‹ La recherche d'une première véritéChapitre 60 sur 63 · ÉPILOGUE. 3f · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE. 3f

Dieu te donne la rosée du Ciel, et la graisse de la terre; le blé et le vin en abondance ; I Et que les peuples te servent, et que les tribus

t'adorent ; que tu sois le seigneur de tes frères, et que les fils de ta mère s'abaissent devant toi ; que celui qui te maudira soit maudit; et que celui qui te bénira soit rempli de la bénédiction du Seigneur.

Et à peine Isaac avait achevé de parler, et à peine Jacob était sorti, que son frère Ésaû revint,

Et présenta à son père les viandes qu'il avait apprêtées de sa chasse, disant : Mon père, levez-vous, : mangez de la chasse de votre fils, afin qae voire âme

me bénisse.

Et Isaac lui dit : Qui es-tu? Et il répondit : Je suis Ésaû votre premier-né.

Et Isaac fut frappé d'une grande stupeurv et surpris au delà de ce que l'on peut penser , il dit : Qui est donc celui qui m'a apporté de la chasse dont j'ai mangé avant ton retour? Et je l'ai béni, et il sera béni.

Quand Ësaû eut entendu les paroles de son père, il poussa un grand cri, et consterné, il dit : Bénissezmoi aussi, mon père.

Isaac répondit : Ton frère est venu par fraude, et t'a enlevé ta bénédiction.

C'est à bon droit, dit Ésaû, qu'il a été appelé Jacob : car voici la seconde fois qu'il m'a déçu : il m'a auparavant pris mon droit d'ainesse, et maintenant voici qu'il a usurpé ma bénédiction. Puis il dit

380 ABEL Vr ABKL :

à son père : Ne m'avez-vous point réservé de bénédiction ?

Isaac répondit : Je l'ai établi ton Seigneur, et je lui ai donné tous ses frères pour serviteurs; et je lui ai promis le blé et le vin : - que ferai-je après cela pour toi, mon fils?

Et Ésaû lui dit : N'avez-vous qu'une bénédiction, mon père? Bénissez-moi aussi, mon père. Et comme il pleurait en ponssant de grands cris,

Isaac ému lui dit : Ta bénédiction sera en la graisse de la terre, et en la rosée du ciel.

Tu vivras par le glaive, et tu serviras ton frère, et le temps viendra que tu rejetteras et secoueras son joug de ton cou (1). »

Tel est le récit attristant.

Qui suis^'e, ô mon enfant, pour juger le Saint du Seigneur? Si le Seigneur Dieu s'est plu à se faire appeler pour réternité le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob : d'Abraham son bien-aimé, d'Isaac son serviteur, de Jacob son saint, comment oser reprendre dans le juste ce que le divin livre ne blâme pas ? Mais je t'expose ici mes anciennes pensées et le trouble que je n'ai plus.

J'étais donc attristé de ce récit et je cherchais, mais je ne la trouvais pas, la justification de Jacob, dans le. marché ou indignement sérieux, ou indigne-

(l) Genèse, chap. xxvu.

ment dérisoire que les jumeaux longtemps auparavant avaient conclu ensemble :

c Devenus grands, Ësaii était habile à la chasse et toujours dans les champs, et Jacob, simple et doux, habitait sous la tente.

Isaac aimai t Ésaû, car il se nourrissait de sachasse, et Rébecca aimait Jacob.

Or, comme Jacob faisait cuire des lentilles, Ésafi revint des champs très-fatigué,

Et il dit à Jacob : Donne-moi à manger de ce mets roux, car je suis bien las. C'est pourquoi on l'appela du nom d'Édom.

Jacob lui dit : Vends-moi donc ton droit d'aînesse. ' Et Ésaû répondit : Voilà que je meurs : à quoi me servira mon droit d'aînesse?

Et Jacob dit : Jure-moi donc El il jura, et vendit son droit d'aînesse?

Et ayant pris du pain et ce plat de lentilles» il mangea, et but et s'en alla, s'inquiétant peu d'avoir vendu son droit d'aînesse (1). »

Mais qui ne s'étonnerait de Jacob s'inquiétant peu lui-même d'avoir excité à le lui vejidre son frère qui n'en avait pas la pensée ? Que Ton reconnaît bien ici lesupplantateur qui se baisse pour renverser I Et qu'il est triste de trouver, dans le court dialogue de celui qui tente et de celui qui succombe, une sorte d'imitation du pacte entre l'ennemi des hommes et

(t) Genèse, chap. xxv.

sa dope, pacte où se consomme si vite un échange si dommageable, un engagement si fort qui causera tant de r^pretst

n est vrai qu'Ësaû, au mëpris de la loi de Dieu, avait épousé deux filles de Heth, qui toutes deux avaient offensé le cœur d'Isaac et de Rébecca ; il est vrai aussi que Dieu avait dit à Rébecca, après qu^elle eut conçu :

c Deux nations sont en ton sein et deux peuples sortiront de tes entrailles ; et un des peuples triomphera de l'autre, et Talnésera assujetti au plus jeûne (i). >

Mais alors même que la prédiction eût porté sur les deux frères et non sur leur postérité, appartenaitil à Rébecca de faire venir la fraude en aide à la disgrâce du coupable et à l'accomplissement des desseins du Seigneur? Le Tout-Puissant n'a pas besoin d'un semblable secours. La main d'Isaac prête à s'étendre sur la tête d'ÉsaO pour le bénir pouvait être, s'il le fallait, arrêtée tout à coup ; et c'est ce que prouvërentdansla suite les mains de Jacob lui-même, se croisant sur les têtes de Manassé et d'Ëphraim malgré la prière de Joseph. Si Rébecca eût agi par une inspiration divine, pourquoi l'eût-elle cachée? Pourquoi, alors que Jacob craignait de paraître se moquer de son père, et d'attirer sur lui sa malédiction au lieu de sa bénédiction, pourquoi Rébecca, si elle eût obéi à Dieu, eût-elle dit à Jacob : Mon fils, que cette*

(1) Genèse, chap, xxv.

