‹ La recherche d'une première véritéChapitre 53 sur 63 · L'ARCHE DE CÈDRE · texte numérisé non relu

L'ARCHE DE CÈDRE

Or, les Abels ayant été conduits par leur père en un lieu retiré de sa tente, Aram s'approcha d'une table faite en forme d'autel ;

Puis il souleva un tissu de lin qui couvrait un coffre de cèdre : et le chef-d'œuvre se montra dans sa magnificence aux yeux éblouis des Abels.

Aux angles de cette arche reposant sur un socle d'ivoire, la main d'ouvriers inconnus avait sculpté des ceps de vigne, dont les rameaux aux vertes feuilles finement découpées dans l'émeraude

S'enroulaient avec leurs grappes d'escarboucle et d'or autour de gerbes d'or ;

Et des clous d'or, beaux comme les étoiles, fixés dans le couvercle arrondi en dôme, brillaient sur un

306 ABEL ET ABRL :

firmament de pierres précieuses d'un riche azur, pur comme Tazur des cieux.

Au milieu de la face en évidence, on voyait exécutée en or vierge la figure d'un agneau égorgé couché sur une espèce de glaive.

Et la lumière des lampes tombant sur Tor et les pierreries se réfléchissait de tous côtés en feux étinceiants.

Les Abels se tenant par la main admiraient. Et leur père considérait, tout pâle, leur joie ingénue.

Aram prit au pied de l'arche de cèdre deux bracelets d'une rare magnificence, non moins parfaitement semblables que l'étaient eux-mêmes les Abels, et il les attacha de sa main aux bras des jumeaux.

Ils admirèrent aussi ces bracelets, présent de leur père. Or ils voyaient qu'en les attachant sa main était toute tremblante.

Chaque bracelet portait un ornement pareil à cette espèce de glaive sur lequel TAgheau était couché.

Et cet ornement était rouge, comme le sang frai^ chement versé des victimes.

Aram, i^ faisant cela, exécutait les ordres de Dieu qui lui avait parlé ;

Car autrefois, mon fils, le Seigneur s'est montré sur la terre, et a conversé avec les hommes.

Mais pour se cacher à nos yeux le Seigneur ne nous a point abandonnés : il est au haut des cœurs et partout autour de nous dans ce monde visible,

RÉGIT BIBUQUE. 309

Où il nous parle par une intiUitude de symboles et d'emblèmes, et d'où il nous envoie incessamment de secrets avertissemaits.

Gomme un père que quelque grand motif aurait contraint à priver ses enfants de sa vue et qui serait revenu sous un déguisement aux environs de leur demeure, afin de veiller toujours sur eux.

Aram s'étant prosterné pour prier se releva et dit aux Abels :

Cette arche restera fermée.

Jusqu'à ce que quelqu'un ayant mis la clef dans la serrure» cette clef tournera sous la main de celui de vous deux à qui Dieu donnera le don de Dieu pour ouvrir le livre de Dieu.

Un jour vous ne porterez plus le Nom d'Abel : vos Noms nouveaux sônt|dans ce livre.

Je prie dans mon cœur le Très-Haut afin qu'il lui plaise que vous viviez tous les deux devani lui :

Non pas cependant que la même faveur puisse être accordée à tous les deux : car il faut qu'il y ait une faveur.

Et qu'elle soit refusée à l'un en même temps qu'ac^ cordée à l'autre, pour que la faveur en soit plus grande. Telle est la volonté de Dieu.

Aram s'arrêta et dit à demi- voix et comme se parlant à lui-même :

Abel ! c'était un doux nom que j'aimais,

Abel et Abel n'étaient qu'un : sur leurs têtes pareilles une colombe étendait ses ailes, une colombe

310 ABEL ET AfiEL :

bcnîedeDieu, sans tache oomme eeHes qui lui plaisent et qu'on réserve pour Tautel.

Seigneur! vous aviez attaché ces deux cœurs innocents d'un nœud plus fort que celui dont vous serriez les étoiles en faisant les membres d'Orion.

Âram tint longtemps les yeux élevés vers le ciel, et il priait remuant les lèvres en silence (i).

