‹ La recherche de l'inconnueChapitre 5 sur 14 · LAURE · texte numérisé non relu

LAURE

£h mais ! la page est blanche.

ARTHUR

Voulez-vous que Je tous dise ce que faurais écrit sur cette page, si oHe D^avait dû 6tre Tue que par yous seuleT

LAURB.

Mais c'est <iu*en Térilé je ne sais si je dois...

ARTHUR

Ce sont des vers.

tAURS.

Déerers ! Oit ! diteS'lesHAoi bien vite. Mon Dieu! pfersonne encoi4 ne m* en a adressé.

ARTHUR

Il est heureux celui qui vient, le cœur charmé, -

Offrir son livre k la femme qu*il aime.

O Laure ! celui-lk ne s*est-il pas uommé?

Mais ne voudrez vous pas, grftce pour ce blasphème!

Qu*on jour il puisse dire : À la femme que j*aimo !

En ajoutant tout bas : Et dont je suis aimé!

(Un silence. Laure est devenue fort rouge ; son cœur bat arec violence, son sein se gonfle, ses mains tremblantes continuent de parcourir le clavier, mais il eu résulte plus d*une fausse note.)

ARTHUR

Vous Rc répondez pas! Un mot de grâce ! Un seul, je vous en supplie I... Dites-moi que je ne vous ai point offensée.

LAURE (de pins en plus émue).

Monsieur...

ARTHUR (portant la main à la poche de son gilet). Faites plus encore, prouvez -le-moi en daignant' accepter... ce papier... oU j'ai écrit ces vers...

466 LA BBCHBKCBE DE L'IUGOUNUK.

(Arthur se penche, laisse tomber sa main et est sur le point de glisser dans la poche du tablier de la jeune fille un papier très-mince et presque imperceptible qu'il tient plié entre ses doigts ; mais M. Rieublanc est parvenu près du piano, il a saisi le bras du coupable et s'écrie d'une voix de tonnerre) : ff

— Halte-là ! camarade ; un bon chef de poste ne doit jamais dormir, et vous voyez que je ne dors pas. Âh! c'est ainsi que vous entendez l'exercice, vous! je vous en fais mon compliment I Vous voulez encore filer le billet doux à la fille en présence du père ! Sacrebleu^ monsieur l'auteur, comme vous y allez 1 Hais heureusement que la garde nationale est là l Maintenant, il y a une chose qu'on ne m'ôtera pas^e la tête : c'est que c'est bien vous qui êtes le particulier delà diligence. Oh I je vous reconnais maintenant. Je me suis laissé mettre dedans comme un conscrit; mais on ne m'y reprendra plus. Eh bien, monsieur Durandin, que vous disais-je ?

Arthur avait d'abord baissé la tête. avec un peu de confusion ; mais le sentiment de sa fierté blessée reprenant bientôt le dessus, il répondit avec assez de calme et de dignité :

— Monsieur, je suis coupable sans doute à vos yeux, mais quelques mots suffiront, sinon pour me justifier complètement, du moins pour me servir d'excuse. Vous ne samiez d'ailleurs avoir aucun soupçon sur la pureté de mes intentions, et mon ami, que j'ai cru devoir en instruire, pourra vous dire lui-même...

— Oui, capitaine, ajouta vivement le maître-clerc, dans l'intérêt de la vérité, je m'empresse de vous le

LÀ Ricmacn db L*nco«inm. 467

dédarer, et fanrais peut-Atre dû le faire plus tdt, mais aussi, c'est on pea votre faute : vous êtes si vif, oq ne sait comment tous prendre. Je vous déclare donc que mon ami Arthur d'Escorailles est éperdument amoureux de mademoiselle votre fille, et qu'afln de ne pas faire le malheur de sa vie, j'ai consenti à me désister en sa faveur de certaines prétentions que vous avez bien voulu, seul, encourager. Bien plus, je lui ai promis...

— Ta, ta, t», tal Monsieur Durandin, vous tirez votre poudre aux moineaux en ce moment. Jamais ma fille ne sera la femme de Monsieur que voilà. Voyezvons, il faut de la franchise entre vieux militaires. Présentez armes ! rompez vos rangs ! J'ai bien Thonnenr de vous saluer.