malédiction soit sur moi ? Et cette parole effrayante avait rassuré le fils, qui, fort de cette parole, et possesseur à présent plus certain d*un droit payé de ce nouveau prix, avait pu en effet, en voyant Isaac s'étonner d'un retour si prompt, lui faire croire ce qui n'était pas et lui dire ce qui était : ne cherchait-il pas dès longtemps cette bénédiction venue à sa ren^ contre? Mais quel droit que celui qui n'osait s'exercer qu'en se cachant sous un mensonge presque aussi solennel qu'un serment quand il se répéta : « Je suis Ésaû votre premier^né. Je le suis ! »

Jacob avait dit cela, et il avaitélé béni. Isaac avait dit : Ton frère est venu par fraude et t'a enlevé ta bénédiction. Quoi donc ! En était-il de ce bien divin comme de ces biens terrestres, argent» champs ou troupeaux qui passent sans résistance, et en demeu* rant tout ce qu'ils sont, à celui-ci, à celui-là selon que la violence ou la ruse en décide?

Je sentais, il est vrai, dans le cours du récit, comme je ne sais quelle ombre de la présence de Dieu à côté d'Isaac, et que le saint vieillard qui avait été trompé, et qui ne revenait point sur son erreur, devait être averti intérieurement qu'en en maintenant les effets, il coopérait à l'exécution d'un profond conseil de Dieu ; mais je souffrais à voir béni> sinon le mensonge, au moins celui qui venait de le faire.

J'avançais dans le saint Livre, et je voyais éclater sur Jacob la faveur de Dieu, dans cette vision de l'Échelle mystérieuse :

38i ABEL BT ABEL :

c Jacob parti de Bersabée poursuivait son chemin vers Haran. Et arrivé en un lieu ob il voulait se reposer, après le coucher du soleil, il prit des pierres qui étaient là et les mit sous sa tête, et dormit en ce même lieu.

Et il vit en songe une échelle posée sur la terre et dont le sommet touchait le ciel, et des anges de Dieu qui montaient et descendaient par elle.

Et le Seigneur appuyé sur l'échelle, lui disant : Je suis le Seigneur Dieu d'Abraham ton père, et le Dieu d'Isaac. Je te donnerai la terre sur laquelle tu dors, à toi et à ta postérité.

Et ta postérité sera comme la poussière de la terre et sera multipliée en Occident et en Orient, au Septentrion et au Midi ; et toutes les nations de la terre seront bénies en toi et en ta postérité.

Et je te garderai partout où tu iras, et je te ramènerai en cette terre, et je ne te délaisserai point que je n'aie accompli tout ce que je t'ai dit.

Quand Jacob fut éveillé de son sommeil, il dit : Véritablement le Seigneur est en ce lieu-ci, et je ne le savais pas.

Et plein d'effroi, il dit : Que ce lieu est terrible l C'est ici la maison de Dieu et la porte du ciel.

Et Jacob selevant le matin prit la pierre qu'il avait mise sous sa télé, et l'éleva comme un monument et y répandit de l'huile.

Et il appela Béthel la ville qui avait auparavant le nom de Luza.

Et Jacob fit un vœu, disant : Si le Seigneur Dieu est avec moi, et me préserve en cette voie, dans laquelle je marche, et me donne du pain pour me nourrir et des vêtements pour me couvrir,

Et que je retourne en paix à la maison de mon père, le Seigneur sera toujours mon Dieu :

Et cette pierre que j'ai élevée comme un monument sera appelée la maison de Dieu, et de toutes les choses que vous m'aurez données, Seigneur, je vous offrirai la dîme (1). »

Ainsi monta au ciel le vœu de Jacob, et les biffai ts de Dieu se préparèrent à descendre sur lui. Mais quelque chose en moi rendait témoignage que jamais la bouche d'Abraham ne se serait ouverte pour prononcer ces mots, en quelque façon qu'on les entende : Si le Seigneur Dieu est avec moi, le Seigneur sera toujours mon Dieu. bonté du Seigneur qui condescendait jusqu'à tolérer dans le serment de fidélité qu'il acceptait de son serviteur une certaine apparence de conditions, et qui l'avait presque invité à demander ce qu'il lui plairait, en lui montrant ces anges qui descendaient du ciel quand d'autres y avaient monté !

Or, je comparais involontairement à la promesse de Jacob et à sa demande, dont quelques paroles sont, il est vrai, si touchantes, la seule demande qu'Abraham eût faite pour lui-même au Seigneur,

(1) Genèse, chap. xxviii.

si toutefois Ton peut dire que ce fût une demande. C'était après qu*Abram avait été béni par Melchisédech, et après qu'il avait répondu à ce roi qui lui offrait les dépouilles des ennemis défaits par Âbram :

« Je lève mes mains vers le Seigneur Dieu Très- Haut, possesseur du ciel et de la terre,

Que depuis le tissu le plus précieux jusqu'à la courroie d'une chaussure, je ne recevrai rien de tout ce qui est à toi, afin que tu né dises pas : j'ai enrichi Âbram (1). »

c Après cela, le Seigneur parla à Abram en vision, disant : Abram, ne crains point : je suis pour toi un protecteur, et ta récompense sera grande.

Et Abram dit : Seigneur mon Dieu, que me donnerez-vous? Je mourrai sans enfants, etDamasc est le fils d'ÉUézer l'intendant de ma maison. »

Abram s'arrêta ici : la parole qui suit semble du moins l'indiquer :

c Et Abram ajouta : Puisque vous ne m'avez point donné de postérité, voilà que le serviteur né dans ma maison sera mon héritier.

Et aussitôt le Seigneur lui parla, disant : Celui-là n'aura point ton héritage, mais celui qui sortira de toi sera ton héritier.

Et il le fit sortir de sa tente, et lui dit : Regarde le ciel et compte les étoiles, si tu peux ; il en sera de

même de ta postérité.

(t) Genèse, cbap. xiv.

