‹ La recherche de l'inconnueChapitre 12 sur 14 · DEUX DON JUAN · texte numérisé non relu

DEUX DON JUAN

Onde et nevea.

En 1649, sous le ministère du cardinal Mazarin, Henri de Lorraine, duc de Guise, se .prit à désirer um couronne.

C'était alors un charmant seigneur de vingt- neuf à trente ans, beau, brava, spirituel ; mais bizaore, capricieux et viveur effréné.

Heureusement sa fortune était considérable, et quoi qu'il fît, il ne pouvait entamer son capital.

De là peut-être sa nouvelle fantaisie. Les eojeux étaient trop minces aux brelans de la cour.

D*un côté, un trône; d'un autre, ses châteaux, ses hôtels, ses forêts, sa vie; une telle partie était digne d'un rejeton des Guise, celte race qui fut en liotts sic • clés la même, ambitieuse el inquiète.

496 LB MBROUIIT HOIR.

Une fois que Tidée eut germé dans son cerveau, elle ii*en sortit plus et s*y établit en souveraine ; c^est à peine s*ii trouvait quelque charme à nouer çà et là une intrigue amoureuse.

Chacun à la cour voyait avec chagrin le pitoyable état du chef de la maison de Guise.

Ses amis le plaignaient et voulaient le distraire; mais il repoussait la pitié, dédaignait les distractions et couvait opiniâtrement son idée.

Son spleen (pardon pour l'anachronisme) en vint à ce point qu'on fut maintes fois obligé, durant cette période, de lui rappeler que le velours de son pourpoint accusait au moins quatre semaines d*âge, et que ses dentelles avait tout Tair d'avoir subi la poussière de la veille.

Or, cela passait les bornes.

Un matin, pourtant, le bon seigneur se leva radieux.

L'idée avait percé sa coquille de brouillards ; il en était sorti un projet.

Vous n'auriez point reconnu M. de Guisé, si sombre, si morose la veille, lorsque pour gagner «son carrosse, il passa fièrement, la tète haute, au milieu de ses gens ébahis.

— Tudieu! — disait la livrée à demi -voix, — voici Monseigneur aussi gaillard que sous les murs de Gravélines, lorsqu'il battait ces marauds de Flamands !

Mais la valetaille était loin do compte.

Monseigneur était plus gaillard cent fois que jamais.

Il avait découvert éon royaume.

Le galop de. ses quatre chevaux eut bientôt amené

Lfc MBNDiANt IfOlft. M

Son carrosse devant l'hôtel da vieux duc deChcvrcusey cadet de la maison de Lorraine.

D'un bond, M. de Guise fut sur le perron ; d'une enjambée, dans l'antichambre.

— Monsieur mon oncle 1 — dit-il d'une voix brève. Et sans attendre la réponse, il s'élança dans le premier salon.

Cette irruption, inattendue, cette violation de l'étiquette, sans précédent aucun à l'hôtel de Chevreuse, laissa les valets du vieux duc dans un abasourdissement complet.

Longtemps ils regardèrent en silence la porte du salon, ouverte par une autre main que celle de l'huissier ordinaire, comme s'ils s'attendaient à voir les lourds battants se refermer d'eux-mêmes.

Puis ils hasardèrent tous ensemble, mais à voix basse et discrètement comme des laquais de bonne maison, mille suppositions à l'appui de cet événement extraordinaire.

— Madanifte la reine-mère sera malade, — firent les uns.

— Monseigneur le cardinal sera mort, — firent les autres.

L'un d'eux, vieux grognard d'antichambre, qui avait gagné ses chevrons de laquais émérite sous trois générations de Lorraine, jura ventre saint-gris que feu ce diable à quatre de Béarnais pouvait bien être ressuscité.

Un autre, jeune valet de soixante ans, Benjamin de la livrée de Chevreuse, insinua que les circonstances

I C 8 U HtnOIANT HOlflU

étaient bien assez difficiles ponr rendre foa un bon sttjwt du roi, comme était M. de Goise.

En ce temps,, la politique, filtrant pat les fisswes Ces portes du salon, envahissait déjà Vantichambre.

M. de Chevreose était sérieusement occupé lorsque sou neveu, après avoir traversé une longue suite de pièces d*apparat, tomba comme la foudre dans sa chambre à coucher.

Un valet-barbier, lissant d*une main les quelques cheveux blancs qui s'étalaient sur la tête de son maître, tenait dans l'autre une petite pince d*or et arrachait» le plus doucement possible, les poils qui dépassaient la ligne creusée à la longue par l'arête d'une magnifique perruque bbnde..

— Atlenlion ! Yersac, -^ disait kdue« — tes yeux commencent à se perdre. Madame de Chatillon a trouvé hier trois cheveux blancs sur ma tempe gauche... c'est humiliant.

Le valet ouvrit son instrument ; mais à la brusque entrée de son neveu, H. deiChevreuse. fit un bond sur son siège.

— Que le diable emporte!... — commençait-il. A la vue de M. de Guise, il s'arrêta.

Lorsqu'il reprit la parole^ ce fut d'un ton où l'affeclio!i paternelle se mêlait à un certain respect involontaire. On reconnaissait le cadet parlant au chef de sa branche atnée.

— Monsieur mon neveu, — dit-il, — tous êtes le bienvenu à toute heure à l'hAtel de Chevreuse. Cependant, cette irruption soudaine..»

LU VERDîMIT HOIR. 498

H. de Ouise s'était jeté daas ui^ fauteuil «n entrant. •

— Ma droits sont incontestables, — mtçrfompitil, évidemment emporté par une distre^ction puissante. — Oh! je les soutiendrai, pardieut

— Certes, Monsieur... certes I — balbutia le boo-^ homme an comble de la surprise.

Puis, 4près avoir congédié d'un geste soa val«t, il continua d*un ton de profond mécontentement :

— Je ne sacbe pas, Monsieur, que nous ayons januiis (ailli à oos devoins envers nos ahiés, de- Guise.

Yos droits... vos dfpoitsi... Monsieur mon neveu, il me faut Texplication de cette conduite étrange.

Le duc 4e Guise, plongé dans une invincible rêverie, regardait fixement son on>»le, sans comprendre un mot de son discours.

— Me direz-vous. Monsieur?... — reprenait cetni-ci.

— Regardez.... regardez plutôt! — interrompit encore HanW de Lorraine en montrant le médaillon armorié qui décorait l'entablement de la porte.—- Voyez le cinquième quartier.

— Eh bien?

— Eh bien !.. Semé de France â bordure de gueules. Monsieur... il n'y a pas à dire noni

— Sans doute.

— Nous sommes, aux droits de René d'Anjou, notre aïeul, Monsieur, roi de Sicile et de Naples. . . de Naples .. <te Naples, Monsieur.

— Mail, mon neveu...

toc Lt MBRDUHT llOtfi«

— Oui... Et g*n ne faa^qae dépenser ma fortune et la vAtre...

— La mienne!

— Palsambleul je le ferai, Monsieur... Et vous serez alors Toncle d*un roi, monsieur de Cbevreusel... et les Espagnols n*y verront que du feu I

— Oh!

— Monsieur mon oncle, écoutez bien mes paroles, — continua le duc de Guise en se dirigeant vers la porte» et levant la main avec emphase : — Voici une ère nouvelle pour la maison de Lorraine, et... au re* voir! Je fais grand fonds sur vous, et prends note de votre promesse. Au revoir!

A ces mots, M. de Guise reprit sa course à travers les appartements.

— Ma promesse! — criait le vieux duc. — Quelle promesse? Henri! mon neveu!... Hélas! voilà un affreux malheur! Le pauvre Henri est fou!... Mon neveu! mon neveu!

Mais celui ci, sautant lestement dans son carrosse, lancé aussitôt après ventre k terre, était déjà sans doute à moitié chemin de son hôtel, que le bonhomme l'appelait et se lamentait encore.

