‹ La recherche d'une première véritéChapitre 40 sur 63 · PRUBLS OU LE PRI.NCIPK DE LA SCIENCE · texte numérisé non relu

PRUBLS OU LE PRI.NCIPK DE LA SCIENCE

CALISTE

En effet : Terreur serait d'&ffirmer qu'il est déterminé dès à présent que la boule noire sortira ou qu'il est déterminé qu'elle ne sortira pas. Et il serait vrai de dire : j'ignore si c'est la boule noire qui sortira, ou si c est la blanche.

PROBUS

Toi-même tu lombes dans Terreur que tu vi^ns de signaler. Il serait vrai de dire, à ce que tu prétends, j'ignore si c'est la boule noire qui sortira ou si c'est la blanche. Mais ne vois-tu pas que c'est dire la même chose que ceci : j'ignore s'il est vrai dès à présent que la sortie de la boule noire est future, ou s'il est vrai dès à présent que c'est la sortie de la blanche qui est future?

CALISTE

Je ne puis comprendre que je me sois trompé à ce point.

PBOBCS.

Tu t'es trompé, et c'est chose ordinaire à chacun, mais tu le reconnais, et c'est-choso rare.

CALISTE

Cependant lorsqu'on dit r ou la boule noire sortira, ou la boule blanche, certainement on dit là quelque chose d'intelligible dans un sens différent de ceux dont nous avons parlé. Gomment se fait-il, que je ne puisse le dire si je l'entends, et comment puis-je l'entendre, quand il m'est im))ossible de le dire!

PROBUS

Soi

N*as*tu pas distingué, quand je t'ai parlé tout d'abord de F urne dont on devait tirer une boule, deux cas très-difGérents ? celui où il est réellement possible, au moment où la main entre dans l'urne, qu'il sorte ou telle ou telle boule, et le cas où, sans qu'on le sache, la sortie future de telle ou telle boule est déterminée, par exemple, quand la main est prête à sortir de l'urne? Dans le premier cas, il s'agit de possibles réel&; dans le second, de possibles qui n'existent pas, et qui ne nous semblent exister que eu égard à l'ignorance où nous sommes de toutes les réalités? Comme il est indifférent qu'il s'agisse des uns ou des autres, on conçoit qu'il arrive de les confondre et d'employer aussi à l'égard des uns le langage qu'il ne faudrait employer qu'à l'égard des autres.

Ce n'est pas tout. Même dans le cas où il s'agit de réels possibles, ou plutôt de possibles supposés réels, il est naturel de se reporter au moment où la boule noire ou blanche sortira de l'urne, et c'est ce qu'on peut marquer par cette expression : Ou c'est la boule noire qui sortira, ou c'est la boule blanche, quoique, à le prendre à la rigueur^ ce langage ne soit pas exact, puisqu'il semble signifier que, dès à présent, soit la sortie de la blanche, soit la sortie de la noire est future. Mais cette façon de parler peut bien n'avoir d'autre sens que d'énumérer les cas possi* blés : c'est ainsi qu'on dirait : Ou c'est une boule

252 PROBUS ou LE PRINCIPE DE LA SCIENCE :

noire qui sortira, ou c est une boule blanche; si la boule blanche sort, je gagnerai tant ; si la boule noire sort, je perdrai tant. Et dans une autre occasion on pourrait pour signifier les mêmes idées employer des mots différents : Il est possible qu'une boule blanche sorte, il est possible qu'il sorte une boule noire, il est possible qu'il sorte une boule rouge; si c'est la boule blanche qui sort, je gagnerai tant. etc. Mais cette dernière façon de parler serait plus exacte, alors que la sortie de chacune des boules est réellement possible ou paraît l'être. Dans ce dernier cas, cette affirmation : A sera ou ne sera pas, ne signifie point : Ou il est présentement vrai que A sera, ou il est présentement vrai que A ne sera pas; mais elle signifie : Il est présentement vrai que A sera ou ne sera pas, c'est-à-dire il est présentement vrai qu'il arrivera un moment où l'une des propositions: A est, ou A n'^t pas, sera vraie : l'une de ces propositions n'étant pas dès à présent déterminée.

CALISTE

II me semble, Probùs, que je ne me tromperai plus dans cette matièfe.

PROBUS

Je le crois. Supposons maintenant, Galislç, que deux hommes soient d'accord sur une chose : qu'un certain événement A est contingent : nécessairement l'événement non A le sera aussi. L'un de ces hommes demande à l'autre : De ces deux événements, A et

PIALOGUE. 253

non A, qui sont tous les deux contingents» lequel est à présent futur?

CALISTE

J'entends. Le second pourrait dire au premier : Vous me demandez lequel de ces deux événements dont ni Tun ni l'autre n'est futur est futur? ou de ces deux événements dont l'un et l'autre est imparfaitement futur à présent, lequel est parfaitement futur, d'une futurition qui n'est pas imparfaite, c'est-à-dire simplement futur? Que me demandezvous là ?

