces différents nombres, un centième, deux centièmes, quatre-vingtdix-huit centièmes, niarquent les différents degrés du probable.

CALISTE

D'après cela le probable serait, le nombre du possible? .1

PROBUS

C'est ainsi qu'il faut, l'entendre, et quoiqu'il y ait une grande différence entre les événements dont je ie parle et ces actions de l'homme libre et raison-

!2iS PROBUS or LE PRINCIPE DE LA SCIENXE :

nable qui recevront un jour de Dieu leur châtiineat ou leur récompense, cei)endant l'étude des unes peut se trouver jusqu'à un certain point une préparation utile dans l'étude des autres. Crois-tu qu'il y ait pour l'homme accoutumé de longue main à céder à ses penchants une égale possibilité de se décider ou non tout à coup à feire jun effort pour y résister?

GÂLISTE.

Non sans doute. Il est plus aisé au nageur de se laisser aller au fil de l'eau que de remonter le courant.

PROBUS

Tu vois donc des événements contingents comme plus possibles que d'autres, parce que les actioite qui les produisent sont plus ou moins difficiles. Mais je ne voulais te faire cette remarque qu'en passant. C'est à d'autres choses que je veux te rendre attentif.

Faisons maintenant cette hypothèse : l'urne que voici est dans la salle voisine, et elle contient trois boules, deux blanches et une noire. A midi quelqu'un introduira la main dans l'urne et entiï^era une boule. Jusqu'à midi il demeurera possible, quoique avec des degrés assez différents de probabilité, .que cesoit une boule blanche ou une boule noire qui sorte.

GALISTE.

Oui.

PROBtJS.

Supposons que dans le lieu où nous sommes on parle de ce qui aura lieu à midi au moment que la

main de rhomme s'introduira dans l'urne: ne diraiton pas avec raison : la boule qui sortira sera probablement une boule blanche ?

GALISTE.

Oui, la probabilité pour qu'il sorte une des deux boules blanches est double de la probabilité pour quece soit la noire.

PROB€S.

Que trois hommes disent avant l'événement, le premier : « Une boule blanche sortira, » le second : « La noire sortira, » le trpisièlne : « L'un ou l'autre dit vrai, » que penserais-tu touchant la vérité ou la fausseté des affirmations de ces trois hommes?

CALISTE

C'est le troisième qui dit vrai.

PROBUS

Parce qu'il est certain qu'il sortira une boule blanche ou une boule noire, mais laquelle, il est incertain?

CALISTE

Uniquement par cette raison.

PROBUS

En sorte qu'après l'événement, si la boule noire est sortie, le troisième homme^pourrait dire au second : Je vois maintenant que c'était vous qui disiez la vérité ?

CALISTE

J'avais tort de dire que le troisième homme disait vrai en affirmant que l'un des deux autres disait vrai

i24 PROBUS ou LE PRINCIPE DE LA SCIENCE :

lui-même, car depuis révéoement celui des deux qui paraîtrait plutôt avoir dit vrai est celui qui affirmait comme certaine la sortie de la boule noire, quoique moins probable, et son tort était d'affirmer comme certain ce qui était probable seulement et qui pouvait n^avoir pas lieu.

PBOBUS.

Ton erreur était grande en effet. Non, aucun de ces trois hommes n'avait dit vrai. Celui-là seul aurait dit vrai qui eût dit comme toi-même tout à Theure : la probabilité pour qu'il sorte une boule blanche est double de la probabilité pour que ce soit la noire qui sorte.

GÀLISTE.

Sans doute, étant également vrai que les deux événements étaient possibles.

Mais changeons un peu notre hypothèse. Supposons qu'il soit midi : la main qui devait tirer Tune des boules est sortie de Turne, et de deux hommes qui savent seulement que Tune des boules est sortie Tun dit à présent : « C'est une boule blancJie qui est sortie, » l'autre : « La boule noire est sortie. »

GALISTE.

Ce seraient encore là des paris et non pas des affirmations auxquelles conviendraient les qualifications de vraies ou de fausse3«

PROBUS

Ta remarque est juste, car nous supposons ces

hommes dans l'ignorance de ce qui est en effet, l^ais de ces deux propositions : Une blanche est sortie, La noire est sortie, Tune n*est-elle pas \raie en soi ?

CÀLISTE.

Très-certainement, sôit qu'on l'ignore, soit qu'on le sache.

PROBUS

Et tout à l'heure il n'en était pas ainsi ; ni l'une ni l'autre de ces deux affirmations : Une boule blanche sortira, une boule blanche ne sortira pas, ni l'une ni l'autre de ces propositions n'était vraie en soi, mais toutes deux étaient fausses en soi.

CALISTE

n faut en convenir ou ne pas considérer comme réellement possibles la sortie d*une boule blanche et la sortie de la boule noire.

Souvait dans ses pensées Thomme est en retard sur les faits, et il considère comme pouvant être ou potfvant ne pas être ce qui est déjà déterminé depuis longtemps à être ou à n'être pas : ces mots « il est possible » n'expriment alors que son ignorance; mais ces mêmes mots « il est possible » expriment quelquefois une vérité et une grande vérité: comme: n est possible que l'homme se sauve ou que l'homme se perde. Ce serait la plus grande des erreurs que de confondre deux sens tellement différents. Je voudrais maintenant savoir de toi s*il ne te semble pas néces^ saire de distinguer deux sortes d'avenir?

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