Puis il dit : un seul ouvrira l'arche qui contient le livre de Dieu, oti Dieu même a écrit de sa main,

IneiFaçablement, sur la pierre indestructible (2), les Noms qu'il réserve à chacun de vous : deux Noms nouveaux, deux Noms égaux :

Les mêmes pour l'un et pour Tautre ; les mêmes à vos yeux qui les liront ;

. Les mêmes aussi aux yeux de Dieu, du Dieu de Justice et de Vérité;

Et quand vous aurez lu ces deux Noms, ou ce seul Nom, car il n'y a guère qu'un Nom d'écrit, de même qu'il n'y eut qu'un Nom de donné à chacun de vous à votre naissance ;

Quand vous aurez lu ces deux Noms, vous vous direz tous deux ;

Yéritablemerït mon Nom et le Nom de mon frère sont deux Noms dignes de la Puissance, de la Sagesse, de la Magnificence et de la Justice de Dieu.

. (1) Labiorum moLu insilenlio. Judith.

(2) G*est ce que veut dire en hébreu le nom que l'ou donne à la sordoine.

RÉGIT BIBLTQUB. 311

Ne VOUS éUmnez pas si vous n'entendez pas, car ceci est une énigme :

Vos deux Noms sont écrits en un, et tous les deux sont désirables, mais il en est un d'incomp^able*

Leur sens est exact et profond : il signifie la destinée qu il a plu à Dieu de vous donner ici-bas, sur cette terre où l'homme ne demeure qu'un jour,

£t qui s'achèvera par delà le tombeau dans les collines éternelles.

. Mais vous savez que nous sommes les fils du Trte* Haut : Celui qui nous a faits, nous a faits dans sa toute-puissance, capables dans notre faiblesse de le seconder ou de le contrarier dans ses desseins :

Secondez donc les desseins de Dieu»

Afin que vos deux Noms ineffaçablement écrits dès aujourd'hui sur la pierre indestructible soient un jour les deux Noms de deux enfants de Dieu.

Les Abels écoutaient immobiles et pâles l'annonce de cette menaçante faveur, comme ils eussent écouté la sentence de leur séparation ;

Et leurs têtes penchées l'une sur l'autre, on eût dit qu'ils cherchaient à se soutenir contre une même atteinte mortelle.

Et ce fut leur seconde tristesse.

Mais de même que celui dont les yeux n'auraient connu que la faible clarté qui se mêle aux ténèbres quand l'aurore soulève sa paupière, avouerait en voyant les splendeurs du grand jour qu'il ne les eût point devinées,

Ainsi leur première tristesse n'avait été que le

31i ABBL ET ABEL :

crépuscule de cette nuit lugubre qui venait de les recevoir dans son sein.

Ils auraient voulu parler : ils essayèrent et ne purent, &Iais leurs regards parlaient.

Ils auraient voulu demander s'il était donc irrévocable l'arrêt de Dieu?

Aram leur dit : Vous avez entendu la volonté de Dieu : or, Dieu n'est pas comme les hommes. Dieu ne change pas.

Abel et Âbel s'agenouillèrent aux côtés de leur père, et ils l'entendirent adorer à voix haute ÂdonaT grand et beau dans sa puissance, le Dieu du Ciel et de la Terre, le Seigneur que nul ne peut vaincre, qui, avant que le monde fût, a réglé tout Tordre du monde par d'immuables décrets éternellement victorieux des résistances qu'ils tolèrent;

Et qui dispense ses biens comme il lui platt, sans que personne ait le droit de lui demander compte de s€» préférences dans la répartition de dons qu'il ne doit à personne.

Invoquant trois fois le nom de Jéhovah, Aram se releva encore, et il donna aux deux jumeaux la bénédiction solennelle : « Que Jéhovah vous bénisse et vous conserve ; que Jéhovah vous découvre son visage et ait pitié de vous ; que Jéhovah tourne vers vous son visage et vous donne la paix. »

. Et les Abels se retirèrent.

Cette nuit le sommeil ne visita point les yeux d*Aram : car il s'entretenait avec le Seigneur.

La couche commune où Abel et Abel ^'endormaient

hÉGlT BIBL1Q0E. 313

chaque soir les bras entrelacés, leur parut comme un tombeau.

Longtemps ils mêlèrent leurs soupirs aux plaintes que le vent élevait dans le feuillage des palmiers ;

Et quand ils eurent passé de leur accablement à ce morne sommeil qui ressemble à la mémoire confuse des grandes douleurs»

Chacun d'eux sentit ses pleurs et les pleurs de son frère continuer à couler sur leurs joues.

Page 1