M. de Guise passa cette journée et celle du lendemain enfermé dans ses appartements.

Sa porte fut rigoureusement défendue, et ni ^on frère, M. le chevalier de Lorraine, ni son oncle, ne purent parvenir jnsqu*à lui.

Cependant, M. de Chevreuse avait parlé. Le bruit •e répandit bientôt qu'un grand malheur venait de frapper la maison de Guise.

Lk MBifDIANT flOlft. 20 1

Le dao Henri était foa à lier.

Ce fat, pendant deux jours, la nouvelle de la cour et de la ville.

C'était bien la peine, disait-on, que le sort eût pris soin d*élaguer l'un après Tautre ses quatre frères pour faire de lui, Talné de la famille.

Mieux eût valu pour le pauvre seigneur rester clerc et archevêque de Reims.

Ses occupations ne lui auraient pas tourhé la tète.

Et tout le monde cherchait la cause probable de cette folie subite et complète.

C'était) suivant quelques-uns, le châtiment exemplaire et mérité de ses innombrables débauches.

Suivant d'autres, il était tombé dans la disgrâce du cardinal.

Des gens, soi-disant mieux informés, haussaient les épaules et rejetaient, bien loin ces vagues suppositions : n'était-ce pas tout bonnement chagrin d*amourf

On avait appris depuis peu à Paris que ia belle Anne de Mantoue, la dernière maîtresse du duc Henri, lassée de ses infidélités publiques, avait pris un parti violent.

Elle s'était mariée en Espagne, par inconstance ou par dépit.

Or, le duc ne s'était jamais bien guéri de cette passion, la seule qui eût traversé les joyeuses frivolités de sa vie.

Quoi qu'il en fût, Henri de Lorraine était fou.

Voilà le fait notoire, incontestable.

Aussi lorsque, le matin du troisième jour, il prit la

102 u rnimiAiiT Hom.

roote du Louvre, beaucoup suivireot s<hi carrosse à la course pour voir sa nouvelle figure.

Geux-Ià furent désappointés.

Le due se fil descendre à la porte du cardîBal^ministre, et monta les degrés temement, d'un pas calme et fier. . '

On fut obligé de eonveair qu'il n'avait point trop Vair d'un insensé ce jour-là.

L'audience Ait secrète, et mus ne pouvons en raeonter tea détails. Blais> d'après le résultat, il paraît que le cardinal, sur la requête de M. de Guise, voulut bien lui accorder licence de gaerroyer en Italie contre les Espagnols, votre de conquérir au besoin le royaume de Naples auquel, lui due de Gwse, prétendait à bon droit du chef de son royal ascendant René d'Anjou.

Le ministre appuya cette autorisation de beaucoup de promesses, suivant la coutume de son éminence, et de quelques secours effectifs en hommes et en argent.

Au sortir de cette audience, M. de Guise, dont les deux jours de rétraite avaient considérablement refroidi le cerveau, eut une nouvelle entrevue avec son oncle. Cette fois, ils s'entendirent parfaitement, et le vieillard, honteux de sa méprise, jura sur l'âme du Balafré de vendre tout, plutôt que de laisser son beau neveu en chemin.

Henri de Lorraine devait partir pour l'Italie, suivi seulement de son gentilhomme ordinaire, le baron de Môdène, serviteur actif et dévoué.

Ils agiraient là-bas ; M. de Chevreuse et le chevalier

t> HfenmANT Nom. S03

de Lorraine assiégeraient à Paris le cabinet du ministre.

L'étoile de H. de Guise ferait le reste.

Ainsi fut convenue, eu famille, la conquête du royaume de Napies.

Quelques années auparavant, en quittant les ordres, Henri de Lorraine avait épousé mademoiselle de B,erghes, veuve du comte de Bossut.

Ce mariage était Tœuvre • de M. de Chevreuse» qui avait fait le voyage de Flandre tout exprès pour tirer son neveu des lacs d'amour de la princesse Anne de Hantoue, de la maison de Gonzague, ceci sur on simple mol du cardinal de Richelieu.

Anne avait une promesse écrite de la main de M. de Guise ; mais elle se résigna. Sa tendresse pour lui était si grande à cette époque, et le cardinal était un si terrible ennemi I

Mademoiselle de Berghes était une grande et belle Flamande, portant, sur un corps parfait, bien qu'un peu lourd et massif, une de ces physionomies bataves, épaisses, inexpressives ; sorte de masque irréprocha* ble de forme, mais dépourvu de caractère et de vie, ne

S06 iB imoiArr nota.

reflélaat jamais ni la joie, ni la douleur, ni aucune autre émotion quelconque.

Elle avait été, dans sa première jeunesse, d*nne éclatante fraîcheur; maintenant, comme beaacoap de dames de la cour, elle aVait le teint qui lui plaisait le mieux.

D'ordinaire, elle le voulait rose et blanc.

Au moral, elle était douce, mais de cette douceur flasque et sans charmes qui s'appellerait mieux somnolence ou impassibilité.

Comme elle ne parlait jamais, & moins que ce ne fût pour demander son rouge et ses mouches, nous nous abstiendroiv» de porter un jugement sur son esprit.

Les mémoires du temps, k défaut d*aatre sq^ 4e louange, s'extasient sur aon appétit miraculeux.

On doit penser qu'un tel caraetène, peu récréatif, fl est Trai» était du moins une garantie de fidélité «onj»g«le.

Cette oonsiAénation avait poissamment contrîbité à déterminer H. de Ghevreuse.

Il connaissait le monde, et savait d'ailleurs que ses ahiés de 'Guise étaient, de père en fils, eBseroeKs à l'endroit du ménage.

Mieux valait, pour imposer silence à certains méchants discoureurs, la pesante et rigide Flamande que telle gentille Française, étourdie et sujette à quitter la bonne voie par mégarde.

C*était ravis du vieux duc. Feu H. le comte de Bossut n*était pas là pour lui dire le sien.

Duraut les premieis mois, la conduite de madame

us MBifDiAXT nom. 207

de Guise sembla confirmer pleinement cette bonne opinion.

Aux bals de la cour, elle se tenait sévère et silencieuse.

Le menuet la faisait sortir ^e son immobflité; mais alors sa danse raide suivait macbinatement la mesure.

Elle saluait du même air Chavigny, le laid ministre, et le brillant duc de Caudale.

Elle était sourde aux triompbantes douceurs des beaux esprits du temps.

Elle ne connaissait point la galante navigation du fleuve de Tendre, n'ayant jamais visité le port des Petits-Soins, ni le village erotique des Billets-Doux.

Les plus fins disciples de Voiture émoussaient leurs pointes près de cette belle statue toute cuiras*-' sée de vertu, au dire des uns, dMneptie, au dire des autres.

M. de Cbevreuse était aux anges; il prenait chaque jour son neveu de Guise à témoin de rexcellence de son choix.

Celui-ci n'avait garde d'entrer en discussion.

li avait assidûment courtisé sa femme pendant huit grands mois ; — quatre jours de phis que ses maîtresses ordinaires ; — ensuite, il avait repris ses anciennes brisées : le vin, le jeu, les belles, cette adorable trilogie inventée depuis par un membre de l'Académie fançaise.

 l'abandon subit et comj)let de son mari, madame la duchesse de Guise ayait opposé la résignation la plus méritoire : pas une plainte, pas un reproche ; seulement les âmes délicates et sensibles remarquèrent

iOS Ll IIKIIDIART NOIR.

avec attendrissement qu'elle se jetaii dans les bras de la religion avec plus de transport que ne semblait en comporter sa nature.

Sans doute, elle demandait au ciel des consolations pour ce mal secret qu'elle ne daignait pas confier à la terre.

