‹ La recherche de l'inconnueChapitre 11 sur 14 · LE MENDIANT NOIE · texte numérisé non relu

LE MENDIANT NOIE

homme, — j'ignore ce qui peut résulter pour moi de tout ceci. Je me suis prêté à vos exigences, parce que votre écharpe m'indiquait assez l'emploi que vous exercez ; mais cette écharpe ne peut vous donner droit d'insolence !.. Je vous ai contenté; veuillez me livrer passage, s'il vous plaît.

— Traiter ainsi monsieur le commissaire de police I murmura M. Moutet avec componction.

— Vous parlez bien haut, jeune homme, dit ce dernier. Vous avez tort... graqd tprtl.. Je vous trouve ici dans un maison infâme , dans un trtpft clandestin...

— Comme il déprécie mon établissement! pensa M. Moutet.

— Je vous trouve seufauprès de la roulette', continua le commissaire; le seul enjeu* qui soit sur la table est avons, de votre propre aveu!.. Le cas est mauvais, et tout mauvais cas est niable... Pour échapper à de justes poursuites, vous me donnez un nom...

— Le mien, Monsieur.

— C'est possible... à la rigueur. . . mais j'en doute, et usant des droits de ma charge, je vous somme de me suivre au parquet de monsieur le procureur du roi !

— Adjugé! dit M. Moutet en se frottant les mains.

— Quant à vous, reprit le magistrat en se tournant vers ce dernier, tenez-vous prêt à comparaître au premier jour.

— La justice et moi, nous nous connaissons, répondit M. Moutet.

Xavier avait pâli au mot de procureur du roi.

40t u HBHoiAirr nota.

Sa fièyre était passée; il commençait à craindre vaguement les suites de ce malhenreux incident ; mais, fort de sa conscience et assez yersé dans l'étude du €lode pour savoir que sa présence dans un lieu suspect ne pouvait constituer 'un délit, il était loin de prévoir le coup funeste qui le menaçait.

Madame de Rumbryé l'avait prévu, elle ; le lecteur a trop bonne opinion du sens de cette femme charmante, pour penser qu'elle avait pris tant de peine pour jouer' seulement à l'amant de sa fille ce qu'on appelle un méchant tour.

Elle avait voulu le perdre, c'est-à-dire le rendre incapable de lever le front désormais, c'est-à-dire le déshonorer et le flétrir.

Son plan avait été aussi adroitement que rapidement conçu.

Jusqu'à présent il avait réussi à souhait, et le pauvre Xavier n'était pas au bout de ses peines...

Le commissaire de police le fit descendre l'escalier tournant, tandis que M. Moutet, heureux dans son malheur, s'applaudissait de ce qu'on n'eût point visité le troisième étage de son établissement.

Lorsque Xavier sortit de la maison de jeu, le mendiant était assis sur sa borne ; il attendait.

Depuis une demi-heure il voyait les Joueurs sortir par escouades. Xavier seul ne paraissait pas.

— J'espère, Monsieur, dit le jeune homme en mettant le pied dans la rue, que vous ne me ferez point, sans nécessité, subir l'affront d'une escorte?

— Nous irons seuls, répondit le commissaire; ces deux messieurs nous accompagneront.

U MBHDIÀXT ROm. 101

Il désignait son secrétaire et son commis.

Xavier, honteux et croyant presque que sa mésaventure était écrite en gros caractères sur son visage, prit aussitôt le chemin du Palais-de-Justice.

Le mendiant noir le suivit de loin.

— Prisonnier I murmura-t-il avec désespoir.

Et il torturait sa cervelle pour deviner quel motif avait porté le mulâtre à lui tendre ce piège perGde.

Bien moins encore que Xavier, il pouvait prévoir les suites de son arrestation ; mais loin de le rassurer, cette ignorance l'épouvantait.

La seule chose qu'il eût comprise en tout ceci, c'était l'intervention de la' police.

Or, la police n'intervient que pour empêcher un crime ou punir son auteur.

Quelle que fût Taccusation portée contre Xavier, le mendiant noir le proclamait innocent dans son cœur.

Mais son jugement droit lui disait que c'était déjà une présomption fâcheuse contre le jeune homme que sa présence dans une maison suspecte.

£a outre, Xavier était seul au monde, et le mendiant, malgré son peu de science de la vie, savait qu'on n'absout point aisément ceux que nul ne \ieni défendre.

 peine arrivé au parquet, Xavier fut introduit, ainsi que le commisaire, dans le cabinet du procureur du roi. Le commissaire fit son rapport et amortit.

£n 1816 , où le monopole des jeux était publi* quement affermé, les maisons clandestines étaitnt, plus encore qu'aujourd'hui, d'ignobles et dangereux repaires.

KO U 1ÈÏÏÊWI AST HOIE.

L*(bO de rtnlorilé était sans cesse ouvert, afin de les détruire.

Celles qai panrenaient à se soostraîre à cette inquisition receraient le rebut du peuple des joueurs.

C'était donc une détestable position que «rarriver devant un magistrat avec cette circonstance aggravante d*avoir été arrêté dans un tripot clandestin.

Le rapport du commissaire accusait en outre Xavier d'avoir caché son nom véritable, et faisait mention de la somme énorme qui composait son enjeu.

Le procureur du roi quitta son travail pour attacher sur le jeune homme un regard scrutateur et sévère.

— Monsieur, dit-il, vous vous nommez Xavier. Celui répondit affirmativement.

— Rien que Xavier? reprit le magistrat.

— Rien que Xavier.

— Quelle est votre profession?

— Je u*en ai point, balbutia le jeune homme, qui entrevit seulement alors Tablme ouvert sous ses pas.

— Vous n'avez pas de profession! — répéta lentement le magistrat; — quels sont vos moyens d'existence?

Depuis une seconde, Xavier prévoyait cette question à laquelle il ne pouvait point répondre.

U attendit avec angoisse et se sentit perdre courage.

-^ Monsieur, dit-il pourtant avec effort, on n'adresse ces sortes de questions qu'aux criminels.

— Est-ce là une réponse? demanda froidement le chef du parquet.

LS HBHIHAIIT HOIR. 4 \ f

— Au nom du ciel i Monsieur, n'en exigez pas d'autres, s'écria Xavier. Il est des choses qui, racontées, semblent des fables, et qui existent pourtant; il est des réalités si bizarres. . .

— La justice peut tout vérifier, Monsieur, fit observer le magistrat avec emphase.

— Pourra-t-elle ce que je n'ai pu moi-même?.. Je n'ose vous dire...

Le procureur du roi tira ^a montre.

— Je n'ai que peu de temps, dit-il.

— £contez-mol donc, — s'écria Xavier; — et Dieu, veuille que vous puissiez me croire.

Il raconta brièvement la manière étrange dont les arrérages de sa pension mystérieuse lui étaient payés chaque mois.

Un sourire incrédide et railleur vint à la bouche du grave magistrat.

— Cela n'est pas tout à fait impossible, — dit-il, — mais peu s'en faut, Monsieur.

— C'est la vérité, je vous le jure !..

— Quelqu'un pourrait-il attester ce fait?

— Je ne l'ai dit qu à un seul de mes amis. -^ Vous le nommez?

— Juan de Carrai.

— C'est un nom étranger, — dit lé procureur du roi; — a-t-il une profession?

Xavier hésita un instant*

U sentait que chacune de ses réponses portait en soi un cachet d'invraisemblance évidente.

— Je n'en sais rien, Monsieur, — reprit«-il enfin ; -^ je ne le lui ai jamais demandé.

148 LB HBfftMAIIT MOIII.

— Ab! — fit le magistrat, — un seul homme possède Totre crniiiance, et, cet hdnme, v^us ne le connaissez pas «ssez {lour saToir.... C^aBt difficile à penser, Monsieur.

Il repoussa son fautenil et se teva.

— Monsieur, — éit-il avec une froideur glaciale, mais sans dureté, — tout ce que vous venez de dire peut être vrai, néanmoins je ne vous crois pas.

— Monsieur !..

— Veuillez faire silence... Vous recevez trois cents francs tous les nsois ; c'est du moins ee que volis prétendez .. Avec trois cents francs, Monsieur, oïl n'en peut risquer d'un seul coup trente ou qvliaratate mille.

— L'ai-je donc fait?.. — s'écria Xavier, pour qui les événements de la matinée étaient un rêve.

— Il y a présomption pour moi que votts en imposez; or, comme votre présence dafns une m&is6& inf&me a donné droit d'investigation à k justice, je me vois forcé d'ordonner voti^ arrestation provisoire

A ce montent, la porte du cabinet tourna lentement sur ses gonds, et le visage noir du mendiant, entouré par ses cheveux et sa barbé comme d'uii eadre de neige, parut sur le seuil. Ni le pr^cureHr du roi ni Xavier n'y prirent garde.

Le jeune homme avait baissé la tète.

Ce coup imprévu, et dont il ne pouvait paref la honteuse atteinte, l'accablait.

— Pitié! Monsieur, pitié I — dit-il, — j« suis innocent... c'était la premi^e fois...

-*- C'est toi^ours Ht première fois, interrompit le

Lk HlimUfIt NOIB. 443

magistrat — Mon deroir avant tout, d'ailleurs I... Aucune charge positive ne pèse contre vous, mais vous avez refusé de répondre aux légitimes investigations de la justice. Il faut que votre vie soit explorée...

— Mais la prison, Monsieur!.. Quel sera le terme de cette étrange captivité?., jusqu'à quand?

— Jusqu'à ce que la justice connaisse vos moyens d'existence... ou bien jusqu'à ce qu'une personne honorable se présente pour répondre de vous.

Le nom de M. de Rumbrye se pressa sur la lèvre de Xavier ; mais il eut honte et ne voulut point livrer sa misère à la pitié de cet homme, pour qui, jusqu'alors, il avait été presque un égaL

Ce nom, d'ailleurs, il n'aurait pas eu le temps de le prononcer.

 peine, en effet, le procureur du roi avait-il fermé la bouche, que le mendiant noir, ouvrant brusquement la porte, s'avança et se plaça debout devant lui.

— Gomment vous a-t-on laissé pénétrer jusqu'ici? qui ètes-vous? que voulez-vous? — demanda le magistrat en fronçant le sourcil.

— Mes pieds nus ne font pas de bruit, — répondit le nègre, — je suis le mendiant noir; je veux sauver cet enfant...

Xavier jeta sur le nègre un regard de doute et de surprise.

— J'ai lout entendu, — reprit ce dernier. — Vous demandez quels sont ses moyens d'existence : je vais vous le dire ; vous voulez qu'un hommç honorable réponde de lui, me voilà 1

lU U MIllDlillT SMa.

Ce disant, le noir redressa aa haute taille et ordsa ses bras sur sa poitrine.

Il y a\ail sur son honnête visage une fierté digne et sans fanfaronnade.

Le procureur du roi, qui avait d'abord laissé errer sur ses lèvres un sourire railleur, reprit aussitôt sa gravité.

— Parlez, — dit-il en se rasseyant.

Bon iiMlcre à moL

Le mendiant se recueillit un instant.

— L'enfant vous a dit vrai, — reprit-il; — il reçoit chaque mois quinze louis. C'est moi qui les jette sur son balcon.

A- Vous, — s'écria Xavier ; — vous connaissez donc?...

— Nous causerons de cela quand nous serons seuls, interrompit le noir dont la voix prit une inflexion douce, presque caressante.

Puis il ajouta en s'adressant au magistrat : T— C'est moi qui les lui donne chaque mois, ces quinze louis. *

— De quelle part?

— De la mienne.

Le procureur du roi haussa les épaules. Le nègre continua de le regarder en face.

— De la mienne, répéta*t-il. Je tends la main depuis bien longtemps. On me connatt. Nul ne passe de*

146 Ll MIHBIART lOlB.

vaiit le mendiant noir sans ouvrir sa bourse. L'enfant lui-même m*a fait l'aumône bien souvent, car il a un cœur généreux... Si je voulais, je serais en état de lui donner le double.

«- Mais pourquoi lui donncz-vous cela?

— Pourquoi 1 — s'écria le noir, dont tous les traits exprimèrent une profonde et naïve surprise; — vous me demandez pourquoi je lui donne cela?.. Mais c'est pour lui, pour lui seul que j*ai tendu la main aux passants... c'est pour lui que je me suisiait mendiant.

Xavier était plus pâle qu'un mort. Il écoutait, bal > tant cbaque parole qui sortait de la bouche du nègre.

Une pensée torturante semblait l'obséder.

Le procureur du roi paraissait intrigué ; une émotion l^ère mais croissante se montrait sur sou visage sévère.

— Vous dites vrai, brave homme, je le crois, »— dit-il;— et pourtant c'est là une étrange histoire. Pour un dévouement si rare et si complet, il faut un motif bien puissant.

— S'il avait fallu faire quelque chose de plus difficile, — répliqua le noir avec simplicité, je l'eusse fait.

— Vous aimez donc bien ce jeune homme?

Le mendiant jeta sur Xavier un regard d'inexprimable tendresse.

— Oh! oui, je l'aime, — dit-il avec passion ; — et comment ne l'aimerais-je pas?

Il s'arrêta et parut hésiter.

Le procureur du roi, impressionné malgré lui, ouvrit une oreille curieuse.

LE MIRMAlfT NOIR. 447

Xayier baissa les yeux comme si le mot qa*il allait entendre eût dû être pour loi un arrêt suprême.

— Je l'aime tout seul en ce monde, — reprit le noir ; — je l'aime tant, que j'ai voulu lui cacher un bienfait dont la source l'eût fait rougir; je l'aime tant que je ne l'ai jamais appelé mon fils, moi qui suis son père!. .

— Son pèrel — répéta le procureur presque attendri.

Xavier, lui, se couvrit le visage de ses mains, et tomba sans forces sur un fauteuil.

— Un nègre !.. un mendiant !.. — murmura-t-il ; — mon Dieu! mon Dieu!

— Ne le blâmez pas, -=- dit le nègre au magistrat qui jetait sur Xavier un regard de mépris et de pitié ; il a l'orgueil de son ftge. Sa fausse honte est maintenant plus forte que la reconnaissance. Demain, il me demandera pardon.