— Ah ! monsieur Rieublane, capitaine Rieublanc, vous rétracterez cette cruelle parole. Allons, laissezvous fléchir, que diable 1 j'étais tout au mohis aussi intéressé que vous dans cette affaire, et je me suis bien rendu, moi. Voyons, d'Escorailles, aide-moi à attendrir, à persuader le capitaine, toi qui es si éloqnent dans tes drames, toi, un auteur ! Je vous jure, monsieur Rieublane, que vous ne perdez pas au change. D'abord, votre fille aura un titre ; car tel que vous le voyez, mon ami d'Escorailles est..\ Quel titre as-tu, d'Escorailles? c'est déjà quelque chose, et puis il a un château, un superbe château, n'est*ce pas, d'Escorailles ? Et puis, c'est une célébrité enfin, une grande célébrité. Gela vous fera honneur dans le quartier, dans la légion, veux-je dii*e. Un gendre dont le portrait est chez tous Its marchands d'estampes, la sta-

468 LA RECHBnCHB DB L*mCONRUB.

tuette dans tous les passages, ut dont Toriginal sera pour vous seul, c'est-à-dire pour mademoiselle votre fille. D'ailleurs, je vous promets de faire le contrat de mariage moi-même, je veux que ce soit mon premier acte et je refuse toute espèce d'honoraires. Voyons, il faut êfre raisonnable. Que voulez-vous de plus ? Ah ! mademoiselle Laure, parlezdonc un peu aussi, vous; dites à moilsicur votre père que cela vous convient : car comment voulez-vous le déterminer, si personne ne vient à mon secours ?

Malheureusement mademoiselle Laure n'était guère en état d'exprimer un avis ; elle avait le visage caché entre ses mains et pleurait à chaudes larmes. Chacun des quatre personnages était, au reste, absorbé en ce moment par des préoccupations si poignantes, que nul d'entre eux n'entendit un coup de sifflet bientôt suivi d'un coup de sonnette et de l'entrée d'un nouveau personnage. C'était M. Eugène Bidault, le bureau- ^ crate.

Celui-ci, ne voyant devant lui que visages renversés, ne put s'empêcher de fredonner tout bas entre ses dents ce motif si connu d'un opéra-comique de H. Scribe :

Quel est donc ce mystère?

Puis, s'approchant d'Arthur :

— Je vois ce que c'est, lui dit-il tout bas à l'oreille, Dnrandin a tout découvert, n'est-ce pas, et 11 t'a provoqué? Si tu as besoin d'un témoin, ne te gêne pas...

— Va-t'en au diable ! grommela l'écrivain.

LÀ KEcmatt BB L'mcomnni. 469

RepoQSsé arec perte de ce cAté, il se tourna rers le maitre-*clerc, et l'eatratûant un peu à l'écart :

— Voyons, s'éeria^t-il , Dnraidin, mon pauvre DurandiDy il faut se faire une raison dans ce monde. Ëcoute, mon cher, ce n'est rien, quand on ne le sait pas, et quand on le sait, c'est si peu de chose! Sois clément, comme feu Titus.

— Va-t'en au diable I répartit le mattre-derc.

En désespoir de cause, le jeune Bidault ne crut pouvoir mieux faire que de s'adresser à M. Rieublanc en personne.

— Ah ça ! capitaine, balbutia-t-il, qu'est-ce que tout cela signifie î Vous seriez bien aimable de me mettre un peu au courant. Car enfin, vous comprenez...

— Morbleu! sacrebleu! jura Tex-drogiiste, vous prenez bien votre moment, vous, fourrier, pour venir nous faire visite. Allez-vous-en à tous les diables 1

— Oh! oh! reprit le bureaucrate, je crois que décidément je suis de trop ici ce soir. Mademoiselle, Messieurs, je vous demande un million de pardons. Je venais vous faire ma visite de nouvelle année, mais je m'aperçois que je suis indiscret et je me retire. J'avais pourtant une bonne nouvelle à vous annoncer : j*ai fait la paix avec mon chef de bureau à l'occasion du nouvel an, et il m'a fait donner 300 francs d'augmentation et un détail. C'est à sa femme que je dois cela. Sa femme!... Mais je vous raconterai cela une autre fois. Ne vous dérangez pas.

