‹ La recherche d'une première véritéChapitre 59 sur 63 · CHAPITRE SEPTIÈME ET DERNIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME ET DERNIER

Enfant, à qui s'adresse ce récit, je vais te dire trois choses :

Et quand je t'aurai dit la première, tu t'efforceras de l'oublier, mais il faut que tu Taies entendue.

Après, je te dirai la'seconde, que pour un instant tu. oublieras aussi, afin d'entendre la troisième.

Et c'est quand tu auras présentes ensemble à ton esprit les deux dernières choses, de même qu'à la fin de ce songe terrible, Abel et Abel eurent présentes ensemble à leur esprit les deux visions, que je te dirai ce qui était écrit dans le livre de Dieu.

Écoute la première chose.

n était enfin venu le moment d&iré par cet ancien Chérubin que son orgueil renversa du haut des cieux, et qui ne pouvant plus aspirer qu'aux basses jouissances de l'envie, n*a désormais pour espérances que nos périls.

RÉGIT BIBLIOUE.. 343

Mon fils, tant que les deux jumeaux avaient été dans l'ignorance du choix de Dieu, l'un et l'autre avaient pu voir des mêmes yeux celle faveur suprême réservée à l'un ou à l'autre.

Abel et Abel jusqu'à présent avaient pu n'être qu'un : voici qu'ils allaient être deux.

Tout à coup quelle différence dans leurs destinées, après quelle similitude I Et quel changement peut* être dans leurs pensées!

insensé, celui qui se dit dans sa confiance su* perbe : Quoi qu*il arrive, je resterai tel que je suis.

Mon fils, l'avenir ne suffit pas aux illusions de l'homme. Le passé en est plein, comme le présent : souvent l'on a changé au fond du cœur, longtemps avant qu'on ait pensé seulement à s'en apercevoir ; longtemps on amuse son erreur avec les signes de co qui n'est plus.

Ëliézer ôta de son doigt l'anneau d*Âram, et s'étant prosterné devant l'Élu de Dieu, il le lui présenta, disant :

Sans doute il doit vous en coûter d'accepter cet anneau : vous en seriez plus grand et plus aimé de Dieu.

Une peine si belle ne saurait que lui plaire ; mais il ne faut pas qu'elle ressemble au mépris de ses dons : qui sait jusqu'où peut aller la colère du Seigneur ofiensé?

£liézer dit ensuite, mais pour n'être entendu que

34 i ABEL ET ABKL:

d*UD seul, il baissa tellement la voix que ses paroles ne semblaient presque plus qu'un souflDe .

Près de se confondre par intervalles avec les plaintes que le vent faisait entendre autour de la tente :

Abel! mon enfant! vous le fils d'un juste!

Vous, Tun de ces deuxjumeaux que le Seigneur aimait ! Qui sait jusqu'où va sa bonté? Ayez confiance en lui ! Aidez-le à vous unir d^un nœud plus fort que •celui qu'il dénoue!

Puissiez- vous me comprendre! Une grande joie vous est offerte ! Ne la repoussez pas 1

Le Ciel et l'Enfer étaient attentirs.

Et d'une main tremblante, encore plus tremblante que n'avait été celle de leur père en attachant les bracelets a ux bras des j u meaux,

Éliczer mit l'anneau d'Aram au doigt de l'Abel préféré.

Cependant celui-ci se disait dans son trouble : En effet, le Seigneur n'esl-il pas le maître de ses dons? Pourquoi mon frère se piaindrait-il ?

Malheur à moi, et peut-être malheur à nous deux, si j'osais juger celui qui juge toute la terre, lui demander compte de son choix, et prétendre follement changer les décrets éternels!

Et l'héritier d'Aram, les yeux fixés sur l'arche aux colonnes brillantes formées de ces gerbes qu'entou* rait le rameau de la vigne, et que surmontaient leurs épis d^or courbés comme les cornôs de l'autel.

RÉGIT BlBLIOUf. 345

Semblait enfcmcer ses regards plus vifs que les feux des émeraudes jusque dans la nuit de cette arche où le livre de Dieu renfermait le mystère du Nom incomparable.

Et ce Nom était son Nom qu'il allait donc connaître ; il allait donc apprendre; par sa propre grandeur, comment Dieu tient ses promesses.

L'Enfant de Dieu était devenu un fils de Lucifer : le soleil de l'Orgueil se levait dans cette âme, et il se bâtait vers son midi .

L'autre, ce frère, ce fils qu'Ârameja son écrit avait appelé l'autre, et à qui le choix était laissé entre l'esclavage et l'exil,

S*étail écrié au dedans de lui : Mon Dieu !

Mais ce n'était pas une prière; et il n'avait pas ajouté : Sauvez-moi, Seigneur, sans vous je vais I)érir.

Les yeux cloués en terre, il se souvint de ce jsonge, leur commune épouvante pendant longtemps;

Hélas ! Que ne s'en souvenait-il pour redevenir ce •qu'il avait été dans ce songe même !

n revit le gouffre entr'ouvert, et cette muraille de feu qui montait jusqu'aux cieux comme Mne barrière éternelle entre soa frère et lui.

Je ne serai jamais son égal ! se dit-il.

Il s'épouvanta de lui-même. mémoire des jours innocents ! passé maintenant si lointain! avenir inconnu dont il avait franchi k frontière !

3iO AmsL BT abbl:

Une nouvelle pâleur, pareille à celle d'*un lis flétri, couvrit son front, à lui qui autrefois ne pâlissait jamais qu*à l'aspect d'un danger couru par son frère.

Son égal ! Malheureux que je suis ! C'est rabime qui est nnm partage !

Et vraiment il devait l'être, puisque moi, à la place d'Abel, je sens que je l'aurais préféré aux cieux mêmes, ea bravant la colère de Dieu pour écàapper à sa faveur.

Au moins l'ingrat n'entendra pas le gémissement de mon amour trahi.

Et celui que l'odieux chagrin venait d'empoisonner de sa morsure, '

(Ce chagrin la bouche de l'homme n'en a jamais avoué dans les ténèbres les ravages à l'oreille de l'homme. Il se prétend issu de la justice outragée. Il voudrait se cacher a lui-même.)