— Je le souhaite, — répondit le magistrat. — Monsieur, — ajouta-t-il en s'adressant à Xavier, — vous êtes libre; vous pouvez suivre votre père.

Le jeune homme tressaillit violemment à ce mot.

Ses yeux se voilèrent; il vit passer Hélène dans sa blanche parure de la veille; le doigt délié de mademoiselle de Rumbrye lui montrait ce vieillard qui mendiait au portail d'une église, et qui était son pèrel Ce n'était plus un obstacle qui le séparait d'Hélène, c'était un infranchissable abtme.

Il se dirigea en chancelant vers la porte; mais avant de passer le seuil, il s'arrêta, joignit les mains avec force et les porta à son front.

448 LB HBNOIART NOia.

— Mon pèrel — raurmura-l-il, — mon pauvre pèrel

11 s*élança et tomba en pleurant dans les bras ouverts du mendiant.

— Merci!., merci.!.. — dit tout bas le vieillard. Puis il entraîna son fils, et, l'œil rayonnant d*un

indicible orgueil, il jeta ces mots au procureur du roi :

— Vous, voyez bien que l'enfant a un cœur généreux!

Une demi-beure après, Xavier et le mendiant noir entraient dans la pauvre nâansarde où ce dernier faisait son domicile.

Le jeune bomme était profondément triste.

Parfois, dans ces laborieux rêves pleins de craintes folles et d'espérances exagérées, où se plaisent les gens qui ne savent point le secret de leur naissance, parfois Xavier, sur des indices légers, avait pensé que le nègre connaissait sa famille.

Parfois même il avait frissonné à l'idée que cet bomme était peut-être son père.

Mais il repoussait alors cet extravagant soupçon; il s'accusait de démence et riait lui-même des inconce- .vables écarts où se perdait sa rêverie.

Maintenant, ce n'était plus un soupçon, ce n'était plus même un doute.

La réalité.terrible, poignante, était devant lui.

Certes, madame la masquise de Rumbrye n'avait pu deviner cette étrange catastrophe.

Son plan, si bien combiné, avait échoué par l'effet d'un de ces hasards qu'il n'est point possible de prévoir.

U HBHDIART VOIR. 449

Mais combien cet échec la rapprochait du buti Gomme elle se fût réjouie si elle eût pu monter les cinq étages de la maison de la rue Bourbon-le-Chfttean, et coller son œil carieux à la serrure de la pauvre mansarde I Xavier était là, libre, il est vrai, et à Tabri des honteuses entpaves qu'elle lui avait suscitées.

Mais lequel vaut mieux, quand on aime une fîlle de noble race, d'être un homme sans aveu, suspecté par la justice, ou le fils reconnu d*un nègre mendiant.

Xavier ignorait le piège que la marquise lui avait tendu ; il ignorait également Thitérêt qu-elle avait à le perdre; mais toutes ses pensées étaient pour Hélène, et, maintenant qu'il connaissait son père, il n'espérait plus.

Néanmoins, son bon cœur réagissait et combattait ce désespoir. »

Il s'efforçait d'aimer cet homme dont le silencieux et sublime dévouement avait gardé l'anonyme jusqu'à ce qne le hasard l'eût contraint à se révéler.

Il se sentait prendre d'admiration, de pitié et de tendresse pour ce pauvre père qui avait sacrifié les joies de l'amour filial au bonheur de son fils.

En entrant dans la mansarde, il prit la main du mendiant et la çerra sur sa poitrine.

— Mon premier mouvement, — dit-il, — a été l'ingratitude, ma première parole une lâcheté... Me pardonnerez-vous, mon père?

— Chut ! — fit le mendiant avec une sorte de religieux respect ; — chut I enfant ; ne m'appelle pas ton père, car, ici, il nous enlendrait.

— Qui? — demanda Xavier étonné.

ISO LE HniDUlfT ROIB. 'i

— Lui! — répondit le noir, — lui! ^ Son doigt étendu montrait le trophée d'armes pendu

auprès de la lucarne.

Xavier ne comprenait point.

— Luil.. — continua le mendiant tremblant d'émotion.

Et il ajouta en essuyant une larme :

— Bon maître à moi !

Un fougucul espoir fit bondir le éœur de Xavier.

— Expliquez-vous, — dit-il, expliquez-vous, au nom de Dieul

Le mendiant secoua lentement la tète.

— Petit mattre n'est pas le fils à pauvre noir, — dit-il revenant involontairement à son patois nègre, comme cela lui arrivait toutes les fois que ses souvenirs le reportaient à des événements depuis bien longtemps passés.

Xavier n'eut pas la force de répondre.

Son regard seul, démesurément ouvert, et le batte^ ment précipité de ses tempes annonçaient son anxieuse curiosité.

Le noir leva la main une seconde fois et montra de nouveau le chapeau d'uniforme et les épaulettes de capitaine qui pendaient auprès de la fenêtre.

Xavier comprit enfin.

Un éclair de joie illumina son œil.

Il se précipita et se laissa tomber sur ses deux genoux aux pied du trophée.

— Mon père I . . mon père I cria-t-il.

— Bon mattre, k moi 1 répéta douloureusement le nègre.

LB MBNBIÂRT HOIB. 424

Il se fit un long silence.

Xavier, tout entier à son égoïste joie, remerciait Dieu du fond de Tâme et songeait à Hélène.

En ce premier moment d'allégresse enthousiaste, il la voyait à lui.

Les obstacles disparaissaient.

N'avait-il pas un përe^ maintenant?

Le vieux noir s'était mis à genoux près de lui. Ses yeux s'étaient fermés.

Il semblait plongé dans un gi*ave et triste recueillement.

— Il était bon, dit-il enfin en donnant à sa voix un accent solennel; il était généreux, — il était brave!.. Il est mort... mais je suis resté l'esclave de son souvenir.

— Il est mort! répéta Xavier.

Puis, frappé d'une pensée subite, il- se releva.

— Et ma mère? demanda-t-il.

— Je la cherche depuis vingt-deux ans, répondit le noir.

Le jeune homme courba tristement la tête.

— Mort... inconnue! murmura-t-il. Au moins j'aurai la mémoire d'un père à chérir, son nom sera mon héritage... Son nom!., vous ne m'avez pas dit son nom !

— Il se nommait le capitaine Lefebvre.

— Lefebvre ! redit Xavier, comme pour graver ce nom dans sa mémoire.

— Petit maître, reprit le mendiant avec mélancolie, ce nomr\h serait maintenant celui d'un grand gé-

4M 1,1 HEHmAlIT ROfR.

lierai si Dieu lui avait laissé la vie, car il est mort bien jeune et son cœur était fort.

— Parlez-moi de luil s'écria Xavier; que je connaisse mon père! Il vous aimait, n'est-ce [>as?..

En pariant ainsi, le jeune homme pressait les mains du mendiant dans les siennes.

— Il m'avait donné ma liberté, répondit ee dernier dont l'œil s'anima. Il avait confiance en moi... moi, j'étais à lui. . je l'aimais... je l'aimais encore plus que je ne vous aime, petit maître !

Il baisa la main de Xavier avec passion.

— Écoutez, reprit-il doucement, il ne faut pas m'en vouloir si je vous ai laissé^ croire un instant que vous aviez pour père un mendiant. Cet homme qui rend la justice n'aurait point ajouté foi à mes paroles si je lui avait dit : — J'ai fait cela parce qu'il est le fils de mon maître qui est mort...

— C'est vrai, interrompit Xavier. Votre dévouement dépasse toute croyance. Oh! je ne suis pas ingrat, mon brave ami !

— Vous êtes son fils! dit le noir avec emphase. — Point de reconnaissance ! Il avait ordonné, j'ai obéi.

Il frit la main du jeune homme et l'assit sur le pied du grabat, tandis que lui s'accroupissait à terre sur un débris de natte.

— Ne parlez plus ! reprit-il en passant sa main sur son front comme pour recueillir ses souvenirs ; — je vais vous dire son histoire et la vôtre.

Xavier prêta l'oreille attentivement.

Le mendiant continua d'une voix lente et grave : '

c — U y a de cela vingt-quatre ans. Nous reçûmes

LE HBNDIÀNT NOIR. 4^3

de la Guadeloupe la nouvelle que les noirs de Saint- Domingue s*insurgeaient contre les colons.

» Cette nouvelle, deux ans auparavant, aurait fait bondir* mon cœur d'orgueil et de joie; mais depuis deux ans je connaissais bon mattre; depuis un an il m'avait fait libre et je lui avais donné mon ftme.

» Un jour il s'embarqua sur un navire faisant voile pour Saint-Domingue, et je le suivis.

» On lui assigna pour poste la ville du Cap.

» C'était un guerrier fort, intrépide, infatigable.

» Il savait que les noirs, indépendamment de leur propre esprit à la révolte, recevaient l'impulsion d'une volonté perfide et étrangère

» Tous les matins, il partait avec moi.

» Seul, nous allions dans les camps de la plaine, parfois nous montions jusqu'aux cases isolées de la montagne.

» Il parlait : je traduisais ses discours à mes fnères.

» Je les traduisais fidèlement, quoique mon cœur élevftt sa voix pour me dire que ses paroles n'étaient point dans l'intérêt de mes frères.

» II ordonnait, j'obéissais.

» Quand la révolte fut générale, il cessa de parler pour agir.

» Chaque matin nous quittions encore la ville, seuls et armés jusqu'aux dents.

» Si bien cachée que fût une embuscade, nous savions la découvrir, parce que je mettais la sagacité de ma race au service de sa volonté.

4X4 u MiifDiÀiiT non.

» Qaand fêtais geul, le soir, je demandais pardon aux dieux de mes pères, car j'avais trahi I

^ Bien des fois nous fûmes surpris et attaqués. Il avait le courage d*un lion du désert.

» Ses ennemis tombaient autour de lui comne les lianes des forêts vierges sous la hache du pionnier.

» Moi, je ne frappais jamais ; il avait eu pitié et ne me l'avait point ordonné.

» Seulement, lorsqu'une pique on une flèche prenait la direction de son cœur, je présentais ma poitrine .. »

Ici le nègre écarta les haillons qui couvraient son sein, et montra sa poitrine diaprée de larges cicatrices ; puis il reprit :

— Quand après cela, les troupes sortaient du Gap, elles marchaient à coup sûr.

» Bon maître connaissait la position exacte des pauvres noirs.

i II revenait vainqueur.

i Une fois, au retour d'une de ces courses, nous étions harassés de fatigue.

» Au lieu de se coucher pourtant, bon maître fit sa ioilette et se prépara à sortir.

» Je voulus le suivre.

»• Il m'ordonna de rester. — Je restai.

» Depuis ce moment, chaque soir, il sortit ainsi sans me permettre de l'accompagner.

» Tantôt i) revenait bien triste : tantôt il était si joyeux que son allégresse ressemblait, à de l'extravagance.

» Alors, je me souvins que j'avais été ainsi, au

LB JIBHDURt NOIB. 4>((

temps où, jeune guerrier, je suivais les pas capricieux de Baîda, ma fiancée, dans les frais oasis du pays de mes pères. *

» Il aimait une femme ; je le devinai ; j'eus peur.

» Et pourtant je ne cherchai point à connaître le nom de cette femme.

» S*ii me défendait de le suivre, c*est qu'il voulait avoir un secret pour moi : il fallait que sa volonté fût faite.

» Il passait les nuits dehors et ne revenait qu'au jour.

» Je guettais son arrivée ; je ne dormais pas afin de l'attendre; et quand il dépassait Tinstant où il avait coutume de revenir, je tournais dans ma case comme une bête fauve.

» J'aurais donné ma vie pour courir à sa rencontre, pour veiller sur lui ; mais je ne sortais pas, parce qu'il m'avait dit de rester.

» Il l'aimait bien, celte femme ! Combien de fois ne l'ais-je pas entendu murmurer son nom en levant les yeux au ciel comme on fait quand on implore le Tout- Puissant! C'était son idole en ce monde.

» Moi, je priais Dieu de faire en sorte qu'elle lui donnât tout son cœur pour répondre'à tant d'amour.

» Je sentais qu'elle pouvait le frapper d'un coup que ma poitrine ne saurait point parer.

» Mes pressentiments étaient justes : elle ne l'aimait pas. »

— Pauvre père ! murmura Xavier.

— Pauvre bon maître 1 répéta le mendiant.

4tt Lk ItllimART tcoip.

» Il était bien heureux, car il ne savait rien ; il se croyait aimé; il était sans crainte ni défiance.

» En ce temps, petit mattre, vons étiez né.

» Cette femme dont je parle est votre mère.

^ J'ignorais votre naissance.

» le ne devais la connaître que plus tard, dans un moment dont le souvenir restera là.

Il montrait son cœur.

» Comme un poids écrasant et cruel, jusqu'à ce que ces vieux membres soient un peu de poussière dans le fond d'un tombeau... »

Le troo d'une telle.

€ Nous partîmes un soir du Cap avec tout le détachement, 6ontinua le mendiant noir.

» Les nègres s'étaient montrés en nombre du côté de la Grande-Rivière.

j> Nous devions être plusieurs jours en campagne.

» Bon maître, ce soir-là, était plus joyeux que de coutume ; il allait d*un pas rapide et léger, en chai|tonnant quelque gai refrain de France.

» Comme toujours, je marchais à ses côtés.

» Il me tendit sa gourde d'eau-de-vie, et me dit de boire.

— Neptune, dit-il ensuite, si j'avais une femme et un enfaut, les aimerais-tu bienf

» Je ne sus point répondre à une question pareille, el je mis seulement ma main sur mon coaur.

» Tu les aimerais, reprit-il, comme tu m'aimes, n'est-ce pas, Neptune ?.. Quand elle t'appellerait, tu épierais son geste pour obéir plus vite.

4M LB MBIlDUNt IfOlll.

» Ta l'admirerais. .. elle est si belle !.. Quand il sourirait, tu le prendrais dans tes bras forts, tu le bercerais... Il est si frais et si joli !...

> Je bondissais de plaisir à ce tableau.

» — J*ai une femme et un enfant, Neptune, continua-t-il ; à notre retour tu les connaîtras.

t Nous passâmes la nuit dans un cbamp de noirs abandonné.

