II
La rat ServandoiiL
Le lendemain, quand nos deux amis s'éveillèrent, il était plus de midi.
Carrai sauta précipitamment hors de son lit, tt commença aussitôt sa toilette.
Xavier se montra plus lent; il avait dormi quelques heures d'un sommeil lourd et fatigant ; plus d^une fois ses rêves l'avaient reporté à la soirée de l'hôte! de Rumbrye; il revoyait Hélène; mais entre la jeune fille et lui, se plaçait toujours Tinsignifiant visage de M. Alfred Lefebvre des Vallées, lequel ouvrait de temps en temps sa bouche meublée d'enviables dents pour laisser échapper ces prestigieuses paroles.
-— Dix mille livres sterling :
Pourtant, lorsqu'il s'habilla, Xavier hésitait encore.
L'idée d'aller dans un Iripot lui causait un insurmontable dégoût.
90 U milBIANT HOIR.
D*aii autre cdté, ces mots prononcés la Teille par Carrai : La première fois qu*on joue, on gagne toujours I lui revenaient en mémoire et attisaient son caprice.
— Je n'irai qu'une seule foisi se disait-ii, plaidant contre sa conscience la cause de sa fantaisie. — Il faut bien tout connaître ! . .
Lorsqu'il entra dans la chambre de Carrai, celui-ci était assis devant son secrétaire et écrivait :
— Je suis à vous, dit-il, comme s'il eût craint que Xavier ne s'approchât assez pour pouvoir lire par dessus son épaule : chacun a ses petits secrets, trèscher; je vous demande une minute.
Xavier rentra dans sa chambre à coucher.
En deux traits de plume, Carrai eut terminé sa lettre; il mit l'adresse, ouvrit la fenêtre et fit signe à l'Auvergnat du coin de s'approcher.
Le mendiant noir était à son poste, debout, immobile et appuyé sur son long bâton, auprès de la porte de l'église.
Au bruit que fit la fenêtre en s'ouvrant, il leva son regard vers le balcon, mais il le baissa aussitôt avec indifférence en apercevant Carrai.
— Porte ce billet à son adresse, dit ce dernier à l'Auvergnat qui s'était avancé jusque sous la fenêtre.
L'Auvergnat s isît la lettre à la volée ; mais, au lieu de partir, il s'assit sur une des marches du perron.
— Que fais-tu là? demanda Carrai avec impatience.
Pour toute réponse, le naïf enfant des montagnes se prit à épeler tout haut les lettres de l'adresse.
u MBiimAirr noir. 94
— A monsieur le... monsieur le...
— Tais-toi ! tais-toi I s*écria le mulâtre.
Le mendiant, jusqu'alors impassible, dressa Foreille et écouta.
— Le com-mis-saire... continuait loborieusement l'Auvergnat.
Le balcon régnait sur l'étroite façade de la maison, et la fenêtre de Xavier, à demi ouverte, laissait voir le jeune bomme qui, debout devant une glace, mettait la dernière main à sa toilette.
Carrai jeta de ce côté un regard inquiet.
— Tais-toi I te dis-je, reprit-il d'une voix contenue; — je te défends de lire l'adresse.
L'Auvergnat, plongé dans son travail, que nous ne saurions mieux comparer qu'au labeur de quelque archiviste paléographe dépouillant une charte mérovingienne, ne tint nul compte de cet ordre, et poursuivit :
— De... police... du... quartier...
— Misérable I grinça Carrai hors de lui. Xavier panit à sa fenêtre.
— A qui en avez-vous donc, ami? demanda- t-il.
— Ce n'est rien... rien du tout I balbutia Carrai interdit.
— Saint... Sulpicel acheva tranquillement le commissionnaire.
Il se leva et ôta sa casquette.
— Ça suffit, bourgeois, dit-il : nous connaissons ça... Faudra- t-il une réponse ?
— Non, répondit le mulâtre ; — va !