Abram crut à Dieu, et cela lui fut imputé à justice (2). *

Mais en cette journée où Dieu vint le visiter dans sa demeure et lui annoncer que dans un an il aurait un fils de Sara, quand le Seigneur en s'en allant lui fait connaître le châtiment réservé à la ville coupable, qu'il est beau de voir le grand cœur d'Abraham tout entier à la joie et à la reconnaissance se remplir de pitié ! Gomme il implore! Gomme il se laisse à présent sans scrupule emporter à son désir I Gomme il est pressant et avide, et avec quelle persistance il ose (en tremblant de son audace!) se faire de chaque grâce accordée un degré pour en ravir une autre, une fois que dans sa simplicité magnanime , il s'est institué, sans y penser, le coiuseiller de Dieu, dont il a eu la gloire de recevoir les confidences I

Écoute Abraham prier.

c ....Abraham allait avec eux, les conduisant.

Et le Seigneur dit : Puis-je cacher à Abraham ce queje vais faire,

Lorsque de lui doit sortir un peuple grand et fort, et qu'en lui seront bénies toutes les nations de la terre ?

Car je sais qu'il ordonnera à ses enfants, et à sa maison après lui, de marcher dans la voie du Seigneur, et de garder la justice et l'équité, afin que le

(1) Genèse, cbap. xv.

Seigneur accomplisse en faveur d'Abraham tout ce qu'il lui a promis.

Le Seigneur donc lui dit : Le cri de Sodome et de Gomorrhe s'est multiplié, et leur péché s'est aggravé devant moi.

Je descendrai» et je verrai s'ils ont accompli en leurs œuvres la clameur venue jusqu'à moi, ou s'il n'en est point ainsi, pour que je le sache.

Et ils partirent de là et s'en allèrent vers Sodome, et Abraham était encore vers le Seigneur.

Et s'approchant du Seigneur, il dit : Perdrez-vous l'innocent avec le coupable ?

S'il y avait cinquante justes dans la ville, les exterminerez -vous avec les autres? Ne pardonnerezvous pas plutôt à toute la ville en faveur de cinquante justes qui s'y trouveraient?

Il est loin de vous de perdre le juste avec l'impâe el de traiter l'innocent comme le coupable; cela n'est point à vous : Celui qui juge toute la terre pourrait-il ne pas rendre justice?

Le Seigneur dit : Si je trouve en Sodome cinquante justes, je pardonnerai à toute la ville à cause d'eux.

Abraham répondit, disant : Puisque j'ai commencé je parlerai encore à mon Seigneur, bien que je ne sois que cendre et poussièi^e.

S'il s'en fallait de cinq qu'il y eût cinquanta justes, feriez-vous périr toute la ville, parce qu'il y en aurait cinq de moins ! Et le Seigneur lui répondit : Je ne la détruirai point si j'en trouve là quarante-cinq.

ÉPILOGUB. '•'^ 381)

Abraham de nouveau lui parla, disant : Et s'il s'en trouYe là quarante, que ferez-vous? Et il répondit : Je ne la détruirai point, à cause des quarante.

Je vous prie> Seigneur, de ne vous point fâcher si je parle encore. Peut-être il n'y en aura que trente. Le Seigneur dit : Je ne le ferai point si j'en trouve là trente.

Puisque j'ai commencé, dit eneore Abraham, je parlerai à mon Seigneur : S'il ne s'en trouvait que vingt? Le Seigneur dit : Je ne la détruirai point, à cause de ces vingt.

Abraham dit : Je vous supplie. Seigneur, de ne vous point fâcher, si je parle encore cette fois : peutêtre n'y en aura-t-il que dix. Le Seigneur dit : Je ne la détruirai point, à cause de ces dix.

El le Seigneur disparut quand il eut cessé de parler à Abraham, et Abraham retourna en sa demeure (1). >

Telle fut la victoire de la prière d'Abraham sur la justice de Dieu. Auprès de ce combat sublime, qu'était-ce que la lutte de Jacob avec l'Ange?

c n demeura seul, et voilà qu'un homme lutta avec lui jusqu'au matin.

Et quand cet homme vil qu'il ne pouvait le vaincre, il toucha le nerf de sa cuisse, qui aussitôt se secna.

Et il lui dit : Laisse-moi, car voici l'aube du jour*

(1) ffcn»;5p, chap. xviii.

300 ABEL BT ABEL.

n répondit : Je ne te laisserai point, si tu ne me bénis.

Et il lui dit : Quel est ton nom? Et il répondit : Jacob.

Mais il lui dit : Ton nom ne sera plus Jacob, mais Israël, et si tu as été fort contre Dieu, combien plus seras-tu fort contre les hommes ?

Jacob demanda quel était son nom; et il répondit: Pourquoi demandes-tu mon nom ? Et il le bénit au même lieu.

Et Jacob appela ce lieu du nom de Phanuel, disant : J*ai vu le Seigneur face à face, et mon âme a été délivrée.

Et le soleil se leva aussitôt après qu'il eut passé Phanuely et il boitait (1). »

Chaque fois que relisant le saint Livre, j'avais devant les yeux cette scène incompréhensible, où se déploie toutefois avec une sorte de solennité sombre je ne sais quelle accablante grandeur, comme dans les ruines colossales d'un temple qui n'indiqueraient rien de sa structure, ou dans un songe qui n'aurait laissé au sortir d'un sommeil surhumain que d'obscures réminiscences, la curiosité de mon âme était d'abord comme terrassée par le mystère de cotte nuit sacrée. Puis , lorsque revenu de ma première surprise, je m'appliquais derechef à pénétrer le sens caché de la lutte prodigieuse, toute cette grandeur

(I) Genèse, chap. xxxi.

s'évanouissait : et, de même qu'aux lieux occupés par les gigantesques fantômes fils de Teffroi et des ténèbres le jour commençant à poindre ne nous montre que des objets familiers à nos yeux, ainsi mon étonnement de cette chose monstrueuse et inex^ plicable : Jacob fort contre Dieu, Jacob invincible à Dieu même, faisait place à l'étonnement de voir le Tout-Puissant se plaire à prendre pour jouet sa faible créature, presque à la manière d'un héros qui s'amuserait à feindre qu'il ne peut triompher de la résistance d'un enfant. Car, au fond, c'était à cette pensée, dont j'aurais eu horreur comme d'un sacrilège si elle se fût montrée à moi dans tout son jour, que venaient aboutir inévitablement mes longues et inutiles méditations. Insensé que de prétendre à soulever les voiles qui me cachaient les grandeurs de Jacob, moi, l'un de ses fils dégénérés qui suis resté longtemps debout et quasi insensible devant la croix oh Jésus mourait pour le salut des hommes!

