LE HUMANT NOIR
Elle avait dépensé, pour arriver à ce but, plus de rases, plus de grimaces, plus«de diplomatie qu'il n'en faudrait pour gréer, spirituellement parlant, Tarsenal de trois ambassadeurs, le tout en vain.
Hélène se tenait sur ses gardes.
Trop réellement bien née pour perdre jamais le respect dû à la femme de son père, elle se renfermait dans nne réserve d'autant plus désespérante qu'elle blessait moins les convenances.
Vaincue de ce côté, la marquise sentit grandir ses inquiétudes.
Elle pensa que le silence d'Hélène était beaucoup plus significatif qu'un aveu.
Elle mesura l'amour de la jeune fille à ses propres terreurs, et frémit en songeant qu'un entêtement d'iagénue, un caprice du premier ftge, pourrait renverser le projet sur lequel étaient placés désormais tous ses désirs et tous ses espoirs.
Elle était femme et elle était créole.
Il est très-<;ertain que, dans le principe, ses craintes furent exagérées çt que sa fébrile imagination s'exalta comme à plaisir sur ce sujet qui eût à peine préoccupé un bomme positif.
Mais qui ne sait que, dans de telles circmistances, le pressentiment l'emporte sur le calcul, et que "h fièvre vaut mieux que la raison?
Mève, et sacrifiant tout, en ce moment, à sa ten-? dresse de mère, la marquise voulut se 'créer de puissantes armes pour combattre ces dangers réels ou imaginaires.
Elle vit en Xavier un obstcK^le fatal, et sa passion
44 ift mn^Airr nom.
présente loi montra œit olMtwàle 'tà tèMble, ^ne, dès le premier jmtr, elle rêsoMt de loi lîirrer tm combat eans merci.
Xavier barrait te chemin de son fils, ets par cônséqaept, lui barrait le chemin à elle, qni «ivait mis dans son amgnr de mère toutes les brûlantes ardeurs de ses anciennes amours.
Or, quand une femme comme madame de Rumbrye trouve un obstacle humain en sa route, elle passe, dût un cadavre rester derrière eHe sur le diettain.
M. de Rumbrye, du reste, avait contribué, de Son oAté, à exalter les i^yeurs de sa femme et la haine que devaient faire naître ces frayeurs.
Elle avait interrogé, non point de front, mais comme hfterrogent les femmes, en sfoivant les comices concentriquei d'une spirale qui tourne auteur du but et Tatteint à coup sûr.
Le marquis, par une innocente vengeance, avait voulu lui laisser croire que Xavier pourrait un jour lui appartenir de bien près.
En fallait*-il davantage pour porter madame de Rumbrye à entamer la guerre et à la poursuivre sans trêve.
Néanmoins, elle attendit encore, car son esprit, «pfssîprudent que hardi et fougueux, savait simposer la patience.
Il nous reste à dire un mot de son fils, cause hmo- , cftite de cette cruelle bataille, et base inadtive sur laquelle reposaient tous les plans ambitieux de la marquise.
C'était un magnifique garçon de duq pieds sept
paooes paAQé», coltivwt te mode alpes n«bs«Bte des favoris dits à la Guiche, «t. riq^aiK à pmne so»^ l'é* tOQffaBAa pcawiQQ d^ son gikit 4 corset,
M. AUF«di«efiebv«od^Va|](iai ét^.rogard4coiBiM m modèle accompli par son tailleur ; il parlait supériearemi^Ut ebevanx, et poussait L'outrecuidanoe jusqu'à fomer (parfois dans la rue, ce qjui était inouï.
•Sa mère affirmait qu'il avait beaucoup d'espmt. A. force de l'enteodre dire, il le croy^ siaeèremen^. ,
Au deaieurant, il n'était pas beaucoup plus sot que le cQuuQun des serviteurs de la mode.
C'était cet honnête jjeune monsieur que la macguise voulait ô0fmt ftm époux à mademoiselle de Rmne brye.
Lui, ne' demendajjt pas mieux,.
U trQu.v9it Hâène jolie pecaonnai et u'at^it aucune espèce de iréfuignance poux les cinq ceojL mille livres de rente de son beau-père.
Mais son adbésion n'était p^^. la fïm difidle à €<h tenir.
M. de Rumbrye,^ sans jamais mettre eu oubli la courtoisie iuterconjugçile» ne prenait point la peine de cacher le peu de cas qu'il faisait de SL Alfred Le&bvre des Vallées.
Il n'y avait guère de chance de le voir prêter Ij^ mains à une union de ce genre.
L'initiative devait donc venir d*Hélène, à qui sou père ne savait rien refuser.
C'était là le point important. Dieu sait que madame la marquise avait eugagé l'action de longue main.
Elle avait tenté tous les moyen$ de cjreonireair Hé-
46 u HiiiDUirr nom.
lène, et de loi imposer an tendre sentiment pour
H. Alfired Lefebrre des Vallées.
- Hais ici, comme dans les interrogatoires dont nons
Tenons ule parler , tons ses efforts étaient restés
.vains.
H. Alfred avait beau se pavaner devant Hélène dans tout l'éclat de sa toilette ingénieusement excentrique, il n'obtenait pas même un regard.
Un observateur non prévenu ne se fjït point étonné de cela.
Les jeanes filles de bon sens détestent en effet les grands garçons corsetés, rembourrés, cousus pour ainsi dire dans leur enveloppe, connue était M. Alfred Lefebvre des Yallées.
Mais madame la marquise, femme d'excellent goût par ailleurs, était beugle à l'endroit de son héritier.
L'indifférence d'Hélène ne lui sembla point naturelle.
Elle récapitula toutes les raisons qu'elle avait de soupçonner, et, son expérience de femme se combinant avec son orgueil de mère, elle se dit, non plus par forme de doute, mais positivement et du ton dont se posent les axiomes :
— Pour dédaigner mon Alfred, il faut aimer ail^ leurs.
Alors, elle chercha, jetant autour d'elle son regard habitué à lire couramment dans le grimoire du monde.
Elle dépouilla impartialement ses impressions reçues, et n'attacha pas plus sur Xavier que sur un autre son œil investigateur.
C'était lui faire la partie belle.
L8 MBlTDUirr NOIR. 4t
Gomme on le pense, il y avait foule de prétendants autour des cinq cent mille livres de rente de mademoiselle de Rumbrye. *
Hais qu'importe le nombre ?
Parmi tous ces rivaux, madame la marquise devina sans t&tonner celui qui aimait la jeune fille pour ellemême et non point pour son héritage.
Elle reconnut en outre, avec une précision mathé^ matique, que celui-là était aimé.
C'était Xavier.
Elle retombait sur Xavier comnie un comptable sur un chiffre après la preuve d'une addition douted$ei|ui se trouve être juste.
Xavier! un échappé de collège qui portait deux mois de suite le même habit! Xavier! un blondiu fade et timide que H. Alfred Lefebvre des Vallées dépassait de la cravate! c'était non-seulement terrible, mais souverainement humiliant.
Ce fut alors que madame la marquise commença les hostilités.
Carrai son séide, fut envoyé p^r elle en guise d'avant-garde.
Il reçut ordre exprès de faire de Xavier un mauvais sujet, ou, au besoin, quelque chose de pis.
Pour apprécier le mérite de l'expédient mis en œuvre par madame la marquise, il faut se bien pénétrer de ceci : le grand monde se compose de deux classes essentiellement distinctes; les gens obligés et Ips gens tolérés.
Les premiers sont à leur place; à moins qu'ils
48 LBi HUrMAWr BOIR.
n'encourent le bagne, on ne les en peut pomt chasser. Ua aoil \k par droit d'héritagai ' Ler autres, au contraire, sont pavvieiias par voie d*éIectfon ! ils sont reçus ; leur exclusioa ne noiesterait qu*em^ seuls ; ils ne sont point, canune les premiers, pareais ou alliés d*un bon tiers du salon; ils n'ont pas de racines.