PROBUS

L'homme interrogé ne pourrait donc voir dans la question qui lui est faîte qu'une question inintelligible?

CALISTE

Certainement, Probus.

PROBUS

Cependant si l'homme qui interroge insistait en disant : Je sais que vous savez beaucoup de choses que j'ignore. Pour moi, j'ignore lequel des deux de ces futurs contingents, A et non A, aura lieu, mais vous qui êtes si savant, dites-le-moi, je vous prie?

Mais l'homme interrogé devra croire que celui qui fait la question n'entend rien du tout à ce qu'il dit.

PROBUS

l^eut-être que l'homme interrogé supposerait chez l'autre cette pensée : Ces deux choses dont il est

S54 PROBUS ou LE PRINCIPE DE LA SCIENCE :

question, A el non A, qui sont ctotingentes pour moi, ne le sont pas pour vous.

CÀLISTE.

Tu es sans pitié, Probus, et tu veux étaler à mes yeux Tabsurdité de ce que je disais tout à l'heure ; mais j'avais reconnu de moi-même combien il serait ridicule à quelqu'un de supposer qu'une chose qui est contingente à ses yeux, alors qu'il la voit telle qu'elle est, fût non contingente aux yeux d'un autre, qui ne se trompe pas non plus sur elle.

PROBUS

Rien n'est plus juste : deux hommes voyant tous les deux la vérité ne peuvent pas voir la même chose, l'un comme contingente et l'autre comme non contingente.

LA DAME {bas au vieillard).

Comprenez-vous qu'on insiste autant pour établir qu'il fait jour en plein midi.

LE VIEILLARD

La vivacité de votre intelligence vous fait arriver d'un seul bond où plusieurs ne viennent que lentement.

Ainsi, celui à qui l'autre fait cette question : De ces deux futurs contingents lequel sera, serait donc en droit de lui répondre : Vous me demandez là une chose que, avec toute la science du monde, personne ne pourrait dire.

DIALOGUE. !2r>5

LA DAME

Eh ! sans doute.

PROBUS

D*où yient que tu hésites, Galiste?

GALISTE.

Ah ! Probus, tu as voulu me prendre au piège. Il est impossible que tu aies dit sérieusement ce que tu viens de dire.

PROBUS

Explique-toi.

CALISTE

Si quelqu'un me disait : Répondez oui ou non : Pythagore savait-il lequel des deux de 3 ou de 4 est 7? en répondant oui, je dirais une absurdité, car ce serait admettre qu'en effet l'un des deux nombres 3 ou 4 est 7. Et en répondant non, je répondrais deux absurdités, car premièrement je supposerais vraie une chose impossible, et secondement je dénierais à Pythagore d'avoir connu une chose qu'il aurait connue certainement si c'était une vérité.

Quelle application fais^tu de ce que tu dis à ce dont il s'agit entre nous?

CALISTE

L'homme interrogé, en répondant que personne ne pourrait dire laquelle est parfaitement future de ces deux choses imparfaitement futures, dil à la fois les deux absurdités dont je paillais. Premièrement il affirme comme existante une chose impossible, se-

S56 PROBUS ou LE PRINCIPE DE LA SCIENCE :

condement il affirme comme impossible une chose qui ne le serait pas^ à supposer que la prëcëdenle ne le fût pas non plus.

PROBUS

Que devrait-il donc répondre ?

GÀLISTE.

La question n'admet aucune réponse, comme tu me Tas fait dire précédemment.

PROBUS

Claliste, de deux futurs contingents, A et non A, Dieu sait-il lequel sera?

CALISTE

Dieu sait tout, Probus.

PROBUS

C'est donc là ta réponse ?

CALISTE

Je n'ai pas répondu, et tu sais bien pourquoi. Mais j'ai dit la vérité que tu reconnais toi-même, et certainement sans qu'il t'en puisse coûter.

LE MAITRE (à Probfis),

Ce que vous venez de dire des propositions touchant les futurs contingents est vrai. C'est la théorie qu'Aristote expose dans le livre des Analytiques. Penser autre chose et croire que de deux propositions contradictoires touchant le futur contingent Tune est vraie, l'autre fausse, ce serait qc rien entendre à la contingence. Tout cela pouvait se dire en quelques mots. Mais en conclure que Dieu ne con-

naît pas les futurs contingents, outre que cette proposition est contre la raison, elle est contre la foi.

LA DAME {au vieillard).

Quelle clarté! Quelle précision ! Quelle force!

PROBUS

A Dieu ne plaise qu'il m'arrive jamais de dire que Dieu ne connaît pas les futurs contingents! Mais...

LE XAiniE.

Je vous écoute, j'attends la restriction.

PROBUS

Aucune restriction n"a place ici. Je veux seulement dire que Dieu connaît les contingents comme contingents.

LE MAITRE. '

C'est-à-dire que Dieu ne connaîtrait les contingents qu'à la manière dont noi^ les connaissons nousmêmes.

Page 1