Mais la première fois que j'ai eu reporté sur ce passage étrange de la Genèse mes yeux désormais remplis pour toujours de la vue du sang adorable, j'ai lu, comme si entre les lignes du livre eussent flamboyé des lignes nouvelles formées du sang même de Celui qui a dit : Je suis la lumière du monde; j'ai vu, j'ai suivi dans toutes ses phases, du crépuscule jusqu'à l'aube, la lutte où Jacob fort contre Dieu mérita le nom d'Israël.

Que si ce que je vais te dire u'était pas cependant

ce qui véritablement s'est passé entre Dieu et Jacob au bord du torrent (Quel autre qu'un prophète oserait parler avec assurance en ajoutant au récit de Moïse ?), au moins je t'aurai montré quelque chose de ce qui a pu être» et je t'aurai fait pressentir la grandeur et la profondeur de ce que l'Écriture peut enfermer quelquefois dans les intervalles de ses paroles.

Jacob revenant de Mésopotamie et se rendant vers Isaac son père dans la terre de Ghanaan,

«... Les anges du Seigneur vinrent à sa rencontre.

Et quand Jacob les vit, il dit : Ce sont ici les camps de Dieu. Et il appela ce lieu du nom de Mahanalm, c'est-à-dire, Camps.

Et Jacob envoya des messagers devant lui à Ésau en la terre de Seir, en la contrée d'Édom,

Et leur donna des ordres, disant : Vous parlerez ainsi à mon seigneur Ésaû : Voici ce que dit ton frère Jacob : J'ai été comme étranger chez Laban, et j'y ai été jusqu'à ce jour.

J'ai des bœufs, des ânes et des brebis, et des serviteurs et des ser^'antes ; et j'envoie maintenant des messagers à mon seigneur, afin de trouver grâce en sa présence.

Et les messagers retournèrent à Jacob, disant : Nous sommes arrivés vers ton frère Ésaû, et voilà qu'il vientau-devantde toiavecquatre centshommes.

Jacob eut une grande frayeur ; et tout troublé, il

ÉFILOGCE. 393

divisale peuple qui était avec lui, les troupeaux et les brebis, et les bœufs, et les chameaux en deux bandes,

Disant : Si Ésaû vient à l'une et la frappe, celle qui demeurera sera sauvée.

Et Jacob dit : Dieu de mon père Abraham, Dieu de mon père Isaac, Seigneur qui m'avez dit : Retourne en la terre et au lieu de ta naissance, et je te bénirai.

Je suis au-dessous de toutes les miséricordes et des promesses que vous avez faites à votre serviteur. J'ai passé le Jourdain un bâton à la main, et maintenant je reviens avec deux bandes d'hommes et de troupeaux.

Délivrez^moi de mon frère Êsaû ; car je crains fort que peut-être il ne vienne frapper la mère avec les enfants.

Vous avez dit que vous me béniriez, et que vous multiplieriez ma postérité comme les sables de la mer, qu'on ne peut nombrer à cause de leur multitude.

Et lorsqu'il eut dormi là cette nuit, il mit à part de ce qu'il avait amené des présents pour Ésaû son frère :

Deux cents chèvres, vingt boucs, deux cents brebis et vingt béliers.

Trente chameaux allaitant leurs petits, quarante vaches, vingt taureaux, vingt ânesses allaitant dix petits.

Et il les envoya par ses serviteurs chacun avec son

39 i ABEL ET ABEL.

troupeau à part, et il dit à ses serviteurs : Passez devant moi, et qu'il y ait de la distance entre un troupeau et l'autre.

Et il commanda au premier, disant : Si Ésaû mon frère te rencontre et te demande : A qui es-tu ? et, où vas-tu ? à qui sont ces choses que tu conduis devant toi ?

Tu répondras : A ton serviteur Jacob, lequel envoie ces présents à mon seigneur Ésaû; et luimême vient après nous.

Et il commanda la même chose au second et au troisième, et à tous ceux qui suivaient les troupeaux, disant : Vous parlerez selon cette parole à Ésaû, quand vous l'aurez trouvé.

Et vous ajouterez : Voici ton serviteur Jacob derrière nous. Car il se disait : Je le calmerai par les présents qui me précéderont, et après je le verrai, et peut-être sera-t-il apaisé.

C'est pourquoi les présents allèrent devant lui, et il demeura cette nuit-là en ses tentes.

Et s'étant levé de grand matin, il prit ses deux femmes, et ses deux servantes, et ses onze enfants, et franchit le passage de Jaboc.

Et ayant fait passer tout ce qu'il possédait.

Il demeura seul.... (1), »

En face de cette pensée qu'il allait bientôt voir paraître le nouveau Gain.

(1) Genève, chap. xxxn.

Mais qui l'avait armé ?

Il y avait vingt ans que Rébecca sa mère avait dit à Jacob : « Voilà que ton frère Ésau menace de te tuer,

liève-toi et t'enfuis en Haran, vers Laban mon frère ,

Et demeure là quelques jours, jusqu'à ce que la colère de ton frère s'apaise,

Et que son indignation cesse, et qu'il ait oublié ce que ta as fait : j'enverrai alors, et te ramènerai ici (1). »

Et il partit de fiersabée, et il ne devait plus jamais revoir sa mère si impatiente de rappeler son fils bien-aimé. mère malheureuse, qui sur le front de son premier*né, avait vu devant elle jusqu'à sa mort, comme un fidèle compagnon de ses propres souvenirs, l'espoir d'un meurtre que ne lassait pas la longueur de l'exil ! malheureuse mère qui, après vingt années de ce supplice, n'avait pu à ses derniers moments, alors que la prière a tant de force, obtenir de celui qui avait été frustré qu'il renonçât à sa vengeance !