Tous les jours, à la même heure, son carrosse s'arrêtait devant l'église de Saint-Paul, au Marais. Ses gens l'attendaient au dehors, longtemps quelquefois, car sa ferveur était grande. Un soir même, la livrée entendit sonner la clôture de l'église, sans que la dame fût de retour. Inquiets, le valet et le cocher y entrèrent.

Vainement ils fouillèrent partout, interrogeant chaque pilier, chaque trou de confessionnal.

Comme ils revenaient désolés de leur recherche inutile, une voix impérieuse sortit du carrosse pour leur reprocher leur absence.

Madame de Guise était là. D'où venait-elle? Un soupçon traversa l'esprit des valets étonnés; mais, après tout, madame la duchesse avait pu prendre une porte latérale.

Et puis une femme si froide 1 quelle apparence?

Le lendemain et les jours suivants, madame de Guise fut plus exacte.

Sa livrée commençait à oublier ce petit incident mystérieux, lorsqu'advint une catastrophe qui, divulguée, ne l'eût éclairée que trop bien.

Dans la rue des Jardins-Saint-Paul, derrière l'église, demeurait une antique dame citée pour sa beauté durant les premières années du règne de Louis XIU.

lladapn de CbasUlloa avait alors soixante-trois ans bien comptés.

Nonobsiar^, un adorateur de sa jeunesse» le plus ferveaty le plus respectueux, par suite le plus maltraité, lui était demeuré fidble.

M. de Ghevreuse, plus Igé qu-eile* de deux années, avait denandé sa ouiia eu 1604 (quaranteHrois am auparavant).

Econèult alors, et sacrifié à un rival, M vit sa mattresse, mademoiselle de Tavannes, devenir mémo deloidifli.

Son chagrin fut violent et faillit le tuer.

Plus taord, madame de Loudun devint veuve.

M. de Chevreuse, plein d^espoir, renouvela sa demande, et n'eut pas un meilleur succès; sa dame épousa sous ses yeux le marquis de La Châtre.

Cette fois, le duc Iht malade encore, mais moins dangereusement ; et lorsque sa mattresse^ veuve une seconde fois, lui préféra M. de Chastillon, il supporta ce coup en homme habitué désormais aux mécomptes, se réservant, si Dieu lui prêtait vie, da tenter une quatrième fois la fortune.

Comme pour éprouver sa constance, madame de Chastillon enterra son troisième mari.

Elle avait alors la quarantaine. M. de Chevreuse

laissa passer le temps rigoureusement voulu par la dé-

cepce, et, revenant bravement à la ctau'ge, offrit sa

main si souvent pefusée. Madame de Chastillon fut

• éruue par ce miracle de fidélité patiente.

Elle n'accepta pas.;, mais, comme elle^était décidée

t40 U MIHDliKT HOIR.

à ne plus se remarier, elle promit de ne jamais prendre d*autre époux que lui.

M. de Chevreuse, content de cette faveur, attendit.

Il attendit vingt-trois ans, et ce modèle des amants

délicats était, au temps où se passe notre histoire,

aussi empressé, aussi galant, tranchons le mot, aussi

amoureux qu'aux premiers jours de sa recherche semi-

V séculaire.

Madame de Chastillon, de son côté, ne s'était point relftchée.

Bien plus, devenue pour tout le monde grave et respectable à cause de son ftge, elle était restée vis-à-vis de lui jeune femme coquette, exigeante, capricieuse.

Lorsque le vieux ligueur, doyen de la livrée de Chevreuse, venait chaque matin lui offrir Thommage de son maître et le bouquet obligé, elle Tadmettait par fois à sa toilette.

Au retour, le duc lui enviait ardemment cette précieuse faveur qu'il n'avait jamais osé solliciter pour lui-même.

Ces jours-là, il interrogeait longuement le vieux Cemtois : Qu*avaiC-eiie dit? le galant message avaitil amené un doux sourire sur sa lèvre tant aimée? Une fois, frémissant d'un respectueux désir, il fit à son vénérable Mercure une question tant soit peu délicate.

— Ventre-saint-Gris I Monseigneur, répondit celuici, vous me parlez de quarante ans, je pense.

A ce mot, U. de Chevreuse se leva tremblant de colère, et Comtois n'évita un cbfttim<^iit prompt et positif qu'en se sauvant de toute la vitesse de ses vieilles jambes.

LK MENDIANT NÔU. t41

Les entrevues de M. de Chevrease et de sa dame eussent été, pour un tiers, un spectacle curieux et bouffon.

Lui, petit vieillard pomponné, parfumé, coiffé d'une monumentale perruque blonde à la Louis XIII, dont les longues boucles se jouaient sur ses épaules et descendaient jusqu'à mi-dos; elle, grande, sèche, plâtrée du front à la gorge, de rouge, de bleu, de blanc, et affectant, sous ce masque, une ingénuité mutine et folâtre.

Le duc parlait avec la précieuse tendresse, Tidolâtrie exagérée et emphatique de l'époque ; la dame ré« pondait avec cette gentille mignardise qui ravit un amant au ciel.

Puis, tout à coup, par un brusque et piquant contraste, autre séduction de jolie femme, elle faisait à M. de Chevreuse une querelle sans motif.

Elle trépignait, l'espiègle sexagénaire, elle avait des vapeurs, elle pleurait.

Et M. de Chevreuse, lui, se jetait à genoux : deux beaux yeux en pleurs ont tant de charme I II saisissait avec transport une main, blanche encore, et la serrait doucement.

Une quinte de toux, survenant à l'un des deux amants, mettait ordinairement fin à la scène.

De l'autre côté de la rue, dans une maison de petite apparence, habitait un gentilhomme espagnol, arrivé à Paris vers l'époque du mariage de M. de Guise.

Souvent, des fenêtres de sa maîtresse, M. de Chevreuse l'avait vu accoudé sur un étroit balcon de pierre faisant saillie sur la me.

ut 14 njpipu^iT «omt

Soavent aussi le vieux duc apercevait une ^^mQ voilée, pasant les maisons avçç mystère.

AiK>Q approcli?, l'Eapa^ind fermait sa £^ètrç et disparaissait.

C'étaient aussi deux amants.

Uu jour, U. de Chevreuse sortait d'assç^: méchante humeur, madame de Chastillou ayant été plus bv3lu&sade qu*il n*est permis à une jolie femme.

Comme il passait devant la maison de TEspagnol, pour regagner soa carrosse, qui Tattendait discrètement à l'angle de la rue, la dame au long voile, pressée sans doute, franchit le seuil en courant, et se jeta étonrdiment sur lui.

Le doc, en galant seigneur, allait s'excuser humblemeni d'une maladresse qui n'était pas la sienne, lorsque la dame poussa un cri aigu, et recula brusquement. M. de Chevreuse tressaillit,

Avec la promptitude d'uu jeune homme, il saisit la fugitive par le bras.

i Certes, il fallait au motif bien grave pour porter M de Chevreuse à un acte en apparence aussi discourtois.

Mous l'avons dit, le bonhomme, bien malgré lui, était resté célibataire.

Sa plus grande affection en ce monde, après madame de Cbastillon, était pour son beau neveu Henri de Lorraine, Il le chérissait comme un fils, et avait usé de son influence presque paternelle pour le porter à épouser sa nièce actuelle, mada^^ 4ç Gui^ç.

tft ItElfbTAllT HOTIt. in

Or, il croyait reconnaître dans la maîtresse de rEsgagnol, cette femme qu'il a?ait dotmée à son Aereu.

Celle-*ci ne faisait aucun effort pour se dégager.

Au bout de quelques^ secondes, comme le duc hés>^ tait à porter la main sur son voile, elle le releva tranquillement.

— Quoil c'est donc bien vous, madame ma ttiècel s'écria piteusement le vieillard, qui jusque^-là espérait encore se méprendre.

Madame de Guise le regardait eu face, de ce mène <Bil- calme, placide, qu'il avait pris jadis pour une si 'belle garantie.

— Et.«. vous ailes vous justifier, Madame! reprit sévèrement le duc après un instant de silence.