« Xavier était du nombre de ces derniers. Appliqué à M. de... ou au jeune baron de..., l'expédient de ma^ datne là marquise eût été pitoyable, il eût mis peutêtre ces messieurs à la mode.
Dirige contre Xavier, il prenait une force redoatable : on ne pardonne rien aux gens tolérés.
Donc, si madame la marquise avait abandonné ce plan pour un autre, cet autre devait être iounanquable. • *
Une MttolM an ûuêwu
En entrant dans le bal, le regard de la marquise fit rapidement le tour des salons, sans oublier un seul recoin. •
Carrai n'était pas là.
Un nuage passager assombrit le front de madame de Rumbrye.
Aurait-il décidément rompu sa chaîne? se demanda-t-elle.
M. de Rumbrye, qui causait avec Xavier dans une embrasure, s'avança vers sa femme et s'inclina cérémonieusement.
— Nous étions inquiets, Madame, dit^il.
Ces mots renfermaient une question.
La créole, avant de répondre, adressa un de ses plus charmants sourires à Xavier, qui suivait le marquis.
— Vous êtes bien bon, Monsieur, dit-elle ensuite.
60 u WÊS»iàxn HOIR.
Yoas me faites souvenir que je dois des remerciements à notre chère Hélène, qui m'a sans doate remplacée.
— Ha fille est chez elle, Madame; vous ne lui derez point de remerciements... J*espère que vous n'avez pas été indisposée ?
— Je me suis oubliée dans mes dévotions du soir, répondit la créole en reposant son limpide regard sur la sévère figure de son mari.
Celui-ci se prit à sourire amèrement, s'inclina de « nouveau, et céda la place à M. Alfred Lefebvre des Vallées, qui venait ce«dM ses defoiisà sa mère.
Pendant cela, Xavier avait offert sa main à Hélène pour la contredanse.
— N*avez -vous point vu monsieur Carrai, Alfred? dehiaitida la tittrquite.
— Ma pa*bte dTMftmètrr, Madâtam, Je he ttrV>cS6tlïm guère de monsieur de Carrai, répondit M. Lefebvre des Vallées; —je pense que voustrbut^z'tdûn gilet 'de bon goût 1
— Sans doute.
— Ilti'»cstïWft de'Stâttb, «aJame. Vbùs'mfe (nuirez si vous voulez l... c'est un petit tailleur que je forme... Il ira Mnl
— Je te trois, muttnùrtt fe marquise avec distraJetion*
— Ma parole d'hiomteur, totts ne ta'^otttcû: pas I s*écria M. Alfred Lefehvr^i des Vallées ; — cfest ftctonanil
-^ Alfred, ifepril madame de Rumbrye, je vaudrais parler à monsieur de Carrai; faites-^moi le plttisîr tte me renvoyer.
Mm. 14
-^ C^Mt^AmiiMiit t répéta M. Lefèbrre 4es Vallées, ma parole d*honnenrI
ft il ^otténa BMi fiM, ^tri'ti^aft pas Ae'Staab -^ TOUS nous croirez si vous voulez ^ ^ms toos les salons. Nulle part il ne trottVA M. ée Qarral.
««— Ihi diuMe si ma mère ne perd pas la fêlel' pensa^-il.')e vais faine m foor Hie bouillotte.
La cORtredaitse allait toujours.
Hélèsi^^t Xmer «'élmni placés le plus loin possible de madame 'de fhnnbrfe et causaient sans atftre ebstaele^e.Tobligation de ne point manquer les figures. Hélène avait dit à Xavier :
— Venez ce soir.
Mais ils ne Msaient ni Yiêxl ni IVintre allusion à cette circonstanee : Hélène par pudeur, Xsrvier par timidité.
Leur entretien était une de ces causeries mysth}aes et <ini, reproduites textnéUetnent, prêteraient à rire tant eMes semblent insignifiantes, unis dont chaque mot a sa signification secrète, chaque inflexion de voix son attrait, chaque silence son intime bonheur.
G*est une chose charmante et souverainement gracieuse «pie œ continuel échange de pensées sympaMqnes, opéré, entre deux cœurs qui s*aiment, à l'aide de mets qui, dans le langage commun, ont un sens réglé, précis «t très-peu tendre.
M la grammaire se transfbrme : le sotnire accentue la phrase et M Ate sa signification indilférente ; un coup d'œil met la passion dans telle réponse que commande Tusage : Famour pur a missi son argot.
Mais cet argot ne s'enseigne poiiA ; vous l'oubliez le
5S LB MKlflHÂlIT HOIR.
joor OÙ YOQs n'aimez plus : vieillard, vous ne sauriez plus le comprendre.
C'est une langue choisie que le cœur seul entend et parle, une langue dont la mystique syntaxe vous est révélée par le premier regard qui éveille votre ftme ; une langue où chaque mot veut dire bonheur; une langue enfin que bien des gens ne parlent qu'une fois dans leur vie, mais qu'on voudrait parler toujours.
Hélène et Xavier ne raisonnaient guère l'amour.
Hélène surtout se laissait glisser sur la douce pente de sa pure et naïve tendresse, sans réfléchir, sans poursuivre un but bien distinct, mais aussi sans remords et sans crainte.
Elle aimait Tbomme qu'estimait son père ; l'homme que M. de Rumbrye se plaisait à nommer son sauveur/
Qui sait? l'esprit de contradiction a sa petite place dans les meilleures natures : elle aimait peut-être aussi un peu l'homme que détestait madame la marquise...
Quant à Xavier, il aimait : voilà tout.
U avait vingt-deux ans ; ses rêves étaient des sourires, et le souvenir d'un bal lui donnait du bonheur pour bien des jours.
 la denière figure seulement, Hélène se souvint enfin qu'elle avait quelque chose à dire à Xavier.
Elle jeta autour d'elle un regard inquiet, pour constater l'absence de tous curieux, et prit un petit air grave :
— Monsieur Xavier, prononça-t-elle bien bas, je vous ai dit de venir ce soir.
Ll MBRDIANT ROW. 59
— Si Yons saviez ce que ce mot m*a donné de joie, mademoiselle!., commença Xavier d*an ton pas* sienne.
— Laissez-moi parler, reprit la jeune fille : maintenant que je réfléchis, je crois que j'ai eu tort. Je voulais vous mettre en garde contre une personne... mais je n'ai nulle certitude, et j*ai peur... Pourtant, monsieur Xavier, croyez-moi, soyez prudent.
— C'est étrange I Carrai aussi m'a dit que j'avais un ennemi.
— Monsieur de Carrai?., et ne vous l'a-t-il point nommé?..
— Non, il ne l'a point voulu.
— Eh hien! monsieur Xavier, dit la jeune fille en hésitant, je vous le nommerai, moi... Défiez-vous de madame de Rumbrye.
A peine avait-elle prononcé ce nom qu'elle se sentit toucher légèrement l'épaule.
Elle se retourna en tressaillant.
La marquise était derrière elle.
— À votre tour, mon enfant, dit celle-ci avec une douceur enjouée ; vous manquez la figure.
Hélène partit, confuse et tremblante.
Madame de Rumbrye la suivit d'un regard maternel.
— Qu'elle est belle et gracieuse I murmura-t-elle de manière à être entendue de Xavier.
— Hélène se trompe se dit celui-ci, qui partit à son tour.
Alors l'œil de la marquise devint sombre.
— Je suis devinée ! pensa-t-elle. Il faut qu'elle l'aime
H 1*1 NBRMJifr m^
Imm fmmrmO&r ainsi sur fa^l.. 61 ce miaértlito Jonquille fM m vient pas!. .
Xavier reconduisit Hélène à sa place, et alla se poster dans un coin d*où il pouvait Taperoevoir, en attendant que les convenances loi permissent de rinviler de nouveau.