Leur père Isaac était-il donc mort aussi, qu'arrivait menaçant à sa rencontre Êsau qui avait dit : c Les jours du deuil de mon père viendront, et alors je tuerai Jacob mon frère (2). »

Et ces paroles de Jacob retentissaient aux oreilles

(1) Genèse, chap. xxvii.

(2) Genèse, chap. xxvii.

396 ABEL BT ÂBEL.

de Jacob : Mon père, j*ai fait ainsi que vous m*avez commandé. JesuisËsaû votre premier*né. Je le suis.

Si la colère d*Ësaû était criminelle, était-ce être innocent que d'en avoir été la cause?

Lequel des deux, d'ÉsaOi ou de Jacob, allait se souiller du sang de Tautre?

Jacob le supplantateur allait-il, en défendant le nouveau fruit du sein de Raehel, ôter la vie à ce frère auquel il avait déjà ravi par fraude la part la plus précieuse de son héritage ?

Cependant Dieu avait voul u quemalgré cette fraude il reçût, il gardât la bénédiction d'Isaac.

Le Seigneur lui avait dit :

Je suis le Seigneur Dieu d*Âbraham ton père,Je te garderai partout où tu iras, et je te ramènerai en cette terre, et je ne te délaisserai point que je n'aie accompli tout ce que j'ai dit.

Jacob avait répondu au Seigneur par le vœu de Béthel, et Dieu l'avait comblé de biens et de joies. <}uand Jacob, qui avait trompé son père Isaac en lui faisant accroire qu'il bénissait son fils aine , trompé d'une manière semblable par Laban avait reçu de lui rainée au lieu de la plus jeune, sept jours après il obtenait l'épouse désirée. Quand Jacob, pasteur des troupeaux de Laban, avait opposé la ruse à la déloyauté de son beau-père, le Seigneur avait châtié l'injustice de Laban, et multiplié les richesses de Jacob en le faisant réussir dans ses d^seins : l'ange de Dieu lui avait dit en songe : Moi, je suis le Dieu

de Béthel où tu as répandu de l*huile sur la terre et fait un vœu. Quand Jacob, revenant de Syrie en fugitif, comme il avait quitté en fugitif la maison de son père, était poursuivi par Laban dont il emportait les dieux sans le savoir, Laban vit durant son sommeil le Dieu de Jacob qui lui disait : Garde-toi de parler à Jacob avec rudesse. Dieu, par la bouche même de Laban justement irrité, se déclarait le protecteur de Jacob, et une dernière grâce lui épargnait la honte de voir Rachel reconnue coupable d'un larcin dont il se défendait avec une telle indignation qu'il vouait à la mort quiconque des siens Tavait exposé à ces reproches.

Jacob repassait en son esprit toutes ces choses, et Topiniâtreté des bienfaits du Seigneur le remplit d'épouvante.

Voilà qu'un homme parut devant lui, dans l'ombre, et lui dit :

Le Dieu de Béthel a tenu ses promesses, et tu as béni le nom du Seigneur.

Mais si le Seigneur te frappe, béniras-tu le nom du Seigneur?

Jacob répondit : Si le Seigneur me frappe, je bénirai le nom du Seigneur.

Or, celui qui avait paru tout à coup, passa autour des reins de Jacob son bras gauche courbé comme un arc de bronze^ non pour le renverser, mais pour le soutenir, s'il le fallait , dans ses défaillances. Et il couvrit de sa main droite les yeux de Jacob»

Et Jacob fut enveloppé des ténèbres d'une sainte horreur, ainsi que TaTait été Abram, quand i)ar l'ordre de Dieu il divisa les hosties de l'alliance, afin d'apprendre comment il entrerait en possession de la terre de Ghanaau.

Et Jacob vit en vision une jeune fille, une enfant qui pleurait, penchantla tète, pareille à un lis brisé. Dina, hier si pure, et aujourd'hui si triste ! Jacob sentit son cœur percé d'une épée, mais d'une épée qui en le perçant lui aurait ôté son courage. Puis comme la main de Tange se retirait, tout souvenir s'effaça, et il ne resta^que la douleur.

Et Jacob entendit une voix qui disait : Voici le premier coup de Dieu. Jacob dit : Que le nom du Seigneur soit béni I

Une autre vision s'appelait : Siméon et Lévi. Jacob au bruit des gémissements et des malédictions fuyait la cité de Sichem dévastée et toute ruisselante du sang qui avait vengé Dina. Puis les ténèbres se firent dans son âme saisie d'horreur. Et Jacob bénit encore le nom du Seigneur tout-puissant.

Une autre vision s'appelait : Ruben. Un crime plus exécrable que le crime de Gham. Un outrage sans nom. La main de Jacob s'étendit comme pour saisir la massue de Gain. Puis il baissa la tête, et il se repentit de sa paternité. Seigneur, s'écriait-il. Seigneur, votre bras frappe des coups terribles! Mais que votre nom soit béni !

Une autre vision s'appelait : Rachel mourante. Peu

après que Jacob avait enseveli Débora sous le chône des pleurs, Rachel , Rachel mourait en donnant le jour à Benjamin l'enfant de sa douleur. Rachel expirait aux yeux de Jacob, pendant qu'un sourd tonnerre répétait ces mots mystérieux :

Un grand bruit a été entendu dans Rama : Rachel pleurant ses enfants ; et elle n'a point voulu se consoler, parce qu'ils ne sont plus.

Jacob les yeux ouverts sur les temps futurs frissonna, et ses cheveux se dressèrent d'épouvante : mais Jacob ne fut pas vaincu, et il bénit le nom du Seigneur.