Celui-là entendit une voix lui crier dans le coeur un conseil aussi doux pour lui à recevoir, qu'est dooce à la terre desséchée la pluie d'orage tombant tout à coup : T'enfuir :

Mais contenir ton impatience : attendre^ sa pre* mière insulte, que tu vas épier; ^ Quitter pour jamais ces demeures;

Abandonner dédaigneusement au favori de Dieu et d'Aram, pour l'enrichir encore, l'aumône de ton père, dont tu n'as pas J)esoin :

Il n'a besoin de rien celui qui aimait et qui vient d'apprendre qu^il n'est point aimé ;

RÉGIT BIBUOnE. 347

Il n*a besoin que du désert, qui lui ouvre toutes ses portes.

£t le disgracié, avec une sombre joie, se vit, dans quelques instants, dès que la nuit aurait amené les noires ombres, sauter sur un cheval qu'il mettrait en fureur.

Et fi^icbir, dans son désespoir, la plaine, les monts, la plaine encore, plus vite que le nuage poussé par la tempête :

Emportant des regrets pour tout trésor, et, dans son trésor, une perle incomparable aussi :

Le regret d'avoir appris ^u'il y avait une tromperie dans ces caresses de leur père , si également partagées autrefois entre tous deux.

Or, un autre œil qui voyait de plus loin, un œil ami des crimes, l'apercevait, dans l'avenir, se rappelant, parmi les horreurs de la solitude» la vengeance qu'assouvit le premier meurtrier, la trouvant juste, et s'écriant, c(»nme s'il était à ses côté^ : Frappe, Gain, frappe, tu &is bien :

El, derrière les fils d'Âri^m, Satan qui se promettait deux Gains de ces deux Abels, riaiL

Soudain, pour s'arracher et pour se cacher l'un à l'autre les secrets de leurs âmes, les deux jumeaux se regardèrent : essayant de changer par Un affreux mensonge l'expression de leurs visages :

Mais la tristesse reconnut la joie, la joie reconnut

348 ABU ET ABBl :

la tristesse, et chacuiie des deux, dans sa hofile, se crut justifiée par Fautre.

Les anges s'étaient voilés la face : l'Enfer était content.

Mon fils! que Tennemi des hommes est perfide!

Il a des ressources contraires :

Tantôt il sait donner à une lâche pensée l'apparence dérisoire d'un effort de vertu : n'aurait-on pas dit tout à l'heure que l'héritier d'Aram se faisail violence pour céder à sa convoitise?

Tantôt, par un artifice exécrable, quand notre perte n'est qu'imminente, il nous la montre consommée.

Et nous achevons de nous perdre, en nous croyant perdus.

Tel on a vu, spectacle étrange ! l'oiseau, libre habitant des airs, s'il se laisse éblouir par ce double rayon que lancent les deux yeux du serpent,

S^abaitre sur la cime d'un arbre. Bientôt il n'emploie plus qu'à tomber de branche en branche ses ailes alourdies que le regard fascinateur a chargées des effluves d'un venin subtil et funeste;

Il est à terre : le voici qui se traîne à l'aide de ses membres tremblants; il approche, il arrive, il est sous la dent du serpent.

Ou plutôt, c'est ainsi que sur le bord d'un haut rocher taillé à pic, l'homme se sent quelquefois saisi d'un trouble

Capable de faire en un moment tournoyer à ses

RÉGIT BIBLîOUe. 349

pieds et les champs, et les eaux, et les arbres lointains peu à peu se formant en une masse confuse;

Et dès que son regard s'est pris dans ces cercles rapides dont le mouvement étourdissant si puissam* ment l'attire,

Il se voit dans l'abime : Tabtme Tengloutit.

J'ai dit la première chose. Maintenant, mon fifô, oublie-la.

Dieu n'a point fait le mal, ni la mort. Dieu ne veut pas que l'homme se perde : mais Dieu veut que l'homme puisse se perdre pour qu'il puisse aussi ne se perdre pas, et qu'il trouve en Dieu son salut.

Le salut de l'homme est de voir Dieu : de voir Dieu face à face, étant devenu semblable à Dieu.

Voici la seconde chose :

L'anneau allait être donné...

Mon fils, sois attentif à mes paroles, ou tu n'entendras pas ce qui était écrit dans le Livre de Dieu.

Et d'abord, as-tu oublié la première chose? Oubliela. Repolisse, mon fils, repousse le souvenir de cette première chose que j'ai dite,

Gomme on repousse le souvenir d'un soupçon injuste qui peu à peu s'étai t glissé dans l'àme, dont on rougit soudain, et que secrètement on cherche à expier par un redoublement de respect pour ceux que dans soii cœur on avait offensés.

350 ABBL KT ABEL :

Mon fils, que devant tes yeux soient encore, dans toute rinnocence et dans toute la grâce de leur tristesse, Abel et Abel devant Éliézer qui vient de lire rÉcrit d'Aram.

Écoute à présent la seconde chose :

Éliézer se prosterna devant l'Ëlu de Dieu, et avança la main pour lui mettre au doigt Tanneau.

Mais» se suspendant au cou d*Âbel, Abel recula tout à coup ; puis élevant sa main qu'agitait un grand tremblement, et plein d*un sentiment qui lui rendait insupportable de recevoir lanneau.

Il s'écria : ÉUézer, Éliézer, je ne peux pas.

Et aux reproches de son frère, épouvanté pour lui, il n'opposa que des mots sans suite, des appels suppliants à la justice de Dieu pour le sauver de la faveur de Dieu,

Et il couvrait de ses gémissements la voix d*Éliézer qui disait : Gomment espérez-vous de fléchir Dieu, si vous ne craignez pas de désobéir à votre père ?

Non, Éliézer, non, non : ce n'est pas là désobéir : c'est que je ne peux pas, en vérité je ne peux pas.

Je serais plus lâche que ce milan qu'il aurait foliu tuer sur le coteau, car il avait faim rhorrible oiseau, qui se nourrit du sang des colombes, et il est fait ainsi ;

Hais Dieu n'a pas fait ceux qui sont des milans parmi les hommes ; et s'il veut en holocauste cette colombe qu'il a bénie et qui n'a nulle tache,

Ne peut-il prendre notre vie? Que volontiers nous

BÉCiT BIBLIQUE. 35i

la donnerons! Nous n*en avons qu'une à nous deux, et elle appartient au Seigneur.

Conduis-nous sur la Montagne, et tu verras si les Abels hésitent à se frapper ensemble.

