PROBUS OU LE PR1NG1P£ DE LA SGIENXE
semble que Ton soit en droit d'en conclure que le libre arbitre esl équivalent à une pure chimère, mais en tirant cette conséquence on oublierait cette qualité que possèdent les unes : cette qualité éminente, singulière d'être telles, qu'elles peuvent ne pas arriver, bien qu'il soit certain qu'elles arriveront. Il est vrai que cette qualité qui semblerait la devoir tout entière suspendre entre l'être et le non-être, ne fait rien à la chose : c'est une qualité essentielle seulement pour rendre la chose imputable, mais qui laisse la chose absolument telle qu'elle serait sans cette qualité, sauf que, sans cette qualité, elle ne serait pas impu* table. Or si elle n'était pas imputable, la justice de Dieu serait en défaut. Cette qualité est donc fort es* sentielle.
Dieu est semblable à un bon père qui aurait dit à son fils : Choisis librement de tous ces livres, celui* qui te plaira: seulement, je te couperai la main droite si tu prends celui-ci : mais tu le peux prendre si tu veux. L'enfant conserverait toute sa liberté, et il ne prendrait pas le livre. Or, très-certainement, Dieu tout-puissant a des moyens cachés et non 0K)ins efficaces (peut-il yen avoir qui le soient davaiï* tage?) d'accorder notre liberté avec la parfaite cer-r titude de l'usage qne nous en ferons.
Dieu est encore semblable à un bon père qui au« rait appris que son fils est résolu de faire une action criminelle, exécrable, digne de toute sa colère. Mais ce bon père aurait promis de n'en point paj*aitre ins-
PIAI06UE. i83
truit pendant quelque temps; et il porterait le soin scrupuleux de tenir sa promesse jusqu'à conserver pour ce fils les mêmes sentiments d'estime et de confiance qu'il avait pour lui auparavant. Quel empire sur soi ne supposerait pas, chez ce bon père, une pareille fidélité à remplir son engagement! Ainsi et d'une manière infiniment plus étonnante, Dieu semble avoir fait un pacte avec lui-même pour trai-* ter comme un prédestiné, celui-là qu'il sait do science certaine devoir mériter un jour l'enfer. Et ce n'est point une apparence, il le traite réellement comme un prédestiné : il l'exhorte à lui rester fidèle, il lui commande d'espérer un bonheur sans bornes, et sa main droite ignore ce que sa main gauche lui réserve.
Dieu est encore semblable à un roi sage, qui pour faire i^sortir l'une par l'autre son équité et sa clémence envers un sujet prévaricateur, ordonne que de deux nouveaux-nés, enfants jumeaux de ce coupable, l'un soit réservé au dernier supplice pour l'époque oii il atteindra l'âge de raison , et l'autre soit élevé avec de grands soins pour devenir son favori. C'est ainsi qu'il est écrit : J*ai aimé Jacob et ha! Esaû, aimé l'un, haï l'autre avant qu'ils fussent nés et avant qu'ils eussent fait aucun bien et aucun mal.
Mais la lugubre vision touche à sa fin. Je vais reprendre dans les conditions ordinaires de la vie ce rôle qui m'a été donné et que je ne manquerai pas
iSi PROBUS OU LE PRINCIPE DK LA SCIENCE :
déjouer avec une ponctuelle exactitude. Je ne l'eusse pas choisi. Je vais retrouver la prière et l'espérance, et me mettre en marche avec elles vers le but assuré. D'abord je œntinuerai' d'être le fils adoptif de Dieu» une image vivante du Fils unique, un autre Christ. Que Satan serait fier d'apprendre qu'une vie si sainte n'est que le prélude de celle qui doit lui donner tant de joie ! Mais ceci connu par avance, en l'en^ traînant à se relâcher de son zèle, pourrait tout compromettre. Folle supposition! Un instant j'oubliais que tout ce qui sera, sera. Tout est si bien coordonné dans cette trame des choses futures, que la supposition du moindre changement n'est qu'une grossière contradiction.
Gomme le soleil se lève à T instant précis, comme le flot atteint le grain de sable qu'il ne franchira pas, comme le javelot lancé d'une main sûre se fixe en tremblant au joint de la cuirasse, comme la pierre roulante va où elle peut, comme toutes ces choses inertes et obéissantes j'irai au terme de ma voie. Et encore plus sûrement ; mais librement : car je peux n'y pas aller; je peux aller au ciel, j'ai ce magnifique privilège de pouvoir y aller. Mais ce ne serait là qu'un privilège honorifique si, par un art de Dieu qu'on n'admirera jamais assez, il n'eût servi à justifier dans l'éternité ma condamnation elle-même. Car je l'entendrai avant ma naissance, je veux dire dans l'éternité, l'arrêt terrible. Ce malheureux homme que je vois d'avance, le front couvert d'une sueur froide.
HTALOGUE, fS5
détourner ses yeux du crucifix, pendant que la mort fait en lui son travail et que le glas funèbre sonne, ce malheureux c'est moi. Déjà Tétang de feu m'attend, m'envoie dans la nuit un reflet de ses flammes,
et j'en sens la brûlure.
Recommençons maintenant le songe de la vie hur maine.
UN RELIGIEUX (entrant dans la cellule du moine qui s'éveille et fait le signe de la croix).
Debout ! Je vous ai cru malade en vous voyant manquer à mattnes pour la première fois. Vous aurez passé la nuit à la fenêtre de votre cellule. En prières sans doute !
LE PREMIER RELIGIEUX {cclui çui vient de s'éveiller. — La main sur son front comme un homme qui cher-che au fond de sa mémoire).
J'ai fait un songe aflfreux. Impossible, impossible de ressaisir aucun souvenir. Rien. Un vide téné* breux qui m'effraie je ne sais pourquoi.
LE SECOND RELIGIEUX
Moi aussi j'ai fait un songe, mais un songe joyeux. J'en oublie le commencement, mais il se terminait par une musique céleste entremêlée à ce refrain : Où le péché abonde, la grâce surabonde.
LE PREMIER RELIGIEUX
D'où vient donc que je souffre autant? Ce n'est pas dans le corps mais dan« l'âme.
286 PROBUS ou LE PRINCIPE DE LA SCIENCE :
LE SECOND RELIGIEUX
Quelque peccadille peut*ôtre sur la conscience de ce saint qui nous édifie tous?
LE PREMIER RELIGIEUX
Vous ne plaisanteriez pas de la sorte si vous saviee combien je souffre.
LE SECOND RELIGIEUX
Pauvre ami ! Vraiipent !
LE PREMIER RELIGIEUX
Chose étrange! Tenez, il me semble que vous m'avez déjà dit cette parole, avec le même accent, avec le même visage...
LE SECOND RELIGIEUX
Et pourquoi pas? Que vous êtes singulior !
LE PREMIER RELIGIEUX
Mais ce qui m'étonne, c'est que c'était maintenant. Je veux dire que la même scène qui se passe entre nous, j'ai comme un sentiment obscur qu'elle s'est déjà passée entre nous dans les mêmes circonstances de temps et de lieu. En vérité, la force du sentiment que j'en ai est incompréhensible.
LE SECOND RELIGIEUX
Voulez- VOUS que je VOUS dise? vous vous perdrez avec toutes vos rêveries. Outre que vous êtes d'un entêtement ! Hier ne vouliez-vous pas nous persuader...
LE PREMIER RELIGIEUX
. Reprenez-moi, vous avez raison. Pardonnez-moi si j'y ai apporté de l'obstination... Dieu n'a pas mis
rhomme sur la terre pour résoudre ces questions, mais pour...