» Le lendemain, au moment où allions nous remettre en marcbe, un courrier arriva de la ville.

» 11 était porteur d*une lettre adressée au capitaine Lefebvre.

» Bon mattre reconnut sans doute une écriture aimée, car sa main tremblait d'émotion tandis qu'il rompait le cachet.

w II lut : tout à coup son front pftlit. Il relut une seconde fois.

» La lettre s'échappa de ses mains et tomba à terre.

» Il ne la ramassa point, et rentra dans la case en cliancelant comme un homme ivre.

> Je savais lire, car mon bon mattre m'avait appris une partie de ce qu'on enseigne aux blancs, mais je refermai la lettre sans même y jeter un coup d'œil, et je la mis dans mon sein.

» Je serais mort plutôt que de lui voler son secret.

» Quand j'entrai dans la case, il avait sa tête entre ses deux mains et sanglotait eu gémissant.

» Je m'assis dans un coin.

» J'avais un poignard dans le cœur.

» — * Neptune, me dit-il tout à coup, — < je veux mourir.

ht iTBiiDTAirr ifom. 42^

» Deox larmes j'aillirenl de mes yeux et me brû- Uf ent la joue, mais je répoudis :

» — C'est bien maître.

» — Je n'ai plus de femme, reprit-il : j'ai perdu mon bonheur et mon espoir.... Je suis seul... eUe ne m'aimait pas.

> Il fouilla ses poches pour retrouver la lettre. Je la lui présentai silencieusement.

» Il la saisit avec avidité, comme s'il eût espéré y lire d'autres caractères.

» Quand il l'eut parcourue de nouveau, sa tête retomba pesamment sur sa poitrine.

» — Donne-moi mes pistolets, me dit-il d'une v«ix basse et brisée.

» Mes jambes étaient de plomb.

» Je me levai pourtant et lui tendis ses armes en détournant la tête.

» J'entendis jouer la batterie.

» En ce moment le ciel m'inspira.

» — Bon maître a-t-il aussi perdu son enfant? demandai-je.

» Ce seul mot le rendit à lui-même. Il jeta ses pistolets et se leva. ^

— Excellent père I dit Xavier ; comme il m'aurait aimé !.. Mais que contenait donc celte lettre fatale?

— Je l'ai lue, répondit le mendiant, mais je ne l*ai pas entièrement comprise. •

Il se releva, ouvrit son coffre, et choisissant une lettre dans le portefeuille, dont la plaque portait Je nom de Lcfebvre, il la présenta à Xavier.

430 LB HBSOiANT AUIB.

C'était la lettre écrite par Florence-Âogèle à son mari au moment où elle quittait Saint-Dominguek v Nous l'avons déjà mise sous les yeux du lecteur.

— Quel cynisme ! murmura Xavier, et quelle sécheresse de cœur ! Oh I mon pauvre père dut bien souffrir!., et cette femme esl ma mère !..

— Bon mattre souffrit en effet, reprit le nègre.

c Les derniers jours de sa vie furent remplis d'amers et cruels regrets.

» Ce n'était plus \% même homme.

> Moi qui l'avais vu si ardent, si fougueux soldat, je ne le reconnaissais plus.

> Sjn jeune front s'était penché vers la terre. » Jour et nuit il pensait à elle.

> Enfin, le ciel eut pitié de lui.

» C'était sur les bords de la Grande-Rivière.

^ Les noirs insurgés vinrent au-devant de nous.

» Les blancd étaient cinq cents ; les noirs étaient dix mille.

» Bon mattre, à ce coup, seq^bla retrouver une sombre éaernie.

> U fit battre la charge et se précipita le premier. » Ce fut un affreux combat, et un combat héroïque,

car mes frères sont braves eux aussi !.. Depuis le matin jusqu'au coucher du soleil ils restèrent sur le champ de bataille, se ruant sui- les soldats, arrachant les fusils 4e leurs mains ou étouffant leurs adversaires entre leurs bras perveux. Souvent ils réussirent à culbuter les lignes régulières et serrées des Français, mais alors bon maître s'élançait.

» Chaque fois qu'il s'élançait^ les nojîrs épouvantés

LB MBNDIÀRT NOIR. 431

fuyaient : on Teût pris pour cette divinité de la guerre que nos pères représeateitt combattant avec une gigantesque massue, et portant partout devant soi la mort et la terreur...

» Mes frères furent vaincus.

» Leurs cadavres jonchaient la rive du fleuve.

» Ils se jetèrent à la nage ou disparurent parmi les lianes qui s'attachent aux troncs, sveltes des hauts lataniers.

» Bon maître ne voulut point qu*on l^s poursuivit ; mais au moment où le feu cessait, au moment où il ordonnait la clémence, un dernier coup de fusil retentit derrière la lisière d'une plantation de caféiers, et bon maître, frappé d*une balle en pleine poitrine, tomba à la renverse. »

Le mendiant s'arrêta, brisé par ce cruel souvenir. Xavier, la tête penchée, les mains jointes, attendait et gardait le silence.

« — J'arrachai le sabre d'un soldat, reprit le noir, et je me précipitai.

» Jen'avais jamais frappé jusque-là, mais il fallait venger bon maître.

» Quand je revins près de lui, le sabre dégouttait de sang.

0 C'était le sang d'un de mes frères.

» En me voyant, bon maître fit s!gnB à ceux qui l'entouraient de s'éloigner.

» Comme ils hésitaient, il dit :

' — Ma blessure est mortelle, je le sens.,, je le sais, laissez-moi seul avec Neptune.

» Je m'approchai aussitôt.

432 U KUIDIART HOlU.

^ Neptune, me dit-il d'une voix affaiblie déjà, je te lègue mon fils; tu seras son père... Tu chercheras cette femme qui est sa mère... entends-tu ? tu la chercheras jusqu'à ce que tu la trouves... 11 faut que mon fils, à défaut de parents, ait la fortune, et cette femme est riche.

» H'obéiras-tu?

* — Oui, roattre, répondis-je.

» — Tu donneras ta vie à l'enfant ?

» — Oui, mattre.

» — Et tu chercheras sa mère?

» — Je la trouverai, mattre... Son nom?..

• Il voulut parler; ses forces l'abandonnèrent. Pourtant il put me dire encore l'endroit où vous étiez.

» Quant au nom de votre mère^ il me fit signe que je le trouverais sur un papier qu'il sortit de son sein.

» Puis il mourut. »

Le nègre se leva et ouvrit de nouveau le coffre, d'où il tira un second papier.

— Ce papier qu'il me donna, poursuivit-il, le voici. C'était votre acte de naissance, petit mattre.

Xavier, sous le coup de ce triste récit, fut quelque temps avant de prendre la parole ; mais il avait ignoré sa naissance pendant vingt années .La curiosité fut, plus forte que la douleur.

— Mon acte de naissance I répéta-t-il en avançant la main. — Vous disiez pourtant que vous ne saviez point le nom de ma mère.

— Je disais vrai, répondit le mendiant.

Il déploya le papier, au milieu duquel se trouvait

tB BlBIfDUIfT IVOIR. 433

an trou rond de la largeur d'une pièce de vingt francs.

— Bon mattre portait cet acte sur sa poitrine, reprit-il en montrant le trou. . . c*est par là qu'est passée la balle qui Ta tué. En passant, elle a enlevé le nom de votre mère...

Xavier saisit vivement le papier.

Le trou de la balle suivait, en effet, immédiatement ces mots : Florence- Angële...

Il n'y avait plus de nom de famille. .

Xavier tourna et retourna l'acte de naissance dans tous les sens.

— Rieul.. dit-il enfin; pas un seul indice!., mais qu'importe, après tout? Je renonce de bon cœur à la fortune de cette femme !

— Et la volonté de votre père! s'écria le mendiant.

— Cette volonté était une sorte de dernier bienfait ; j'y puis renoncer.

— Y renoncer, petit maître ! dit le nègre avec effroi. Mettre en oubli sa volonté I mépriser son dernier commandement I .. Oh ! ne l'espérez pas I tant qu'il y aura dans mes veines une goutte de sang, j'obéirai, moi, entendez-vous?.. Il a parlé, j'agis— comme autrefois, comme toujours !.. Ses ordres sont des lois, des lois suprêmes, qu'il ne faut ni enfreindre ni discuter... —

Ne vous l'ai-je pas dit ? je suis esclave encore, esclave d'un souvenir I

Tandis qu'il parlait ainsi, sa haute .taille s'était redressée; son œil brillait; tous ses traits exprimaient une vigoureuse et indomptable détermination.

43i u mifWAirr hoir.

Xavier mesurait avec admiration ce dévouemeatsatis bornes.

II ne voulut point froisser cet homme, qui était son bienfaiteur.

— Nous la chercherons, puisque vous le voulez, dit-il ; mais vous avez dû chercher déjà, et depuis vingtdeux ans, s'il eût été possible de découvrir cette femme, vous l'auriez trouvée.

— J*ai fait ce que j'ai pu, répondit le noir; cela ne me dispense pas de travailler encore.

< le lui ai dit : Je la trouverai I il faut la trouver ou mourir à la tâche !

> Après la mort de bon maître, je conunençai surle-chamR l'œuvre qu'il m'avait confiée.

> Les blancs avaient partout le dessous, et l'embarquement général fut ordonné.

» Ce fut un grand malheur; car, à Saint-Domingue, j'aurais pu m'informer, chercher, découvrir peut-être. . . Au lieu de cela, je n'eus que le temps d'aller vous prendre au lieu où vous avait déposé votre père.

» Nous nous embarquâmes ensemble, et nous touchâmes quelques mois après la terre de France.

» J'avais lieu de croire que votre mère nous y avait précédés.

» Nous vécûmes pendant deux ans, d'une petite somme que j'avais prise avant de partir, au logis de votre père.

» Pendant ces deux ans, je cherchai sans relâche.

> Il n'est pas un hôtel que je n'aie visité.

» A défaut de nom de famille, j*avais le nom de femme de votre mère ; je demandais madame Lefeb-

LK HBRDUIIT NAIR. i|a5

vre; il y en a beaucoup à Paris ; J'en vis plusieurs : ce n'était point ce que je cherchais.

» Le soir, je revenais à notre pauvre logis, je vous i)erçais, petit mattrc, je vous endormais en chantant, une chanson d'Afrique ou des Antilles.

9 Un honime sage, auquel je nTadressai, écrivit pour moi à Saint-Domingue; mais les noirs étaient là, maintenant, maîtres suprêmes.

» Ils avaient détruit tons les regiistres et papiers de la colonie.

» Je fus obligé de payer Thomme sage pour ses conseHs, et je n'en retirai rien.

> La misère vint.

di J'essayai de travailler.

» Le travail d'Europe ne ressemble pas \ cetut des colonies.

» Onmeprit en apprentissage.

» Avant que je fusse devenu assez habile pour gagner de l'aident, vous eûtes faim, petit mattre, je kne fis mendiant... »

Xavier serra siNmeieuseknent la miain du noir

n La première fois que je tendis la main, reprit celui^i, mon cœur se souleva et mes yeux se fermèrent.

» Je fus tenté de fuir pour cacher ce que j'appelais ma honte, mais je pensai à vous qui pleuriez dans ma pauvre demeure.

» Je pensai à mon mattre qui était mort sans maudire Dieu, parce qu'il espérait en moi.

» L'orgueil remplaça le dégoût ; je me sentis fort.

» J'eus honte encore, mais ce fut d'avoir hésité...

436 Ll MlRDIAlfT MIR.

> On me donna peu d'abord, puis davantage, puis beaucoup : les mendiants ont leur elienteUe.

Bientôt j'obtins une faveur marquée; j*étais beau noir, on me regardait, on s'étonnait de ne point m'entendre solliciter verbalement Taumône.

» Ce qu'on refusait aux cris plaintifs des autres malbeureux, on l'accordait à mon silence.

> Graduellement, mes concurrents s'éloignèrent; je restai seul mattre du perron de Saiut-Germain-vles- Prés.

» Vous grandissiez.

» A l'âge de cinq ans je vous confiai à des mains étrangères : j'avais mon plan ; je savais que vous auriez le cœur fier de votre père ; il ne fallait point plus tard que vous connussiez la source misérable qui alimentait votre existence.

> A douze ans, je vous mis au collège.

» Vous souvenez-vous, petit maître, de cet bomme qui venait le soir cbez la femme que vous appeliez votre mère?..

> Cet bomme, quand il faisait nuit, s'approcbait de votre berceau, et vous mettait un baiser au front...

— C'était vous, interrompit Xavier avec émotion.

— C'était moi... Plus tard, au collège, je suivais de loin vos promenades ; caché derrière quelque buisson, je contemplais vos jeux. .. J'ai toujours été près de vous, petit mattre ! . .

» Plus tard encore, quand vous sortîtes di; collège, une ruse innocente et dont le succès me rendit bien heureux, vous fit choisir pour demeure l'hôtel où vous habitez.

ut nBHOIANT HOIR. 4 37

» Alors je ne tous quittai plus.

» Je voas vis chaque jour, à chaque heure, pour ainsi dire.

• Je d.evinai TOtre vie, vos petits chagrins, vos espoirs passionnés... »

— Quoi! s'écria Xavier, vous sauriez?..

— Elle est bien belle! répondit en souriant le noir. Il y a longtemps que je l'aime, la douce enfant, car j'ai vu son grand œil bleu se relever vers vous avec amour... Puisse Dieu vous faire heureux, petit mattre, de tout le bonheur que méritait votre pèrel

— ^ Elle est bien belle ! répéta Xavier en secouant la tètei mais elle est riche.. . elle est noble.. . Puis voulant détourner l'entretien, il ajouta :

— Mais pourquoi m'avoir si longtemps privé du nom de mon père?

— < Votre mère vous avait abandonné, répondit le noir.

< Il faut un sentiment bien fort pour porter une mère à fuir son enfant.

» Je pensai que si elle découvrait votre existence à Paris, elle redoublerait de précautions et se cacherait davantage. .

• Or, il faut que je la trouve, puisque mon mattre l'a ordonné. ..