Et il sortit, comme il était entré, en chantonnant

470 LA RBCBBRCn DB L'ilfCOlIllin.

cette fois ce quatrain d'an vaudeville de M. Scribe

Soie charmant, sexe enchantear, Voua k qui mes vœax se recommandent.

Soyez mon Dien, mon protecteur, El que vos maris tous le rendent !

Vmt ououratfe 4e vtntHNi.

Par une assez belle matinée du mois de février, une de ces matinées où le soleil darde si joyeusement ses rayons sur les dalles du boulevard, qu'on croirait déjà le printemps revenu, trois jeunes gens étaieut assis devant le café de Paris, se renvoyant l'un à l'autre la famée de lears cigarres avec autant de gravité que s'ils eussent été Turcs ou Hollandais. Tous les trois gardaient le Silence ; mais il est vraisemblable qu'ils ne pensaient à quoi que ce soit, ce qui constitue au suprême degré la haute fasbion.

Il était alors environ midi, un quatrième jeune homme passa en ce moment sur le boulevard devant le café de Paris. Ce dernier était de petite taille et vêtu sans aucun luxe, mais fort proprement, et n'eût été l'éclat malicieux du soleil, il eût très-facilement dissi-

472 hk RBGHERGHB DB L'iRCOinfUI.

mulé rftge, malheureusement trop respectable, d'une redingote quelque peu râpée. Il portait le nez au vent comme un chien de chasse, marquait militairement le pas en marchant, et fredonnait je ne sais quel refrain d'opéra-comique, tout en mâchonnant un cure-dents, ce qui ne voulait pas dire pfrécisément qu'il eût déjeuné.

— Tiens! c'est Bidault I s'écria un des trois jeunes gens dont nous venons de parler, en jetant sur les dalles le reste de son cigarre. Il y a un siècle qu'on ne t'a vu. Où vas-tu donc ainsi ?

— Eh ! mais, à mon bureau probablenient. Bonjour, capitaine ; bonjour, docteur ; bonjour, agent de change. Messieurs, je vous porte tous les trois dans mon cœur ; mais je n'ai pas le temps de bavarder. Je suis en retard. Mon chef de bureau m'attend, et vous saurez que cet être-là se permet de trancher du Louis XIV et qu'il n'aime pas à attendre.

— Ah bah! repartit M. de Provenchère, le capitaine d'artillerie, une fois n'est pas coutume, et s'il fait le mâchant, ton chef de bureau, tu lui diras que je me charge de lui couper les oreilles.

— Et nK>i, de le soigner ensuite, s'écria à son tour le jeune dœteur.

— Voyons, dit le cinquième d'agent de changé, assieds-toi là quelques minutes auprès de nous ; tu nous feras rh*e et cela m'aidera à passer le temps, en attendant l'heure de la Bourse. Ça, quoi de nouveau?

Le bureaucrate ne se fait pas trop prier pour s'asseohr, et aprèls avoir attaché sur le financier un ^e-

u JuicmciB QR L'ucosnui. 473

gard da comique dédaia, il se mit à chanter ce epoplat sicoantt :

Ouï, c'en ttt fait. Je me mari»; Je veox Tifre comme un Caton.

S*il est un temps pour la folie, Il en est un pour la raison.

— Ta te maries I s*écrièrent tout d'une voix ses trois camarades de collège.

— Non, pas moi, mes trës-chers; non, pas si bétel Mais c'est quelqu'un de notre connaissance intime à tous les quatre.

— QuLdoqc?

— Connu ! connu! dit l'agent de change, c'est Durandin ; il y a deux mois qu*il nous l'a annoncé luimême, et si tu n'as que des nouvelles de ce genre-là à nous apprendre, tu peux bien t'en aller à ton bureau.

— Oui dà I eh bien I non, je ne veux pas encore aller à mpn bureau, attendu que tu es dans une erreur complète, mons Bigorne. Celui qui se marie n'est point Durandijn. Il sort d'en prendre, le pauvre diable, ou plutôt il n*a rien pris du tout. C'est le beau, le brillant, l'illustre Arthur d'Escorailles.