Point de réponse.

Le duc était stupéfait de la rencontre en elle-^méme et de Tincroyable tranquillité de cette femme. ' ' Il en vint à douter.

L'explication la moins plausible eût suffi à k goq« taincre.

Rien de plus impudent que ces natures inertes, lorsqu'une fois elles ont levé le masque.

Madame de Guise, au lieu de répondre, s'appuya sur le bras du vieillard, et l'entraîna vers son carrosse.

A la vue de la livrée attendant sur les marches de l'église, le vieux duc devina la monstrueuse hypocrisie, et fit un geste de dégoût.

Sa nièce monta le marche-pied, le salua en sou* riant, et dit d'une voix douce :

— A l'hôtel I

4 iB HftimtAHT HOIft.

Le lendemain, M. de Guise reçut une lettre de sa femme, où elle lui annonçait son départ poar l'Italie.

Par un prodige d*audace, elle le renvoyait, quant aux motifs de ee départ, à M. le duc de Chevreuse, qui lui donnerait, disait-elle, de plus amples explications.

Mais elle avait beau jeu de ce côté, M. de Guise, rendu à ses habitudes premières, n'avait point de temps à perdre.

Durant les deux années qui s'écoulèrent jusqu'à l'époque où commenci notre récit, il ne songea même pas k demander cette explication qu'il croyait deviuer du reste : sans doute sa femme n'avait pu soutenir lar vue de ses rivales ; elle s'était éloignée pour se dérober à son supplice.

Confiance honorable ou fatuité, cette opinion vint en aide à la répugnance du vieux due, qui, cause innocente du malheur, n'avait garde d'entamer le premier ce chapitre, et M. de Guise partit poui* Naples, ignorant encore sa mésaventure.

H. de Gnlte et Aime de Naples.

Le vice-roi de Naples, pour les Espagnols, était alors don Juan d'Autriche, fils naturel de Philippe lY et de la belle Maria Caldéron; mais il résidait habituellement en Castille, dont il était grand-prieur.

Son lieutenant, qui portait aussi à Naples le tilre de vice-r )i, était don Âlvare de Moucade y Avalos, marquis de Pescaire.

Le marquis, charmant cavalier, froid de manières, mais cachant sous sa taciturnité calculée Tesprit le plus fin et le plus hardi, était aussi excellent homme de guerre que galant aimable et heureux.

Il était marié depuis quelques mois seulement.

Pourtant, au dire des méchantes langues napolitaines, il tenait enfermée dans sa villa de Porlici une dame d'une beauté merveilleuse, qu'il cachait à tous les regards avec la jalouse rigueur d'un Espagnol de bonne race.

Sa feaune. étail belle aussi ; et beaucoup trouvaient

tl9 u HiHMAar iroii.

qae Tépooi d*Aime Je Mantoue étafi kiexcosable de porter son amour ailleurs.

Elle ignorait ou voyait avec une singulière indifférence la conduite de son mari ; digne et fière, elle affectait, sinon le bonheur, du moins la tranquillité.

Celles de ses femmes qui l'avaient servie en Flandre au temps du séjour de M. de Guise, auraient seules pu dire le mal mystérieux qui consumait l'ardente Italienne.

Sur ces entrefaites, ou vit arriver à Naples, avee une suite nombreuse de gentilshommes français ei italiens, MM. de Guise et de Modène.

Le noble voyageur (car il ne prenait que cette qualité, bien entendu) tint fort grand état dans la ville, et Honcade, raceuéillant avec la chevaleresque coor^ toisie de Tépoque, ee ne furent plus bientôt que bals, (êtes et brillantes cavalcades.

. Le vioe-roi n'eut, dès l'abord, aucun soupçon ^ desseins de son h6te.

Loin de là, sachant les amaurs passés d'Anne de Mantoue et de Henri de Lorraine, et se fondant sur le caractère bien connu de ce dernier, il regarda son voyage à Naples comme une excursion galante; le duc était venu tout exprès pour baiser la main de sa belle amie.

Aussi crut-il menacée la sûreté de la ville, 'bien moins que la vertu de sa femme.

Mais il avait en celle-ci grande confiance, et toute sa jalousie s'épuisaft à surveiller l'inconnue de la villa de Portici, car il laissa se voir et se parler à Taise les deus aueiens amants, semblant ainsi ai^«

Li MimBîART nom. U1

dormir daas une séearUé diamétratemtnt opposée au caraîBtère de sa nation.

Eût*il connu les intentions de H. de Gaise, il n'aurait pu employer une plus fine politique.

Gbez ce dernier, en effet, la vue seule de la mar* qaise de Pescaire avait suffi pour rallumer un feu mal éteint.

Bient6t, il ne rêva plus que bals et galantes séré* nades; si bien que, malgré la présence de M. de Modène, le don Juan lorrain, rendu à ses frivoles babitudes, avait à peu près oublié, au bout de quinze jours, le but sérieux de sa présence à Naptos.

Âpres un mois de séjour, des sommes considérables apportées de Paris, il ne restait presque plus rien.

Partie, entre les mains de Modëne, était passée à fomenter la baine naturelle des Napolitains contre TEs^ pagne ; partie avait filé entre les doigts de ce bizarre conspirateur, M. de Guise, et gonflaient maintenant^ les pocbes des musiciens de ses orcbestres nocturnes ou des fournisseurs qui, sur son ordre, prodiguaient à ses gentilshommes montures de prince et somptueux habits, à cette fin, disait-il, a de faire plus bonnôte fi- » gure et d'humilier vertement ces mendiants d'Espa- » gnols aux yeux de ses fidèfes sujets de Naples. »

A cette époque, il n'aurait point fallu demander à M. de Guise des nouvelles de ^expédition, car il eût répondu avec un tendre soupir : Qu'il espérait grandjsment que sa belle maîtresse avait récompensé d'un bracelet la dernière sérénade chantée sous ses balcons, et que son dernier billet doux, enserré dans au œuf d'or, lequel œuf était posé lui-même sur un nid

sis U MTOUIT HOU.

de filigrane Umt padrsemé d'émeraudes pour imiter la mousse verdoyante des nids des passereaux, avait été reçu d*une main tremblante, au dir^e d'un messager fidèle autant que discret, ce qui était un triste présage pour M. le vice-roi.

Quant à la révolte de Naples et à Texpulsion des Espagnols, pas un mot.

Ohl c*est que le beau duc avait maintenant des choses plus sérieuses en tète.

Sa manie de royauté ne Tempèchait plus de dormir; mais s*il s*était lui-même refroidi à ce point, ceux que son enthousiasme premier avait jetés dans Tentreprise n'étaient pas d*humeur it Tabaiidonner.

M de Modène, entre autres, s*évertuait à susciter des ennemis aux Espagnols, et réussissait assez bien, il faut le dire.

Si M. de Guise avait voulu, non pas en faire autant, , mais seulement rester neutre et modérer ses dépenses, il se serait éveillé roi de Naples quelque beau matin.

Lorsque les finances commencèrent à manquer pour la première fois, les Français avaient déjà dans la ville un parti formidable.

Il y avait quelque temps déjà qu'on attendait des nouvelles (de r&rgent) de l*b6tel de Ghevreuse.

Un jour que Modène el le duc de Guise étaient réunis dans le cabinet de ce dernier, le conspirateur sérieux voulut entamer le chapitre des représentations.

— Sire (la maison de M. de Guise le nommai', ainsi par anticipation), vous perdez la partie par votre !ftcheuse imprévoyance.

Ll MfeJIDUHT NOtk. 949

Si no»s arions à cette heure Tor dépensé en galanteries folles...

— Trouvez-vous pas, — interrompit le duc avec un fade et distrait sourire, — que madame Anne est plus belle cent fois que jadis? Hodène, parlez-moi franchement, je vous prie.