» Sans révènement fortuit qui nous a rapprochés, et dont je n'ai pas la force de me plaindre, car il me procure les i:euls instants de joie que j'aie connus depuis bien des années, sans cet événement, je n'aurais rien dit.

438 LB MBimuifT Kofn.

» Je ne sais mênere si, la semaine dernière, j^anrais parlé |)ODr vous 6aaver, petit tnaltre!

Xavier fit un geste d'étonnement.

• -— Je suis toujours à lui, dit le mendiant, répondant à ce geste ; — je mets sa volonté avant la vôtre, avant tout!.. Mais, depuis avant-bier, il est arrivé un changement.

« J'ai découvert...

— Qu'avez-vous découvert? demanda vivement le jeune homme.

» — Je suis sur la piste, petit maître!

Le noir tira de sou sein on fin mouchoir brodé, qu'il mit sous les yeux de Xavier.

» — F. A.! s'écria-t-il en lui montrant le chiffre avec un naïf triomphe.

— F. A?., répéta Xavier sans comprendre. » — Florence-Angèle... dit le mendiant.

— Hélas ! mon brave Neptune, il y a peut-être dans Paris dix mille chiffres pareils! .

» — Oui, mais il n'y a qu'un visage qui puisse ressembler au vôtre autant que celui de cette femme.

— Elle me ressemble!.. La connaissez-vous?.. Où demeure-t-elle î

Ces pressantes questions firent tomber tout à coup la joie du nègre.

» — Je ne la connais pas, murmura-t-il, — je ne sais où elle demeure.

— Alors, mon pauvre ami... commença Xavier.

» — Mais je Tai vue, interrompit le noir retrouvant son enthousiasme.

» — Je la reconnaîtrais entre mille... j e reconnaîtrais

LI,MBlfDIAllT NOIR. 4 39

sa taille par derrière... sa voitureù perte de vue... Je la retrouverai, petit maître, je la retrouverai I *

Pendant que cette scène se passait 4aiis la pauvre mansarde de Neptune, Carrai était debout devant un sopha où s'asseyait la marquise de Rumbrye, dans un petit salon de ThAtcl de Rumbrye.

Cétait un ravissant boudoir.

Une seule fenêtre à glace laissait pénétrer le jour à travers de soyeux rideaux d'un bleu obscur que doublaient de fines et blanches draperies.

Des tableaux de maîtres tapissaient les lambris, où couraient autour des panneaux et des larges cadres des glaces montées à l'antique, de légères guirlandes de lis.

La fenêtre donnait sur un vaste jardin.

Un entier silence régnait dans celte suave retraite, où le bruit des pas lui-même se perdait^ étouffé par le moelleux pelage des tapis.

Madame de Rumbrye était étendue sur le sopba, dans un état d'immobilité parfaite.

Malgré le demi-jour favorable qui éclairait le boudoir, une fatigue inaccoutumée se montrait sur son visage.

Le cercle qui entourait son œil s'était creusé. ^Elle paraissait presque son âge.

De ce malheur il fallait accuser en partie le bal de la veille, en partie l'affreuse humeur où était ce jour-là madame la marquise.

— Tu l'as vu ? dit-elle tout à coup, en levant son regard sur Carrai.

— De mes yeux vu, répondit le mulâtre.

4iO LE MnfDIANT HOIR.

Il faut qae le diable s*en soit mêlé !..

Toat allait bien jasque-là.

J*aTais exécuté vos ordres.

Le commissaire avait fait son office.

Pour comble de bonheur, un incident dont je n'ai point le secret avait aggravé son affaire, puisque seul de tous les joueurs surpris au tripot, on l'avait conduit sur-le-champ au parquet.

Je croyais la chose enlevée, et je rôdais autour du palais pour connaître plus vite le dénouement et venir vous l'apprendre, lorsque je l'ai vu sortir avec un maudit nègre qui stationne d'ordinaire sous mes fenêtres...

— Un mendiant?., demanda la n&arquise.

— Un mendiant.

— Que peut-il exister entre eux de commun?

— L'enfer le sait 1. . Je l'ai vu sortir libre. .. Il nous échappe I

— Tu es un traître ou un maladroit, Jonquille ! dit madame de Rumbrye avec colère.

Le mulâtre se mordit la lèvre et ne répondit pas.

L'InvlUiUon.

— Il faut pourtant que mon fils ait cette fortune, reprit la marquise à voix basse, et comme en se parlant à elle-même.

Il le faut!... Monsieur de Carrai, ajouta-t-elle avec un sourire sournois.

On dit que vous tirez Tépée comme Saint-Georges, votre confrère?

— J*ai quinze ans de salle, répondit le mulâtre en se rengorgeant.

— C'est au mieux I . . On dit encore que vous n'avez point votre pareil, un pistolet à la main.

— Je fais mouche à trente pas, Madame !

— Ce doit être charmant !.. Qa'appelez-voHS faire mouche, monsieur de Carrai?

La marquise donnait à sa voix une inflexion de plus en plus insinuante.

— C'est, repartit le mulâtre, mettre une seconde balle dans le trou qu'a fait la première.

U2 LE HliK»UirT A'OIK.

— Mais voilà qui est merveilleux ! dit la marquise eu se soulevant doucement.

Alors , monsieur de Carrai , vous devez être un homme terrible sur le terrain?

Le mulâtre réfléchit un instant.

Il jeta sur madame de Rumbrye un regard cauteleux et plein de haine.

Puis ce regard, rapide comme la pensée, fut remplacé par une expression habituelle d'obséquieuse obéissance.

— Vous avez un homme à tuer? dit-il.

La marquise tressaillit d*abord à cette brutale question ; mais au lieu de se récrier, elle prit la main du mulâtre.

— Si vous faisiez cela, murraura-t-elle, Je vous tiendrais quitte à tout jamais!

— Si je faisais... quoi? demanda Garral, qui feignit de ne la point comprendre.

— Il faut qu'Alfred soit le mari d'Hélène de Rumbrye, dit la marquise avec impatience.

Cet homme est sur notre chemin.. .

— C'est vrai, repartit froidement le mulâtre.

Madame de Rumbrye frappa violemment son petit pied contre le tapis.

— Vous savez manier l'épée et le pistolet, poursuivit-elle ; — un duel !

— Je comprends, dit Carrai.

— Enfin!..

— Mais je suis lâche, Madame, et je ne me bats jamais.

L9 «UIHOIAIIT NOIR, 443

— Misérable cœur d'esclave ! murmura dédaigneusement ia marquise.

Carrai ne voulut point prendre garde à cette insulte, et il poursuivit sans s'émouvoir :

— On peut tuer sans se battre... Que vous importent les moyens, si le résultat est le môme?

Hiladame de Rumbrye baissa la tête et parut hésiter. Pendant cela, Toeil du mulâtre la couvait d'un regard furtifelrancuneux.

Si elle eût pu voir ce regard, elle n'aurait point hésité, car elle aurait craint un piège.

— Il est bien jeune I dit-elle enfin. Si on pouvait l'écarter autrement?..

— Cela vaudrait mieux, Madame...

— Et pourtant ce moyen mettrait fin d'un seul coup à nos embarras !..

— D'un seul coup, Madame.

Le sang-froid glacial du mulâtre était si extraordinaire en un pareil moment, que madame de Rumbrye se prit à le regarder avec inquiétude.

Mais Carrai avait eu le temps de composer son visage ; elle n'y découvrit qu'une respectueuse et passive soumission.

— Eh bien ! dit-elle en glissant sur le sopha, de manière à se rapprocher de son confident, — comment faire?..

— Étes-vous. bien résolue f

— Mais... oui... je suis résolue...

— Ëcoutez-moi donc.

Le mulâtre s'assit auprès de son ancienne'niaitresse d'un air déterminé.

44i LB MBiioiAirr iroii.

La seule pensée d'an crime comman les mettait aa même niveau. «-

— DemaiUi continua-t-il, vous partez pour le château de Rumbrye. M. le marquis, en ma présence, a invité Xavier à venir lui rendre visite. Ëcrivez-lui de votre cdié...

— Non I non ! s'écria vivement la marquise. Cette lettre pourrait...

— Vous avez raison. Il ne faut pas vous compromettre!., je me charge d'écrire... Seulement, vous préviendrez M. de Rumbrye que vous m'avez invité.

— Soit.

— Le reste me regarde.. A demain, bonne mattresse 1 nous nous reverrons au château de Rumbrye.

Le mulâtre sortit.

Dès qu'il fut dans la rue, un rire convulsif souleva sa poitrine.

Il se prit à gesticuler avec force.

Les passants le prenaient pour un fou.

— Je tuerai pensait-il, mais je serai sou maître après avoir é'.é son esclave I et alors... oh l je me vengerai !

Il entra dans un café où il écrivit rapidement quelques mots.

Ensuite il plia son billet, l'adressa à Xavier, et le fit jeter sur-le-champ à la poste.

Il se faisait tard.

Xavier était rentré chez lui et s'étonnait fort que Carrai n'eût point reparu à l'hôtel depuis l'événement de la matinée.

Le mendiant ne lui avait point parlé de la lettre

LB HKNDIAirr HOU» ikA

mystérieusement envoyée au commissaire de iK>Iice, et le jeune homme restait sans soupçon.

H n'avait point le temps d'ailleurs de donner son esprit à ces préoccupations secondaires.

Sa destinée avait si fort changé .depuis quelques heures! Désormais, il avait un passé ; il pouvait croire à un avenir. . '^

Certes, sa position actuelle était loin d*6tre bril« lante, et la révélation du mendiant ne 4*avait point fait enjamber d'un seul coup tous les degrés de l'échelle sociale, comme il arrive d'ordinaire dans les romanesques péripéties des drames inventés à plaisir.

Sa naissance restait modeste, et c*était une bien triste histoire que celle de sa famille.

Mais il avait craint un instant d'être le fils d'un nègre, d'un mendiant, tandis que son père se trouvait être un vaillant soldat.

Il avait désormais un nom honorable sinon illustre, et, quoique pût dire ou faire le vieux Neptune, il était bien résolu à le porter.

Xavier avait un honnête et noble cieur. 41 était certes fait pour apprécier ce qu'il y avait de grand dans l'exagération d'obéissance qui dominait le dé*, vouement de Neptune.

Mais cette abnégation puissante et irraisonnée sentait l'esclave. *

Le bon noir s'abdiquait lui-même, pour ainsi dire, pour substituer à sa volonté propre la lettre d'une volonté étrangère. Quand il avait dit : k Bon m^^e a ordonné! » tout argument était superflu et réfuté d'avance.

4t# IM lUffOIAMT MOIR.

Xavier De poarait le saîvre daas cette voie.

Cest^ toat aa plas s'il désirait retrouver sa mëre, dont riadigne conduite lui laissait un poids sur le cœur.

n avait passionnément souhaité la fortune pour se rapprocher d*Hélëne; maintenant , comme il arrive toujours dans le premier moment d'un bonheur inespéré, il se croyait à bout de peine; sa joie lui cachait les obstacles qui restaient entre lui et Théritiëre de Rumbrye.

Il était perdu dans ce dédale de pensées confuses qui viennent en foule assiéger l'homme dont la vie a subi une crise heureuse ou malheureuse, .lorsque la porte de la chambre s'ouvrit.

Le mendiant noir entra doucement.

Il portait un paquet sous le bras.

— Petit maître, dit-il, je vous apporte votre bien. Il déposa le paquet sur un meuble et s'avança vers

Xavier : -

— Peut-être m'accuserez-vous de l'avoir gardé trop loâgtemps, continua-t-il ; mais j'aimais tant à contempler ces précieuses reliques, le soir, avant de fermer mes yeux pour le sommeil de la nuit!.. En outre, TOUS ne saviez point votre histoire ; ces objets n'auraient eu pour vous aucun prix.

"Xavier devina ce que contenait le paquet.

U l'ouvrit res^pectueusemeut, et étala sur la table les divers objets que nous avons vus, suspendus en trophée, dans Ict chambre du mendiant. « — Voilà ijpnc tout ce qui me reste de mon père ! dit-il en se parlant à lui-même.

LB MBNDlàirr NOIR. U7

A ces mots, Neptune prit une contenance craintive et embarrassée. •

— Pardonnez*moi, petit mattrel balbutia- t-il. Xavier ne l'entendit point.

— Pauvre père I continua-t-il. Combien je suis jaloux de chaque objet qui compoise ce triste trésor !..

— Je vous le rendrai, petit mattre, je vous le rendrai, dit humblement le noir.

— Que me rendrez-vous? mon brave ami.

— J'avais cru... Pai eu tant de peine à me séparer de cela, petit maître I Malgré moi, Tuniforme de bon mattre s'est échappé de mes mains quand j*ai fait ce paquet... j'ai voulu le joindre au reste, mais...

Un sanglot souleva la poitrine du noir.

— Hais je serai seul maintenant dans ma demeure, poursuivit il. Je n'aurai plus rien... rien de luil.. Quand je dirai : — Bon mattre à moi ! .. m'entendra-til encore?..

— fiarde-le, Neptune, dit Xfivier attendri. Tu l'as mieux mérité que moi, et l'uniforme de mon père est à sa place au chevet de son fidèle serviteur.

Neptune frappa dans ses mains et fit un bond de joie.

— Merci, dit-il; oh! merci, petit mattrel.. vous êtes presque aussi bon que lui !

Un domestique de l'hôtel apporta une lettre à l'adresse de Xavier et sortit aussitôt.

Tandis que le jeune homme lisait cette lettre, un sentiment de bien-être parut sur sa physionoinie, et se refléta, comme dans un mirr »r, sur le. large visage du mendiant.

448 • LE HINMART ROIH.

Après avoir la, Xarîer fit deux on trois toars de chambre en se frottant les mains. *

— Je la Terrai, marmnra-t-il ; je serai seal avec elle... je lui dirai le bonheur que Dieu m'a envoyé.. . Oh I oui, j'irai I Manquer une -pereille occasion serait folie^.. Neptune, ajouta-t-il en s'adressant au mendiant, je vais vous quitter pour quelques jours, mon ami.

— Me quitter! répondit le noir ; — pourquoi?

— le vais à la campagne.

— Je vous y suivrai, petit maître.