L'auvergnat tourna l'angle de l'église.
— A monsieur le commissaire de police du quartier
91 M niiDuirr roib.
Saint-Salpicel pensa le mendiant noir qui arait tout entendu. —Que signifie cela? Je veillerai sur cet homme. Dès qne l'Auvergnat fut parti, Carrai parut reprendre toute sa sérénité.
— Eh bien I dit-il gaiement, allons-nous tenter la fortune!
— Pas aujourd'hui, répondit Xavier.
— Vous reculez, très-cher '^ ce n'est .pas bien!
— Je ne sais... je ne puis me déterminer... D'ailleurs, nous sommes aux premiers jours du mois, et je n'ai pas d'argent.
— A cela ne tienne! s'écria Carrai, je vous en prêterai.
Gomme il disait cela, son piediieurta un petit papier sur la pierre du balcon.
— Et tenez I continua-t-il en le ramassant, fa fée bienfaisante qui préside à vos destinées, romanesque orphelin, a passé par là cette nuit; vous n'aurez pas besoin d'emprunter. Voici la mystérieuse offrande, et, cette fois, elle vient à propos I
Xavier déploya le papier, qui contenait quinze louis comme à l'ordinaire.
— Le sort le veut, murmura-t-îl ; — partons I Carrai ne put retenir un mouvement de joie.
Au moment où ils sortaient, le mendiant, suivant son habitude, tendit la main à Xavier, qui, dans sa préoccupation, le refusa.
— Où est-ce?, demanda le jeune homme à Carrai.
— Derrière Saint- Sulpice, rue Servandoui. Le mendiant avait baissé la tète avec tristesse.
— C'est la première fois qu'il me refuse I mur-
M HIRftlART HOIR. 93
mara-t-il; cet homme pervertira son oœur...*mai8j*y pense... derrière Saiat-Salpice, a-t-il dit... et cette, lettre?.. Je ne comprends pas, mais j*ai peor! IL s'élança sur les traces des deux amis.
Ceux-ci avaient de Tavance ; le mendiant ne put les apercevoir qu'au moment où ils tournaient l'angle du marché Saint-Germain.
Pour hâter sa marche, il prit à la main ses lourds souliers ferrés et redouhla de vitesse.
Au moment où il débouchait dans la rue Servandoni, les deux amis entraient sous une porte basse et disparaissaient à ses regards.
Le mendiant continua néanmoins sa route, et ne s'arrêta que devant la porte même qui avait donné passage à ceux qu'il suivait.
-Cette porte s'ouvrait sur une étroite et tortueuse allée au bout de laquelle on apercevait un escalier tournant.
Au premier aspect, la maison semblait inhabitée.
Les cinq fenêtres de sa façade étaient fermées, et des jalousies dont les planchettes étaient tournées sens dessus dessous, Vest-à-dire inclinées vers l'intérieur, empêchaient le regard de pénétrer au delà de leur verte barrière.
Il en était de même aux trois étages qui composaient la maison.
Nul bruit ne s'échappait de l'intérieur.
Tandis que tout était vie et mouvement dans les demeures voisines, cette maison semblait morte.
Et pourtant peu de minutes se passaient sans qu'un
94 LB BIBNDIÂlfT NOIR.
OU plnsiebrs nouveaux arrivants s'engageassent dans rallée.
Avant d'entrer, la plupart jetaient à droite et à gauche leurs regards inquiets : on eût dit qu'ils avaient frayeur ou honte.
Le mendiant noir ne connaissait que bien imparfaitement notre civilisation, mais, à cause de cela même, il se défiait.
Ce qu'il avait vu, depuis son arrivée en France, en étonnant parfois sa naïve raison, l'avait jeté dans une vague appréhension des hommes, non pour lui-même, mais pour un être bien cher à qui sa vie était dévouée.
N'entrevoyant la société que de loin et d'en bas, il s'exagérait plutôt qu'il ne se dissimulait ses périlleux mystères.