Mais Dieu ne peut pas vouloir, ,non, Éliézer, Dieu ne veut pas que ce soit moi qui lui apporte sa victime dans ma proie.

mon père! mon père! pourquoi nous avez-vous quittés?

Pourquoi ? Je le vois à présent : cet ordre que je viens d'entendre vous n'auriez pu le maintenir en face de mon désespoir.

Ne rougis-tu donc pas d'être mon tentateur, Âbel, toi dont j'aurais retenu la main prôte à prendre l'anneau? Mais jamais tu n'aurais consenti à le prendre.

Eh quoi ! si je cédais à ta prière ; si je prenais l'anneau, si je m'avançais vers l'arche.

Regarde : quand j'aurais levé mon bras pour tourner la clef dans la serrure,

Verrais-je, sans me prendre en horreur» verraisje à mon bras même, au-rdessus de l'image de l'agneau égorgé, celle du glaive sanglant dont je t'au-^ rais percé le cœur?

Va, Éliézer, c'est là aussi un avertissement de mon père, une parole écrite de sa main que nul ne peut lire comme moi.

C'est un signe qu'il me fait de loin, dans un danger suprême, du fond de sa retraite inconnue. Ne

352 ABEL ET ABKI. :

pouvant me crier : Arrête! il m'adjure de le comprendre. '

Gomme ses mains tremblaient, Éliézer,, quand il attacha ces bracelets au bras des Abels ! /-

Pareils furent ses derniers dons! Pareilles ses dernières caresses, autant que noo»-mémes. étions pareils, et nos cœurs envers lui ! .

Tu dis que c'est à moi qilë tu dois /remettre l'anneau : mais mon frère est semblable à moi, et je suis semblable à mon frère.

Quelle marque, quelle tache de mon corps, igno^ rée de mes yeux m'a désigné pour cette faveur?

S'il fkut qu'un de nous ne l'ait pas, ai-je perdu mon droit à être celui-là? L'aurais-je vendu sans le savoir?

Éliézer! Ce berger!.,. Ces songes d'Abel et d'Abel endormis côte à côte:... Songes heureux, si différents d'un autre que tu ne connais pas!... Étaitce mon père qui nous visitait?

Aurait-il démêlé, dans ces paroles du sommeil dont on ne peut plus se souvenir, que de nous doux ce serait mon frère qui supporterait sans murmure la disgrâce de Dieu ?

L'a-l-il reconnu assez grand pour jouir encore de mon bonheur, quand moi je n'aurais su peut-être que souffrir à la vue du sien?

Parle et dis-moi le Nom de mon âme, son vrai Nom, son Nom secret que m'épargne la faveur de Dieu ;

fticrr BihUQviR, 353

El s'il n'est pas écrit avec ma honte sur mon visage, comment as-tu fait pour me reconnaître ?

Prouve-moi d'abord que c'est moi qu'a désigné mon père. Cette preuve, Ëliézer, tu me la dois. Elle ne saurait déshonorer ta bouche vénérable.

J'essaierai ensuite de croire qu'en t'ordonnant de me donner l'anneau, mon père m'ordonne de le prendre.

Tu ne réponds rien I Tu détournes la tète!...

Et toujourssuspendu au cou de son frère dont il serrai t la main dans la sienne, le généreux enfant attendait, maintenant sans crainte, la réponse du vieillard.

Sans crainte, caf à l'éclair d'une espérance digne de la bonté de Dieu, il avait vu les anges sourire au pied du trône d'Adonaï, le Roi de Justice et de Bonté.

Et le glorieux fils d*Âram, celui qui en combattant contre Éliézer, contre son père et contre son frère bien-aimé, s'était fait un bouclier si fort de cette parole: Je ne peux pas; le justement Ëlu, ce Fidèle, cet Invincible s'écria, dans un transport de joie :

Ne comprends-tu pas, ô mon frère ? Le Seigneur a voulu voir dans les cœurs des Abels, et il n'avait besoin que de regarder dans l'un des deux. Le Seigneur a vu devant l'Arche.

n était pâle, mais il pâlit encore à cette pensée qui traversa son âme : Qu'eussé-je ressenti à la place de mon frère? Sans mon refus, quelle n'eût pas pu être sa tristesse ?

3K4 ABEL ET ABEI* :

Et il murmura d'une voix tremblante : Les jeux du Seigneur sont terribles!

Voici la troisième chose :

Éliézer venait de lire Técrit d*Aram. L*anneau allait être donné....

Tu vois que mon récit est comme un fleuve qui trouverait en approchant de son embouchure trois lits creusés pour le recevoir.

Mais, à la difl<érence des fleuves de la terre, qui se partagent, le fleuve dont tu suis le cours ne peut pas avoir plusieurs bras.

Aussi le fais-je rebrousser à diverses reprises jusqu'au même point, d*où il recommence à s'avancer chaque fois dans une direction nouvelle.

Et il fallait que mon récit se poursuivit par toutes ces allées et venues : parce que tu n'aurais pas compris ce qui était écrit dans le livre de Dieu, et que je te vais dire tout à l'houre.

Si je n'eusse réussi à concentrer successivement ton attention sur ceci, sur cela, et sur cela encore qui pouvait se passer quand les Abels se trouvèrent du même coup, après des destins si conformes, dans des situations si dilfférentes ,

Et si je t'avais dit d'abord : Voilà les choses qui pouvaient être, et voici la chose qui a été, tu n'aurais pas suffisamment remarqué celles-là, dont la pleine intelligence était nécessaire cependant pour la pleine intelligence de celle-ci.

RÉGÎT BIBLIQUS. 355

Car tout ce qui se fiait dans nos âmes à un certain instant, toutes les œuvres de l'homme, les bonnes et les mauvaises, les meilleures et les pires,

N'ont aux yeux du Juge Souverain tel degré précis de mérite ou d'indignité, qu'à cause de ce qui ne s'est pas fait et qui pouvait se faire à cet instant.

Voici donc !a troisième chose : elle va, j'en suis sûr, s'emparer si entièrement de ta pensde que quand tu l'auras entendue, tu auras de la peine à te rappeler comme il faudrait ce que j'ai dit précédemment.

La voici :

Après qu'Êliézer eut achevé de lire l'Écrit d'Aram, )1 se prosterna devant l'Élu de Dieu, et avançant la main, il lui mit au doigt l'anneau.

Le vent retint ses plaintes : le silence accrut de sa tristesse la solennité de ce moment. Désormais l'anneau était au doigt de l'Abel préféré.