— Ainsi ferai-je, pardieu l — s*écria celui-ci, cadet de Provence, hardi d*action et davantage de paroles.

Sire, je voudrais de grand cœur que madame Anne fût à cinq cent mille lieues par delà les antipodes.

— Oh ! Modëne I — soupira le duc épouvanté du chemin qu'il lui eût fallu faire pour la rejoindre à cette hyperbolique distance.

* — Je le voudrais, Sire, — reprît le Provençal en s' échauffant, — je le voudrais au prix d'un an de purgatoire. C'est affaire à vous de perdre un royaume pour un cotillon.

Vive Dieu ! la postérité ne voudra pas le croire, et votre grand-aieul en gémit là-haut, j'en suis sûr.

Le duc ferma les yeux à demi.

— Anne, ma beauté, — murmura-t-il languîssamment, — le malheureux n'a pas vu tes grands yeux lui sourire.

Modëne, — ajouta-t-il tout haut, — je crois que vous passez les bornes.

Vous êtes un fidèle ami, mais...

— Et c'est pour cela, Sire, — voulut interrompre Modëne; mais il s'arrêta.

Le duc, redressant tout à coup sa riche taille, avait

StO Lt ntffniirr son.

mis te poing sur la hanche, et le regardait sëvire^ ment.

— Modène, — dit-ll enfin, — je tous tiens quitte de Tos remontrances. Henri de Lorraine a, Dieu merci I la tète assez forte pour mener de front deux entreprises.

M. de Guise avait repris, en parlant ainsi, toute la hautaine dignité de son rôle présent.

Le reproche de Modèue avait porté.

Soit disposition actuelle, soit revirement subit des pensées de son versatile cerveau, il rentrait franchement et à toutes voiles dans le courant des rêves ambitieux qui l'avaient porté naguère jusqu'au réduit de toilette de son vénérable oncle.

Anne était, pour une heure, pour un jour peut-être i; brusquement renvoyée au second plan.

— Et... où eu sommes-nous. Monsieur? — repritil après un moment de silence, énonçant ainsi seulement la conclusion d^une sorte d^examen de conscience qu'il venait de faire en quelques secondes.

— Sire, — dit Hodène enchanté en lui prenant la main pour la porter à ses lèvres, — je remercie Dieu qui a béni mon audacieux dévouement. Nous sommes au but, puisque vous voilà des nôtres.

Il faut, si j'ose vous donner un conseil, vous montrer sur l'heure au peuple qui vous aime.

— Hé! Modène, je ne fais que cela tous les jours.

— C'est vrai, — Sire, — dit le Provençal avec un reste d'amertume.

Tous las jours le peuple peut voir M. le due de Guise aux pieds de la vice-reine de Naples.

-^ A9S09, MoasieurI vous prenez gaût aax remoatrancds. .. piais je Toas comprends.

Les temps sont mûrs, n'est-ce pas ! Nous allons noener la gnerre» mointenaat, le front baut et le visage découvert.

— Soit.

— Je taux mieux pour ceci que pour les sourdes menées, Modène. Montons à cheval» et vous verrez qi^&la main qui a tracé tant de galantes et merveil* leuses épitres, sait au$si tenir comme U faut l'épée à roccasion.

M. de Guise avait prononcé ces mots rapidmnent, et tout d'un trait.

Hodëne, qui avait vainement essayé 4e l'interrompre, saisit enfin la parole, et dit avec tristesse :

— Hélas ! Sire, Dieu me garde d'en douter I Mais, si les temps sont mûrs, nos coflfres sont vides, et M. de Chevreuse fait furieusement attendre ses envois. Si nous avions maintenant l'or prodigué...

— Encore!., pour Dieu! laissons là nos prodigalités qui, à tout prendre, sont moins folles qu'il ne vous plaît de le dire. Le peuple aime les rois magnifiques, Modène, et... Que reste-t-il dans nos coflfres?

^ Sire, cinq ou six mille ducats, tout au plus.

— En français, je vous prie.

— Quelques mille, louis , Sire , si mi/eux vous

aimez.

— Tudieu! dit le duc à part lui, nous avons mené grand train le nerf de la guerre, en effet... Voyons, Modène, ajouta-t-il tout haut, monsieur mon oncle a

M9 il MBITMAIIT lOIR.

peut tarder à nous faire tenir de nouveaux fonds ; il faut employer utilement ceux-ci, qu*en dites-vous?

— Sire, ordonnez.

— Largesse au peuple I Hein?.. Je veux me montrer à lui suivant votre bon conseil, et l'arroser d'une pluie d'or pour ma bienvenue...

M. de Modëne hésitait.

Certes, l'idée était grande et politique; mais les coffres allaient se vider tout à fait.

Une réflexion vint, qui le décida.

— Si les six mille ducats restent au palais jusqu'à ce soir, se dit-il, demain ils auront suivi les raillions apportés de France. Mieux vaut encore soudoyer des meneurs pour notre cause que des histrions pour le plus grand plaisir de madame de Pescaire... Soit fait suivant votre volonté, Sire, ajouta-t-il à voix haute.

Et il allait sortir pour chercher la somme.

Mais ces quelques secondes d'hésitation avaient suffi au mauvais génie de M. de Guise.

Les six mille ducats allaient rejoindre, en effet, les millions apportés de France.

Au momeitt où Modëne s'avançait vers la porte , un page à la livrée de Gonzague fut introduit.

— À monseigneur Henri de Lorraine, duc de Guise, dit-il en mettant un genou en terre et présentant uu billet délicatement plié.

M. de Guise porta le précieux message à ses lèvres avant de rompre les fils de soie que réunissait le cachet armorié.

Puis retenant d'un geste M. de Modëne^ il lutavH dément. . *

LB HBHDlÀlfT HOIR. t23

A mesare quMl parcourait les lignes d'une écriture fine et migoone, un contentement ineffable se peignait sur sa physionomie.

La missive achevée, il se leva radieux, et dit au page en contenant à peine sou transport :

— Ha noble dame recevra de ma bouche la réponse, Jt)eau page.

En même temps, il détacha d*un geste plein de gracieuse grandeur la lourde chaîne d'or qui descendait jusqu'aux derniers crevés de son pourpohit, et la passa au cou de l'enfant, rouge de honte et de plaisir.

Modëne était consterné.

D'un coup d'oeil, il avait mesuré la portée de ce funeste incident.

— Ferai-je assembler le peuple, Sire? dit-il, tandis que le page, saluant jusqu'à terre, sortait à reculoits.

— Point, Modëne, point! répondit le duc distraitement. Réflexion faite, ce serait prodigalité folle d'employer ainsi nos dernières finances à si pauvre objet.

Le Provençal secoua la tête en silence et gagna la porte avec lenteur, navré de ce cruel hasard qui détruisait en un instant l'effet de son dévouement.

Du seuil, il put entendre son maître qui disait, rêvant tout haut :

— Ce pauvre M. de Pescaire! sa femme et sa viceroyauté du même coup ! Le tour est piquant, sur ma parole I

tu Li «mDurr hoir.

Lo soir, les derniers ducats fareal glorieusement employés à une magnifique sérénade ; durant laquelle le dac, s'avançant jusque sons les balcons de sa dame, fit au bienheureux message qui fixaft un premier rendes-vous, la réponse la plus délicate et la plus galante qui se puissç imaginer.

IT

Plusieurs mois s'étaient écoulés.

La belle marquise de Pescaire, qui d'abord avait résolu de jouer avec Tamour de M. de Guise et dç lui faire payer cher son mariage et ses infidélités passées, avait a^iihti peu à peu sa craauté s*éviinouir et son ancien amour reprendre le dessus.

Cependant, jusqu'alors, fidèle à son premier système de coquetterie, elle n'avait accord^^ autre chose que de platoniques rendez-vous, ou de fades rébus et d'innocents baisers s'échangeaient du premier étage à la rue.