Hélène, moins heureuse, fat ^orcée d'accepter la main de M. Alfred Lefcbvre des Vallées, quUui fit, à hrûle-pourpointy les coioplûnents les plus orageux, et lui jura sur son honneur que son gilet n*étaiL point de Stanb.
Vers deux heures du matin, Carrai se présenta à la porte de Thôtel.
U était p&le et défait.
En entrant, ses yeux se baissèrent; il n'osait poînl regarder ses amis en face, tant il craignait d'être accueilli par un rire de dédain.
Il savait que madame de Rumbrye n'était point femme à faire^e vaines menaces.
Quand il vit que chacun le recevait comme à l'ordi* naire, sa poitrine fut soulagée d'un poids écrasant.
Il reprit une partie de son assurance et se glissa dans une embrasure, espérant échapper au regard perçant de la marquise.
— Je vais observer, pensa-t-il ; pwt^étre n'osera-telle pas... Si elle parle, je me montrerai.
M. de Carrai s'abusait.
liadane de Rumbrye l'attendait toujours et n'avait pas perdu de vue un seul instant la porte d'entrée^
Elle l'avait vu et s'était retirée, sûre désoraïaÎA de sa. victoire.
Déjà la danse se ralentissait
Un ioag cercle ft*était fimé aotMr da laoMttresse de la maison. .
Le souper apj^foclnût.
Madame de Rambrye se montrait d'une gaieté okarmante ; elle ne tarissait pas en jolis mots, ec <• /jn académiciens sexagénaires Savaient dé^è compLvée plusieurs fiMS à madame du Deffànt.
Un laquais vint annoncer le souper.
La marquise prit avec un ravissant abandon le bras de Xavier, et s'achemina vers la galerie où la table était dressée.
En passant devant l'embrasure où se cachait Carrai, elle se prit à rire comme si un souvenir subil excitait vivement son hilarité.
— Monsieur Xavier, dit-elle à haute voix,, savez- * vous l'histoire de Jonqqille T
Xavier répondit négativement.
Garr.al sentit au cc^ar unç douleur aiguë tl n^ respira plus.
— Et vous, Messieurs? continua madame de Rumbrye en. se tournant vers ceux qui la suivaient.
•r- J[onquiUe! répéta le marquis; c'est un singulier nom!
— C'est un nom br\ CQmmun parmi lea mul4tres, Monsieur.
-7- M4 J^^e d^hiNmeur, et doit èlr^ d^ôleli dit M. Alfred Lefebvre des Vallées.
— Fi^tes-woi p^ser i^ r^^mtror o^tt U$tciire, je
56 LB HBHDUHT Mlft.
Tons prie, reprit madame de Rambrye en s'adressant de noQveau à Xavier.
Le jemie homme s'inclina. La foule s'éconla lentement.
Quand il n'y eut plus personne, Carrai sortit de sa cachette.
Son visage était eflrayant à voir.
— Elle me savait là! murmura-t-il en grinçant des dents. Gomme elle se fait un jeu de ma torture !.. Et c'est lui... luil.. qu'elle charge de provoquer ce récit!
Il composa de son mieux ses traits, et entra à son tour dans la galerie.
Autour d'une table oblongue chargée de mets, une ceinture brillante de femmes s'enroulait toute chatoyante d'or, de diamants et de soie.
Derrière elle, les hommes servaient ou mangeaient, suivant leur instinct.
M. Alfred Lefebvre des Vallées mangeait, au grand détriment de son gilet, dont toutes les coutures craquaient et menaçaient ruine.
C'était, en vérité un spectacle féerique. Les -splendides surtouts de la table, affectant des formes bizarres, renvoyaient, brisée, la lumière des lustres.
Les blancs visages des femmes, vivement illuminés, empruntaient à tout cet éclat une fraîcheur factice, mais éblouissante.
Il va sans dire que Carrai n'était point en humeur d'admirer ce coup d'œil.
Dédaignant désormais de se cacher, il s'avança vers la marquise.
— Croye2>-moi si vous voulez. Madame, dit M. Al-
LB MBRBIÀlfT NOIR. 67
fred des Vallées, — voici monsieur Carrai que j'ai cherché inutilement toute la soirée I
— En vérité I s'écria madame de Rumhrye en se tournant vers le nouvel arrivant ; — il y a un siècle que nous n'avons eu le plaisir de vous voir, Monsieur.
Carrai salua silencieusement.
— Mais vous semblez souffrir, reprit la marquise avec une impitoyable aisance ; — avez-vous donc été malade ?
— Je souffre, en effet, répondit Carrai.
— Du diable s'il n'a pas une figure de déterré, grommela M. Alfred Lefebvre des Vallées, que son. gilet gênait et qui était de mauvaise humeur.
Madame de Rumbrye poussa son fauteuil décote.
— Qu'on donne un siège à monsieur de Carrait ditelle avec une impercetible ironie dont lui seul pouvait apercevoir et sentir le trait.
— Asseyez- vous près de moi, continua- t-elle ; les malades et les dames ont droit aux mêmes égards.
Carrai, avec une obéissance automatique, s'assit et demeura immobile.
La conversation, un instant interrompue par cet incident, redevint bientôt générale.
— Madame la marquise, dit Xavier au bout de quelque temps, m'a chargé de lui rappeler une promesse qu'elle a daigné nous faire... l'histoire de Jonquille...
— Au dessert, interrompit la marquise en interrogeant Carrai du regard.
Celui-ci ne bougea pas. Les muscles de son visage semblaient de bronze.
— Ma parole d'honneur I Madame , s'écria M. Le-
58 LS. Knouinv ipif,
febvre deç Vallès, c*est abuser de notre ûippyitieooQ !..
— Vous qui coQteï. sjl bien L di( upQ CQwmsye,
— D'une nvuûère. sj déljciems^J aKynyèrea^ plu- 8.iqi}r8 barons,
La marquise hésita w iasianL
Tandis qu'elle hésit.ûtt GaFral se tounPia leR^ment vers elle, et la regarda eià&ce.
Madame d&Rumbrye.prît ce regard pawr un défi ; et, comme rassemblée entière continuait de la presr ser, elle appela sur sa l^re uft sourire cruel el dit :
•^ J'aurais mauvaise gvftce à tardev dnvantage... Ecoutez donc rbistoire du muMftre Jonquille l
— Silence, «au nom de Bien I murmura Carrai d^ne voix déchirante.
— Il y avait à Saint-Domingue, commença la marquise sans s'émonvoii* le moins du monde, — un mulâtre appelé Jonquille. Il était ffls d'tine négresse nommée Pasiphaê, et d'un domestique blanc...
— Assez I râla Carrai, je le perdrai... je le tuerai, sMl le faut 1
La marquise continua son récit, mais auparavant elle répondit à la prière du mulâtre par un regard significatif..
Entre eux, le p^cte était cimenté de nouveau.
CjQt açcgrd. n'empêcha point madame de Rumbrye de raconter dans tous ses détails. Thi^toire. dç Carrai.
Elle avait commencé; il était inxpossiMe de^ s'arrétei».
Seulement, elle changea le nom d|i héros.
mm cfmm ce, ctiApgseniQnt ^t pa d^ip^er son
LftittmÉiir aoMu 1^
empire sur le mulâtre, elle e»! soin d*e& i^eqtir «m public, 01 ajouu en terminaDt :
— Vous connaissez tous, ou du mokie pour la plupart, CQ bouffon personnage, la ne vous dirai point au« jourd'bui son nom; peut-être, plus tard, pourrai-je me montrer moins discrète...
Une fois débarrassé de la crainte d'être démasqué, Carrai avait repris son impudent caractère.