— Pas possible !

— Eh quoi ! il ne vous en était pas venu le moindre petit mot à l'oreille? Voilà qui est étrange, car on ne parle que de cela, à cette heure, dans tout le quartier des Lombards, et quand on va chercher des dragées on des pralines au Fidèle Berger, les demoiselles du comptoir vous racontent aussitôt cette prodigieuse aventui^. Qui, Messieurs, Arthur d'Escorailles a soufflé

474 LÀ RBCHBRCHB DE t'iRCORNOS.

la futare de ce paavre Durandin, il épouse la fille d'un riche droguiste de la rue des Cinq-Diamants, aujourd'hui capitaine de voltigeurs dans la garde nationale. Le mariage est arrêté et doit avoir lieu aussitôt après Pâques. Au sortir de la cérémonie, les nouveaux conjoints partiront immédiatement pour T Auvergne. Ils iront passer la lune de miel dans le château de notre ami d*Escorailles ; c'est tout à fait grand genre, qu*eri dites-vous? Monsieur Rieuhlanc (c'est le nom du papa beau-père) les accompagne. Il veut aider son gendre à organiser une compagnie modèle de la garde nationale dans les montagnes d'Auvergne. C'est son idée fixe à ce brave homme, et vous comprenez que quand un papa beau-père à des écus , beaucoup d'écus, il peut avoir des idées absurdes, sans qu'on s'avise de le contrarier. Je me suis laissé dire d'ailleurs qu'il avait fait bien des difficultés, et, qu'il aurait beaucoup mieux aimé notre amlDurandin que notre ami d'Escorailles. Ces droguistes, c'est positif en diable ; mais mademoiselle sa fille n'était pas tout à fait de son avis. Au surplus, je ne saurais vous donner aucun détail à ce sujet ; mais... je ne me trompe pas... Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir î

— C'est d'Escorailles en personne.

— Heureitsement que les rassemblements ne sont plus défendus. Ohé I d'Escorailles, avance à l'ordre. Les oreilles doivent te tinter furieusement, car nous parlions de toi, de ton auguste hyménée.

En même temps Arthur se vit pressé de questions de toutes sortes et fort embarrassé pour satisfaire la curiosité d'un chacun, Ce fut cependant avec beaucoup

LÀ iiciniCHi M L^iRcomm. 475

de gaieté et de bonne grftce, qu'il confirma à ses amis la nouvelle que venait de leur donner Eugène Bidault, ajoutant qu'il était en course pour sa corl)eille de mariage.

La question suffisamment vidée, H. Bigorne s'écria :

— A propos, Messieurs, savez-vous que c'est aujourd'hui le dernier bal de l'Opéra? Cest une excellente occasion de nous réunir tous de nouveau. Nous souperons ensemble au café de Paris, c'est moi qui vous convie, et la petite J... fera les honneurs du re* pas. J'espère que nul ne manquera à l'appel.

— Appuyé I appuyé ! répondirent tous les jeunes gens, à Texception d'Arthur.

— Quant à moi, ajouta le docteur, je demande la permission de présenter à mademoiselle J... une de mes clientes, une connaissance du Ranelagh.

— A merveille I plus on est de fous, plus on rît, et chacun sera libre d'amener sa chacune. C'est chose convenue. C'est moi qui régale, et c'est le pape qui paiera. J'ai fait hier une affaire magnifique sur l'emprunt romain. Tu entends, d'EscorailiesT II faut faire cette nuit tes adieux à la vie de garçon, et nous t'y aiderons.

— C'est que, balbutia l'écrivain, j'ai disposé de ma soirée, et je ne sais...

Ici il y eut une clameur de réprobation si vive contre Arthur, qu*il n'osa pas décliner rengagement qu'on réclamait de lui, et après s'être serré la main comme dans le serment du Griitli, les cinq amis se séparèrent pour se rendre chacun à ses occupations. Eugène Bidault seul, ayant tiré sa montre et remarqué que

476 LA RBCEBRCHI DE L*mG02mra.

raiguille indiquait déjà une heure de raprès-midi, s'écria :

— Ah' bah! tant pis, il est trop tard. Décidément, je n'irai pas aujourd'hui à mon bureau. J'aime bien mieuit; aller voir si je puis me procurer un billet gratis pour le bal. Ce sera autant de gagné pour moi, et le gouvernement n'en mourra pas.