— Gela ne se peut pas, Neptune.

Le nègre baissa la tète et se prit à réfléchir.

— Il m*a chargé de veiller sur vous! dit-il enfin d'une voix lente et ferme; je veillerai. Tout se peut quand il s'agit de lui obéir...

Puis tout à coup une pensée nouvelle traversa son esprit, et il reprit avec agitation :

— Vous avez un ennemi, petit mattre.

C'était la troisième fois depuis deux jours que Xavier recevait cet avertissement.

— Le connaissez-vous? — demanda-t-il.

— Je le connais, et, sur le souvenir de bon maitre, j'ai déjà juré que je le tuerais !

— Le tuer, — répéta Xavier en Irossaillant, — y pensez-.vous î

— On n'oublie point un pareil serment ! ^ reprit le mendiant avec une sauvage énergie.

Puis adoucissant soudainement sa voix, il ajouta ; ,jr- Laissez-moi vous suivre, petit maître... vous lie savez pas... j'avais oublié de vous dii*e : la venue

u HiRmAHT nom. 4; 9

de la police à la maison de Jen n'était point Teffet du hasard. J'ignore quel était le but de votre ennemi, mais vous avez été attiré dans un piège.

— Qui vous (ait croire?..

— J'ai vu.

Ici le mendiant raconta l'incident de la lettre cofifiée à l'Auvergnat, et la lecture <}ue celui-ci en avait faite à voix haute sur le perron de Saint-Germain- des- Prés. . .

— Et vous êtes sûr que c'est lui? — demanda Xavier indécis.

— C'est l'homme qui, depuis deux mois, s'est fait votre ami malgré vous ; l'homaie dont je me suis défié, moi, dès le premier jour ; l'homme enfin qui était hier avec vous sur le balcon, et à qui v^s avez eu l'imprudence de révéler coque vous saviez de vos secrets... j'en suis sûri

Xavier fut quelque temps avant de répondre, tant sa surprise était grande.

— Carrai 1 — dit-il enfin ; — mais c'est impossible!.. Quel intérêt *auraitril à me tendre des embûches?

— Je ne sais, mais il l'a fait... j'en suis sûr !...

— Hais cette lettre est de lui î — dit encore Xavier en montrant le message qu'il venait de recevoir.

— N'allez paiS I n'allez pas ! s'écria Neptune. Cet homme est votre ennemi !

Le jeune hoiQpie réfléchit un instant.

150 LB MEIVDIANT HOIR.

— D faut que j'y aille, — dil-il enfin d'un ton résolu ; — elle y sera.

Neptune secoua tristement la tête.

— Ma Toix est trop faible pour combattre la voix de l'amour, — murmura-t-il ; — mais quelque chose me dit que ce n*est là qu'un appftt de plus pour vous attirer au bord du précipice.

Je vous suivrai, petit maître... Ne vous récriez pas! Je sais qu*il est des lieux où le pauvre noir n'a point le droit de se montrer. Je sais que ma présence serait pour vous un embarras, sinon une honte... mais je me cacherai ; ni vous ni personne ne me verrez, à moins que...

Il avait accompagné ces derniers mots d'un geste menaçant, eiais il n'acheva point sa pensée.

— Où allez- vous? — reprit-il.

— Au château de Rumbrye, auprès d'A..., dans le département de l'Eure.

— C'est bien... Vous avez perdu votre argent; il vous en faut, petit maître.

Le noir déposa quelques louis sur la tablette de la cheminée.

Le front de Xavier se couvrit d'une épaisse rougeur.

— Ne rougissez pas, — dit doucement Neptune ; — l)on maître m'avait donné plus que cela : il m'avait fait libre... C'est une dette que je paie.

A ces mots, il se dirigea vers la porte.; mais, au moment de passer le seuil, il se retourna.

LB HBIDUIT Rom. 451

— A quelle heure parte^vous demain, — demanda-t-U.

— Je ne sais... dans Paprës-midi.

— Au revoir, petit maître I Avant de vous suivre, i*aurai le temps de consacrer quelques heures à ma tftche de chaque jour... Je chercherai votre mère.

OonrM Ml «iM&cr.

Le lendemain, de bonne heure, Neptune, appuyé sur son l)ftton> descendit les cinq étages de son greniei^ et commença sa journée.

Il avait déjà parcouru Paris bien des fois dans tous les sens durant ceç vingt années.

Il avait scruté chaque n^aison, examiné chaque femme dont Tftge et la tournure se rapportaient quelque peu au type qu'il s'était imposé pour jalon, à la mère de Xavier, en un mot, telle que son imagination la lui représentait.

Jamais nul résultat n'était venu récompenser sa constance.

Ce jour-là, il n'allait plus complètement, au hasard.

Il avait un indice, bien faible, sans doute, mais cela suffisait pour exalter sou courage.

Il se mit donc en quête, plein d'espoir, tâtant à chaque; pa» sa pocha pour se bi«Q assurap qu'il était

454 LB MIHDIAIIT ROtR.

toujours possesseur da fameux mouchoir de batiste aux initiales F. A.

Tout d*abord, et sans hésiter, il se dirigea vers le faubourg Saint-Germain, qui est la patrie des équipages armoiries.

Il connaissait la dame et sa voiture ; mais les dames se lèvent tard, tandis que c'est le matin qu'on fait la toilette des équipages.

Il comptait plus sur la voiture que sur la dame.

Son espoir ne devait point être trompé.

Après avoir erré inutilement pendant quatre ou cinq heures, fouillant du regard les cours de tons les hôtels et avançant la tête entre les discrets battants des portes cochères, si bien qu^on l'eût pu prendre pour un de 4^s gueux embrigadés que la police emploie, — dit-on, — à divers usages, il arriva devant une sorte' de palais situé au milieu de la rue de Grenelle, et dont la noble architecture semblait faire honte aux gentilhommières voisines.

La porte cochère était entr'ouverte.

Le mendiant y plongea son regard.

Il vit d'abord une chaise de poste attelée de quatre bons chevaux, qu'inspectait soigneusement un grand jeune homme, à la tournure anglaise, en costume de voyage.

Ce n'était point ce qu'il cherchait.

Il allait poursuivre sa route, lorsque le grand jeune homme, ayant voulu jouer avec l'un des chevaux, celui-«i fit un sant en avant.

La chaise de poste s'ébranla et démasqua une

LE HBIVDUNT NOIR. 155

charmante calèche qui, le timon en l*air, attendait sans doute la brosse et Téponge d'un valet.

A cette YUC) le mendiant resta cloué à sa place.

Il examina de loin la calèche dans tous ses détails.

C*est la même! — murmura- t-il enfin d'une voix que la joie rendait tremblante.

Il entra résolument dans la cour et s'avança vers le grand jeune homme, qui n'était autre que M. Alfred Lefebvre des Vallées, lequel, au lieu de son resplendissant costume de la veille, avait endossé la redingote à l'anglaise, noué la cravate noire et chaussé la botte à cœur.

Aillai costumé, ce jeune monsieur n'avait point l'air moins sot qu'en habit de bal.

• — Ma parole d'honneur I — dit- il, en examinant Neptune à travers son lorgnon, voici un mauricaud qui a la barbe blanche. Le diable m'emporte! si cen'est pas drAlel.. Je n'en avais jamais vu comme cela.

Le noir avafiçait toujours.

Il s'arrêta en face de M. Alfred Lefebvre des Vallées.

Celui-ci baissa son lorgnon.

— John! — dit-il.

Un petit Bas-Normand, auquel on avait donné un nom et un gilet anglais afin d'en faire un groom, parut à la porte des écuries.

— Prends un fouet, — continua le jeune M. Alfred Lefebvre des Vallées avec un sangfroid tout britannique.

Il acheva de traduire son idée en désignant le mendiant d'nn geste significatif.

456 II HBiiDuirr Hom.

NeptUM comprit sans doate, car il serra dMnsUnet son long hftton qui n'était point nne arme méprisable.

Heureusement, il B*eat pas besoin de s'en servir.

M. Alfred était au fond un bon jeune homme.

Il ayait seulement voulu faire une spiritudie plaisanterie.

— Maurîcaudj — dit-il en riant, — si John avait seulement deux ans de plus, je le ferais boxer contre toi.

c Que demandes-tu?.. On n'entre pas comme cela a rbdtel de Rumbrye.

— Riiml)rye! — répéta le mendiant qui ne put retenir un geste de surprise?

— On mendie à la porte, — reprit M. Alfred ; — jamais dans la cour... va>t'en I

Neptune ne répondit poiiit, mais il tira de son sein le mouchoir soigneusement. enveloppé dans une feuille de papier blanc, et le remit au jeune !&. .Alfred Lefebvre des Vallées.

— Qu'est cela? — s'écria celui-ci, qui eut soin de se ganter avant de tou.cber au paquet ; -^ ma parole d'honneur I c'est un des mouchoirs de la marquise.

Il mit cinq francs dans la main de Neptune, et reprit :

— Du diable! si ce n'est pas une bonne journée pour toi, mauricaud,.. bonsoir.

Neptune se retira aussitôt; mais, au lieu de s'élei»gner, il s'arrêta après avoir passé le seuil de la porte cochère, et s'assit sur une borne, en ayant soin de rabattre son large chapeau de paille sur ses yeux.

LE HBRDIANT HOIR. 457

De temps en temps, il glissait un regard à travei*s la porte entr'ouverte.

Il savait désormais où retrouver cette femme qui avait les traits de Xavier et dont te chiffre était celui de la mère do jeune homme.

Hais il avait appris autre chose encore.

Cet hôtel portait le nom de Rumhrye.

Le nom du château où devait se rendre Xavier.

Une chaise de poste attendait dans la cour.

L'hôtel et le château avaient-ils le même propriétaire?

Etaient-ce le3 hôtes de Xavier qui allaient prendre place dans cette voiture de voyage ?

Comme il se faisait cette question, le son d'une hor-

Joge, affaibli par la distance, arriva jusqu'à son

oreille.

- C'étaient deux heures qui sonnaient à l'église de

Saint-Thomas-d'Aquiu.

Le mendiant se leva brusquement.

Il était en retard ; il craignit que Xavier ne se fût déjà mis en route.'

Or, peu familier avec la géographie du royaume, il ne s'était souvenu que du nom de Rumbrye ; une nuit de sommeil avait fait sortir de sa mémoire le nom du village et même celui du département ou était situé le château.

Il allait regagner à toutes jambes la place Saint* Germain-des-Prés, lorsqu'un dernier regard jeté dans la cour de l'hôtel, lui fit apercevoir madame de Rumbrye qui descendait le perron, appuyée sur le bras d'un homme.

458 IK MBHftlAHT SOIft.

D'abord, il ne vit qae la marquise, et, toat eniier à la joie de ne s*étre point trompé, il marmnra :

— Cest bien elle I

Il avait, reconnu Tennemi secret de Xavier, son ennemi à lui, par conséquent, l'homme qui avait écrit cette lettre perfide au commissaire de police : il avait reconnu Carrai

Il ne songea plus à s'éloigner.

Stupéfait, perdu au milieu de ces péripéties accumulées qui se succédaient sans relâche et lui donnaient à peine le temps de la réflexion, il demeura immobile.

— Que faire?

La présence de Carrai donnait au départ de la marquise une apparence de menace.

• Cet homme ne pouvait être là que pour le malheur, de Xavier.

Or, si, à cette heure, ce dernier était parti déjà par hasard, comment suivre sa trace? comment trouver ce château de Rumbrye que Neptune entrevoyait, dans son imagination effrayée, tout plein d*embûches et de sanglants mystères ?

Il jeta autour de lui son regard irrésolu, et vit, le long du trottoir opposé, un fiacre attelé de deux forts ^hevanx.

Il respira plus librement.

— Je les suivrai l — se dit-il.

A ce moment, madame de Rumbrye, légère et gracieuse comme une jeune fille, s'élançait dans la chaise de poste. Avant de monter, elle avait dit à Carrai :

— • Nous serons seuls, nous aurons le temps de causer.

LB MBRDIANT HOIR. 459

Mais elle avait compté sans le jeune H. Alfred Lefebvre des Vallées, qui s*était commodément étendu sur Tune des banquettes.

Madame de Rumbrye ne put retenir un geste d'impatience.

— Vous ne vous attendiez pas à me trouver là! — dit le grand garçon avec un rire épais et bruyant ; — je fais route avec vous... le diable m'emporte!..

— Je croyais que vous partiez avec Hélène et M de Rumbrye, — repartit sèchement la marquise.

M. Alfred des Vallées attira de sa poche une petite glace et se mira complaisamment.

— Du diable si M. de Rumbrye me prend jaifiâis à voyager avec luil — grommela-t-il. — C'est un voltigeur de Louis XV, qui voudrait qu'on portât eucofe la perruque poudrée, l'épée horizontale et le catogan. Ma parole d'honneur ! Madame, je ne puis m'hahituer à cela.

La marquise fit contre fortune bon cœur, et fit signe à Carrai de monter.

— Croyez-moi, si vous voulez, — dit M. Alfred à ce dernier, — vous êtes moitié moins laid qu'hier.... Vous aviez l'air d'un déterré... ma parole d'hoQ)ieur !

La chaise partit. En passant sous la porte cochëre, Carrai et madame de Rumbrye aperçurent à la fois le mendiant noir, dont l'œil ardent plongea dans la voiture.

— Encore cet homme ! — murmura la marquise, qui ne put se défendre d'un mouvement de frayeur.

— Il y a dans la persistance de ce didic, quelque

160 LB MINMÀNT SOIH.

chose que je ne comprends pas, — pensa de son càté Carrai.

Qaant au jenne M. Lefebvre des Vallées, il se contenta de murmarer en souriant :

— Le fait est que, — le diable m'emporte 1 — si John avait seulement eu deux ans de plus, je l*aurais fait boxer contre ce mauricaud.

Neptune, lui, s^était élancé vers le fiacre.

Il dit quelques mots au cocher, lui mit un louis dans la main, «t la lourde voiture commença à brûler le pavé sur les traces de la chaise de poste.

Dès le matin, le noir avait pressenti une journée orageuse.