Une seule chose donnait du piquant à ce commerce.

Le vice-roi était instruit de tout ; lui-même dictait à sa femme, depuis plus d'un mois, ses épîtres galantes, et M. de Guise le savait.

Bi^n souvent, derrière la jalousie, le mari était là, écot|tant les doux propos de l'amant; et l'amant ne l'igaorait pas.

Et cet imbroglio, sauf madame de Pescaire, diver^ tissait tontes les parties.

H. de Goise, qui, d'ordinaire, détestait les dâaLs, attendait ici assez patiemment.

Hais sou amour n'y perdait rien.

Par contre-coup, une velléité de yengeance personnelle contre Moncade lui était venue à la longue.

Depuis un mois, il suivait sa conspiration avec une sorte de zèle.

Or, M. de Chevreuse avait fait son devoir d'oncle de comédie; les coffres étaient pleins.

L'entreprise avait marché rapidement ; sans trop le savoir, Henri de Lorraine était réellement sur le point de réussir.

Mais sa galanterie devait encore lui susciter un obstacle.

Parmi les serviteurs que M. de Modëne avait emmenés de Paris^ était un Milanais du nom de Strada, qui, des plus infimes occupations dcniestiques, s'était peu à peu élevé jusqu'au rang de factotum.

C'était mk véritable italien de l'époque, adroit, ran^ pant, menteur et traître.

Quelque temps avant le départ de l'expédition pour Napies, Strada s'insinua tout à coup dans les bonnes grâces de M. de Guise, et devint pour lui une manière de confident de second ordre.

La cause de cette faveur subite était la charmante cantatrice du théâtre de la Foire, connue sous le nom de laCarlotta, et sœur du Milanais.

Le duc, en effet, — à l'iasu du frère, ou par ses soins, nous ne saurions dire au juste, — avait noué

là HERDIÀNT !fOIli. ttt

ulfie de ces passagères intrigues qui faisaient alors toute sa vie.

Il se trouvait libre ou à peu près, 4)uisque madame de Guise, prenant goût au climat dltalîe, voyageait depuis deux ans, ne donnant guère de ses nouvelles qu'aux échéances de sa pension.

Garlotta, passablement intrigante, et poussée, d'ailleurs, par son frère, qui voyait dans cet amour tout un avenir de fortune, essaya de mettre à profit Tabsence de la femme légitime.

Elle s'imposa au duc, pour aiusi. dire, de vive force.

Lui, insouciant et faible, ne prit pas même la peine de résister à cette obsession, et, lors du départ, il la laissa monter sur le navire qui le conduisait à Naples.

Là, le frère de la chanteuse, par son caractère insinuaut et délié, fut d'un puissant secours à M. de Modène.

Il servait en même temps d'interprète, tl^ meneur et d'espion.

Pendant les premières semaines, il fit réellement preuve du plus grand zèle, et travailla de franc jeu au succès de l'entreprise.

Hais quand l'amour de M. de Guise pour Anne de Mantoue ne fut plus un mystère, et que l'Italien put se convaincre du délaissement complet de sa sœur, le zèle se changea en haine.

Tout en continuant à servir, en apparence, la cause du prétendant, il alla trouver sous main Moncade, et Ini dévoila d'un bout à l'autre les secrets de son maître.

%M U miimiiif Ml.

Le marquis tomba des naes à cette nooTelle : jamais il n'aurait va dans M. de Guise la tète d'une eonspiratiou. Il écouta le récit de Strada d'un frant impassible, sans émotion ni aurprise apparentes ; mais son visage était un masque discret, et s6n indifférence né fut pas jusqu'à mépriser l'avis.

Le traître, largement payé, retourna vers M. de Modène, avec mission de surveiller de près les mouvements des conjurés.

Le jour même, Moncade expédia des courriers à Madrid, et prit toutes ses mesures pour rendre une surprise impossible.

Depuis lors, tous les matins, Strada venait faire son rapport, divulguant non-seulement les actes de H de Guise, mais encore les progrès de son iulrigne amoureuse.

Moncade ne disait pas un mot : parfois seulement, aux passages les plus décourageants des récits du Milanais, Hiu fier sourire crispait imperceptiblement ses lèvres.

Le rapport fait, Moncade remerciait du geste, payait, et d'un autre geste congédiait.

L'Italien était hardi; mais cette froideur le clouait ' à distance.

Aussi, pendant deux mois qu'il fit le service d'espion, malgré la curiosité qui l'étouffait, malgré l'ardent désir qu'il avait de s'insinuer davantage, il n'osa jamais' risquer une seule question touchant la belle recluse de Portici et les mystérieuses amours du vice-roi.

Cependant, sous le double rapport qu'elles eâlbras-

U MBRBURT HOIR. Stf

saient, les commantcations de Strada devenaient de plus en plas accablantes.

Un matin, il se précipita, effaré, dans la chambre da marquis, et, lai montrant d'une main une lettre ouverte, de Tautre, une large pancarte imprimée en gros caractères, il se laissa tomber sur un siège, haletant et incapable de prononcer une parole.

Moncade prit d'abord la proclamatioq.

D'un regard rapide, il la parcourut d'un bout à l'autre, et la posa ensuite froidement sur son bureau.

Pour la lettre, il ne prit même pas tant de SQin ; un coup d'œil lui suffis.

A peine ouverte, et comme s'il en avait au par cœur le contenu, il la referma.

Le Milanais, essoufflé, qui, pour apporter plus vite ces précieux documenta, avait couru depuis le palais de M. de Guise jusqu'à celui du vice-roi, regardait faire ce dernier avec un étonnement inexprimable.

— Mais, Monseigneur, dit-il, l'excès dp la surprise lui rendant la parole, — mais... vous u'aves donc pas lu cette proclamation?

— Si, fit Moncade du ï|put desilèvires.

— Eh bien! vous n'avez pas compris?.. La révolte doit éclater demain I

L'Espagnol ne daigna pas répondre cette fois, et se mit à jouer distraiiemeiU av^c la lettte feri^ée. Strada pev4nt i la charge.

— Du moins. Monseigneur, dit-il, vous .n'avez pas pris conuaissaoce de la lettre?

Cette question, un moins bavand d'aurait fait^.

1)0 U lUNMAIT nom»

Quelle que fût Tlmpassibilité habitaelle de Honcade, sa coDduite, ici^ devenait inqualifiable.

L'épttre^ eu effet, portait pour signature, Anne, marquise de Pescaire, et la belle Italienne, daas des termes évidemment dictés par la passion la plus vive, y consentait à un enlèvement qui devait avoir lieu le soir même.

Et pourtant, le' vice-roi répondit seulement de ce ton glacial qui défend toute question ultérieure : un second!

— Si...

— Le Milanais, attéré de cette étrange indifférence, s*en allait assez mécontept de l'effet produit par ses deux grandes nouvelles, lorsque Moncade, qui avait tracé à la hâte quelques lignes, le rappela.

Strada revint aussitôt et couva d*un œil avide le bienheureux écrit, qu'il supposait un bon sur la trésorerie de son excellence.

— M. de Guise vous emploie-t-il, seul, pour cet office que vous savez? demanda le marquis.

— M. le duc a en moi une confiance!., commençait emphatiquement Tespion.

— Je vous demande, reprit Moncade en l'interrompant, si nul autre que vous, parmi les Français, n'a connaissance particulière de cette intrigue.

Strada craignit une concurrence.

Il crut que le marquis lui cherchait *'un adjoint, un remplaçant peut-être ; et, pour éviter ce coup, il se bâta de répondre :

— Monseigneur, je suis seul, absolument seul dans cet important secret,

Li miioiàiiT nom. S34

Alors Moncade écrivit la suscription du billet, le cacheta et le remit entre les mains de l'Italien en le congédiant de son geste ordinaire.