Nous ne voulons pas dire qu'en écoiutant ainsi sa proprebistoîre, racontée d'une faigon comique et assaisonnée d'un piquant persiUage, il ne s'indigna pas plus d'une fois, «Mis do moiBS. sutHlparfoiteiaent diisimu- 1er son émotion.
Bien mieux , il fut le premier à insister pour savoir le nom de cet impertinent mulâtre qui ^v^dt en l'audace de se poser en gentilhomme.
Il n'y avait que M. Alfred Le&bvffe de& Yallée&qui criftt plusbaut que lui. -
-^ Bla parole d'honneur I disait ce jeune monsieur, je donnerais cinquante louis pour savoir le nom de ce malotru !
La marquise se montra inébranlable, el dut se faire, en cette occasion, une grande renommée de diserétion%
En quittant la table, elle prit le bras de Carrai.
— Vous êtes un fou entêté, dit-«lle, et je pense que vous me savez gré de ne vous avoir point puni.
— Je vous remercie, maîtresse, répondit Carrai. — .Prenez garde, à l'avenir!,. Voyons! vous êtes
en mesure de m'obéir ; vous connaissez sans doute plusieurs de ces maisons?,.
60 U MBHmàlIT HOIR.
— Ten connais plusieurs.
— Choisissez la plus suspecte, la plus mal hantée.
— Je le ferai. •
— Et surtout, n'oubliez pas la démarche préliminaire.
— Je n'oublierai rien.
La marquise leva les yeux par hasard.
Son regard tomba sur un quadrille dont faisait partie Hélène et Xavier.
Ils se parlaient bas, et l'amour se devinait dans leurs yeux.
— Voyez, poursuivit madame deRumbrye, le temps presse... Quand cela sera-t-il fait?
— Gela sera fait demain.
— Je compte sur vous, dit-elle, et je vous récompenserai.
Depuis le commencement de cette scène, H. de Rumbrye ne les avait point perdus de vue; aussi, lorsque la marquise fit à Carrai, en le quittant, un cérémonieux salut, auquel il répondit par une inclination pleine de respect, M. deRumbrye hocha la tète.
— U y a un secret entre eux ! se dit-il ; à table, j'ai surpris, d'un côté, un coup d'œil suppliant ; de l'autre, un regard plein de menace... Ce fut un jour de honte et de malheur que celui où cette femme entra sous le toit de Rumbrye.
La Créole.
En 4792, il y avait à la ville dn Cap (Saint-Domingue) une jeune orpheline de seize ans, qui se nommait Florence- Angële des Vallées.
Cétait à la fois la plus belle fille et la plus riche héritière de la colonie. .
On n'évaluait pas sa fortune à moins de dix millions de livres.
Quand on parlait d'elle, c'était avec amour et respect, car elle était pure autant que belle, on le croyait du moins.
Elle avait pour tuteur un vieil habitant à l'esprit étroit, à la probité rigide, fort sévère et fort ami de la. routine, qui veillait assidûment sur elle et ne lui laissait point de liberté.
Florence, à l'âge où les jeunes filles — les créoles surtout — > sont passionnées pour le plaisir, ne connaissait point le monde; sa vie s'écoulait, solitaire et triste, dans la maison de M. Duvivier, son tuteur.
63 Li niiDiAiiT Hoir.
Ters le commencement de cette année, M. DaTÎrier cbassa son principal commis, et fit choix, pour le remplacer, d'mi Anglais, dont le nom nous échappe.
Cet Anglais était un de ces lympaihiqnes personnages, froids et raides, au teint pâle, à la chevelure plate et blanchâtre, que la Grande-Bretagne sait produire à foison.
Son cœur était aussi glacial que son visage ; c'était un profond abtme d'égoïsme et d*infatigable calcul.
Peu de temps après 9eiu filtrée dans la maison de M. Duvivier, le caractëi'e de Florence subit de notables améliorations.
Elle s'était montrée jusque-là douce, patiente, réservée : ces qualités dis;paruiient tout à eoup.
Sa véritable nature se révéla avec nne véHtable violence : elle devint Impérieuse, emportée; elle se révolta contre la volonlé de son tuteur; puis, comme la fefiaieté légèrement obstinée de M. Duvivier demeurait victorieuse dans la lutte, Florence se fit hypocrite et apprit à tromper.
Certes, pour qu*un tel ehangeanent eût pa s'opérer dans un temps si court, il fallait que le cœur de la jeune créole f frt vicié d'avance et prédisposé au naal, mais il fallait aussi que quelque ciroenstance extérieure eàt liâté le développement de oes germes mauvais.
Il en était ainsi.
L'Anglais, avec cette dépravation froide et ^ns passion, qui ne peut exister que dans une âme britan*. nique, avait entouré ViXïrmce de pièges; il araft^-
Mt Ml MttMion; il Vavait souillée afin de te rendre sienne.
La feûrte HMè iB^dttlh jetée il)iti& teJfté Vfe'ttoavâle arec titie sô^te d'cMiport^metit.
Son tempërattielït s*A&it bru&quémënt éveillé, en même tetiaps qne totit priticipe vertueax ou pudique s*effaçait àti-de'dans â*elle.
Le premier commis se réjouissait silencieusement de son succès.
Il se voyait déjà seigneur et maître de la plus riche héritière de l'Ile.
En ce moment, une sourde fermentation régnait déjà parmi les noirs*
Les GoloiMs avaient maintes fois maniftsté leurs inquiétudes;, et plusieurs^ entre les plus clairvoyants, soupçonnaient TAngleterre d'attiser trabreusement la révoHe.
Le gouvernement du Gap demanda des secours à la mère-patrie, et provisoirement fit^pel aux colonies environnantes.
La Guadeloupe envoya un corps sous les ordres du lieutenant Lefebv-re.
Le lîeulenant Lefebvre était un jeune officier de grande espérance.
Sa présence coniÉvt mementanémeni les yedelfes.
U avait emmené avec M ^de la Guadeloupe un â<^mestique nègre qa'il avait leffirandbi, et é(M il vantait souvent l'attadiem^nt à sa persomie.
Ce nègrei qui se noimmait Neptuue, ne le qtitlait jamais et le BuîfAit Josette sût le champ 4e bataAUe.
64 LB miiDu^T nom.
Cependant la fermentation continuait panni les noirs.
Des émissaires parcouraient incessamment les habitations, distribuaient de Targent et de reau-de-vie, entrant dans chaque case et préchant la révolte.
A diverses reprises, quelques-uns de ces ténébreux agents furent arrêtés, ils étaient tous Anglais.
Gett^ circonstance donna quelques soupçons à monsieur Duvivier.
Il fit épier son premier commis, et acquit la certitude que cet homme était un traître.
Sans autre forme de procès, il l'embarqua sur un sloop et le fit jeter sur les côtes de Tune des Antilles anglaises.
C'était là très-certainement un acte de clémence.
M. Duvivier eut lieu de s'en repentir.
A la nouvelle de l'expulsion du commis, Florence- Ângèle fit éclater en effet une douleur mêlée de colère. Au milieu de ses larmes, elle avoua que cet homme était sou amant, et qu'elle portait dans son sein le fruit de leur liaison ; elle avoua cela sans honte et sans repentir.
Aux reproches de son tuteur, elle répondit par un hautain silence ; puis elle annonça son intention de quitter la maison sur-le-champ.
M. Duvivier, n'écoutant que son juste courroux, la laissa faire, et déserta sa tutelle.
Alors commença pour Florence une nouvelle vie.
Riche comme elle l'était, et imbue désormais des principes de son infâme précepteur, elle eut la force, à dix-sept ans, de braver l'opinion {lubUque.
lÈ KBMdUNV ROia. 65
'jà maison devint le rendez-vous de ce inonde d'aventuriers toujours si pullulant aux colonies.
Elle déploya un faste extravagant, lâcha tout à fait la bride à ses penchants pervers, et appela sur elle le mépris général.