Avant de quitter sa mansarde, il s'était armé de tottes pièces, c'est-à-dire qu'il avait pris le reste de son pécule.

ïant qu'on resta dans Paris, le fiacre n'eut point trop de peine à suivre la chaise de poste. Il la gagna n^me quelque peu, et en passant le pont Louis XY, les deux chevaux de louage se trouvèrent un instant à marcher de {ront avec les coursiers de la poste.

Le mendiant ordonna aussitôt au cocher de céder le pas.

C'était un ordre superflu.

A peine,, en effet, le chaise de poste fut-elle lancée sur. le .sable uni des Champs-Elysées, qu'une large distante s'établit.

— Ferme I -^ cria le mendiant par la portière.

— N'ayez pas peur, bourgeois^ — répondit le cocher en appuyant sur ce dernier mot avec one soor-

UB MENDIANT NOIft. 464

noise ironie, — nous les rattraperons à la montée.

En effet.

A la côte qui précède la barrière de l'Etoile, le fiacre regagna le terrain perdu.

Il était traîné par des chevaux forts, mais vieux, dont les descentes rompaient les jambes.

A une lieue de la barrière, le cocher se retourna sur son siège.

— Ah ça ! bourgeois^ — dit-il, — où allons-nous comme ça?

Neptune montra du doigt la chaise de poste.

— Connu I — répondit le cocher. — Nous allons où ils vont. . . où vont-ils ?

— Va toujours! — cria Neptune avec impatieace; tu seras payé.

Le cocher allongea un c«up de fouet à ses bêtes, et reprit Tentretien.

^— Naf maître, dit-il, vous parlez bien; mais j'ai deux bons chevaux que je suis en train de crever, et... sauf respect... vous ne m'avez pas l'air... ce qui s'appelle calé, là!..

Neptune tira une douzaine de napoléons qu'il montra au cocher.

Celui-ci fit aussitôt claquer son fouet avec enthousiasme.

— Dieu de Dieu I murmura-t-il, faut croire que c'est un fier métier tout de même que d'être mauricaud!

A Saint-Germain-en-Laye, la chaise s'arrêta pour relayer.

Le fiacre la dépassa, et prit de l'avance qu'il devait perdre bientôt.

iBi ta HBÉrMAÉT miA.

Les deox chevaux commençaient à souffler déplorablement.

Tout leur corps fumait, et de larges gouttes de sueur coulaient à leur cou et à la naissance de la croupe.

— Feront-ils bien encore deux postes comme cela ? demanda Neptune avec inquiétude.

— Deui postes I répondit le cocher; deux postes I . . je ne m'en charge pas, nol* maître, quand vous me donneriez tous les jaunets que vous m*avez montrés I^

— Va toujours! (dit le nègre en dissimulant son désappointement.

La chaise de poste, attelée de chevaux frais, et lancée au galop sur une descente, passa en ce moment comme la foudre auprès du pauvre fiacre.

— Ferme I cria Neptune.

Le cocher sangla deux coups de fouet à tour de bras.

Les chevaux reprirent un galop cahoteux et désespéré.

A la cAte qui suivit la descente, ils regagnèrent quelque terrain.

Mais à mesure qu'on allait, la disproportion de force devenait de plus en plus évidente.

Le mendiant s'agitait sur sou coussin.

Il semblait, par ses mouvements désordonnés, vouloir communiquer une impulsion nouvelle à son véhicule.

— Ferme! criait-il à chaque instant; — sur la vie, ne les perds pas de vue !

U teBRbutrr nom. 46 B

Le cocher faisait de son mieax, mais ses chevaux mollissaient sensiblement.

Le moment vint où Neptune, penché à la portière, perdit la chaise à un détour du chemin.

— N*ayez pas peur, dit le cocher. Au coude, nous allons les revoir.

On tourna le coude, mais on ne vit rien du tout.

— Dix louis si tu les rejoins I prononça Neptune d'une voix brève et sèche :

— Deux cents francs ! murmura le cocher.

Son fouet coupa trois fois le cuir des flancs de ses bêtes harassées.

La douleur les fit bondir en avant ; puis elles s'arrêtèrent.

Le cocher redoubla impitoyablement.

Les chevaux, pris d'une sorte d'agonie furieuse, coururent la tète entrd les jambes, les naseaux fumants, les jambes bronchant à chaque pas ; mais ils allaient comme le vent, et le cocher frappait toujours.

Neptune, penché, à la portière comme un jockey sur la crinière de son pur sang au Champ- de- Mars, haletait et criait machinalement.

— Ferme! ferme I

Ses doigts crispés broyaient la paroi du fiacre.

Il bondissait en gémissant chaque fois que la course se ralentissait ; chaque fois qu'un choc subit lui annonçait une impulsion plus vive, il poussait un cri de joie.

La nuit commençait à tomber.

On aperçut enfin au sommet d'une côte lointaine la

464 II VUMAIIT soa.

silhouette de la chaise de poste qui se dessinait sttr le bran azur du firmament.

En même lemps, à perte de vue, se montrèrent, étagées eu ampbithé&tre, les lumières des maisons de Meulan.

Le mendiant poussa un dernier cri d'encouragement, et retomba épuisé au fond du fiacre.

Quelques minutes après, il se fit un choc violent .. les deux chevaux s'étaient abattus à la fois.

— Mais on était à Meulan, et, à dix pas de là, la chaise de poste arrêtée relayait.

Neptune s* élança hors du fiacre, jeta dix louis au cocher, et prit sa course vers la chaise.

Au moment où celle-ci se remettait en marche, il sauta sur la planchette de derrière, se cramponna aux ressorts, et partit avec elle.

Le maître de poste voulut crier au postillon d'arrêter, mais la chaise dansait sur les pavés pointus de Meulan ; on n'aurait pas entendu la foudre tomber. D'ailleurs, il faisait nuit.

Après une minute d'anxiété, le mendiant perdit toute crainte d'être expulsé de son poste.

Pendant cela, les chevaux du fiacre, les flancs tremblants et la tête sur le sol, ne semblaient point devoir se relever jamais.

Ils se relevèrent pourtant, et nous sommes fondés à croire qu'ils n'en coururent que mieux le lendemain.

Ainsi sont faits les chevaux de fiacre.

ua chaise continuait sa route au galop.

Au bout d'une heure, elle quitta le pavé pour entrer

ut mbubumic nom. 465

dans une large avenue dont les grands chênes alignaient au loin les quatre rangs de leurs troncs séculaires.

En face de Tavenue apparaissait le château de Rombrye, dont le corps de logis, illuminé comme pour une i£te, laissait dans Tombre la belle architecture des deux ailes, bftties en^briques et affectant cette forme sagement carrée des monuments du siècle de Louis XIIL

Le mendiant était toujours sur sa planchette.

Ni la fatigue, ni les cahots de la route n'avaient pu lui faire lâcher prise.

Une hante grille de fer à ornements dorés coupait l'avenue à son milieu et fermait Tenceinte réservée du parc.

Le fouet du postillon fit sortir le garde de sa cabane, et les deux battants de la grille grincèrent sur leurs gonds rouilles.

La chaise passa rapide comme Téelair ; le garde no vit point Neptune.

(]elui-ci sauta sur le sol à deux cents pas du château, et se glissa inaperçu, entre les arbres du parc.

U était huit heures du soir.

Des valets expédiés d'avance avaient tout préparé au château pour la réception de la famille de Rumbrye et de ses hôtes.

A peine la marquise était-elle arrivée que d'autres chaises de postes enfilèrent l'avenue.

Le salon se remplit, et, lorsque monsieur le marquis vint à son tour suivi de sa fille, ou passa dans la salle à manger, où un dtner confortable attendait les voyageurs.

466 u luroiART ROIft.

Tout le inonde y fit grand honneur, car la route avait éguisé l'appétit de chacun ; mais notre imparllalité nous force à déclarer que le jeune monsieur Alfred Lefebvre des Vallées laissa bien loin derrière lui les autres convives.

Deux boutons de sa redingotte à 1* anglaise partirent avant la fin du repas, et sa voisine, qui était une charmante femme, n*eut point à se plaindre de son bavardage.

— Ma parole d'honneur, Madame, lui dit-il seulement après le rôti, je n'ai jamais mangé de meilleure poularde. .. Du diable si ce n'est pas la vérité!

La journée avait été magnifique.

Il faisait une de ces chaleurs d'automne qui alourdissent l'air et enlèvent le souile.

Toutes les fenêtres du salon, qui était situé au rezde-chaussée, restaient ouvertes pour donner aux convives un peu de fraîcheur. Derrière un buisson de roses, vis-à-vis de l'une de ces fenêtres, Neptune s'était tapi et observait.

Le pauvre noir, jusque-là, n'avait pas retiré grand fruit des efforts surhumains qu'il avait faits pour arriver au château de Rumbrye.

Naturellement exclu de Tintérieur, il ne pouvait que jeter de loin d'avides regards sur la marquise et sur Carrai, qu'il soupçonnait instinctivement de comploter la perte de Xavier.

Ils étaient assis à table fort loin l'un de l'autre ; mais leurs regards se cherchaient, et plus d'une fois

LB MBIIDUMT MOII. 167

Neptune crat voir Foeil de la marquise élineeler de haine en se portant sur Xavier.

— Si je pouvais lui dire qu*il est son fils 1. . pensaitil ; — mais je n'ai point de certitude. — Quelque chose en moi me l'affirme hautement; mais si elle nie, comment lui prouver s(>n mensonge?

Or^ Neptune, dans sa naïveté pleine de logique et de bon sens, ne pouvait point espérer qu'une femme qui avait abandonné autrefois son enfant pût le reconnaître volontiers et l'accueillir, sans combattre, après plus de vingt ans écoulés.

On se leva de table. La marquise fit un signe i Carrai, qui s'approcha d'elle aussitôt.

Puis la porte du jardin s'ouvrit, et quelques groupes descendirent le perron .

Ces groupes, riant et causant, passèrent tout auprès du mendiant, qui ne prit point garde à eux, tant il suivait ardemment les mouvements de Carrai et de la marquise.

Son œil était cloué à la porte du château.

Il ne vit pas même Hélène de Rumbrye et Xavier qui passèrent à leur tour, et suivirent une sinueuse allée conduisant à la grille du parc.

Hélène appuyait son bras sur celui de Xavier.

C'était la première fois qu'elle se trouvait réellement seule avec lui.

Jusqu'alors leurs tète-à-tëte avaient eu lieu sous les regards indifférents, mais instinctivement curieux du monde.

Le mystère eiûste m milieu d'une fête , qui ne le

468 ÏM MtimiÂNT NOIR.

sait? Hais ce mystère est plein de craintes ; il gène la pudeur et n*a de charmes que pour les ftmes blasées qu'il excite, provoque et réveille.

A mesure qu'Hélène et Xavier s'éloignaient du château, les groupes se dispersaient, choisissant, au gré de leur fantaisie ou de leur «besoin de solitude, les allées latérales.

Bientôt on n'entendit plus que de gais éclats de rires voilés par le lointain, ou le timbre cuivré de la voix du jeune monsieur Alfred Lefebvre des Vallées, qui jurait sur son honneur que la chaleur n'était point supportable.

Ou bien encore que, depuis son dernier voyage à Rumbrye, les jours avaient raccourci; ce qui, affirmait-il, était étonnant.

Lorsque les noirs ombrages du parc s'étendirent entre le ciel et nos deux amants, toutlwuit avait cessé. Ils étaient seuls.

Hélène se sentit venir au cœur une émotion inconnue, pleine de joie et de tristesse.

Elle devina en ce moment ce que serait la vie avec Xavier ; elle comprit en même temps i amertume d'une séparation.

Ce fut une intuition, non pas un raisonnement.

D*instinct, son bras s'appuya plus étroitement sur celui de Xavier, comme si elle eût craint vaguement qu'un autre vînt se mettre entre elle et lui.

Elle ne parla point , mais un sourire mélancolique entr'ouvrit ses lèvres, et son grand œil, limpide et doux, chercha le regard de Xavier.

Celui-ci se recueillit dans son bonheur.

Lt MBIfDURT Kom. 469

Tous ses espoirs s'exaltaient et devenaient certitude.

— Qae nous serovis beureux, Hélène! dit-il, enfin.

Ce cri naïf, que pas un hôte du château de Rumbrye n'eût pu entendre sans rire aux éclats, fut coflune une réponse à la pensée d'Hélène.

Elle ne s'effraya point.

Ceux-là mentent, qui disent que l'innocence est craintive.

Il faut connaître le danger pour avoir peur.

La coquetterie tremble ou fait semblant; la candeur se confie.

Hélène ne répondit point : mais, changeant légèrement la phrase, elle répéta au fond de son cœur :

— Que nous serions heureux I

— Vous ne savez pas, reprit Xavier, je ne suis plus seul au monde maintenant; j'ai la mémoire d'un père à vénérer, à chérir ; j*ai un nom...

— Un nom noble? interrompit vivement la jeune fille.

Cette question serra le cœur de Xavier comme eût fait l'étreinte d'une main glacée.

— Non, dit- il.

Hélène laissa échapper un soupir.

— Ce n'est pas pour moi, murmura-t-elle ; — moi... j'aimerai votre nom, quel qu'il soit.

— ' Merci I s'écria Xavier. Oh! qu'on peut souffrir en une seconde! J'ai cru... mais je m'étais trompé ; merci!

470 iM mMnwum nom.

U prit la main d'Hélène, que oelle-d ne chercha point à retirer.

Pais, il raconta son histoire, mais non plus avec cet enthousiasme qui réchauffait naguère.

Un seul mot suffit pour jeter du froid dans Tàme et ce mot avait été prononcé.

Le songe fuyait devant ce qui était réel.

L'iDTlUttOII

— Hélas I mademoiselle, dit Xavier en finissant ; je désirais si ardemment, que j*ai espéré!..

Hélène s'arrêta et demeura un instant pensive.

— Je ne sais pas, dit-elle après un long silence, — je ne sais pas Tavenir que Dieu nous garde ; mais je vous aime, Xavier, et je vous aimerai toujours.

Xavier se mit à genoux.

Hélène, souriante et calme, éleva sa main jusqu'à la bouche du jeune homme.