L'autre se sentit tout à coup seul. Deux larmes retenues avec effort tremblaient au bord de ses paupières.

(Un instant le soufifle de Satan chercha à se glisser dans la blessure de son cœur) (i) ;

Mais dans son cœur si pur (qui se tourna vers Dieu, dans son cœur confiant et soumis), où le Seigneur se complaisait à regarder,

(l) Ce qui est entre pareuthèses est ajouté au crayon par l'auteur en marge d'une copie. (Note de l'éditeur.)

356 ABEL BT ABEL :

Il se forma un sentiment céleste qui rendit la force à son âme et répandit sur son visage une grâce au-dessus de toute grâce.

n leva ses yeux humides sur celui qui , croyait-il, venait de recevoir le don de Dieu, et l'attirant d'ua mouvement presque maternel sur sa mâle et généreuse poitrine, il lui dit :

Mon frère, ne t'afflige pas, car je ne suis pas affligé.

Et comme les larmes qui l'aveuglaient et qu'il n'essayait plus de retenir coulaient à présent sur ses joues, il dit encore à l'Âbel préféré :

Les pleurs que tu vois ont une douceur que tu ne connais pas.

Écoute : j'ai eu d'abord de la tristesse. Ensuite, je' ne sais pas pourquoi, j'ai senti ma tristesse qui s'en allait, et qui faisait place à une joie que je ne peux pas comprendre, et qui doit ressembler à l'approche du Dieu Invisible.

Je ne dirais pas bien ce qui s'est passé en moi, mais ces paroles de notre père : Mon fils, Mon fils, ne t'afflige pas ,

Que j'avais tout d'abord entendues comme en dormant, je les ai derechef entendues comme éveillé.

Et j'y ai deviné un regret tendre que notre père avait de voir que cette grande faveur qui t'était réservée dans le séjour de Dieu, n'eût pas pu m'être donnée aussi.

Et ce regret si tendre me consolait.

Et cette consolation était comme une caresse nou-

velle pour moi qui me faisait mon père, à moi seul, à mon tour, et je me souvenais, dans ma joie, d'avoir remarqué bien des fois ce que je sens mieux à présent : que l'on aime encore plus ceux que Ton vient de consoler.

Il s'arrêta, et il reprit sans qu'aucune ombre vint troubler la sérénité de son visage :

Mais c'est à toi, mon frère, que notre père adressait ces douces paroles : il savait que son cher Abel se serait af&igé d'avoir au ciel, un jour, des joies que je n'aurais pas eues moi-même.

Et moi, Abel, que je m'étonne de ma tristesse d'un instant ! Gomment n'ai-je pas compris plus tôt que quand tu seras si heureux, je le serai, me semble-t-il, au moins autant que toi : car je serai heu* reux en toi; et puis je te verrai, je t'admirerai dans ta gloire.

Quelle faute nous faisions, Abel, quand nous réfléchissions ensemble,. il y a longtemps, assis sous le platane, essayant de nous expliquer la conduite de notre père! Que Dieu est bon de l'avoir oublié f

Que Dieu est bon! Que Dieu est grandi Dieu fait avec ce qu'il refuse des dons plus riches qu'il n'en fait avec ce qu'il donne.

Ne t'afflige donc pas, de peur de l'offenser, et dé sembler ne pas me croire.

Et le Consolateur se consolait, et ne consolait pas.

L'Abel préféré dit en pleurant : Se peut-il, Abel, ffuc telle soit la volonté de Dieu ?

358 AAEL £T ABEL *.

L'autre lui répondit : Mon frère, il y a longtemps que la clef est dans la serrure : Ne faisons pas at* tendre Dieu : Viens : je soutiendrai ta main.

Le Gel et l'Enfer étaient attentifs : les Anges pleuraient et l'Enfer se souvint du Ciel.

Mais celui qui s'était consolé trouva pour consoler son frère des paroles plus tendres que celles qui se forment sur la bouche d*une mère, quand elle embrasse son enfant pleurant sur ses genoux.

Et il avait au front la majesté d'Aram, quand Aram autrefois leur expliquait de la grandeur de Dieu ce que leur âge les rendait capables d'en entendre.

n disait à son frère, à voix basse, et avec un sourire divin, pendant qu'il le portait presque dans ses bras et Ventrainait vers l'arche :

mon Abcl ! Si beau dans ta tristesse ! Ecoute : il est doux d'être aimé, d'être aimé autant que l'on aime : je ne l'avais jamais compris comme je l'ai compris tout à l'heure.

Mais il est bien plus doux d'aimer. On peut être aimé sans plaisir, quoique ce soit sans doute une faute ; mais on ne peut pas, même en souffrant beaucoup, on ne peut pas aimer sans une grande joie.

Et regarde mon bonheur : c'est toi qui sera le plus aimable. Et comme dans les hauteurs du Ciel, tout se fait par Justice ou par Magnificence, tu ne consentiras jamais à m'aimer moins que je ne t*aimerai

RÉGIT BIBUQUE. 359

moi-méoie; mais parce que ce sera mon droit d'aimer le plus des deux,

Je voudrai reprendre mon avantage, et tu ne voudras pas me le laisser, et ce sera un combat sans fin, où sans que tu sois jamais vaincu, je serai toujours Victorieux.

Et il disait son nom î il était le Victorieux.

L'amour, mon cher enfant, a les yeux plus perçants que l'aigle : il voit ce qui est invisible.

Et ce qui est visible, visible devant tous, il le voit quelquefois tout autrement qu'il n'est visible ,

Car il le voit à ôontre-sens, au bout de perspec-» tives qu'il s'ouvre, et qui sont en arrière : c'est-àdire qu'il le voit véritablement par la face.

Voilà pourquoi l'amour a des affirmations si fortes et si tranquilles, et qu'il dit souvent : Telle chose est, avec une assurance qui étonne.

L'amour est interprétateur. L'amour devine. L'amour peut dire : Je n'ai point mon pareil pour la science d'augurer.

Quelquefois aussi l'amour ne s'arrête pas à deviner : mais il fait comme s'il devinait ; et ce qu'il fait en est plus beau.

Cependant il peut arriver que Tamour ne voie pas, avec sa vue perçante :

C'est qu'alors il veut se cacher ce que dès longtemps il a vu.

360 ABEL BT abël :

Il Ta vu en baissant la tête, avec accablenienL Mais ses accablements ne sont que des sommeils durant lesquels il aime toujours, et dont il s'éveille plus fort.