Sans pouvoir se rendre compte du motif de sa crainte, il soupçonnait un danger derrière les silencieuses murailles de cette maison étrange.
Autant pour reprendre haleine que pour faire le guet, il s'assit sur une borne et attendit.
Pendant ce temps, une foule d'indices, insignifiants en apparence, vinrent augmenter son inquiétude.
Parfois les jalousies du plus haut étage se prenaient à remuer, comme si une tête les eût soulevées ; alors un éclat de rire féminin descendait jusqu'à la rue, et l'on entendait un bruissement métallique, quelque chose comme le son d'une poignée d'or qu'on jette sans compter sur une table.
D'autres fois, c'était un valet qui sortait et appelait un des fiacres stationnant au bout de la rue.
U HINOUNT HOIR. 95
A ce signal, on voyait approcher non-seulement le fiacre, mais une nuée de mendiants qui abandonnaient, à bon escient sans doute, leur poste de la porte latérale Saint-Sulpice.
Puis un homme sortait, la tète haute ou le front tristement courbé, le sourire ou le blasphème à la bouche, rouge de joie ou livide de désespoir.
Dans le premier cas, la cohorte des gueux entourait le fiacre et demandait Taumône comme on exige un tribut ; dans le second, elle se dispersait en haussant les épaules avec mépris.
— Que sepasse-t-il là*bas?.. pensait notre nègre.
Au bout d'une heure environ. Carrai se montra à la porte de Tallée.
A la vue du mendiant noir, il fit un geste de dépit et sembla hésiter.
Hais, se remettant aussitôt, il franchit résolument le seuil et descendit la rue à grands pas.
Xavier restait seul à Tintérieur.
Le noir s'agita sur sa borne; la fièvre le gagnait.
Tout à coup, une idée lui traversa Tesprit et fixa son incertitude.
Lés hommes qui sortaient, les uns désespérés, les autres fous de joie, quelques paroles échappées aux pauvres de Saint-Sulpice, l'aspect de la maison, tout cela concordait.
Il était en face d'un tripot.
Hais pourquoi cette fuite de Carrai? pourquoi cette lettre mystérieuse ?
Cela devait cacher un piège.
Le mendiant quitta sa borne et traversa la rue.
95 LB MBRIHAlfT ROIB.
«<-* U faut qoe je le voie, mara(ura-t*Q ; il faat que je lai parle !..
Au moment d'entrer, il s'arrêta.
Trois hommes en costume noir tournaient le coin de la rue et s'avançaient vers lui.
Il s'effaça pour les laisser passer.
Les trois hommes passèrent en effet ; mais, au lieu de monter, ils demeurèrent dans l'allée jusqu'à l'instant où la tête d'une escouade de sergents de ville parut à l'extrémité de la rue.
Comme s'il n'eût attendu que cela, celui des trois bon^mes qui semblait le chef tira de sa. poche une édiarpe blanche, dont il ceignit ses reins par- dessus son habit.
— Montons, Messienrs/dit-il.
Le mendiant se frappa le front.
— Je comprends I je comprends! s'écria-t-il avec angoisse. La lettre!., on a voulu le perdre!., et moi, je ne puis le sauver!..
Voici ce^ui s'était passé depuis une heure à l'intérieur delà maison :
Lorsque Xavier et Carrai, après avoir monté l'escalier tournant, frappèrent au premier étage, un valet vint les recevoir et leur demanda ce qu'il y avait pour leur service.
Carrai répondit en se faisant reconnaître.
Le valet ouvrit une seconde porte et introduisit les deux amis dans une vaste salie éclairée par des boiigies, bien qu'on fût en plein jour.
Il y avait dans cette salle une grande table dblon- ^ue, entourée d'un triple caog de joueurs.
LE mbivdust ivotli. Vi
Au centre, un croupier taillait le trente-eWquarante.
 l'entrée de nos deux amis, personne ne tourna la tète.