— Venez, reprit-elle, nous sommes fiancés.

Je pourrai n'être point votre femme, mais jamais je ne serai la femme d'un autre. .

Xavier pressa ses deux mains sur son cœur pour en contenir les battements.

Il ne trouva point de paroles pour se réjouir ou rendre gr&ce.

Hélène s'appuya de nouvei^u sur sçn bras, et tous

471 LB MBHDIAIIT HOIR.

deux reprireut silencieusement le chemin du château.

Pendant cela, Neptune ne perdait point de vue la porte du jardin. Il était à TafifÛt.

Enfin, ce qu'il attendait arriva

Madame de Rumbrye descendit à son tour le perron, appuyée sur le bras de Carrai.

Au moment où ils passaient devant Neptune, celuici se jeta à terre, et retrouvant cette adresse sauvage qu'il avait si souvent déployée autrefois, il se prit à les suivre en rempant.

Aucun bruit ne décelait sa marche ; il glissait silencieusement sur le gazon, se faisant un abri de chaque arbre fruitier et de chaque touffe de fleurs.

Madame de Rumbrye ne prit point le même chemin que ses hôtes ; elle tourna court au bout de l'allée, et, suivant la lisière du parc sans y pénétrer, elle entra, toujours accompagnée de Carrai, dans une pièce de gazon découverte, au milieu de laquelle s'élevait un bouquet de hauts dahlias.

— Ici, dit-elle, nous verrons arriver de loin les importuns, et vous pourrez vous expliquer enfin. Carrai.

— Je ne demande pas mieux, répondit celui-ci. Je Teusse fait plus tôt si votre fils n'était point venu se mettre en tiers dans la chaise de poste... Mais quel est ce bruit t

C'était Neptune qui venait de se glisser sous le massif de dahlias.

— Ce n'est rien, dit la marquise.

Carrai, plus prudent, écarta les tiges flexibles des

L« MBIfPUirt NOIR. 473

0ears à la mode, mais il ne vit rien qu'une masse noire et inerte.

Une coucbe de fumier sans doute.

Quand il se fut retiré, la masse noire fit un imperceptible mouvement, et Neptune plaçant sa tète au plus épais du feuillage, braqua ses yeux avides sur nos deux interlocuteurs.

— Ce n'est rien, en effet, dit Carrai en rejoignant la marquise; — mais avant d'entrer en matière, permettez-moi, Madame, de vous faire une question. Êtes-vous toujours bien résolue d'en finir?

— Vous me le demandez I s'écria la marquise avec violence.— N'avez-vous donc point remarqué que M. de Rumbrye a amené cet insolent vagaboud dans sa voiture?

— Si fait, répondit froidement Carrai ; — je l'ai remarqué.

— Dans sa voiture ! répéta madame de Rumbrye ; — entre lui et Hélène l.. à la place que devrait occuper mon fils I N'avez-vous pas remarqué que pendant le souper toutes les attentions du marquis étaient pour lui ?

— Si fait, dit encore Carrai.

— En ce moment même, ce Xavier n'est-il pas avec Hélène?..

— Si fait.

— Et vous me demandez si je veux en finir!.. Il est temps, Carrai! Si tu ne me débarrasses pas de lui, la fortune de mon fils est manquéel..

— Je vais le tuer cette nuit, dit Carrai avec un merveilleux sang-froid.

Neptune se sentit tressaillir de la tète aux pieds.

4t4 U HtlIMAVT HOli.

Ses Tagaes appréhensions ne lai avaient point montré oe danger saprême.

La marquise fat qaelqne temps avant de répondre.

Sa tète s'était penchée snr sa poitrine.

Elle était ou voulait paraître indécise.

Hais bientôt, rejetant une pudeur inutile, elle se re« dressa vivement, et, sans trahir d'autres sentiments qu'une inquiète curiosité, elle dit :

— Comment feras-tu?

— Je le poignarderai, répondit Carrai.

Neptune mit sa main sur son cœur et le comprima violemment.

Il avait peur que ses battements désordonnés ne fissent découvrir sa présence...

— Vous ferez préparer son lit, reprit Carrai, à l'extrémité de l'aile gauche... là...

Son doigt étendu désignait la dernière fenêtre de l'aile qu'il venait de nommer.

Le mendiant ne perdit point ce geste.

— Je le ferai, murmura madame de Rumbrye.

— Il n'y a point d'autre chambre habitée dans cette aile?

— Pas une seule.

— C'est bien... Je fracturerai la croisée, je prendrai sa montre et son argent... Demain on racontera que des voleurs se sont introduits au château...

— Misérable I pensa Neptune dont la haine faisait bondir le cœur.

— Tu es un bon serviteur, Carrai, dit la marquise en lui tendant la main. — Agis comme tu parles, et ta seras richement récompensé.

li nzfKmkwt NOift. 47&

— J*y compte, répliqua le mulâtre de eette même voix froide' et dégagée qui ne Tavait point abandonné durant tout cet entretien.

L'atmosphère était lourde et chargée d'électricité ; de gros nuages à franges cuivrées roulaient an ciel ; quelques larges gouttes de pluie commencèrent à tomber.

La marquise voulut se retirer; mais Carrai lui saisit le bras sans façon, et dit avec un sourire équivoque :

— Restez, je vous prie, Madame, je n'ai pas achevé.

— Que voulez-vous me dire encore? balbutia la marquise dont un vague effroi fît trembler la main.

Carrai se recueillit un instant.

— Je veux vous dire, Madame, reprit-il ensuite, que je vous hais du plus profond de mon cœur. Vous avez abusé de votre puissance.

Vous avez mis votre pfied sur ma poitrine , et quand j'ai demandé grâce, c'est un amer et cruel sourire qui seul a répondu à ma prière... Maintenant, vous me demandez un crime. C'est bien, je m'y attendais , je le désirais, car ce crime doit briser ma chaîne.

— Oui... oui. Carrai, interrompit la marquise avec une douceur hypocrite. Après cela, tu seras libre, je te jure...

— Qu'importe un serment de vous. Madame?... Vous savez mentir, et vous ne croyez point à Dieu... Je veux davantage, entendez-vous ! je veux une ga rantie...

— Vous l'aurez.

476 LB MBHDIAIfT NOm.

— Quoi 1 dit Carrai avec ironie, — Vous me donneriez un billet sarleqael voas écririez : J'ai ordonné un meurtre au mulâtre Jonquille !..

— Jonquille I répéta Neptune ; — j'ai lu ce nom sur les papiers de mon bon maître I

Il s*assura que ces papiers reposaient sur son sein.

— Et vous signeriez, reprit le mulâtre : — Florence-Àngèle, marquise de Rumbrye ?..

— Florence- Angèle ! répéta encore le noir, dont la dernière incertitude se dissipa.

— " Vous feriez cela ? poursuivit Carrai.

La marquise dégagea brusquement son bras, et prit celte impérieuse altitude qui, tant de fois, avait brisé la résistance de Carrai.

— Je crois que tu veux te révolter contre moi? ditelle en fronçant le sourcil.

La mulâtre baussa les épaules.

— Ëpargnez-vous la fatigue de ce rôle de reine que vous jouez si bien. Madame, prononça t-il avec un accent sarcastique ; — je n*ai plus peur de vous, parce que vous avez besoin de moi.. . Il y a plus : vous avez peur, vous. Madame, parce que j*ai votre secret.

La marquise n*était point femme à se laisser vaincre ainsi sans effort.

— Pauvre Jonquille I dit-elle. Tu as mon secret... mais je suis la marquise de Rumbrye, et toute accusation qui voudra m*atteindre passera pour une calomnie I

— Soit, mais vous n'oserez plus vous attaquer à Xavier; celte calomnie sera entre vous et lui comme un rempart .. et M. Alfred Lefebvre des Vallées n'é*

pousera point les dix millions de mademoiseiie de Rumbrye.

— Et toi, tu seras démasqué, dit la marquise avec colère. On te montrera au doigt...

— Moi, je quitterai la France, interrompit le mulâtre.

Il se fit un long silence. La pluie tombait en larges gouttes sur les épaules demi-nues de la marquise, qui n'y prenait pas garde.

— Carrai, reprit-elle à voix basse, demande-moi autre chose et je le ferai.

— Nous voilà donc égaux tous les deux 1 s*écria celui-ci avec une sorte d'exaltation.*— 'Vous capitulez, maîtresse... Allons ! poursuivit-il en ricanant, je veux être généreux ; vous ne signerez rien, vous n'éérirez rien ; — mais vous m'aiderez I

— Moil.. vous aider...

— Je suis lâche, vous savez, maîtresse. Votre présence assurera mon coup...

Ou entendit en ce moment la voix du jeune H. Alfred Lefebvre des Vallées qui appelait sa mère, et lui jurait sa parole d'honneur qu'il apportait un parapluie.

— Non., nonl.. balbutia la marquise, je ne puis...

— Réfléchissez, Madame, et hâtez-vous .. Si vous refusez, je quitte à l'instant le château, et vous ne me reverrez plus.

— Ho-op I ho-op ! fit le jeune M. (Jes Vallées ; — du diable si je sais où vous êtes, ma mère !

— Une fois que je serai parti, dit encore Carrai, — Xavier l'emportera... — M. de Rumbrye l'aime, sa ûUe aussi...

— rfrai! mtinnnra la marquise.

— Ho-op I ho-op I chantait le grand garçon. — Groyez-mol s! vouSTonTez, MacTame, fl ftit noir comme dans on four, et je ne safs pas oft vous êtes f

Carrai et la marquise se dirigèrent vers le chftleaa, dont les fenêtres resplendissaient dans robscurité,

— A quelle heure ? demanda madame de Rumbrye. — ^ On se couchera tard. . à deux heures aprës mr-

nuit.

— J'y serai f

Le mendiant se dressa de tonte sa hauteur. Son non* Tîsage domina les tètes de dahlias. Il suivit longtemps du regard le couple assassin.

— Mot aussi, pensa-t-îl, j^y serai?

Aa clair de la lane.

Xavier avait été condatt j^sr un domesliqHe à la chambre que madame la marquise atait faHf |)féparer.

L'isolement et celte pièce ne M eaasa ni surprise ni inquiétude.

Il s'y mit âtt \% pteiti de joie, et s^eiidopmit, Tesprit bercé par de consolantes pensées.

Peodaad la soirée, eo effel, le marqiîs lai afraH témoigné un redoublement d'affection } et d'aii^levffs, BéU lène mf Tavant-eMe pas laissé Krei jo^fu'ati fond de son ceeuvî

Ters^ ane heure da molin, il^k)rfflait prc^ondément.

On frappa tiroi» petits coups* aux earrefWRC de sa fe-* nètrer

Comme il n'entendait point, on frappa plus fert ; puis une main enrdeppée d'«n monchoir poussa le carreaa, qxEl tm brisa sans trop de fraeaa, parce quti ses fragment!» farenl »rèlés e% reteoas dans les pKsr du rideau.

480 Lt MIHDlAHT nom.

Xavier entendit cette fois, mais il crat rêver, et se rendormit en murmurant quelques plaintes inarticulées.

Une main s'introduisit par Touverture de la vitre brisée, et fit jouer l'espagnolette de la fenêtre qui s'ouvrit.

Alors un homme enjamba Tappui et sauta dans la chambre.

L'orage était passé.

La lune, dégagée de toutes vapeurs, nageait, calme et brillante, dans l'espace.

Sa lumière tombait d'aplomb sur le visage de Xavier endormi.

L'intrus fit quelques pas dans la chambre et s'arrêta auprès du lit.

Un instant il contempla Xavier, puis il joignit les mains et parut murmurer une prière.

Puis encore il déposa un baiser sur le front du jeune homme.

Quand il se releva, la lune éclaira le visage d'ébène du mendiant noir.

Il fit un geste comme s'il eût voulu réveiller Xavier ; mais il se ravisa et se dirigea vers la fenêtre qu'il re^ ferma, en ayant &oin de tirer les rideaux, ce qui plongea la chambre dans une subite et complète obscurité.

Cela fait, il s'accroupit sur le tapis, derrière le lit de Xavier.

Il y avait une demi-heure à peine qu'il se tenait à ce poste, lorsqu'il crut entendre dans le corridor le bruit contenu de deux voix échangeant tout bas quelques rapides paroles.

LE uEnmàxn nom. 481

Presque au même instant, nne clef tourna dans la serrure et la porte s'ouvrit doucement.

Carrai se montra sur le seuil.

Il paraissait être sans armes. Sans doute le mulâtre, craignant de trouver Xavier éveillé par hasard, avait voulu pouvoir feindre une simple visite nocturne, au* torisée du reste par leur liaison intime.

La précaution était bonne : un assassinat ne se suppose pas ; et, si les choses eussent suivi leur cours ordinaire, le jeune homme s'éveillant en sursaut n'eût point pensé voir en Carrai un meurtrier. — Mais il y avait là un témoin qui ne pouvait pas se méprendre.

Le mulâtre s'avança souriant et tenant à la main une bougie allumée.

Bès qu'il eut constaté le sommeil de Xavier, sa physionomie changea tout à coup. Ses sourcils se fron«* cèrent, creusant profondément les rides de sa joue, son regard étincela d'un feu sombre.

Il glissa sa mahi sous son habit et en sortit un couteau-poignard tout ouvert.

Posant alors sa bougie sur la table, il l'éteignit, après avoir choisi soigneusement la place où il devait frapper.

Il leva le bras.

Mais au même instant il sentit son poignet emprisonné par une main vigoureuse, tandis qu'une autre main lui serrait la gorge.

Il poussa un grand cri,

Un seul,

Cri terrible, tout plein d'atroces souffrances.

Puis il râla horriblement, puis encore il tomba à la

199 Lt HBiiiHinT non.

renverse, merle et loard, eoBime une masse de plomb.

Le nègre s'était Tengé à la mode africaine.

Il avait étranglé son ennemi.

Xavier se leva, épouvanté, sur son séant.

Un silence profond avait succédé au cri d*agonîe du mnifttre.

La marquise était restée, tremblante, dans le corridor.

Courbée sous cette complicité positive que lai avait imposée Carrai, elle attendait, prête à fuir.