Nous dirons tout de suite que le pauvre diable, ravi d*avoir arraché trois phrases au vice-roi, et, se voyant déjà, dans l'avenir, l'indispensable de Moncade comme il avait été celui de M. de Guise, s'empressa de porter le prétendu bon à don Ruy Antunez de Herrada, majordome de son excellence.

Gelui-ci, après lecture, fit enfermer d'abord le porteur, puis l'embarqua sur le premier navire partant pour l'Espagne.

A moitié route, le navire mit son passager à bord d'une galiote faisant voile pour le Nouveau-Monde, où, pensons-nous, le frère de la virtuose finit honorablement ses jours.

Dès que Moncade se trouva seul, il ouvrit la lettre et se mit à la lire où plutôt à la savourer lentement.

Chaque ligne, chaque mot, était salué d'un sourire d'&rgueil et de triomphe.

— Par la mère de Dieu ! dit-il enfin en éclatant tout à fait, je suis content de moil

c La lettre est dictée de main de mattre, et m'aurait trompé tout comme ce pauvre monsieur de Guise. .• Ho! ho I monsieur le duc, nous savons aussi, nous, tourner de galantes épttres. »

Après cet accès inusité de. gaieté, l'Espagnol, froissant la lettre, l'approcha d'un brasier allumé ; puis il ajouta eu s'adressant toujours h son adversaire ab-» sç»t;

m Li wavunt HOIR.

— Cest iDSl à voQS, monsienr te dnc> de Insser prendre ftinsi votre correspondance amoureuse.

« Ces missives, en bonne loi de chevalerie, se doivent brûler sur l'heure.

» Vous raves oublié ; je le faâs pour vous.. . > Par Dieu! reprit- il en changeant tout à coup de ton, Naples ne vous suffisait pas, Monseigneur I II vous fallait encore la femme du vaincu après la vietoii« ! C'est bien; je vous remercie.

» J'avais besoin de vos insultes, mon noUe rhral.

• Maintenant que nous jouons le même jeu, peut-on m'accuser d'être le plus heureux? »

En ce moment, son regard tomba par hasard sur la lettre, qui commençait à prendre feu.

Il jeta un cri, et se leva p&ie de surprise «t de colère.

Qe papier, dont la lecture l'avait mis de si joyeuse humeur, produisait sur lui l'effet de la tête de Méduse.

Entre les lignes dictées par lui, la chaleur du brasier avait fait éclore, pour ainsi dire, d'autres lignes de la même écriture, mais qui rendaient son triomphe au moins prématuré.

Voici quelques passages de la seconde lettre écrite avec cette encre. connue de temps immémorial» et à laquelle une jolie dame donna la première, dit-on, le nom ingénieux ^ encre sympathique :

c Monsieur le duc,

«< ... Tout à l'heure, on n^e dicftait des mots d'amour.

» Hélas! devrais-je l'avouer? Ces mots, je las iroo-

» Tels Men faibles, car ils vous ëtaieiift adressés.. . Cet » homme est traître et cruel, Henri.

» Il veut vtms perdre ; il se sert de moi pour vous » attirer dans le piège ; voqs n'y tomherec pas ; je » veille sur veus et jevous atme... Je tremble! si >» vous alliez oublier d'approcher du feu ce papier ; si » vous ne lisiez que les lignes menteuses écrites sous » ses yeux, par son ordre! Si vous alliez venir à ce » rendez-vous d^ minuit !.. Henri, ses perfides mesu- » res seront déjouées.

9 Venez dès huit heures ; venez, venez seul, sous ». l'habit d'un simple gentilhomme.

» Je suis à vous, prête à tout quitter pour vous 9 suivre. »

Suivait une longue page, pleine de ces charmants reproches que se fait toute femme au moment dé succomber ; puis — singulier mélange I — force prières à Dieu pour qu'il lui conservât bien longtemps l'amour de M. le duc, etc.

Moncade laissa échapper la lettre, et tomba dans une profonde rêverie.

Longtemps il resta ainsi debout, les yeux fixes, la bouche ouverte, semblant lire au plafond les accablan* tes paroles que son œil seul avait aperçues, et qui pourtant vibraient dans l'air autour de lui, comme si une voix de Stentor les eût criées à son oreille.

Enfin, il gagna la fenêtre à pas pénibles, et présenta son front brûlant à l'air frais du matin.

U étouff*ait.

Peu à peu, cependant, ses pensées prirent une tournure moins chagrine,

tu u mmar aon.

Sa belle tète reooaTra son expresi^n ordmure de confiance et de fierté.

À peine si nn léger dépit se lisait encore snr son visage, lorsqu'il dit en quittant la fenêtre :

— M. de Guise aura pris un point. Qu'importe ! ne peut-on gagner la partie sans que l'adversaire soit repic et capot ?.. On ne m'écrit pas, à moi ; mais qu'estce qu'une lettre en oomparraison d'un fait ?

Puis, guidé par une pensée soudaine, il saisit son feutre; jeta son manteau sur ses épaules et sortit précipitamment, en disant :

— A ce soir, monsieur de Guise.

« Je serai moi aussi, au rendez-vous. »

U était alors neuf heures du matin.

Le vice roi prit à la hâte ses dispositions, en habOe homme de guerre, pour déconcerter, au besoin, par la force, la révolte du lendemain.

A dix hqpres, il galoppait sur la route de Portici.

Là, il eut avec la recluse un long et mystérieux entretien.

A eu juger par le résultat, l'amour ne fit point les frais de la conversation.

Une importante affaire fut discutée et conclue.

Ensuite, la belle inconnue' monta dans le carrosse du marquis de Pescaire, qui choisit l'heure de la sieste pour rentrer àNaples et introduire secrètement sa C(Hnpagne au palais.

Maiiave.

Cependant, à Paris, lettres sur lettres arrivaient de Maples, qui toutes concluaient ainsi :

« DeTargent.

» Il ne nous manque que de l'argent.

» Ne laissez rien à Thôtel de Guise, voire à Thôtel > de Ghevreuse.

» Et envoyez-nous de l'argent. »

Le vieux duc envoyait toujours.

Déjà plusieurs millions étaient passés à Naples, sans qu'aucun résultat fût venu récompenser tant de zèle généreux.

M. de Chevreuse était riche ; mais il n'y a point de fortune pour résister à de si terribles assauts.

Deux mois environ avant les événements rapportés au précédent chapitre, il fit venir le chevalier de Lorraine, frère de M. de Guise, et lui déclara nettement qu'il était à bout de ses ressources.

Celui-ci vQuIttt bien faire quelques objections : mais

t36 u mmiÂiiT how.

M. de Qievrense loi ferma la boache, en montrant la copie d'un message où il priait monsieor son neveu de ne pins compter sor son secours.

La lettre ^tait eu ronte pour Naples.

— Et il était grand temps de m'arrèter, Charles» ajonta-t-îl. Sauf mon château de Gherreuse et mon hôtel, je ne me connais pas, grâce à monsieur de Guise, un pouce de terre en France, à l'heure qu*il est.

La réponse au message dont nous venons de parler ne se fit pas attendre. ,

C'était une longue et piteuse lamentation : L'entreprise était à point.

Encore un effort, et tout se terminerait à souhait : « Enfin, monsieur mon oncle, disait le duc en finis- > sant, envoyez ce que vous pourrez (le plus sera le » mieux), et si vous n'avez pas de mes nouvelles • avant huitaine, emharqaez-vous hardiment.

» Votre soumis neveu vous 4*ecevra la courcmne en » tête et vous donnera place sur son trône.. »

— Manquer si magnifique aiAaine, fauie de quelques milliers de loots I soupira le vieux duc, taadis que son secrétaire déposait la lettre en grande cérémonie, dans un coffret où reposaient toutes les jmssives royales de M. de Guise.

« Laisser Henri, mon neveu, en sii>eau chemin!.. Vive Dieu! vive Dieu!., c'est à en perditeJa t^j.. Comtois ! »

Le valet, contemporain de Henri 4e Gtrand, montra

silencieusement sa tête chauve à la ^Pteenlr^oaverte.