Laissons passer quelques heures, laissons aussi coucher Je soleil et venir la nuit, puis transportonsnous rue des Cinq-Diamants. Après avoir esquivé, si faire se peut, Tactive surveillance de M. Subtil, nous entrerons bien doucement dans le salon, toujours noir et enfumé, mais qu'embaume le parfum frais et pénétrant d'un gros bouquet de violettes, entremêlées de camélias, offrande journalière permise à Arthur depuis que le titre de prétendu lui a été accordé.

Dans ce salon se trouvent trois personnes de notre connaissance, à savoir, près de la cheminée, M. Rieublanc et Polydore.Durandin jouant aux dominos, et de l'autre côté, mademoiselle Laure assise devant son piano, sur lequel elle laisse cirrer ses doigts, pendant qu'elle fredonne à mi-voix cette suave cantilène de Bellini à laquelle s'attache maintenant pour elle un de ces souvenirs qui ne s'effacent jamais de la mémoire, son vezzosa. De temps à autre, le maître-clerc ne peut s'empêcher, tout en posant ses dominos, de fixer sur la jeune fille un regard plein de mélancolie, et plus d'un soupir s'exhale de sa poitrine avant qu'il s'écrie :

— Double six, — trois et blanc, — je boude, — quatre partout, — domino 1

De son côté, Laure, depuis quelques instants, com*

LA BEGHiaeu DB l'uicokiidi. 477

mence à fixer ses regards avec quelqae inquiétude sur \e pendule, qui marque sept heures trois quarts, et un leger pli vient s'imprimer sur le pur iroire de son front.

— Sept heures trois quarts, balbutie timidement Durandin ; il faut que je retourne à T^tude.

— Ah! diable I reprend monsieur Rieublanc, déjà sept heures trois quarts I comme le temps passe vite aux dominos I II me semble que notre futur est en retard ce soir. Oh ! Ton voit bien que ce n'est encore qu'un conscrit et qu'il n'a pas l'habitude de monter la garde, car il manque son heure de faction.

— U faut qu'il ait été retenu, répond Durandin.

— Retenu I repart aussitôt le bouillant capitaine ; sacrtbleu! on voit bien que vous n'êtes pas amoureux, vous.

Ici, le mattre-clerc soupire encore plus fort et prend tristement son chapeau. Monsieur Rieublanc lui serre amicalement la main, et lui offrant une prise de tabac par forme de consolation :

— Il ne faut pas vous choquer de ce que je vous dis là/ ajoute-t-il aussitôt; car je ne vous sais que plus de gré de venir faire ma partie comme par le passé... là... entre vieux militaires. Quant à monsieur mon gendre futur, c'est un propre à rien et voilà tout. Il ne sait seulement pas jouer aux dominos et an piquet, et il se fait attendre par-dessus le marché. Mais enfin cela ccmvient à Laure, je n'ai rien à dire.

Quelques instants après, Durandin et Arthur se rencontraient sur le palier de l'escalier, le premier sortant, pendant que Tautre entrait*

4T8 LA RICRIRCHI DB l'iRGONNUK.

— Eh quoil tu t'en vas, dit Arthur, aa moment où j'arrive?

— Mon cher, répondit le niattre-clerc avec une dcv^ loureuse bonhomie, je fais comme la lune, je cède la place au soleil.

Pauvre Durandinl murmura Arthur; il Faime toujours I

Arthur entra dans le salon et baisa tendrement la main de sa fiancée, qui avait bien voulu lui accorder ce privilège; puis la jeune fille ayant quitté son piano, vint s'asseoir près de lui au coin de la cheminée. M. Rieublanc s'installa dans une bergère et la conversation commença.