Une autre vision s'appelait : Joseph. La tunique de l'enfant plongée dans le sang d'un chevreau était apportée à celui qui avait trompé son père en se couvrant de la peau d'un chevreau; et Jacob s'écriait : Joseph est mort ! Une bête féroce a dévoré Joseph ! Mais à la vue du sang de Joseph, du fils premier-né de Rachel, Jacob ramassa toutes ses forces et il bénit le nom du Seigneur.

Une autre vision s'appelait : Les derniers jours. Jacob se vit au terme de son pèlerinage, seul comme s'il eût été sans enfants. Il n'attendait plus pour mourir qu'une nouvelle douleur, dont le pressentiment mettait le comble à sa tristesse. L'ange lui dit : Tu fléchis? Demande au Dieu de Béthel qu'il tourne vers toi son visage. Mais Jacob : Seigneur, Seigneur, si vous frappes encore, faites du moins que je ne cesse pas de vous bénir?

400 ABEi ST ABEL.

Enfin il y eut une vision qui s'appelait : Lie Délaissement. Jacob vît cloué à une croix par les mains et par les pieds un homme mourant de douleur. Une merveille inconnue, qui devait être le secret de la fureur de la vengeance de Dieu, rendait l'âme de cet homme capable d'une douleur dont Tàme de l'homme n'est pas capable en soi. Il était la Perfection delà souffrance, un chef-d'œuvre effrayant que la force infinie aidée de tous les efforts de l'Enfer s'était épuisée à produire. Jacob se tournant vers Fange comme pour lui demander quel crime inouï (et peutêtre impossible à dire ?) la toute-puissante vengeance de Dieu vengeait dans ce supplice, l'ange dit : Celuici est le Juste; l'homme qui n'a jamais péché. Et le supplicié fit entendre cette plainte étonnante, cette lamentation épouvantable. Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi m'avez-vous abandonné?

L'ange soutint Jacob confondu et muet : Mais de ses lèvres frémissantes, Jacob, tenté de blasphème, arracha ce cri d'adoration. Que le nom du Seigneur soit béni I

L'ange voyant qu'il ne pouvait le vaincre essaya de retirer son bras. Jacob lui dit : Donne-moi un gage de cette nuit.

L'ange toucha le nerf de sa cuisse, qui aussitôt se sécha.

Et le supplantateur, qui était sorti du sein de sa mère tenant dans sa main le pied de son frère, fut condamné à traîner désormais son pied infirme.

fc'ang« lui dit ; Laisse-moi, car voici Taube du jour. Il répondit : Je ne te laisserai point si tu ne me bénis. '

Et il lui dit : Quel est ton nom? Et il répondit :

Jacob :

Mais il lui dit : Tu ne t'appelleras plus désormais lesupplantateur, mais Israël, et si tu as été fort contre Dieu, combien seras-tu plus fort contre les hommes?

Jacob demanda quel était son nom. Et il répondit : ' Pourquoi demand6fi4u mon nom? Et il le bénit au même lieu.

Or, une lumière plus vive que celle du jour naissant étant sortie de son visage, Jacob reconnut celui que tout à l'heure il avait vu attaché à une croix.

Et Jacob appela ce lieu du nom de Phanuel, disant : J'ai vu le Seigneur face à face : face à face mon Libérateur.

Et le soleil se leva [aussitôt après qu'il eut passé Phanuel, et il boitait.

Après cette lutte, les anges des deux camps de Dieu s'entretinrent^ensemble, et, pendant qu'il dormait, Ësaû entendit ces paroles : Cours à lui qui ne peut plus courir.

« Jacob levant les yeux vit Ésaû qui s'avançait avec quatre cents hommes, et il partagea les enfants de Lia, de Rachel et des deux servantes.

Il mit à la tête les deux servantes avec leurs cn-

fants : Lia et ses enfants au second rang, Rachd et Joseph au dernier.

Et lui s* avançant adora Ésaû, et se prosterna sept fois en terre jusqu'à ce que son frère fût proche de lui.

Mais Ésaû courut au-devant de son frère, et il l'embrassa ; et serrant le bras autour de son cou, il pleura.

FHAGhMlENT <*^

Je l'ai vu portant le bois sur lequel il allait être immolé, le nouvel Isaac ; je Tai vu portant sur son épaule le signe de sa domination ;et je n'ai pas fléchi le genou devant lui en m'écriant : Vous êtes mon Seigneur et mon Dieu ! Aveugle je n'ai pas reconnu le Fils de Dieu à l'amour et à la haine immenses qui se partageaient les cœurs autour de lui : deux choses plus qu'humaines, deux merveilles, les deux plus grandes de l'univers après celle qu'il était lui-même. J'ai vu dans Jérusalem deux Jérusalem : une, pareille à la bête féroce affamée qui se jetVe sur sa proie du fond de l'ombre ; et une autre Jérusalem qui élevait humblement vers la victime ses yeux noyés de pleurs d'adoration et de pitié ; elle buvait à la coupe des tristesses de Dieu, elle s'opivrait de sa douFeur,

(1) Ce (higment appartient à ravant-dernière pdftie du Uécil bibtiquê, laquelle devait porter ce titre : Adieux à l'enfant.

(Note de Téditeur.)

et cherchant à souffrir ce qu'il souffrait, elle ne pouvait assez se repaître de la vue de Jésus : ses lèvres auraient voulu recueillir comme une rosée du ciel chaque goutte de sang tombée du front du Sauveur sur ses joues. Pour moi, portant de groupe en groupe mon cœur en quête de ses sentiments, je me protégeais çà et là d'une armure de ténèbres ; et stupide je demeurais comme indécis entre les deux banquets, n venait de passer couvert du dérisoire manteau d'écarlate, la couronne d'épines sur la tête, la croix sur son épaule, pâle et faisant effort pour obéir à l'ordre de marcher que la populace répétait, pendant que les archers le pressaient et le frappaient ; accablé, mais dans la grandeur de sa patience, dans sa sérénité auguste, encore tout éclairé du crépuscule que laissait après soi l'éternelle splendeur volontairement éclipsée. Je le vis, et ne m'écriai pas : C'est ici celui dont Abraham baiserait les pieds en pleurant ; c'est ici le Dieu expiateur, le seul capable de consoler le Dieu « qui s'est repenti un jour d'avoir faitThomme, » et qui « atteint parla douleur, » € par une douleur de cœur, » « par une douleur de cœur intérieurement, > s'est dit : « Je me repens d'avoir fait l'homme. » Voila l'pomme véritablement, voilà celui pour lequel tout a été fait et qui est la

beauté du monde.