Cbacun était si absorbé par les chances incessamment variées, qu'il eût fallu la chute d'un plafond on l'arrivée d'un commissaire de police pour faire diversion à la préoccupation générale.
Carrai et Xavier eurent néanmoins à qui parler.
Un monsieur, dont le corps étique et anguleux supportait une physionomie patibulaire, s'avança vers eux et salua Carrai d'un air de connaissance.
C'était le mattre de l'établissement.
— Comment va? dit-il. Monsieur est des bons?.. Il prononça cette dernière question à voix ba^ et
en clignant énerglquement de l'œil.
— Monsieur est mon ami, répondit le mulâtre.
— Enchanté de faire la connaissance de monsieur, reprit alors le mattre en adressant à Xavier un sourire d'intelligence qui manqua complètement son effet. Mon établissement est très-fort à votre service. Nous avons ici le trente-et-quarante ; dans la salle de droite l'écarté, dans celle de gauche la bouillotte... Au second étage, nous avons la roulette, le whist et le brelan... c'est à choisir... Quant au troisième étage ..
— Cela suffit, monsieur Houtet, interrompit Carrai.
— Hé I hé I fit M. Mqutet avec un sourire cynique, — Monsieur n'est donc pas amateur de ce qUe nous avons au troisième étage ?..
Carrai Itd imposa silence d'un geste.
-- C'est bon, c'est bon! gtoxnmelà tt. Moutet cit
gg LB nnDURT Roia.
toumant le dos; que vous perdiez votre argent au pre-
mier, au Second ou au troisième, c'est tout un ; ça ne
sort pas de la maison.
Xavier, pendant celte conversation, se sentait un
poids sûr le cœur.
Son regard faisant le tour de la table, passait en revueles joueurs, et ne pouvait point se reposer sur
un visage supportable.
Une repoussante et uniforme avidité animait tous les yeux braqués sur la main du banquier.
La plupart des gens qui entouraient le tapis vert avaient des costumes misérables ; un linge sordide et noirâtre apparaissait entre les jointures grimaçantes 4e leurs redingotes boutonnées.
pf pourtant, ils remuaient Vôv à pleines mains.
Quelques femmes, brillamment parées, se mêlaient
çà et là aux joueurs.
Elles faisaient partie de ce que M. Moutet avait au
troisième étage,
— Nous- ne sommes pas venus pour observer, dit
Ce n'est pas séduisant à voir... mais qu'importe?.. Savez-vous le wbist ?
Non, répondit Xavier.
^ Et l'écarté î *- Un peu.
— Ce n'est pas assez*. . Et la bouillotte ?
— Encorelmoins*
— Alors il nous faudra choisir entre la roulette et le trente-et-quarante. . . lequel préférez-vous î
^^ Je ne eonnais ni l'un ni l'autre.
Le HmDIAlTT ROtR. 09
— Ceci n*est point an obstacle, très-cher^ La roulette et le trente-et-<piarante sont des jeux également estimables, et inventés tous les deux à l'osage des ignorants de votre espèce... Vous ne jouerez pas vousmême, le banquier se chargera de ce soin. Voyons, dites votre avis, suivez vos inspirations.
L'avis de Xavier était de se retirer sur-le-champ ; mais, trop avancé, il n'osa reculer. ^
— Va pour la roulette ! dit-il.
Carrai passa son bras sous le sien, et ils montèrent un étage.
Monsieur Moutet les avait précédés.
— Monsieur veut tâler de la roulette? dit-il; — j'ai le plaisir de lui souhaiter bonne chance. .
Le salon du second étage était Texacte reproduction de celui du premier ; seulement, au milieu de la table, couverte d'un tapis vert, autour de laquelle se près- * saient les joueurs, il y avait une sorte de bassin rond dont les rebords se divisaient en petites cases alternativement rouges et noires.
Ces cases portaient chacune un numéro.