L'Anglais fut bien vite oublié; ses propres maximes servirent à chasser son souvenir.
Il avait élevé deux divinités dans le cœut* de la jeune fille»: Tégoisme et la volupté.
Pour ces deux passions, l'absent n'existe pas.
Florence, au bout de quelques m'ois, mit au jour un enfant du sexe masculin.
Cet événement interrompit à peine ses fêtes.
Pourtant, il faut le dire, elle se sentit tout de suite une tendresse passionnée pour le jeune Alfred,
C'était le fils de l'Anglais, et l'Anglais devait être le seul homme pour qui FioreniTe éprouv&t «i sentiment qui approchât de l'amour.
Ses autres attacheiNnts furent de violentes «t emportées fantaisies; jamais elle n'aima dans le sens que les flmes douées de quelque noblesse attachent à ce mot.
Mais €|}le fut aimée avec dévouement et passion.
,£lle était si admirablement belle I Le général Leclerc avait débarqué à Saint-Domingue avec les troupes françaises.
Un de ses premiers actes avait été d'élever au grade de capitaine le lieutenant Lefebvre, dont la belle et ferme conduite avait longtemps maintenu la sécurité dans la ville du Gap.
66 LM MBHDUIIT HOlft*
Jékmt de m rendre digne de cette favear, le aouveaa capitaine redoubla de zèle.
Souvent, suivi de son nègre Neptune, il s'enfonça seul dans les immenses caféiers qui entourent la ville du Gap ; souvent même, il s'aventura dans les montagnes, afin de connaître la position des noirs révoltés.
Geux^i s'étaient définitivement et régulièrement organisés.
Leurs forces étaient grandes» leur système *de guerre aussi cruel que dangereux.
Plus d'une fois le capitaine Lefebvre, pris dans quelque embuscade, ne dut la vie qu'à la vigueur prodigieuse et à l'intrépidité fidèle de son domestique noir.
. Ce dernier était un bomme de quarante ans à peu près ; sa tdiUe était haute et fermement modelée; ses traits étatent aussi réguliers que ceux d'un n^re peuvent l'être.
En entre, sa physionomie différait remarquablement de ecfie des gens de sa race : l'expresion générale de ses traita a::nonçait la franchise, le dévouement et une grande force dû volonté.
Cette dernière qudité ne rempôchait point d'être le plus obéissant de tous les serviteurs.
Son mattre Ta^t affranchi; c'était à dater de ce jour qu'il était devenu véritablement esclave.
Depuis lors, en effet, il avait voué au capitaine Lefebvre un attachement sans bornes.
QuUs que fussent les ordres du capitaine, il les exécutait aveo la précision d'un automate*
LB MBMHÂinr noiB. 67
Discoter ces ordres loi eftt semblé folie ; les ooblier lui aurait paru un crime.
Malgré cette complète abnégation et ce dévouement absolu, Neptine était très-fier d*ètre libre.
Avec cette naïveté pleine de bon sens, particulière à ses pareils, 11 comprenait que ne point user d'un droit n'en constitue pas l'abandon. U se délectait on pensant que, le jour où il le voudrait^ tout lien disparaîtrait.
Par exemple, il était très-^fortement décidé à ne jamais briser ce lien, parce qu'alors il lui faudrait quitter son bon maître.
Entre le capitaine Lefebvre et lui l'attacbement était du reste réciproque.
Le capitaine avait en son nègre Neptune une confiance entière.
Il lui eût donné sans crainte son plus cber trésor à garder.
Et pourtant il lui cachait un secret.
Le capitaine Lefebvre aimait Florence des Vallées.
Tous les soirs, il se rendait mystérieusement près d^elle.
La première fois, Iç nègre avait voulu le suivre ; mais, sur Tordre du capitaine, il avait dû renoncer à son dessein.
Neptune, en effet, n'était point un bon serviteur à la manière des valets d'Europe, qui servent parfois leurs maîtres malgré ces derniers.
La volonté du capitaine était pour lui une religion.
Ce que le capitaine disait de faire, Neptune le faisait ; de teiUe sorte que si le capitaine lui eût dit :
61 u hbhduht noia.
«Tue-iDoil • Il est douteux que le long couteau du nègre fàt resté tranquille à sa ceinture
De toute la ville du Cap, le capitaine Lefebvre était peut-être le seul à ignorer la coupable conduite de Florence.
Il la croyait pure. Florence, qui Tavait pris pour objet de Tun de ses ardents et passagers caprices, étendait sa prestigieuse beauté comme un voile impénétrable entre lui et la vérité.
Le capitaine, d'ailleurs, était très-facile à tromper.
Exclusivement partagé entre les soins de son service militaire et son amour, il ne voyait au Cap que Florence ; et Florence, quand elle voulait, savait revêtir Tangélique pudeur d*une sainte.
Un mariage civil était doublement impossible entre les deux amants : La jeune fille était mineure; le capitaine, au milieu des circonstances urgentes où il se trouvait, ne pouvait demander Tautorisation de ses cbefs : ils s'unirent secrètement devant un prêtre.
U va sans dire que Florence-Ângèle avait caché à son-nouvel époux l'existence de l'enfant de l'Anglais.
Aussi, quand, pour la seconde^fois, elle fut mère, le capitaine ressentit une joie sans mélange, et son amour devint plus grand encore, s'il est possible.
Florence, au contraire, devint triste ; sa fantaisie avait pris fin ; elle se souvint du petit Alfred, qui croissait loin d'elle, et n'éprouva plus qu'indifférence pour ce second enfant, et que dégoût pour son père.
Cette naissance avait lieu au moment où la guerre embrassait l'Ile tout entière.
L« miVDiAirr hoir. 6d
Les nègres, révoltés, commençaient à prendre le dessus.
La ville du Cap, deux fois livrée aux insurgés, était en proie^à l'anarchie.
Tout ce que put faire le capitaine fut de constater religieusement la naissance de son fils, — mode qui, du reste, avait encore en quelques lieux valeur légale.
Et l'acte fût dressé devant le prêtre qui avait conclu le mariage.
Les mêmes témoins signèrent cette seconde déclaration.
C'étaient un domestique de Florence et un mulâtre du nom de Jonquille, qu'elle avait affranchi afin qu'il pût servir à cet office.
Le capitaine prit un double de l'acte, et l'enfant fut mis en nourrice hors de la ville, dans une habitation neutre, régie par des nègres affranchis.
Quelques jours après, le capitaine, tenant la campagne, reçut par un messager une lettre de sa femme.
Voici quel en était le contenu :
« Monsieur,
» J'ai cru vous aimer, je me suis trompée. C'est un malheur. Nous ne nous verrons plus. J'avais omis de vous faire savoir que j'ai un fils & moi, non pas à vous, un fils que j'aime, parce que son père est le seul homme que j'aie aimé. J'emmène cet enfant avec moi. Je vous laisse le vôtre.
» Je garde l'acte de notre mariage. Il pourra servir
70 u MtHiNAirr Rom.
à mon fils dons Tavenir. Votre fils, à tous, n*A besoin que de vous.
» Ne cherchez poinl à me suivre. Je veux une séparation, et ma volonté est irrévocable. Il ne faut point m'en vouloir pour cela. Je suis faite ainsi. —
Adieu. >
Florenge-Angèle.
Le capitaine se crut le jouet d'un songe pénible.
n relut trois ou quatre fois cette épttre extraordinaire, et pensa devenir fou.
Tant de froide impudence le confondait d'autant plus, qu'il avait eu jusque-là pour sa femme presque autant d'estime que d'amour.
D'abord, il voulut tout abandonner et rejoindre Florence, ne fût-ce que pour se venger.
Puis le mépris succéda à la colère^ puis, au mépris, le désespoir.
Sa vie était désormais brisée ; il avait mis en cette femme toutes ses espérances de bonheur.