Je vis donc le grand inconnu, et je ne. le vis pas. Troublé plus que je ne peux dire, je me tournai vers une jeune femme qui était à ma droite : Elle avait

dans SCS bras un enfant qu'elle allaitait : un autre enfant au visage grave et effrayé tenait les yeux baissés et serrait dans sa petite main un pli de la robe de sa mère. J'adressai, je ne sais pourquoi, la parole à cette jeune femme '.peut-être seulement pour lui parler et pour échapper un moment à ma solitude. Ne se disait-il pas le Fils de Dieu, balbutiai-je? Elle ne répondit rien, elle me regarda seulement, en pressant contre la poitrine son nouveau-né, comme si elle cherchait à rassembler toutes les puissances de son cœur. Elle me regarda, te dis-je. Quel regard ! Quel reproche plaintif! Quel éclair de foi navrée et triomphante ! Quel défi à ma conscience d'être complice de ma bouche incrédule !

Je suivis de loin le cortège. Je regardais toujours cette croix sous laquelle succomba plusieurs fois celui qui la portait et qui portait aussi les péchés des hommes avec le poids si lourd de leur ingratitude. Mes yeux ne quittaient pas cette croix. Elle m'entrait dans le cœur comme un glaive. Je me rappelai qu'autrefois j'étais demeuré souvent pensif devant un signe semblable tracé de mon doigt d'enfant sur le sable, depuis que j'avais vu un saint vieillard montrer successivement l'Orient, l'Occident, le Nord et le Midi en répétant ces paroles d'Isaïe> « J'appellerai mes fils de l'Orient, je les ramènerai de l'Occident ; je dirai au Nord : Donne, au midi : Rends-les-moi. »

Le cortège s'arrêta. Jésus fut entouré par une foule pressée. Il se fit un travail ardent, tumultueux,

406 FEÂOMSNT.

comme de gens gouvernés , dans l'ivresse d'une haine infernale, par des puissances invisibles qui les contraignaient à reprendre leur œuvre, jusqu'à ce qu'elle fût ce qu'il fallait. J'entendis le bruit des marteaux qui enfonçaient les clous dans la chair et dans le bois. Puis l'arbre de mort planté de main d'homme parut dans les airs avec son fruit : le fruit de la nouvelle fécondité du Père, le pain de vie, la Vie éternelle elle-même descendue du ciel pour se donner à nous, et nous faire tous enfants de Dieu* mon Dieu I Dieu mourant ! Dieu crucifié dont le corps se tordait comme un ver et dont les membres se roidissaient dans le supplice de cette souveraine agonie ! Et je le regardais avec des yeux mouillés des larmes d'une vulgaire compassion ! Mais ce fut ma dernière insulte. Je vous reconnus tout à coup, ô serpent d'airain du désert^ vous le Divin Maudit , je vous reconnus à cette parole : « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m'avez- vous abandonné ! » Mon Dieu, disait-il, il disait, Mon Dieu; le Fils ne disait pas, mon Père, mais il disait, mon Dieu ; le Verbe demandait: Pourquoi ceci ? Celui qui était la lumière opprimé par les ténèbres ; la Sagesse qui ne savait plus ; l'engloutissement du rédempteur au fond d'un abîme de souffrances où, dans l'extase de la douleur, il perdait jusqu'à la mémoire de ce qu'il était venu y chercher, toutefois sans lâcher son trésor ; ce fils unique, avide de frères, qui les conquérait au travers de la mort et de toutes les ignominies, et jusque dans l'horreur de

ÏRÂGMENT. 407

ce formidable abandon, sorte d'autre mort ineffable I L'Infinie bonté s'emportant jusqu'à la folie de la croix ! Le comble de la grandeur, de la force et de la miséricorde de Dieu apparaissant ici par ce prodige des prodiges : Un Dieu incarné et immolé dont le« bourreaux pourront entrer au ciel au nom de ses blessures, s'ils se sont nourris de )a victime ! Le firmament moins troublé que mon CQ^ur en face du plus terriblç et du plus attendrissant des mystères ! Ces bras ouverts! Ces noces du Fils de l'homme! Ces soupirs, ces appels à la Bien-Aimée, à l'Épouse divine, l'os de ses os, la chair de sa chair, qu'il a fait nattre de son sang et qui désormais s'en abreuvera dans les délices d'un embrassement sans fin I Ce lit nuptiat! Ce lit de mort! Cet autel ! Ce gibet! Cette aHne de la suprême victoire ! Ce futur étendard des nations! Cette fétè selon le cœur du Très-Haut! Cet holocauste dont la flamme était l'amour même, car notre Dieu est un feu dévorant.... Je reconnus Dieu, je compris tout, je ressuscitai : mes yeux s'ouvrirent, mes yeux de juif rebelle à la lumière. Je tombai à genoux vaincu et vainqueur tout ensemble : je me frappai la poitrine au pied du trône de l'agneau égorgé, et je sentis en l'adorant que j'adorais le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob.

CANTIQUE A LA CONSCIENOE (')

Gomment chanter à la fConscience un cantique digne d*elle ? Le seul hymne jdigue d'elle est le silence des actes, le biop que Ton fait en sileoce.

Sainte Vierge des vieeges, qui renhrxog^ au fond d'un trésor d'amertume un trésor denlouceur, youb êtes véritablement la Mère d'un Dieu ; vous enfa^lpB un Christ, le Nouvel Homme, l'Innocent, le Juâte couronné d'épines qui souffre {K>ur l'ancien coupable (1). Sancla Tii^o vitginum.! Saiicta Dei Geoitrix !

(■) Fragment et fln de la dernière partie du Récit biblique^ intitulée DBRifiERS adieux a l'enfant. (Note de Tôditeur.)