Au centre du bassin, qui s'adaptait à un trou pratiqué dans la table, et restait mobile, une manivelle se dressait et servait à communiquer à l'appareil un mouvement de rotation.
Tout autour du bassin, la table était couverte de chiffres encadrés, et progressant de 1 à 36.
— Voici la roulette, dit Carrai. Jouons I
Il entraîna Xavier et le fît asseoir à une place que venait de quitter un pauvre diable, ruiné par la fatale mécanique.
100 LB HmDlilli' NOIR.
Xavier s*a6sit et regarda.
D* abord ii ne comprit rien.
Les explications de Carrai, qui se tenait debout derrière lui, ne servaient qu'à en»brouiUer ses idées.
La manivelle tournait ; une petite bille, fort adroitement lancée par le croupier, tournait aussi en sens contraire, et côtoyait les rebords du bassin^ puis, quand elle était tombée dans quelque case, la voix du banquier s'élevait, somnolente, monotone, et disait ce langage inconnu :
— Rouge, impair et manque.
Ou bien encore :
— Noir^ pair et passe.
Puis l'un des banquiers ramenait à lui, à l'aide d'un petit râteau très-mignon, l'argent des perdants^ tandis qu'un autre Sauçait aux gagnants, avec une adresse sans égale, des pièces de cinq francs ou des louis d'or.
Au bout de dix minutes, Xavier prit deux louis dans sa bourse.
— Où faut-il mettre cela? demanda- t-il à Carrai.
. — L'inspiration, très-cher, l'inspiration ! — répondit celui-ci avec emphase, — mettez où vous voudrez.
Xavier poussa sa mise, qui s'arrêta sur l'une des cases du tapis marqué du numéro 23. .
— Le jeu est fait I dit le banquier. Rien ne va plus.
Le bassin et la boule, lancés en sens contraire, se prirent à tourner avec une prestigieuse rapidité. Puis Ta boule oscilla : elle entra dans un casier, eu
U HUVBUIIT HOIE. 404
ressortit, tomba dans un autre, dont elle sortit encore pour s'arrêter définitivement dans an troisième.
— Vingt-trois, rouge, impair et nianque, prononça la voix automatique du banquier.
— Gagné, — dit Carrai avec surprise. — Vous avez joué comme un fou ; mais c'est au mieux I — continuez.
Le banquier jeta trente-six louis sur la mise de Xavier.
Celui-ci ne comprenait pas davantage, mais ce ggin subit l'exalta.
Il approcha son siège, mit ses deux coudes sur la table, et, pris par ce démon qui plane sans cesse audessus du tapis vert, il donna au jeu son âme tout entière.
Quand Carrai le vit ainsi occupé, il s'esquiva doucement.
Le jeune homme ne s'aperçut même pas de l'absence de son compagnon.'
Il jouait avec passion, avec fureur.
Oublieux de son inexpérience, il tentait les chances les plus folles, et presque toujours le succès couronnait sa hardiesse.
II avait devant lui, au bout d*une demi-heure, un monceau d'or et de billets.
Les autres joueurs le regardaient avec envie, et M. Moulet lui-même suivait son jeu avec un intérêt évident.
Les croupiers seuls, machines insensibles, qui servaient d'interprètes au hasard sans subir ses chances,
402 LE HIHDIAHT NOIH.
coatina«eat de mener le jeu avec leur indifférence babituelle.
Xavier avait perdu la tête.
Son visage était rouge et plein de sang.
A mesure que son trésor s'augmentait, un fiévreux délire lui montait au cerveau.
— Je joue tout cela... d'un seul coup! s*écria-t-il enfin, en poussant son gain devant lui.
Il y avait.au moins 30,000 francs.
Le banquier interrogea dé l'œil M. Moutet pour voir s*ir fallait tenir.
M. Moutet fit un signe affirmatif.
Les autres joueurs retirèrent leurs mises, et chacun sd pencha pour attendre le résultat de ce grand coup.