Le temps qu'il avait passé près d'elle lui apparaissait comme un songe tout plein de suaves délices, et le réveil n'en était que plus cruel.
Un instant il pensa à mourir ; mais il était père : il résolut de vivre pour son enfant.
Il n'en devait pas être ainsi.
La balle d*un nègre insurgé remplaça pour lui le suicide. ^
Trois ou quatre jours après avoir reçu cette lettre funeste, son détachement fut attaqué par les révoltés sur les bords de la Grande-Rivière.
LB UlRilAnX NOIR. 74
Le capitaine, suivant son habitude, combattit vaillamment ; mais au moment où il s'élançait pour culbuter les nègres à demi vaincus, il fut frappé d'un coup de feu à la hauteur du sein, et tomba dans les bras de son 'fidèle serviteur.
Sa dernière pensée fut pour son fils, pauvre orphelin que sa mort laissait sans appui sur la terre.
Quant à madame FIorence-Angèle Lefebvre des Vallées, après avoir écrit de sa gentille écriture le galant billet que nous venons de mettre sous les yeux du lecteur, elle rassembla ses diamants, se munit d'une forte somme, et gagna une des Antilles anglaises, d'où elle partit pour Londres.
Ce fut là qu'elle apprit, par un journal français, la mort de son mari.
Cette nouvelle amena un sourire à sa lèvre rose.
Elle était libre, bien libre désormais, et son fils aurait un nom que nul ne pourrait lui disputer.
— N'était-elle pas la veuve du capitaine Lefebvre?
Quelque temps après, elle reçut une autre nouvelle.
Celle-ci était beaucoup moins agréable.
Nous voulons parler du triomphe des noirs à Saint- Domingue et de l'expulsion des Français.
Fiorence-Angèle se trouva tout à coup, ruinée.
Mais elle était jeune, merveilleusement belle, et menait grand train à l'aide du reste de ses ressources.
Deux ou trois douzaines d'opulents gentlemen s'étaient déjà attelés à son char.
Tournant contre l'Angleterre les principes que lui avait inculqués un Anglais, elle ruina un nombre notable de membres du haut parlement, sans déda^ner
7S LK Himiuini hoib.
de porter le trouble dans plusieurs fortunes commerciales.
Puis, quand elle fut las$e de cette vie brillante, mais au fond misérable, elle daigna donner sa main à un jeune lord, qui s'estima le plus beureux et le plus glorieux des mortels.
C'est ainsi qu'on agit à Londres.
Du boudoir d*une courtisane à la coucbe légitime d'un pair, il n'y a qu'un pas.
Pendant c^, le jeune M. Alfred des Vallées devenait un long et mince garçon, qui représentait assez bien, aux côtés de sa mère, sur les moelleux coussins de l'équipage de milord.
Il ne savait rien, mais il ne voulait rien apprendre, ce qui permettait de conjecturer qu'il ferait quelque jour un estimable dandy.
Le mulâtre Jonquille avait suivi sa maîtresse.
Doublement libre par son affranchissement et sa présence en Angleterre, il eut un jour une déplorable idée qui le fit esclave de nouveau.
Par compensation, il put se pavaner sous son nouveau nom de Juan de Carrai et faire croire à tous qu'il était Andaloux et aussi pur hidalgo que sa Majesté le roi d'Espagne.
Ainsi se passèrent pour Florcnce-Angèle et ^n entourage les dernières années de la république française.
Elle était à la tète de la fashion britannique, et ses bals faisaient honte à ceux d'Almack.
Lord Cornbury, qui était propriétaire de la moitié du comté de Norfok, eût donné ses vingt et quelques
Ll HBNDIAIIT NOIR. 73
chfttesox pour nn de ses sourires ; il Taimait tant, oe bon seigneur, qu'il ne mangeait plus guère que trois livres de roast-beef à son dtner.
Ce jeûne extraordinaire, ou peut-être la fatale influence que la belle créole semblait porter avec elle, fut cause que sa seigneurie lord John Gornbury, du comté de Norfolk, mourut à la fleur de Tftge.
On l'enterra sur ses terres, et ses nobles amis, qui appréciaient fort ses aimables qualités, burent plu* sieurs gallons de rhum au salut de son ftme.
Florence-Angèle resta donc veuve pour la seconde fois.
Nous ne voulons pas affirmer qu'elle regretta vivement son mari, mais elle donna des larmes sincères à ses magnifiques domaines qui étaient substitués et passèrent, avec la pairie, à un nouveau lord Cornbury, cousin de l'ancien au vingt-quatrième degré.
Florence maudit du fond du cœur la brutalité de la législation anglaise et fit serment de ne jamais se remarier, — avec un membre de cette discourtoise nation.
Elle tint religieusement ce serment.
On était alors en 1806.
Florence avait passé la trentaine, mais c'était toujours la même enchantereèse : on eût dit que le temps lui-même, épris de sa beauté, l'avait voulu respecter.
Une multitude de prétendants se pressaient autour d'elle, sollicitant sa main, et faisant mille extravagances pour attirer son attention.
Florence demeurait inexorable.
Elle avait son projet.
74 Li mimiAirT hoir.
Depiris qaelqoes mois, un émigré français-qni, jusqu'alors, avait suivi Louis XYlII à Mittau et en Rus^ sie, était venu s'établir à Londres.
Ce gentilhomme, malgré les pertes considérables que la révolution lui avait fait subir, possédait encore une fort belle fortune pour un Français.
Pour un lord, c'eût été une bagatelle : il n'avait guère que cinquante mille francs à dépenser par mois.
Il se nommait M. le marquis de Rumbrye, était veuf, et avait une fille ftgée de six à sept ans.
Le jeune M. Alfred Lefebvre des Vallées était en train d'accomplir sa quatorzième année.
Florence pensa que mademoiselle de Rumbrye serait pour lui, dans Tavenir, un parti très-sortable.
Pour ménager cette union, elle conipta sur son adresse supérieure, sur Tinfluence qu'elle saurait acquérir sur le marquis, sur les qualités séduisantes du* jeune M. Alfred Lefebvre des Vallées, etc., etc.
Parmi ces espoirs divers, il y en avait de fort raisonnables.
Ainsi, M. de Rumbrye, qui se montrait très-épris des charmes de la créole, devait, suivant toute apparence, voir augmenter indéfiniment sa tendresse.
D'un autre côté , l'expérience avait maintes , fois appris à la charmante veuve qu'un homme, si entêté qu'il fût, ne savait point longtemps résister à son magique empire.
Mais qui peut répondre des événements t
D*abord, tout sembla marcher au gré de Florence- Angèle.
LB «BHOIAIIT nom. 75
M le marquis de Rambrye, veuf, et regrettant sjncèrement une femme aimable et vertueuse, crut ia créole digue de remplacer la compagne qu'il avait perdue.
B offrit sa main et fut accepté.
Pendant les premiers mois, la conduite de Florence fut irréprochable; elle joua parfaitement le rôle de bonne mère de famille, et voulut se charger de Féducation de la jeune Hélène.
Le marquis était heureux ; il s'applaudissait chaque jour davantage du choix qu'il avait fait.
Mais bientôt un nuage assombrit ce bonheur.
M. de Rumbrye apprit qu'il était trompé : Florence n'avait pu garder longtemps le masque : elle était toujours l'élève de l'Anglais de Saint-Domingue.
Après une première faute, elle feignit le repentir, parce qu'elle sentit que la tendresse du marquis c'était Taveuirde'Sonfils.
H. de Rumbrye pardonna, mais il resta blessé au cœur; et son orgueil froissé lui moTitra sans cesse une tache à Témaii de son écusson.
La marquise, enhardie par cette apparente mansuétude, se prit à regarder son mari comme un de ces hommes faibles qui, navrés par un outrage, sont ramenés par un sourire.
Elle se trompa; quand elle reconnut son erreur, il n'était plus temps de revenir.
