TROISIÈME PARTIE
LE PRÉDESTINÉ
Reconnaissez donc la vérité de ce que vous avez dit vous-même.
LE RÉPROUVÉ
Oecequej*ai dit!
LE PRÉDESTINÉ
Enfin de ce que vous direz : au point où vous en êtes, la nuance échappe. Reconnaissez donc que, dans votre situation déplorable, du moins vous êtes libre, que Dieu Veut votre salut. Dieu qui veut le salut de tous les hommes, et spécialement le vôtre ; que, si vous le voulez aussi, vous serez à coup sftr
SIALOOUE. 277
sauvé; que cette noire pensée : Je serai inlailliUement réprouvé, a pour correctrice obligée, ou du moins pour explicative, cette pensée consolante : Il est vrai que je le serai, mais seulement dans le sens composé et par une simple nécessité de conséquence. Armez-vous aussi de cette autre pensée : S'il est vrai que je serai ce que je voudrais ne pas être, cela n'est vrai que pour Dieu, et non point du tout pour moi. Quelle source d'une joie pure! Considérez donc , mon ami, car je n'hésite point à vous donner ce nom puisque vous allez être longtemps encore un véritable enfent de Dieu, ùii saint, un modèle pour moi, considérez quelle est la bonté de ce Dieu qui, certain de votre perte, consent à ce que vous n'en soyez pas certain vous-même en quelque sorte, alors qu'il vou& la montre dans une vue dérobée de son essence. Vous voyez ce décret immuable qui fixe votre sort futur, votre sort éternel, éternel vraiment comme Dieu même, puisque la volonté de Dieu qui n'a pas écrit votre nom dans le livre de vie n'est pas moins éternelle que la substance même de Dieu ; et cependant vous n'êtes point certain, vous ne devez pas l'être : tout cela sans contradiction.
LE RÉPROUVÉ
Tenez, je crois que vous êtes un monstre parmi les monstres.
LE PRÉDESTINÉ
C'est ainsi que vous répondez aux consolations que je vous prodigue! Voilà la récompense de mes
278 PROBUS ou LE PRINGIPS DE LA SCIENCE :
efforts ! Je détourne de moi jusqu'à la pensée du bonheur qui m'est assuré; j'essaie de vous chanter, comme la mère près du berceau deson enfant malade, ces chants qui endorment vos douleurs, et vous m'interrompez par un cri de haine. Mais c'est moi qui ai tort. Je vous le dis : j'ai tort. Je comprends .
LE RÉPROUVÉ
L'horrible vision se resserre autour de moi, comme la marée montante qui submerge une tle. Elle gagne jusqu'à cet asile du moment présent, où il me sem^ blait, par une erreur bizarre, que je m'appartenais à moi-même, et que je pouvais tourner à mon gré, en me tordant les bras de désespoir en vue de mon supplice inévitable.
LE PRÉDESTINÉ
Inévitable ! Prenez garde.
LE RÉPROUVÉ
En vue de ce supplice affreux que je n'éviterai pas.
LE PRÉDESTINÉ
Bien.
LE RÉPROUVÉ
En vue de ma perte éternelle, certaine d'une infaillible certitude,
LE PRÉDESTINÉ
Très-bien.
LE RÉPROUVÉ
Certaine eomme l'existence -de Dieu. '
LE PRÉDESTINÉ
Soit : quoique la comparaiaon ne laisse pas que cl*être un peu irrévérencieuse.
Certaine comme la connaissance que Dieu en a, laquelle connaissance est aussi certaine que l'existence de Dieu.
LE PRÉDESTINÉ
Parfait d'exactitude, mais pensez à autre choéc. Quelle situation !
LE RÉPROUVÉ
Tout ce que j'ai fait, tout ce que vous avez fait, tout ce que je ferai, tout ce que vous ferez, tout cela devait être comme il a été, comme il sera.
LE PRÉDESTINÉ
Devait être ! C'est-à-dire était futur. Devait être ! le mot est choquant, surtout pour la partie des choses mauvaises.
LE RÉPROUVÉ
Quelle va être mon erreur, à la venue du jour, quand cessera cette vision! Je ne me souviendrai plus que j'ai vu ce décret immuable qui fixe mon sort éternel, éternel vraiment comme Dieu même, puisque la volonté de Dieu qui ne m'a pas écrit dans le livre de vie n'est pas moins éternelle que la substance même de Dieu ; je n*en aurai au* cun souvenir, et je prierai Dieu avec plus de confiance que jamais! Je croirai l'entendre me parler, et en effet il se fera entendre à mon cœur. Il médira : Pcr-
280 pROBus ou LE paiMGiPE D£ XA sciiiircs :
sévère ! en ajoutant secrètement, toi qui ne persévéreras pas. De quel œil je vois maintenant mon inutile vertu , et vos vices qui . . . .
Ce s<mt des vices odieux. Soulagez- vous. Dites que je suis un monstre. Je mérite toutes les injures.
LE RÉPROUVÉ
Que vous avez pris promptement le langi^de votre état!
LE PRÉDESTINÉ
Et vous celui du vôtre ! Je ne vous connaissais pas cette amertume, ce fonds d*irritation, vous si doux, si patient, si humble!
LE RÉPROUVÉ
Je voudrais vous voir à ma place!
LE PRÉDESTINÉ
Que n*éles-vous plutôt à, la mienne! L*ordre des choses vous apparaîtrait dans toute sa sérénité.
LE RÉPROUVÉ
Vous deviez parler comme vous avez fhit : je devais dire ce que j*ai dit. Où cette vision a commencé, elle devait commencer, où elle va ftnir elle devait finir. Tout pouvait se passer autrement, mais il était futur que tout se passerait ainsi. Je comprends: nous avons le choix entre des pensées et des actions difië* rentes; mais notre choix, tel que nous le faisons à
chaque instant, notre choix tel quMi est, était futur. L*esprit de Thomme qui hésite entre deux partis est semblable à la feuille que le vent pousse à droite et à gauche, et qui devait tomber où elle tombe, s'arrêter où elle s'arrête. Toutefois, le choix est libre de s'arrêter ici ou Ià| à condition pourtant qu'il s'arrête où il devait s'arrêter. Les choses véritablement futures se reconnaissent à ce signe certain, qu'un jour, à un moment, elles sont: mais il y a aussi des choses faussement futures, et c'est (ingénieuse merveille !) c'est par le moyen de ces choses faussement futures qu'il est vrai que nous sommes libres. Cet homme a menti, volé, assassiné; il était futur que cet homme mentirait, volerait, assassinerait ; cela était futur infailliblement, mais cet homme est coupable en ce que ce qui était faussement futur n'est pas arrivé. Il aurait dû arriver ce qui ne devait pas arriver, alors cet homime eut été innocent. Parmi les choses vraiment futures, il en est de deux sortes, les unes libres, les autres nécessaires. Les choses nécessaires ne peuvent pas ne pas arriver, et elles ne sont pas imputables ; les choses libres ont exclusivement la qualité d'être telles, qu'elles peuvent ne pas arriver, mais cette qualité ne les empêche nullement d'arriver, en sorte qu'étant imputables parce qu'elles peuvent ne pas arriver» ce qui est bien juste, elles airiveront néanmoins tout aussi certainement que s'il était impossible qu'elles n'arrivassent pas; ce qui fait que les unes et les autres sont également futures. H