Notre héros s'excusa de son mieux de son retard : il avait été forcé de prolonger son séjour chez lui pour avancer un travail, comme toujours impatiemment attendu, et qu'il livrait à l'imprimerie en quelque sorte feuille à feuille. Laure voulut en connaître le sujet et les principaux détails. C'était bien le moins que la prétendue d'un auteur fût initiée aux mystères de ses élucubrations, et Arthur s'empressa de déférer au vœu qui lui était exprimé.

Pendant ce temps, M. Rieublanc était toujours plongé dans sa bergère, mais son corps seul, et non plus son esprit, assistait à l'entrevue des deux jeunes gens. Il était rare qu'après son dîner, le capitaine fût en état de s'associer à une conversation qui n'avait point pour objet principal ou accessoire le service de la garde nationale, et cette fois le digne homme n'avait pu résistera l'influence combinée du travail, de la digestion et d'un progranmie de ronan.

LA RBcnacn •■ L^mcoHmn. 479

Dès ftt'il fut bien avéré que H. Rieublanc était décidément endormi , le dialogue engagé entre Laure et Arthur prit un tour tout différent, et les mots de 'monsieur et de mademoiselle disparurent instantanément de leur vocabulaire.

— Avez-vous bien pensé à moi acyonrd*hui? s*écria Laure.

Pour toute réponse, Arthur prit une main qu'on lui abandonna sans trop de difficultés.

— Savez-vous, veprit la jeune fille, que j'ai cru un moment que nous ne vous verrions pas ce soir? J'en étais bien triste.

— Oh I qui a pu vous inspirer cette mauvaise idée?

— Mais vous pouviez avoir quelque spectacle, quelque soirée...

— Vous savez bien que tous les plaisirs pour moi ne sont rien auprès de celui d'être avec vous.

— Merci de cette bonne parole! elle m'enlève tous mes doutes. Car enfin, je ne suis pas toujours avec vous, et je ne sais, mais il me semble que si vous pre-' niez quelque plaisir sans moi, ce serait un vol que vous me feriez.

A cet instant, Arthur ne put s'empêcher de songer à la promesse qu'il avait faite de se rendre au bal de l'Opéra, et comme il était trop amoureux pour être diplomate, il rougit légèrement. Il n'y a personne au inonde d'aussi clairvoyant que les femmes qui aiment. Aussi le trouble d'Arthur n'échappa point à Laure, qui s'écria en attachant sur lui son regard le plus pénétrant :

— Vous voulez me cacher quelque chose, ne cher-

480 LA RBCHBRCHB DK L*lllCO!VRU.

chez pas à le nier ; je lis dans vos yeux et dans votre ftme.

— Et qae'lisez-Yous, ma jolie devineresse ? répondit- Arthur avec un sourire quelque peu forcé. Est-ce uu^ vol passé? est-ce un vol k venir?

— S'il ne s'agissait que du passé, j'en éprouverais de la peine sans doute, mais je ne vous en parlerais pas : car le passé est sans remède.

— Alors, c'est donc de l'avenir qu'il s'agit. Eh bien I je veux être franc avec vous aujourd'hui comme toujours.

— Merci! merci!

— J'ai promis à quelques amis d'aller les rejoindre, ce soir, en sortant d'ici.

— Où donc? ^

— Eh mais ! à l'Opéra, c'est le dernier bal de la saison.

— Et vous comptez tenir votre promesse?

-^ Mais je ne comprends pas, je vous l'avoue, pourquoi je m'en abstiendrais, puisque les instants que je passerai à ce bal, il ne m'est pas permis de les passer auprès de vous.

— D est vrai. Allez donc à ce bal, Monsieur, et que cène soit pas moi qui vous retienne. Déjà, peut-être, vous êtes en retard.

'— Laure, vous me boudez, et vous avez tort.

— Moi! non certes, je ne boude pas.

— Oh! vous avez beau dire, vous n'êtes pas pour moi comme à l'ordinaire. Votre front est soucieux, vous baissez la tête.

LÀ RlCnRCHI Dl I.*IllGORNni. 411

— Voui TOUS trompez, Monsieur, je n'ai jamais élé si joyeuse.

Et en parlant ainsi, la jeune fiUe se prit à fondre en larmes.