M. de Rambrye était désormais pour elle un juge austère et sans faveur.
Il ne l'aimait plus.
La marquise se repentit amèrement d'avoir compro-
76 Li mrMimr hoir
mis, pour quelque vain caprice, la réussite de son projet favori.
Elle essaya de se replier sur Hélène.
Mais, près delà jeane fille, elle devait encore échouer : ceci pour deux raisons, à supposer même qu'Hélène n'eût point rencontré Xavier sur son chemin.
fi^ahord, mademoiselle de Rumbrye avait un éioignement instinctif pour la femme qui avait remplacé sa bonne mère ; ensuite, le marquis, une fois qu'il eut connaissance du caractère de sa femme, s'interposa, pour ainsi dire, entre elle et sa fillct
Il ne voulut point qu'une liaison trop étroite se formât entre elles, car il était homme d'expérience et savait que le propre de la corruption morale, comme celui de la gangrène, est d'étendre continuellement sa contagieuse influence.
MistressBiowter fut placée près d'Hélène^.
Malgré ces obstacles, la marquise ne renonça nullement à son dessein.
Lorsque vint la restauration de la branche ainée de Bourbon et que la famille de Rumbrye rentra en France, elle reprit espoir.
Loin du théâtre de ses fautes, le marquis oublierait peut-être.
Il n'oublia point ; mais, respectant dans sa femme le nom de Rumbrye, il ne fit part à personne de ses chagrins intérieurs.
A Paris « la marquise put afficher la tenue rigide alors à la mode, et lever le front aussi haut que les plus irréprochables.
u hbuimaiit nor. 77
M. de Carrai n*avait garde de manquer cette occa« sion de se produire.
Il vint, le malheureux, comme il allait partout oh il y avait (\u bruit et du mouvement.
Paris était alors un centre de fêtes et de pompes de toute sorte.
Le mulâtre se pavanait là sans défiance.
Qui donc Teût reconnu sous ce déguisement d*hldalgo?
Mais tout à coup sa joie se changea en détresse.
Florence-Angèle dit un mot, et l'esclave sentit sa ehatne, plus pesante que jamais, se river autour de sa volonté.
Peut-être aimait-il Xavier, mais il fallait choisir entre Xavier et lui-même.
En ces sortes d'alternatives, le choix peut-il être douteux ?
La tentatloiL
Mous sommes encore au bal de madame de Rambrye.
Au moment où cette dernière et Carrai se séparé* reut, Xavier reconduisait Hélène à sa place.
C'était la troisième fois qu'il dansait avec elle, et c'était la dernière.
Xavier, dans sa sagesse, avait fixé ce nombre de trois contredanses, comme un terme qu'on pouvait atteindre et non dépasser.
Désormais, la fête n'avait plus guère d'attraits pour lui : il avait épuisé sa part de bonbeur.
Assis dans l'angle le plus sombre du salon où se tenait Hélène, il contemplait l'éblouissant tourbillon qui passait et repassait devant lui.
Sa contenance était triste comme son cœur.
Car, dès que Xavier n'était plus électrisé par le son de quelque voix amie, de sombres pensées emplissaient
son àme.
80 tB lUHDUIT ROia*
Il se eomparait aax autres, et ce retour sur soimême le rendait bleu malheureux.
Les autres avaient une famille, un père dont ils pouvaient s'enorgueillir, une mère, une mère surtout, à qui confier leurs douleurs et leurs joies !
Il était seul, lui.
Une femme avait compati à sa souffrance.
Il aimait, il était aimé ; mais il n'avait point d'espoir.
Bientôt, à mesure qu'il réfléchissait, ses tristes préoccupations se confondaient en cette seule pensée : Hélène serait peut-être à un autre ; elle ne pouvait être à lui!
Devant cette poignante crainte, tout disparaissait.
Il oubliait cet amour puissant, mais vague, que l'orphelin garde à sa mère inconnue, il oubliait cet incessant désir de connaître son père qui occupait autrefois toutes ses heures.
Hélène ! Hélène I n'était-ce pas là son unique bien, son seul trésor? N'élait-ce pas elle qui, la première, avait mis un baume bienfaisant sur la blessure de son ^ âme? L'amour d'Hélène ne lui tenait-il pas lieu de père, de mère et de famille ?..
Son regard avide et fixe la suivait de quadrille en quadrille ; il enviait ses danseurs; il jalousait ceux qui figuraient en face d'elle.
Entre tous, celui qu'il jalousait le plus était le pauvre jeune M. Alfred Lefebvre des Vallées, qui, réellement, n'en valait pas la peine.
Mais l'inexpérience de Xavier lui montrait comme d'importants avantages le luxe et l'élégance fastueuse du fils de la créole.
U milDUIIT VOIR. SI
Il eAt voula» lui aussi, être brillant et envié : — il n*avait qne Tingt-deux ans.
Et, d'ailleurs, tous ses désirs «vkient Hélène pour objet.
Quand il disait : — Si j'étais riche ! c'est qu'il comprenait que la fortune rapproche les distances. ^ S*il eût été riche, il aurait dit : — Si j'étais noble I
Riche et noble, il n'aurait rien eu à envier; car, parmi tous ces jeunes gens qui emplissaient les salons de PhAtel, c'eût été lui, sans aucun doute, que M. de Rumbrye aurait choisi pour gendre de préférence.
Tandis qu'il réfléchissait ainsi, M. Alfred Lefebvre des Vallées passa près de lui, appuyé sur le bras d'un jeune chevalier anglomane dont la cravate blanche avait six pouces de hauteur.
— Avez-vous été assez heureux, cette nuit, my dear? disait le chevalier.
— Groye^-moi si vous voulez, Sautenac, répondit M. Alfred Lefebvre des Vallées, — je n'ai gagné que cinq cents louis à ma dernière cave !
— - Dix mille francs 1 pensa Xavier stupéfait.
— Bagatelle I reprit l'anglomane: — Iti$ very7.. Et comme il ne trouva pas le mot, U termina sa
phrase par quelque barbarisme à désinence britanique.
— Ma parole d'honneur 1 s'écria M. Alfred, je n'ai jamais entendu prononcer ce mot-là en Angleterre, Sautenac.
— C'est possible, répondit le chevalier avec aplomb : — c'est de l'irlandais.
— A la bonne heure, Sautenac... Psur en revenir,
88 LB MBRDUirr ROIR.
06 petit bancal d'Imbert de Presme.. vous savez, Imbertde Presme?
— Je sais... a((rèsT
— Croyez-moi si vous voalez, Sautenac, il a gagné dix mille livres à lord Sidney Sturm.
— C'est un joli coup I
Les deux dandys s'éloignèrent.
— Dix mille livres! murmura Xavier; — deux cent cinquante mille francs!
— Rêvez-vous donc que vous êtes millionnaire, ami? dit auprès de lui la voix de Juan de Carrai.
Xavier se sentit rougir.
— Quelle folie 1 babutia-t-il.
PuîSi se remettant, il ajouta :
— Et votre bonne fortune d'hier soir?., ne m'en donnerez^vous point des nouvelles?
Le front de Carrai se plissa tout à coup.
— Très-cher, dit-il d'une voix brève, vous me rendrez service en ne me parlant jamais de cela!.. Faisons un tour, voulez-vous?
Xavier se leva aussitôt et prit le bras du mulâtre.
Ils traversèrent ainsi plusieurs salons en silence.
Xavier était préoccupé. Carrai semblait avoir à cœur d'entamer un siget qu'il ne savait comment aborder.
Enfin Xavier, emporté par une sorte d'idée fixe, répéta machinalement et sans le savoir :
— Deux cent cinquante mille francs !..
— Hein ! fit Carrai étonné.'