Et s éveillant avec Fempressement de celui qui a beaucoup à faire, il appUque toute sa puissance d'abord à se tromper, puis à oublier qu'il s'est trompé.

Il fait ensuite aux espérances qui se sont envolées des pièges qu'il diversifie avec un art incompréhensible.

Car il a besoin d'une espérance : toutefois qui sait s'il ne se passerait pas même de l'espérance?

Mais il ne peut pas désespérer, parce qu'il est trop puissant.

Il espère contre tout et par-dessus tout.

Et premièrement il est un espoir qu'il ne peut jamais perdre :

L'espoir qu'il a mis en Celui qui étant la justice même fera rendre un jour à chacun ce qui lui est dû.

n sait donc que tôt ou tard infailliblement il aura le trésor auquel il a droit.

Mais sa hâte est extrême de posséder son cher trésor : la seconde moitié de ce trésor dont il a en lui la plus grande :

Car ces deux biens si grands : aimer et être aimé ne sont qu'un seul trésor qu'il lui faut à tout prix dans son intégrité.

Sa ressource pour obtenir, sa ressource est de donner : de donner tout ce qu'il a : pour en venir

HÉCIT BIBLIQUE. 3G1

ainsi à la longue à se trouver riche tout à coup de biens qui passent toutes richesses.

II donne, il donne. H est insatiable de donner. Sa vie est de donner. Il donne sans s'arrêter, car il mourrait en s'arrétant, lui qui ne veut pas mourir ; et ne voulant pas mourir, il faut donc bien qu*il donne, il faut bien qu'il respire.

Nul ne dira ce qu'est l'amour.

n est comme un arbre dont la sève guérit celui qui s'est blessé en lefrappant avec le fer : généreux arbre qui pousse une nouvelle branche par chaque blessure que la cognée lui fait.

Mais le sang coule à ruisseaux des blessures que reçoit l'amour; et l'amour a des soifs qu'il ne peut étancher que dans ce vin fumant.

Ses r^rets l'attachent à ce qu'il aime par des liens plus forts que des cables d'airain.

Rien ne le lasse ; et il se plaît jusque dans ses tourments.

Ses tourments sont encore une espèce de plaisir. Et ses plaisirs donc, que sont-ils? Ses plaisirs sont des extases.

L'amour a des appels qui sont comme des échos de la voix du Seigneur; des silences qui sont des tonnerres.

Si l'amour s'éloigne, il s'arrête : et revient plus rapide qu'un taureau irrité; mais il n'a pour toutes menaces que des gémissements inénarrables.

Sa seule vengeance est sa douleur.

3Gi ABEL ET ÀBEL :

Si l*ainour se détourne, c'est qu'il va méditer sur les moyens à prendre, après s'être dît : Gomment cela se fera4-il? Car cela est impossible.

Or, à force de désirs il conçoit des espérances ; à force d'espérer, il croit; et à force de croire, il a fait être tout ce qu'il voulait.

Car il s'y est pris de la sorte : son espérance, qui à bon droit révoltait comme injustifiable, il Ta justifiée par un miracle.

L'amour n'a jamais dit en vain : Je veux.

Que l'orgueil de l'amour est différent de cet orgueil qui se redresse dans sa joie farouche et solitaire ! Au lieu que l'amour cherche de tous côtés des issues à cette solitude que lui fait sa grandeur.

L'orgueil de l'amour, c'est ce magnanime défi de son inviolable fidélité; son respect pour sa douleur, son recueillement très-saint dans sa joie. C'est la pudeur de sa beauté qu'il n'ose ni montrer ni regarder lui-même.

Il est si beau qu'il en fait peur, dans son ambition éternelle que nulle jouissance ne contente, et à qui le repos semble la mort.

L'amour répandant la lumière se fait un chemin de lumière.

Et cette clarté qui sort de lui, ce n'est pas une clarté froide qui dissipe seulement les ténèbres et découvre les choses cachées : de celle-ci le désespoir, le désespoir même s'éclaire;

La lumière qui vient de l'amour est une chaleur féconde qui s'est enflammée en lumière, et qui a passé dans la lumière, et qui la rend vivifiante.

L'amour a les timidités des vierges^ avec les audaces des héros ; des raisonnements d'enfant, et les conceptions d'un Dieu.

L'amour vole comme la flèche, qui va droit à son but : mais il sait prendre quand il faut de longs circuits, par une prudence consommée.

La patience de l'amour est inébranlable comme le rocher, immobile comme la montagne.

Lui qui devine tout, il a deviné que le meilleur est la réparation du pire.

Son pardon survient sur toute faute, comme entre les vagues de la mer cette dernière venue qui surpasse toujours toutes les autres ;

Mais, comme il est pour ce qu'il aime d'une fierté souveraine, son pardon élève : il invente en pardonnant un genre inconnu de magnificence : il ne pardonne pas, il s'accuse ou il admire : tantôt se reprochant d'avoir fait si peu qu'il ne méritait que l'ingratitude, et tantôt ne voyant dans la faute qui l'afiBige que ce qu'il fallait pour donner lieu

A cette réparation glorieuse qui non-seulement la rachètera, mais l'aura rendue un jour presque digne d'être bénie.

Et il voudrait, dans son courage, il voudrait bien prendre pour lui toutes les peines de l'expiation, sans en garder la gloire.

Ce lion de t^amour a des abaissemenU sublimes où, de son front prosterné que la tristesse abat, sortent, par on ne sait quelle merveille, les rayonnements d*unejoie auguste.

Telle qu'elle n'a jamais brillé sur les fronts triomphants.

Uamour est fort comme la mort, obstiné comme l'enfer (1) : les flambeaux de l'amour sont des torrents de feu et de flammes dévorantes;

Les grandes eaux n'ont pu l'éteindre, les fleuves n'ont pu l'étouffer. L'homme donnera tout ce qu'il possède pour l'amour, et il croira n'avoir rien donné.

Mon enfent, il arrive quelquefois à un vieillard de s'interrompre dans ses récits et d'oublier ceux qui l'écoutent, pour laisser parler sur seslèvres une voix qui soudain s'élève dans son âme.

Plus tard tu te rappelleras, et tu comprendras mieux ces paroles que tu viens d'enlendre, et dont quelques-unes, peut-être, sont aujourd'hui pareilles pour toi au bruit du vent dans les rameaux desséchés d'un vieux chêne.