— Laurel s* écria Arthur, je vous en supplie, essuyez vos beaux yeux, ne pleurez pas ainsi. Oh I si vous saviez quelle peine j'en ressens I Voyons, soyez raisonnable; si c'est mon projet d'aller à ce bal de l'Opéra qui vous afflige, bien qu'à vrai dire je n'y at«> tachasse pas grande importance, eh bien ! j'y renonce de grand cœur. Mon Dieu! mais pour vous épargner une peine^ un, chagrin, que ne ferais-je pasi

— Vrai! vous n'irez pas h ce bal? Votre parole d'honneur!

— Cela n'en vaut vraiment pas la peine.

— Vous avez raison, c'est moi qui suis trop ingrate maintenant. Oh ! pardon, je vous crois, je vous crois. Et tenez, je vous dois une compensation pour ce plaisir que vous me sacrifiez; eh bien... mon bon père dort toujours, n'est-ce pas?

— Plus que jamais.

— Embrassez-moi.

Arthur imprima respectueusement et amoureusement ses lèvres sur la joue fratche^et rosée de sa jolie future. Une voix tonnante s'écria :

— Garde à vous !

Les deux amants tressaillirent d'e£froi. Mais la même voix reprit aussitôt sur un Ion beaucoup moins menaçant et eu faiblissant graduellement, jusqu'à ce qu'elle se fondit en un murmure à peine distinct :

482 LA RBCHBRCHB DB l'iNCONNUB.

— Garde à vousl yoltigearsl ga...a...rde... à... vous...

Laure et Arthur, pleinement rassurés, ne purent* s'empêcher de rire en reportant leurs regards sur M. Rieublanc, qui, jusque dans son sommeil, trouvait moyen d'évoquer ses souvenirs de parade et de garde naticmale.

Il y eut un silence, puis Arthur reprit :

— A mon tour de vous interroger, chère Laure. Qu'avez-vous fait aujourd'hui?

— D'abord, j'ai pensé à vous,

— Et puis?

— Ensuite, j'ai passé ma journée à feuilleter et classer mes cahiers, mes dessins, ma musique, ma correspondance, tous mes souvenirs de pensionnaire enfin. Aujourd'hui que me voilà sur le point de devenir femme, il faut bien que je fasse mes adinux à toute cette existence déjeune fille, déjà bien loin de moi. Je me suis donc mise à remonter le cours des ans.

— Et vous n'avez pas fait un long voyage, n'est-ce pas?

— Eh bien I Monsieur, vous vous trompez, j'ai énormément voyagé aujourd'hui.

— Vraiment? Je suis curieux de connaître les incidents de ce voyage : des distributions de prix, des punitions, des parties de campagne, quoi encore?

— Oui, raillez-moi, c'est celai Vous autres hommes, il vous faut beaucoup d'air et beaucoup d'espace, beaucoup de bruit et de mouvement surtout. .C'est alors seulement que vous croyez réellement vivre,

LA RICIBRCII BS L^IHCONtfUI. 1SJ

tandis que nous, c*est par le cœur surtout que sous vivons.

— Savez-vous, Laure, dit gaiement Arthur, que vous allez m'effrayer sur votre passé, qu'on dirait, à vous entendre, rempli d*orages?

— Pourquoi pas. Monsieur? Telle que vous me voyez, j'ai déjà beaucoup aimé. Oh I ne vous effrayez pas ; c'était une de mes camarades de pension, plus tgée que moi d'environ trois ans, autant qu'il m'en souvient, qui était l'objet de cette passion, une grande brune, belle comme le jour. Je crois la voir encore. Nous nous adorions, et comme nous n'étions pas dans la même classe, nous nous écrivions tous les jours, ohl des lettres magnifiques! J'ai retrouvé quelquesunes des siennes, et je n'ai pu m'empècher d'en rire. Il faudra que je vous les montre. Maintenant, Monsieur, croyez-vous avoir le droit d'être jaloux?

— Oh! pardon; mais qu'est devenue cette jeune personne? est-ce que vous ne la voyez plus?