— Je n'ai jamais joué, dit brusquement Xavier en regardant son compagnon eu face ; — est-il vrai qu'on
LB HBIfOIÀRT HOIR. 83
puisse gagner deux cent okiquante mille francs dans une soirée ?
Un éclair de contentement illumina Tœil brun et profondément cave du mulâtre.
— En dix minutes, très-cher, répondit-il.
— Deux cent cinquante mille francs !
— Le double... le triple... le décuple ! dit Carrai
en appuyant sur chaque terme de cette fantastique progression.
— C'est étrange I murmura Xavier. Ou peut donc s'asseoir pauvre à une table de jeu et se relever?..
— Trois ou quatre fois millionnaire, acheva Carrai. Gela se voit tous les jours.
-— C'est étrange ! répéta Xavier qui retomba dans sa rêverie.
Carrai attacha sur lui un regard d'oiseau de proie.
Il eût été évident pour un observateur que cette pente des idées de Xavier favorisait h souhait le secret dessein du mul&tre.
— Le pauvre garçon a du malheur! pensa- t-il. Je voudrais être aussi certain de me venger de cette détestable femme, que je suis sûr de le pousser dans le fossé. . . il fait la moitié dû chemin !
Comme si Xavier eût voulu confirmer ce pronostic, il releva la tête et entraîna Carrai vers la porte du salon.
— Allons jouer I dit-il avec une ardeur d'enfant.
— Jouer ! répéta Carrai qui prit aussitôt l'air prudent et discret d'un Mentor ; avez-vous perdu la tête, très-cher?
84 Ll HCNDIANT NOIR.
— Poorfooi cela?., diaean n'est-il pas libre de jouer?
— A la riguear... chacun est libre, en effet... mais.. .
— Mais quoi? s'écria Xarier avec impatience.
— A votre place, je ne jouerais pas... ici... dit froidement Carrai en accentuant avec force ce dernier mot.
Et comme Xavier Tinterrogeait curieusement da regard, le mulâtre ajouta :
— Très-cher, vous êtes plus neuf qu'une jeune fille la veillé de sa première commmiion ! N*avez-vous donc jamais entendu tonner contre les joueurs?
— Si fait, mais...
— Je sais ce que vous allez dire... Sautenac joue, n'est-ce pas? lord Sturm aussi, le commandeur de Keramblas aussi, le gros Saint-Didier de même... c'est fort bien. Mais le chevalier de Sautenac attend une sonmie énorme sur le milliard de Tindemnlté; c'est connu... Lord Sturm est Anglais; s'il ne jouait pas, il mentirait à sa nationalité... Saint-Didier, cette Massive poupée, est marié : dMnme il a une nombreuse famille, on lui permet de manger son patrimoine... Enfin, le commandeur est Bas-Breton et ruiné de fond en comble. Le jeu est sou droit. .. Quant à nous, quant à vous surtout, c'est bien différent... Que diable! trèscher, faut-il donc vous mettre les points sur les i !.. Quand on n'a pour soi qu'une bonne réputation, — ce qui est un maigre domaine, très-cher,^ — il faut au moins savoir la garder, sous peine...
— Je vous comprends, interrompit Xavier en bais-
U MBHDTAHT HOIR. 85
sant hi t6le, -*- les gens go'on reçoit par condéscendanee n*ont qu'âne faible portion des droits de cité parmi vous... Us ne viendraient plus à TbAteldeRum* brye.
— Si fait, très-cher, répondit froidement Carrai, — si fait ! on passe sur bien des choses pour danser trois contredanses avec... Ne froncez pas le sourcil; je me tais... Quant au jeu...
— Je ne veux plus jouer .
— Ah! fit Carrai avec inquiétude^ comme vous voudrez. J'allais vous proposer un expédient.
Xavier ne rendit point.
Sa fantaisie passagère l'avait abandonné. Mais en ce moment, comme si le hasard eût pris à tAche de la faire revivre, M. Alfred Lefebvre des Vallées s'avança vers les deux amis, appuyé sur le bras dn commandeur de Keramblas. ^
Pour la vingtième fois peut-être, il racontait le grand événement de la soirée. •
— Croyez-moi si vous voulez, Keramblas, disait-il, cet Imbertde Presme, vous savez, ImbertT.. que Dieu me damne s'il n'a pas gagné dix mille livres à lord Sidney Sturm!..
— Quel expédient alliez-vous me proposer, Carrai ? demanda Xavier en jouant l'indifférence.
— Vous ne voulez plus ! répondit Carrai.
— Non... c'est vrai... cependant dites toujours.
— Pauvre garçon I murmura le mulâtre.
Il entraîna Xavier à l'écart et prit un petit air mystérieux.
— Je suis joueur, dit-il à voix basse ; — joueur,
^6 LB MBimUlIT HOIE.
entendez-Tons, Xavier?.. A cause de cela, je ne venx pas que vous deyeniez joueur, car c'est une passion terrible et mortelle I
Il était impossible«de se méprendre.
Carrai disait vrai.
Tandis qu'il parlait du jeu, sa corde sensible vibrait violemment.
Il était éloquent, presque tragique.
— Mais vous jouerez une fois, reprit-il, une seule fois. Parce que, la première fois qu'on joue, on gagne toujours... Ne m'interrompez pas, ne haussez pas les épaules ; ce que je dis là est un fait : on gagne toujours... Écoutez! ce ne sera point dans un salon que vous jouerez ; cela vous perdrait. Ce ne sera même pas dans une maison publique ; on pourrait vous voir. Je connais un cercle clandestin.
— Un tripot ! interrompit Xavier avec dégoût.
— Qu'importe le mot ! Il y a là de hauts personnages, mais on est convenu de ne s'y point reconnaître... C'est le principal.
— Jamais je ne me déciderai... commençait Xavier.
Un éclat lointain de la voix de M. Alfred Lefebvre des Vallées lui apporta ces mots tentateurs :
— Du diable s'il n'a pas gagné dix mille livres !..
— J'irai, dit Xavier, j'irai demain.
— Nous irons ensemble, répliqua le mulâtre en dissimulant un sourire de triomphe.
Les salons se viduent lentement.
Xavier et Carrai se disposèrent à faire retraite.
Au moment où ils quittaient le bal, M. de Rumbrye,
Ul KBHNÀlfT NCHIt. 87
se trouvant par hasard sur leur paesage, donna la main à Xavier et dit :
— * Mous partons celte semaine pour la campagne, afin de jouir des derniers beaux jours. J'espère, mon jeune ami, que nous aurons le plaisir de tous y voir.
Cette invitation presque fortuite devait jouer un grand rôle dans la destinée de Xavier.
Le jour commençait à poindre au dehors.
Dans. la rue, une incommensurable queue d'équipages se déployait le long des maisons.
Les chevaux impatients piaffaient, les cochers, à moitié eudoriffis, enfonçaient sur leurs jorq^les le9 ailes de pigeon poudrées à blanc de leurs perruques.
L'hôtel de Rumbryene présentait plus faspect joyeux que nous avons essayé de décrire naguère.
Le vaste édifice s'élevait maintenant, nofrâtre et sombre, sur le fond blanchissant du firmament.
Les lumières pâlissaient ; les hautes fenêtres ne jetaient plus à travers leurs épais rideaux, que des reflets livides.
Les femmes qui descendaient incessamment les marches du perron, enveloppées de sombres mantes, cachaient leurs visages fatigués et verdis par le jour naissant sous la soie de leurs capuchons.
Pour tout bruit, on entendait le piétinement des chevaux dans la boue, et la voix empathique des laquais appelant les équipages et déclinant les titres de leurs mcdtres.
Carrai et Xavier trouvèrent à grand' peine un fiacre
88 • Li wmmàMT no».
qui les cahota jusqu'à la place Saint-Germaû^âes^ Prés.
— Ainsi, nous irons demain T.. dit Carrai en^ se couchant.
— Nous irons, répondit Xavier.