En entendant le dernier rftle d'un homme, elle fré* mit de la tète aux pieds, et voulut s*élanoer vers Tau* tre bout de la galerie; mais, à l'extrémité opposée, les rayons de la lune lui montrèrent, >*- elle le crut du moins, — une forme indécise qui semblait s'avancer lentement.

Eperdue, elle se jeta dans la chambre de Xavier et tira la porte sur elle.

— Est-ce faitf — demanda-t^le à voix basse. Xavier voulut répoudre. Le mendiant lui imposa si*

lence.

— C'est fait! ^dit-il.

•— Est-il donc mort?— demanda madame de Rom» brye, effrayée de l'obscurité presque autant que da crime.

— Il est mort I -^ dit le mendiant.

— C'est singulier. Carrai, — reprit la comtesse, — je ne reconnais pas votre voix.

Xavier se croyait le jouet d'un songe bizarre.

— Où êtes -vous?.,. —dit encore madame de Rumbrye.

u MSWAiir HOIR 4S9

Ell£ trdbucba contre le corps de Camt!.

— Un cadavre] — s'écria-t-elle épouvantée.

Le Hiendiant noir tira le rideau, et la lumièfe de la lune éclaira tout à coup la chambre.

— Madame de Rumbryel — dit Xavier stupéfait. Celle-ci tourna vers Xavier sou œil bavard ; puis

elle se pencha sur Carrai.

Quand elle se releva, son regard tomba sur le mendiant noir, qui, debout, immobile ei les bras croisés so tenait devant elle.

Elle voulut s'enfuir.

— Restez l — dit-il, — veuve du capitaine Lefebvre; nous avons ensemble un long compte à régler.

— La veuve de mon père! — s'écria Xavier; -^ ma mère!

U se frotta les yeux, cherchant à rappeler ses esprits.

La présence du mendiant, cet homme qm gisait près de son lit, cette femme qu'on appelait sa mère, tout cela le rendait fou.

— Au nom de Dieu ! — reprit-il, — que s'est-il passé?

La marquise, faisant sur elle-même un e£fort désespéré, avait réussi à reprendre quelque sang- froid.

— Que s'est-il passé, en effet? — dit-elle. »— Je viens ici attirée par le bruit, et je trouve un cadavre chez un de mes hôtes !

— Le cadavre d'un homme que j'ai tué, madame, — interrompit Neptune, — parce que, en exécution de vos ordres, il venait assassiner votre fils,

— Bst-il possible ! — mnrmur^ Xavier,

4 SI LE MIRMâirr NOIE.

— Mon fils t.. . — répéta la marquise. — Je n*ai d'autre fils qu* Alfred Lefebvre des Vallées.

— Vous le croyiez bien perdu, n'est-ce pas?... — reprit le mendiant — Tout cela est si loin de nous et si bien recouvert par Toubli, que vous pensez qu'un démenti suffira pour vous sauver! Vous vous trompez, Madame! J'ai là, — il frappa sur sa poitrine, — de quoi vous convaincre. Vous avez deux fils, dont l'un est légitime, et le voici, tandis que l'autre est un bâtard 1

— Nègre, — dit la marquise comme si elle n'eût pu trouver dans son vocabulaire créole, de plus sanglante injure, — tu paieras cher Ion audace!... Tu es chez moi ; je suis maîtresse ici; tout ce que tu dis est mensonge et infamie 1...

Le cadavre du mulâtre parut se galvaniser; il fit un léger mouvement.

— Réveille-toi pour me défendre. Carrai! — reprit la marquise dont la rage contractait hideusement les traits. — Parle!... parle donc!

Carrai se souleva lentement.

Après plusieurs efforts inutiles, il parvint à se faire entendre.

— Cet homme a dit vrai, — murmura-t-il en fixant sur son ancienne maîtresse ses yeux mourants mais pleins de haine. — Votre vie fut un long mensonge... puisse Dieu vous punir. Madame !

Il retomba.

Tout son corps s'agitait sous l'effort de mortelles convulsions.

La maripiise, hors d'elle-même le poussa du pied.

LE MEIIDIAUT NOIA. 4 15

— Heurs donc, esclave I — dit-elle avec violence. Puis se retournant vers Xavier.

— Et vous, Monsieur, — ajouta-t-elle, — tremblez ainsi que voire complice! Un meurtre a été corn* mis chez moi... ce meurtre sera puni... Oh^ je ne sais pas bien sur quoi s'appuient vos ténébreuses machinations, mais je connais leur but, Monsieur!.. Je sais que vous osez, vous, enfant sans père, soutenu que vous êtes dans la vie par une mystérieuse et périodique aumdne, je sais que vous osez porter vos regards jusqu'à madame de Rumbrye... Il vous faut une mère, Monsieur!... il vous faut un nom... et vous m'avez choisie... et vous avez voulu voler le nom de mon fils... Vous êtes un odieux imposteur. Monsieur !

Xavier, pris à l'improviste, et ignorant d'ailleurs sa propre cause, ne trouvait point de paroles pour rér pondre à cette furieuse attaque.

— Madame! — balbutia-l-il.

— Silence! — dit impérieusement le mendiant; — c'est à moi de parler... Cet enfant ne vous a point choisie, Madame, car votre conduite passée lui faisait horreur et pitié. C'est moi .. moi qui ne suis que l'aveugle instrument de la volonté de votre époux! Vous niez en vain, j'ai des preuves... Quant au meurtre, ce n'est pas à nous de trembler.

Il tira de son sein les papiers du capitaine et alluma la bougie.

— Lisez 1 — poursuivit-il en les lui remettant.

La marquise parcourut d'un rapide coup d'œil l'acte de naissance.

486 u lonrDURT nom.

— n ne man<iae qa'nae seale chose, — dit elle avec force. — Où est mou nom en tout ceci?

Carrai réassit à se lever une seconde fois, et regarda le papier.

— Mon nom, à moi, dit-il; — voilà mon nom!.. Jonquille... Cet enfant est le tien .. parricide I

— Cet homme a le délire, repartît madame de Rumbrye, luttant contre Tévidence avec le courage da désespoir; — et d'ailleurs, qu'importe son témoignage., il va mourir!

Carrai s'affaissa de nouveau.

— Quelques heures encore, mon Dieu 1 murmurat-il, afin que je puisse la confondre et me venger !..

Ses yeux se fermèrent.

— Il est mort ! dit la marquise en faisant le geste de déchirer Tacte de naissance. Qot te croira, maintenant, mendiant!

Neptune et Xavier s'étaient précipités à la fois pour arracher le papier des mains de madame de Rumbrye; mais, légère comme un oiseau, elle leur échappa et gagna la porte d'un bond.

— Qui vous croira? répéta- t-elle avec triomphe.

— Ce sera fnoi. Madame, répondit une voix grave et sévère.

La marquise recula foudroyée, jusqu'au milieu de la chambre : M. de Rumbrye était sur le seuil.

Il s'avança, prit des mains de sa femme le papier qu'il remit au mendiant, et poursuivit :

— J'ai tout entendu ; pas un mot pour votre défense, Madame !.. Je suis venu, attiré par le cri de détresse de cet homme, . • et j'ai vu de mes yeux le

LE mumawf mm. 4 17

déshonnenr de ma maison. .. Relirez-ymis : demain, je vous ferai savoir mes volontés.

La marquise s'éloigila sans répliquer.

Un sourire de bien-étre vint aux lèvres de Carrai expirant.

Il mourait vengé.

Nul vent de ce drame étrange et lugubre ne transpira parmi les hôtes du ch&tean.

Le lendemain, madame de Rumbrye présida comme de coutume au splendide déjeuner qui réunit tous ses convives, sauf le mul&tre dont personne ne s*enquit.

Les gens comme lui vivent et meurent inaperçus, quoi quMls puissent faire.

Dans la matinée, M. de Rumbrye annonça qu'une affaire imprévue et de la plus haute importance le rappelait à Paris.

La foule s'écoula comme elle était venue ; les fouets claquèrent de nouveau, mais, cette fois, nul fiacre n'essaya de iutter de vitesse avec les chaises de poste.

M. de Rumbrye partit le dernier avec sa fille, Xavier et le mendiant noir.

Ce fut là un sujet d'étonnement inexprimable pour le jeune M. Alfred Lefebvre des Vallées, qui donna sa parole d'honneur qu'il n'avait jamais mn vu de pareil.

Mais il n'était pas à bout de surprise.

En effet, taudis que la calèche du marquis tournait l'angle de l'avenue et se cUrigeaU sur Paris, la chai^^

48$ Li MnfMAirt hoii.

de poste de la créole, pivotant en sens inverse, galoppaît sur le diemin de Bretagne.

— Du diable, si ce postillon n*est pas ivre ! s'écria le jeune H. Alfred.

La marquise lui imposa silence d*un geste et mit sa tète entre ses mains.

Une pâleur mate et livide couvrait son visage.

— 'Nous habiterons désormais la ville de ***, en Bretagne, dit*elle d'une voix basse et étranglée.

— Ma parole d*honneur, Madame, répondit le grand garçon, je trouve cela fort surprenant!

On s*enquit souvent et longtemps, dans la société de rhdtel de Rumbrye, des nouvelles de madame la marquise.

Son mari répondait toujours qu'elle habitait la province pour raison de santé.

Nous ne savons point si la disparition du jeune M. Alfred des Vallées fit une fort grande sensation ; mais nous pouvons affirmer que ce beau et aimable garçon devint, à force de soins et d'étude, le plus habile joueur de billard de la cité de****, en Bretagne.

Un mois après les événements que nous venons de raconter, M. de Rumbrye manda Xavier près de lui dans son cabinet.

Le vieux gentilhomme était triste.

Son âme fière et loyale souffrait mueltement depuis qu'il avait mesuré l'abîme de dépravation qui était au cœur de cette femme à laquelle il avait donné le nom de ses pères

Son amour pour sa fille avait grandi de tout le mépris dont il couvrait la marquise.

LB HnVDtART HOIR. 489

— Mon ami, dit-il à Xavier, j*ai cinq cent mille livres de rente qui sont à ma fille. Vous Vaimez, elle vous aime, je le sais. Moi, je voas estime et je vous chéris. Mes vœux seraient comblés si vous deveniez mon gendre.

Le marquis s'arrêta. Xavier, éperdu, voulut exprimer sa joie.

— Mais, reprit M. de Rumbrye, je suis le dernier rejeton mâle d'une race illustre ; le nom de Rumbrye ne doit point périr tout entier avec moi. Il faut que mou gendre le soutienne et le perpétue. Bien des prétendants se disputent la main de ma fille à ce prix... Pour elle, pour vous et pour moi, je vous donne la préférence... Voulez -vous être marquis de Rumbrye ?

Xavier baissa la tête.

— Toutes mes mesures sont prises, continua le vieux gentilhomme, se méprenant à son hésitation ; Sa Majesté a bien voulu accueillir ma requête ; mon gendre, quel qu'il soit, aura droit de porter mon titre et mon nom.

— Il y a un mois, répondit lentement Xavier, j'ai appris le nom de mon père... C'est le nom d'un vail-^ lant soldat, Monsieur... quand je le quitterai» ce sera pour mourir.

Le marquis ne put retenir un geste d'étonnement. ]U se leva et fit deux ou trois tours de chambre d'un air agité.

Puis il revint vers Xavier, et lui tendit la main.

— J'aurais fait comme vous , murmura-t-il. Je vous approuve... Mais il faut que le nom de Rumbrye me survive I

IfO LB màHèum note.

Ils 86 séparèreat.

Toci sembtaîl rompa.

Mais on doit croire qoe la jolie Hélène joua prës des deux parties le rAle do conetliateur : ear, à quelques jours de là, Téglise de Saint-Germain-des-Présfutté* moiA d'un mariage auquei assistaient , d'une fmrt M. de Rumbrye, de l'autre ie brave Neptune*

Ce dernier servait de père au ftancé«

En passant le seuil de Téglise, son regard se leva sur le balcon de Thôtel voisin.

Le fiancé, lui aussi, tourna les yeux de ce cMé, puis il serra fortement la main du noir.

Sur le registre malrimonial, on iascrivit le nom it marquis Xavier Lefebvre de Itumbrye.

Quelques esprits austères blâmeroat peut-être Xavier d'avoir censesti à ce compromis.

S'ils eassent conoa Héttae en fan 4816, ils ne se montreraient point si ixBfnteyables.

Le toadenain dhi mariage^ Neptana vint trouver Xavier.

Il avait un Iravresac sur l'épaule et tenait à Ut main sm long bâton.

— PeUt maître, dll^l, je viens te«s Mre mes adieux.

— Tes adieux ! refléta Xavier étenné ; -*• tu es fou, meo Inrave ami. Désormais non» ne nous quitterons plus.

Le nègre sowit avec mélancelie.

— Je levoudi-ais, petit maître, dit*il ; nnis il fant que je parte. ., ma tftcbe est aceoasplie. J'ai fail tool ce qu'il avait ordonné... Maintenant, il faotqaeje

Lk ébndiaut Rdin. 491

tourne vers mes frères qui sont libres... Je vais à Saint-Domingue.

Xavier fit tous ses efforts pour le dissuader de ce dessein : le noir demeura inébranlable.

— M*aimes-tu donc moins quêtes frères? demanda enfin Xavier.

Neptune saisit la main du jeune homme, qu'il porta passionnément à ses lèvres.

— Non, non! répondit-il, ce n'est pas pour mes frères !.. mes frères m*ont oublié... C'est pour lui!.. Je veux aller dire à sa tombe que sa dernière volonté est accomplie... je veux m'agenouiller où je le vis mourir... je veux, quand l'heure sera venue, m'endormir pour toujours auprès de son cercueil.

La voix du mendiant tremblait tandis qu'il parlait ainsi.

Ses yeux s'étaient levés au ciel.

Sa main pressait son cœur.

Il avait mis un genou en terre.

— Bon maître à moi I murmura-t-il avec une extatique tendresse, — si je mourais ici, mon âme serait trop loin de la tienne... Là-bas, tu entendras mon dernier soapir et tu appelleras ton serviteur...

Il baisa encore une fois la main de Xavier, essuya une larme à la dérobée, et partit pour ne point revenir.

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