Le croupier mit en mouvement la roulette.
Mais, 'à cc^moment, H. Moutet, dont le regard s'était tourné vers la porte, jeta un cri étouffé.
Quelques-uns levèrent la tète et répétèrent le même cri.
Un frémissement électrique et universel parcourut la triple ligne des joueurs.
Xavier seul continua de suivre le mouvement de la roulette.
Il ne voyait, il n'entendait rien«
Nous l'avons dit,, il fallait un événement bien extraordinaire pour détourner ainsi l'attention des joueurs : la chute du plafond, par exemple... ou l'apparition néfaste d'un commissaire de police.
L'une de ces deux catastrophes était advenue : l'homme à l'habit noir et à Técharpe blanche était debout sur le seuil.
LB miCDiAirr ROia. 403
M. Moutet, à la vue du commissaire de police, arait pris an visage contrit : .
— Je suis ruiné! murmura-t-il d'une voix dolente.
Les joueurs firent un mouvement comme pour s'esquiver, mais le commissaire leur barra le passage.
En cet instant d*effroi et de silence général, la roulette, achevant sa dernière révolution, s'arrêta.
La boule toucha une case.
— Gagné! gagné ! s'écria Xavier hors de lui. Puis, voyant que le banquier restait immobile, il
ajouta :
— Eh bien ! qu'attendez-vous ?. . Payez I
Ces mots aggravaient, pour ainsi dire, le flagrant délit.
Les ' assistants baissèrent la tète et le commissaire de police s'avança.
En foriaiiC d'an tripot
— Messieurs, dit le commissaire, je vous engage à être prudents. J'ai déjà rempli mon devoir au premier étage. La moindre résistance rendrait votre position encore plus fâcheuse... Il y a des sergents de ville à la porte.
Xavier se retourna stupéfait.
Ce discours, auquel il ne comprenait rien, parce qu*il ignorait compfétement que la loi eât quelque chose à reprendre dans sa conduite actuelle, ne lui paraissait point motiver la consternation universelle.
— Pourquoi ne me paie-t-on pas? demanda- t-il une seconde fois en remuant machinalement son tas d'or.
— Les enjeux saisis sont la propriété du fisc. Ne touchez point à cela, Monsieur, dit impérieusement le commissaire.
— Mais cela est à moi I commençait Xavier,
— Silence!., dirent autour de lui plusieurs voix.
loi Ll MIRDIANT ROIR.
— Messieurs, reprit le commissaire, tous allez avoir la bonté de me donner vos noms et vos adresses, afin que M. le procureur du roi puisse vous faire appeler en temps et lieu.
— Le procureur du roi I répéta Xavier ; — pour quoi faire?..
— Silence! fit encore l'assemblée, qui avait ses raisons pour se montrer soumise.
M. Moutet, le maître de rétablissement, inscrivit le premier son nom sur* le carnet du magistrat, ce qu'il ne fit point sans pousser un déplorable soupir.
Puis vinrent à leur tour les autres joueurs.
lis parapbèrent tous de faux noms et de fausses adresses, habitués à des scènes pareilles, puis ils se retirèrent.'
En ce moment seulement Xavier se souvint de Carrai, et s'étonna de ne le point voir à ses côtés.
-^ Il se sera sauvé, — pensa-t-il; — tant mieux!
— A vous, Monsieur, dit le commissaire en s'a« dressant à lui.
Xavier, déterminé par l'exemple général, consentit à donner son nom
C'était peut-être la seule indication véritable que contînt la liste; aussi le commissaire, qui était un observateur, en suspecta sur-le-champ raulhenticité.
— Xavier 1 — grommela-t^il ; — on ne s'appelle pas Xavier, Monsieur?
Ce disant, il jeta un regard vers le maître de rétablissement, lequel, par méchanceté ou par habitude, cligna de l'œil.
— Monsieur, — répondit sèchement le jeune