(I) La Vierge et laGonscience, c'estp^-dire la conscieace pure ou ridéal de la coascience, la conscience avant la chute, ou encore la conscience guérie de sa blessure originelle par le sacrifice de THomme-Dieu, et réparée par la Gr&ce, se symbolisent mutuellement Tune l'autre. De même que l'Acte {Qui facit voluntatem efus cognoscet de doctrina utrum ex Deo sit an ego a me ipso loquar) qui enferme et rend vivante en Vhommc la plus haute, la plus pure

GAiNTIQUE A LA GONSGIEMG£. 400

Notre Père qui est dans les Gieux veut que nous soyons'parfaits : Vous, notre Mère^ vous mesurez vos exigences sur notre force et sur notre faiblesse, et itousHKnlinspifq^ à présent que ce qu'à présent on fieut fiiire. Mère aimable ! qui nou^ conviez au bien par l'attrait du Iwta I Mère admirable ! qui entre des

lumière, naltde là conscience, de même le Christ qui est le Verbe incarne (et le Verbe est la lumière) naît de la Viçrge.

finoore. pourrait-on dire que la conscience n'a point de •blessure originelle; qu'elle, reste pure, qu'elle est essentiellement sans tache comme n'étant nullement de l'homme.

Ce n'est pa^ qu'il n'y ait unaconscience fausse, ou faussée, ^ui commande le mal, qui interdit le bien : mais cette conscience fausse L'est doublement, en ce que ni elle ne parle comme la véritable, ni elle n'est la véritable.

Et c'est de la censcience vraie, de la conscience pure qu'il eat question dans les pages suivantes. "

n y a certainement tout autre chose qu'un hasard dans la possibilité d'appliquer à la conscience les invocations qui composent ce poëme merveilleux, ce cantique magnifique : les litanies de la sainte Vierge. Il faut voir ici dans le dogme une fécondité de rapports qui apparaît dans des concordances de prime abord ipattendues. Qui s'en étonnerait? S'étonne-t-on que l'auteur d'un théorème de géométrie n'es ait pas aperçu toutes les liaisons avec les autres vérités mathématiques? Ou que dans l'œuvre d'un grand artiste l'analyse découvre des beautés qu'il n'a pas même entrellies dans sa propre création? Non, sans doute, car l'esprit supérieur dontla portée dépasse les conceptions communes est lui-même dépassé par la portée de ses conceptions, et il subit, non pas plus qu'un autre, mais plus visiblement qu'un autre la loi générale : Que nul excepté Dieu n'embrasse par la pensée toute la réalité de ce qui est lui ou de ce qui procède de lui.

Quoi de plus simple après tout que ces concordances de l'ordre surnaturel avec l'ordre moral, quand l'ordre moral en présente de si frappantes avec Tordre physique même :

410 CANTIQUE A LA GONSGIKNGE.

devoirs contraires, dans le trouble du doute, nous faites reconnaître le véritable à son austérité.

Mère très-pure de la divine Grâce ! Très-sainte ! Très-chaste! Immaculée! Mater Inviolatal Mater Intemerata !

Vous êtes la prudence même. Vous veillez sur les commencements, comme s*ils contenaient la fin. Vous n'indiquez qu'un pas à faire, mais il est dirigé dans la voie droite, dans la voie sûre. Vii^o prudeatissima I

Tout ce qui dans l'histoire du monde, ineifaçablement écrite en la mémoire de Dieu, mérite d'avoir le ciel pour témoin a procédé de vous. Virgo Veneranda! Virgo Praedicanda!

Vierge puissante ! terrible comme une armée rangée en bataille ! Rien ne prévaut contre la force dont vous armez les cœurs.

La Mort toujours pressée, la Mort qui vient comme un voleur, déjà était à l'œuvre. Mais il faut au moribond un répit pour un grand devoi^, un devoir sou-

instaurare omnia in Christo^ est une parole vtste, car elle n'excepte rien.

On se rappellera aussi, à propos de ces concordances, que dans la Bible, dans le Livre des livres, plusieurs passages, peut-être tous les passages, comportent des interprétations différentes, qui se soutiennent loin de s'exclure. C'est ainsi que Ton distingue le sens littéral, le sens allégorique, le sens anagogique ou mystique. Il est beau d'entendre la parole de Dieu se répéter dans des échos qui sont eux-mêmes des vérités, et des vérités profondes. {Note de l'auteur.^

GANTIOfTE A lA CONSCIENCE* 411

verain. Yousditesà la Mort : Attends, etlaMortobéit« Vous allumez dans le r^rd une flamme dont le

Menteur sent la brûlure jusque dans la moelle des os. Le menteur ne peut plus parler pour mentir; et il s'est tû afin de faire mentir le silence. Il est devenu une prison d'où la vérité ne s'échappera pas. Sa bouche est une serrure. Mais vous lui faites entendre tout à coup un tonnerre intérieur; il ne sait plus ce qu'il a dit : la vérité vient d'en sortir.

Malheur à l'homme qui réfléchit quand vous avez parlé. Le serpent de la pensée lui rapporte sur sa langue fourchue le double avant-goût du bien et du mal. Compare, lui dit-il, connais pour choisir. Vierge ! écrasez de votre pied la tète du Serpent.

Vous nous inspirez deux paroles dont l'une fait les invioicibles, et dont l'autre fait les victorieux. Voici la première parole : Je ne peux pas, je ne ferai pas oette chose. Voici l'autre parole : Gela sera, au nom du Seigneur ! Virgo Potens !

Que vos voies sont belles! Que vos enseignements sont magnifiques ! Vousnous apprenez qu'il faut être bon pourétrejuste; qu'il est possibled'élever le pardon aune hauteur où il devient un bienfait qui s'ignore; que si chez les âmes sans grandeur la pitié n'est guère qu'une^ espèce de mépris , chez les grandes âmes au contraire le mépris même est toujours mêté de quelque pitié. Mais dans les âmes divines il ne reste que la pitié pure : un amour attristé. Virgo Clamons I

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