Ma tache touchait à la fin. Il ne me restait plus qu'à te dire ce qui était écrit dans le livre de Dieu.

Le livre de Dieu, mon fils, était une pierre qui

(1) Canlique des cantiques, viii, C.

RÉGIT BIfiUQUfi. 365

portait gravés deux noms et une foule de noms en un seul nom écrit ainsi :

Ton Nom est :

Ce que tu as été dans l'épreuve.

Et le mot de l'Énigme était ce mot Épreuve. J'ai tout dit.

Ou plutôt, j'aurais tout dit, si c'était à un homme que je pariais, mais lu n'es encore qu'un enfant.

Souviens-toi de ces deux belles choses dont l'une ou l'autre pouvait être, quand la main d'Éliézèr s'avança pour donner l'anneau.

Regarde là cet Invincible, et à côté, son tentateur, son Émule en tendresse et en fierté; ici ce Désolé dans les bras de ce Victorieux.

Chacune des deux choses que tu as présentes à la pensée, chacune d'elles, mon fils, ne donnait-elle pas aux deux Abels, au sortir de l'Épreuve, deux beaux Noms, deux Noms désirables dont l'un était Incomparable?

Si l'Abel préféré, par un mouvement irrésistible de générosité se sentait entraîné à refuser Tanneau : si dans l'angoisse que lui causait la crainte d'offenser Dieu par ce refus sublime,

Son âme s'élevait à force de douleur jusqu'à la joie de deviner la pensée du Seigneur :

Que sa gloire l'emportait sur celle qui s'était offerte à son frère, soutenu dès le premier instant par la vue d'un tel exemple,

3ii(> ABBL ET ABEL :

Et ce surcroît de gloire, loin de séparer l'un de l'autre, avait achevé leur union, désormais éternelle.

Mais dans le mutuel embrassement, c'était l'un qui embrassait l'autre des bras les plus puissants.

Il est vrai que l'Épreuve subie, celui-ci devait croire qu'il aurait fait le môme refus : toutefois il n'avait pas la joie de le savoir.

Mon fils, entre cette parole : J'aurais fait cela, et cette autre parole : J'ai fait cette chose, môme différence qu'entre terrasser son ennemi en songe, et le tenir sous ses pieds dans la mêlée.

Si, au contraire, le Préféré, dans l'accablement de sa tristesse se laissait mettre au doigt l'anneau, c'était une céleste tristesse, mais c'était un divin honneur que de le consoler, peut-être alors que sa tristesse avait été tardive.

Réfléchis sur toutes les couronnes que le Seigneur

offrait au choix des Jumeaux : diverses et innombrables comme les différents degrés de vertu où ils pouvaient atteindre ;

Tu verras que la plus belle appartenait sans contredit à celui qui, d'une Lance Victorieuse arrachée de sa blessure même, s'était ouvert le Ciel des Gieux;

A ce consolateur dont la grandeur d'âme sans égale faisait pleurer aux anges des pleurs d'admiration ;

A ce supplantateur, ignorant de son avantage, qui allait, l'instant d'après en lisant le livre de Dieu, se

BÉGIT BIBLIOUE. 367

trouver tout déconcerté devant la grandeur de son triomphe.

Couronne désirable entre toutes !

Mais il est manifeste qu'elle ne pouvait être obtenue sans que l'anneau fût accepté.

Et tu reconnaîtras que quand Éliézer l'eut présenté, d'après l'ordre d'Aram, à Celui des Abels qu'il avait à sa droite en lisant l'Ecrit de leur Père,

La couronne beaucoup moins belle, mais bien belle aussi cependant que donnait le refus magnanime,

Devenait, par le fait, incomparable elle-même : car toutes celles qui restaient à prendre étaient de beaucoup au-dessous d'elle, et la seule qui fût audessus ne pouvait plus être à personne,

La gloire de l'Invincible empêchant celle du Victorieux.

Les paroles du Seigneur sont des paroles chastes, un argent éprouvé par le feu, purifié jusqu'à sept fois (1) :

Selon la promesse du Très-Haut, il y avait donc une faveur suprême qui n'était que pour un seul ;

L'un était convié à une gloire oii l'autre à coup sûr n'atteindrait pas : un Nom Incomparable était réservé à l'un des deux.

Mais telle était cette faveur, unique et double tout

(1) Psaume?., xi, 7.

ensemble, que repoussée par l'un , s'il acceptait l'anneau,

Sur-le-champ elle se retournait toute nouvelle et plus magnifique,

Et elle passait à l'autre*

Et rÉlection divine, dans sa double vertu, dans son effet unique, éclatait en l'un ou en l'autre,

SI l'un ou SI l'autre le voulait.

Mon fils, quand les grains de blé ont été enfouis dans le sillon, il en nait des germes que la terre for-tifie de ses sucs nourriciers.

Puis une herbe aussi fine que le duvet du petit oiseau sortant de l'œuf pousse et se montre peu à peu : ftvide de lumière et de rosée.

Et des tiges s'élancent et grandissent^ qui balancent au vent leur tête où mûrit l'espoir de Tété; elles ont soif des ondées, elles ont faim du soleil.

Et voilà que les forces de la terre, les rayons du soleil, les eaux du ciel et le souffle do l'air ont travaillé, comme des ouvriers qui s'entendent, à ces épis

Que Dieu a faits : car il a fait ces choses aveugles dont chacune a fait ce qu'elle avait à faire, et le germe, aveugle aussi, qui s'était éveillé dans le sillon.

Avec la vertu inconnue de se féconder dans ces travaux.

Mais le Divin Ouvrier qui a fait du haut des Cieux

ces germes divins que nous sommes, a fait en sorte que les tiges capables de donner les fruits du Ciel peuvent, selon qu'il leur plait ,

Se refuser ou consentir à porter ces fruits de beauté. Dieu est Tout-Puissant, mon fils.

Cherche à présent lequel des deux Abels, au moment de répreuve, avait l'avantage sur l'autre : tu ne trouveras pas; mais il est utile de chercher.

Tu ne trouveras jamais. Car, pour n'envisager qu'une partie d'une face de la chose.

Considère, mais considère avec toute l'attention de ton âme, de quelle manière diverse les deux plus belles couronnes en effet très-inégales étaient offertes aux jumeaux par la Sagesse du Seigneur :

L'une, réellement Incomparable dès lors qu'elle était prise, était cette couronne offerte à l'un qui pouvait refuser l'anneau : ceci dépendant do lui seul.