— Hon^ carrosse! UmX da suite!., allons donc! dit impatiemment le dae. *

Comtois s'inclina et obéit de son mieux ; mais il pa« ratt gue le ton de son maître l'avait graadement mécontenté, car ses camarades purent rentendrcr. murmurer, pendant quMl traversait l'antichambre :

— Ventre-saint-Gris I depuis le jour où le feu roi (Henri lY, sans doute) fut malement assassiné, on ne m'a pas parlé4sur ce ton à i'hôtel de Chevreuse...

— Mou carrosse I de suite ! allons doncl.. Ventresaint-gris !

M. de Chevreuse se fit conduire à l'hôtel de Guise, afin de faire argent de ce qui s'y trouverait; mais tout avait disparu déjà ; le dernier envoi de Charles de Lorraine se composant du prix des meubles de l'hôlel.

Ces salles immenses privées de meubles, ces cheminées de six pieds de haut, nues, sans candélabres ni horloges, ces murailles veuves des tentures qui leur prêtaient naguère leur somptueux éclat, amenèrent plus d'une réflexion pénible dans l'ftme du vieillard. M. de Guise était ruiné.

Lui-ibême avait tout vendu : ses pierreries ornaient les devantures des joailliers ; sa vaisselle d'or avait pris la route de la monnaie.

Il mangeait maintenant dans de l'argenterie, comme un gentilhomme de province.

— Si c'était en vain I se disait-il en parcourant tristement ces pièces que leur vide rendait plus vastes encore.

« Si monsieur de Guise allait s'en revenir comme il

i3l ùt MBiiDUMT ivotk.

est p^*ti! et cela, faute d'un dernier sacrifice !.. fiel vive Dienl quand on 8*est avancé à ce point, il n*est pas temps de reculer.

c Voici vide et nu Thôtel de la branche atnée ; c*est une honte que la demeure des cadets soit pourvue encore ; il faut mettre ordre à cela. »

Quelques heares après, en effet, des tapissiers convoqués faisaient main basse sur tout ce qui était meuble à l*hôtel de Chevreuse, et bientôt la demeure de Fonde n'eut rien à envier à celle du neveu.

Il va sans dire que la somme provenant de cette vente fut immédiatement expédiée à Naples.

Après ce suprême sacrifice, M. de Chevreuse se fit celer pendant huit jours, ne sortant que pour faire une courte visite à madame de Chastillon.

jCeux qui pouvaient approcher de lui disaient qu'il semblait dans un état d'anxiété maladive.

Tous les matins, en se levant, c'était avec la mine d'un coupable attendant son arrêt, qu'il demandait le courrier de Naples.

Il tremblait comme la feuille et retrouvait seulement quelque calme, lorsque son valet l'assurait que nul message n'était arrivé pendant la nuit.

Quel pouvait donc être le motif de ce changement étrange?

Lui qui naguère souhaitait plus que chose au monde des nouvelles de son neveu de Guise, semblait maintenant les craindre comme si chaque missive devait lui amener la peste.

Et cette frayeur allait toujours croissant, au point de devenir uue fièvre véritable.

il iiiitDUift Rôiit. iOr

C'est que le vieux dae avait mûrement la et médité la dernière lettre de M. de Guise. Il avait pris fort au sérieux surtout ce passage :

c Si, avant huit jours, vous n'avez pas de mes nou- » velles, vous pouvez hardiment vous mettre en che- » min, etc. »

Certes, M. de Ghevreuse avait agi par dévouement avant tout; mais où est le cœur dans lequel Tintérèt personnel ne trovTve pas un petit coin à son aise? Le bonhomme hrûlait réellement d*ètre reçu par son neveu, Ta couronne en tète, et de s*asseoir avec lui sur son trône, pour se reposer des fatigues du voyage.

En outre, ceci était un espoir timide, mille fois rejeté, puis repris ; il pensait que, si madame de Ghastillon se décidait un jour à lui confier le soin de son bonheur, il aurait à offrir à sa beauté une position enviable.

Que de fois, dans de longues et juvéniles rêveries, le vieillard s'était exalté à cette pensée 1

Le septième jour, il fut obligé de rester étendu sur une chaise longue, tant était grand son émoi ; mais quand la matinée du huitième se fut passée sans nouvelles, il sauta gaillardement à bas de son lit, se fit habiller, et, sans prendre le temps de confier sa tête aux soins de Versac, il s'achemina vers l'hôtel de Chastillon.

Il ne faisait pas jour encore chez la belle veuve.

Comtois, cette fois, n'avait point précédé son maître, et madame de Chastillon, réveillée en sursaut par sa fille de chambre^ annonçant monsieur de Ghevreuse, refusa d'abord tout net de le recevoir*

tiO LB MKHIllilIT NOnU

Il s*ensiiiTU une série d'ambassades du salon à la chambre à coucher.

Enfin, un dernier message porta cet ultimatcun : M. de Ghevreuse faisait humblement et respectueusement ses adieux à madame de Chastillon. .

Quittant Paris au plus tard dans une heure, il aurait le mortel déplaisir de ne point la saluer avant son départ.

Madame de Ghevreuse n*avait point fait toilette ; mais, cette fois, la curiosité fut plus forte que la coquetterie ; elle ordonna que M. de Ghevreuse fût introduit.

Il entra le corps en double, osant à peine lever les yeux, et respiraut, narines gonûées, Tair enivrant de ce sanctuaire de la beauté.

Plus audacieux, il n'en aurait pas vu davantage : madame de Ghastillon était bien là, demi-couchée sur son lit, un large peignoir jeté négligemment sur ses épaules et la tète embéguiuée d'un flot de dentelles; mais, sur son ordre exprès, la femme de chambre avait poussé les contrevents.

Oatre cela, les doubles rideaux de soie étaient hermétiquement tirés.

Bref, il restait juste assez de jour pour distinguer une masse blanche et indécise au fond de l'alcôve.

Libre à M. de Ghevreuse de parer à son gré l'idole.

La scène d'adieux fut longue et des plus touchantes ; lorsque M. de Ghevreuse se leva enfin pour prendre congé, madame de Ghastillon, vu la circonstance, voulut bie^ lui abandonner sa main à baiser.

Jusqu'à ce moment, le vieux duc avait passablement

IJr MBNDIAIIT HOIR. 144

gardé son secret; mais, emporté par cette faveur inattendue, il s*écria tout à coup arec enthousiasme :

— Uranie... que vous seriez belle sur un trône 1 Et il dévoila ses espoirs, et, pour la centième fois,

peut-être, il mit son cœur et sa main aux pieds de madame de Chastillon.

Un quart d'heure auparavant, celle-ci eût repoussé bien loin cette prétention téméraire ; mais le vieux duc avait parlé : il ne s'agissait de rien moins pour elle à présent que d'être la tante du roi de Naples.

Tante d'un roil cette idée la transportait d'aise, et, sans l'obscurité presque complète qui régnait dans la chambre à coucher, M. de Ghevreuse aurait pu constater sur le visage de sa maîtresse, un* changement trop subit pour être bien flatteur.

Mais il ne voyait rien, et, sentant que le moment était décisif, il s'évertuait à plaider sa cause.

— Ce n'est point là, disait-il, un espoir chimérique. »

« Pour remplacer ma fortune employée à le servir, mon royal neveu me donnera quelque apanage... La Sicile, peut-être...

4 Belle dame, vous signeriez vos précieuses épîtres à vos amis de France : Uranie, princesse souveraine de Sicile ! »

Madame de Chastillon ne demandait pas mieux; le mariage fut célébré presque immédiatement et sans pompe.

Après la cérémonie, le couple regagna précipitamment rhôtel de Chevreuse, suivi des féiicitalions légèrement équivoques du populaire.

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