Or, c'était seulement s'il ne la prenait pas, que cette autre couronne venait s'offrir à l'autre.

Si belle, en vérité, qu'elle eût été trop belle, sans cette sorte de compensation, que d'abord elle courait inévitablement le risque de ne pas s'offrir;

Belle, celle-ci comme le devait être une refvanche que le Seigneur s'était ménagée; et sur le front d'Abel, quand Âbel, un autre lui-même, n'avait pas su prendre celle-là : spectacle inespéré aux anges : ô victoire de l'amour! ô gloire! ô splendeur pure, dont

370 AtEL KT ABEL :

la vue seule a quelque chose des douceurs de Yentase» et qu*on dirait formée d'un r^ard de joie du Seigneur Consolé !

Mais le refus de Tanneau, fait par l'un, en même temps qu'il préservait l'autre de la plus terrible des tentations, ôtait à ce dernier Toccasion unique du plus grand des triomphes.

Je veux te faire une question. S'il te fallait choisir (supposons qu'il en fût ainsi), lequel voudrais-tu être, je ne dis pas de celui qui fit sourire de joie les anges ou de celui qui les fit pleurer d'admiration, je saurais d'avance ta réponse :

Mais de ces deux jumeaux dont les cœurs devant Dieu étaient encore pareils, après que le vieillard eut achevé de lire l'écrit d'Âram.

Représente-les-toi, au moment de l'épreuve, debout devant Éliézer, à sa droite Abel, et Abel à sa gauche:

L'un qui dans un instant refusera l'anneau, ou qui le recevra comme la Victime reçoit le coup du Sacrificateur,

L'autre qui suppliera son frère d'obéir^ ou qui le consolera d'être le préféré;

Le premier qui ne peut pas (et c'est là sa disgrâce), qui ne peut pas prétendre à la couronne du Victorieux, mais qui a tout près de lui (c'est iei la faveur) celte couronne de l'Invincible, qu'il va prendre pour peu qu'il le veuille ;

Le second qui ne peut atteindre qu'autant que le premier lui aura fait place sans le savoir, cette cou-

Ktcvr BIBUOtJK. 37i

ronne yenue [)ar une voie détournée, mais d'une beauté dont rien n'approche : digne, il faut l'avouer, de briller sur le front d'un Dieu :

Lequel voudraia-tu être? Celui-ci? Hais si l'anneau est refusé?...

Tu vois bien à ton embarras qu'il n'est pas facile de dire à qui d'avance . l'avantage était donné, chacun ayant son privilège.

Et l'exercice du plus grand de ces deux privilèges étant subordonné à l'abandon du moindre.

Comment le dire, mon fils ? Il faudrait pour cela compter des Nombres,

Des Nombres d'une espèce à part, que Dieu seul peut compter ;

Il faudrait discerner ce que les mouvements du cœur de l'un, trahis par les signes les plus légers, étaient capables de produire ou d'étouffer dans celui de Pautre ; sonder, comparer les périls ; connaître les secours.

Mais il me semble que je te vois toujours regarder d*un œil d'envie la plus belledes deux plus belles couronnes : n'oublie pas qu'elle pouvait ne pas s'offrir.

Lequel donc avait l'avantage au moment de l'Épreuve? Probl^ne impossible à résoudre. Impossible, mon fils.

C'est ici le secret de Celui Qui Sait Tout.

A moins que Celui Qui Sait Tout ne sache qu'il avait disposé tout pour qu'il n'y eût pas d'avantage, avant qu'il n'en fût mérité.

'31'i ABEL ET Aim- '

mon enfant! Qu'ils doivent être beanx les secrets de la Justice de Dieu !

Et qu'elle a des coups redoutables, cette Justice Étemelle, souvent cachée, présente toujours! Et quelquefois inattendue :

Gomme l'arrivée d'Aram (immobile derrière un rideau), quand il allait soudain paraître devant l'enfant d'Orgueil dont la honteuse joie aurait insulté au Seigneur,

Et l'accabler d'un dernier regard en l'abandonnant à ses richesses.

Enfant, tu voudrais me faire une question à ton tour.

Sans doute tu ne crains pas qu'Abel et Abel aient succombé dans cette épreuve : (Tu ne le crains pas assez ; prends-y garde : une grande gloire s'obtientelle sans de grands périls? Et que seraient des périls où l'on ne pourrait pas succomber ?)

Mais tu voudrais savoir laquelle a été, de ces deux choses dont la moins belle était déjà si belle.

Enfant! ce qui se passa, l'esprit dé la parabole est de le taire.

Car il y a dans la vue des faits accomplis une espèce de magie, capable de faire apparaître après coup ce qui, avant d'avoir été, à la fois pouvait être et pouvait ne pas être, comme ayant dû être en effet.

Cette magie est si forte sur les yeux des hommes qu'elle a trompé même des sages, et leur a fait ac-

RÉGIT BlBLipUE. 373

croire queTayenir, sous le nuage qui nous le dérobe, est non moins immuable que le passé.

Qu'importe ce qui eut lieu, à cette haute leçon que j'avais dessein de te donner ?

• Garde toute seule , pour l'avoir tout entière» ridée de l'Épreuve des Abels.

Toute épreuve a deux portes, l'une obscure ^ l'autre lumineuse.

Aussi la parabole d'Abel et Abel t'a-trelle présenté premièrement un mystère de tt*istesse :

Dieu, le Dieu Souverainement Sage et Juste, appe* tant, sans aucun motif de préférence, Abel plutôt qu'Abel à une faveur suprême.

Qui, entre ces deux destinées si parfaitement pareilles qu'elles formaient ensemble une beauté singulière, établissait une inégalité si subite et si grande qu'elle semblait monstrueuse.

Ensuite, au delà de ces ombres, tu aâ vu la Ifain du Seigneur, tu as vu, mon fil^, la maiq du Dieu Tentateur d'Abraham,

Venant dénouer pour un moment les deux destinées fraternelles, mais les entrelaçant à ce momentlà même pour un Nœud tellement préparé,

Que le magnifique privilège, la gloire exorbitante tout d'abord offerte à l'un de serrer s'il voulait, presque à lui seul, le nœud éternel par le refus de l'anneau, par ce grand témoignage d'amour,

N'était pour lui, en quelque sorte, qu'un juste dédommagement pour ne pouvoir prétendre à cette

gloire sans nom, à cette félicité presque incompréhensible que la magnificence allait offrir à l'autre, si le premier la laissait faire;

Et la justice restait inviolable, menacée de tous côtés et de tous côtés protégée par la Magnificence.

Le Seigneur nous appelle tous, chacun par notre \oie, sur la Montagne de Vision. C'est par là qu'il faut passer pour aller dans le sein d'Abraham.

Mon fils, de cet abf me d'obscurité au fond duquel je t'avais égaré d'abord, à ces Sublimes Lueurs que jette à présent devant toi le Feu du Sacrifice sur la Montagne,

Regarde l'intervalle.

Quel ne doit donc pas être cet autre intervalle qui

sépare les terrestres pensées de l'homme durant son épreuve ici-bas, et les conceptions du Très-Haut! Quels torrents de clarté ne descendront-ils pas sur nous au jour du triomphe de Dieu!-

Et>rLiOGhtJE.

Ton aïeul a écrit pour toi ce livre d'Abel et Abel en mémoire d'une tristesse que tu as éprouvée un jour. Nous étions assis sous la vigne : je venais de te dire par quelle fraude Jacob avait ravi à £saû la bénédiction d*Isaac. Tu regardais en silence le soleil prêt à disparaître derrière la montagne, et ta main se jouait avec les filets des pampres, ces filets aux pousses jumelles quelquefois stériles toutes deux, mais jamais toutes deux fécondes. Ce n'était pas à cela que tu pensais : je t'aurais dit toutes tes pensées, comme si la clarté de la lune qui se répandit

bientôt sur ton front m'eût fait voir au fond de ton âme.

Ta tristesse, mon fils, n'offensait pas le Dieu très- Saint : elle lui plaisait plutôt, car elle était comme une adoration fidèle qui s'efforçait de suivre les traces

perdues de l'éternelle justice, et qui ne savait comment s'y prendre.

376 ABEL ET AAEL :

mon cher enfant bien-aimé ! Que le mystère qui t oppressait en ofi moment m*a oppressé longtemps moi-même ! Que de fois j'ai interrogé à ce sujet dans nos synagogues, nos rabbins et nos plus sages vieillards! Que de fois, après une nuit passée dans la méditation des saintes Écritures, s'imprima sur mon visage la blancheur de l'aube qui m'avait surpris dans ma recherche infatigable et vaine I

Et je revenais toujours, avec une tristesse qui s'accroissait toujours, à ce récit dicté par l'Esprit de Vérité lui-même :

c Or Isaac devint vieux, et ses yeux s*obscurcirenl tellement qu'il ne pouvait plus voir. Et il appela Ésaû son fils aine et lui dit : Mon fils. Et celui-ci répondit : Me voici.

Et son père : Tu vois, dit-il, que je suis devenu vieux, et que j'ignore le jour de ma mort.

Prends tes armes, ton carquois et ton arc, et va dans les champs; et quand tu auras pris quelque chose à la chasse.

Prépare-moi à manger comme tu sais que j'aime, puis apporte-le-moi, et que je le mange, afin que mon Âme te bénisse avant que je meure.

Ce que Rébecca ayant entendu, et Ésaû étant sorti dans les champs pour remplir les ordres de son père,

Elle dit à Jacob son fils : J'ai ouï ton père parlant à Esaû ton frère, disant :

Apporte-moi de ta chasse, et m'apprête quelque

IPILOOUX. 377

nourriture, afin que je mange et que je te bénisse en la présence du Seigneur avant de mourjr.

Maintenant donc, mon fils, entre dans mon projet.

Et va vers le troupeau, et apporte-moi les deux meilleurs chevreaux, afin que je prépare à ton père un mets qu'il aime;

Et quand tu l'auras présenté à ton père, et qu'il en aura mangé, il te bénira avant sa mort.

Jacob répondit à Rébecca sa mère : Vous savez qu'Ësaû mon frère est velu,f et moi je n'ai pas de poil ;

Si mon père vient à me toucher, je crains qu'il ne croie que j'ai voulu me jouer de lui, et que je n'attiré sur moi sa malédiction au lieu de sa bénédiction.

Et sa mère lui dit : Mon fils, que cette malédiction soit sur moi : seulement, écoute ma voix, et va, et apprête ce que je t'ai dit.

Il s'en alla donc et prit deux chevreaux, et les a]^ porta à sa mère ; et sa mère les apprêta comme elle savait qu'Isaac les aimait.

Puis elle revêtit Jacob des plus précieux vêtements d'Ésaû, qu'elle avait en la maison.

Et elle enveloppa de peau de chevreau ses mains et en recouvrit son cou .

Puis elle donna à Jacob son fils la viande et le pain qu'elle avait apprêtés.

Et Jacob vint et dit : Mon père, lequel répondit : Je t'entends; qui es- tu, mon fils?

Et Jacob dit : Je suis Ésaii votre premier-né :

378 ABKL ET ABEL :

j*ai fait ainsi que vous m'avez commandé : levezvous, et manges de ma chasse» afin que votre âme me bénisse.

Isaac dit encore à son fils : Gomment as-tu pu en trouver sitôt, mon fils? Et il répondit : Ia volonté de Dieu a fait que ce que je cherchais est veau audevant de moi.

Isaac dit encore : Mon fils, âpproche-toi, afin que je te touche, et que je sache si tu es mon fils Ësafi ou non.

Jacob approcha donc de son père ; et Isaac le toucha et dit : Cette voix est la voix de Jacob : mais les mains sont les mains d'Êsaû,

Et il ne le connut point; car ses mains étaient velues comme les mains de son frère. C'est pourquoi il le bénit.

Disant : Es-tu mon fils Êsaû ? Et Jacob répondit : . Je le suis.

Et Isaac ajouta : Apporte-moi les viandes de ta chasse, mon fils, afin que mon âme te bénisse. Et Jacob les lui présenta, et Isaac mangea. Et il lui apporta du vin, et il le but.

Après, Isaac dit : Approche-toi et baise-moi, mon fils.

Et il s'approcha et le baisa. Et dès qu'lsaac sentit le parfum qu'exhalaient ses vêtements, il le bénit disant : Voilà que l'odeur qu'exhalent les vêtements de mon fils est comme l'odeur d'un champ plein de fleurs que le Seigneur a béni.

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