— Non, je ne sais comment cela s'est fait; mais, je vous l'ai dit, d'abord elle était plus âgée que moi, et par conséquent elle a quitté la pension la première. Il est vrai qu'elle m'avait juré une amitié étemelle, mais il était bien difficile que cette belle passion durât, car mon atnie étaft d'une famille noble très-bapt placée dans la société. Elle était orpheline d'ailleurs, et le peu de parents qui lui restaient habitaient en province ou même à Fétrauger, un ou deux membres da sa famille, je crois, ayant accompagné les Bourbons dans leur exil après la révolution de juillet. Bref, je n'ai plus entendu parler d'elle depuis sa sortie de la

484 Ul RBCBBaCHB DB t*INCeRBUB.

pension, ei jt présume qu'elle aura fait quelque graxMi mariage hors de France. Avec une imagination aussi ardente que la sienne, on n*est ni heureux ni malheureux à demi, et je prie Dieu qu*il lui donne le bonheur. Pauvre Marguerite I

— Marguerite, dites-vous?

— Oui, Marguerite de Cantoinet : c'était ainsi que se nommait mon amie. Mais cette conversation ne saurait vous plaire ; parlons d*autre chose.

— Non pas, non pas; rien de ce qui a pu ou peut avoir de l'intérêt pour vous ne saurait m'ètre indifférent. Je revis avec vous dans votre passé. Vous m'avez dit tout à l'heure que vous aviez conservé des lettres de cette jeune . . Marguerite, voulez-vous me les montrer?

— Oh! bien volontiers. Tenez, les voici.

. En parlant ainsi, Laure ouvrit le tiroir de la table à ouvrage qui la séparait d'Arthur, et lui tendit un paquet de lettres liées ensemble par un simple ruban.

— Encore un souvenir de Marguerite, ajouta-t-elle, une de ses ceintures.

Ce ne fut pas sans une certaine émotion qu'Arthur dénoua le ruban. Mais lorsqu'il eut jeté les yeux sur la première lettre dô Marguerite, ce fut bien pis encore ; il pâlit, il chancela sur sa chaise, et une sueur froide monta jusqu'à son front : il venaft de reconnaître l'écriture du billet qu'il avait reçu deux mois environ auparavant.

Qu'avez-vous? s'écria Laure avec un vif sentiment d'inquiétude.

— Moi ! rien, rien.

LA BBCHBBCn HI L'INCORNUB. 485

— Ohl si fait, vous me cachez quelque chose. Ahl je me souviens maintenant. Cette fleur que vous aviez à votre boutonnière... vous n'avez jamais voulu me donner aucun détail à ce sujet... Rendez-moi ces lettres.

— Eh quoi! ne me permettez - vous pas d'en prendre connaissance? vous-même m'aviez offert tout à l'heure...

— Et maintenant, c'est impossible.

Au même instant, Laure saisit avec vivacité le paquet entre les mains d'Arthur, et le jeta au feu en balbutiant tout bas :

— Mon Dieu ! mon Dieu l j'étais trop heureuse l Le foyer était assez ardent, les papiers et le ruban

prirent feu instantanément. Il en résulta une vive clarté accompagnée d'une sorte d'explosion qui réveilla en sursaut le capitaine Rieublanc, Celui-ci se dressa aussitôt dans sa bergère en s'écriant :

— Aux armes !

Puis, s' étant frotté les yeux, il s'aperçut qu'il était dans son salon de la rue des Cinq-Diamants et non point au corps-de-garde, et que de plus la pendule marquait onze heures.

— Ahl bon Dieu? murmura-t-il, voilà au moins une heure que je devrais être couché et endormil Monsieur d'Escorailles, vous pouvez aller faire patrouille si bon vous semble, mais je ne saurais vous garder au poste, entendez-vous? Un père a sa consigne aussi, et cette consigne ne permet pas qu'un jeune homme, même un futur, demeure auprès de sa fille passé une certaine heure.

48fS LÀ RBCBBRCns M L^lfC^EflfUI.

Le brave capitaine avait oublié aussi que cette consigne-là défend aussi à un père, en pareil cas, de s'endonnir. Quoi quMl en soit, les deux amants se séparèrent, mais il y eut dans les adieux qu'ils se firent ce soir-là une contrainte et une froideur dont il est aisé de se rendre compte.

Parvenu au bas de l'escalier, il fallut qu'Arthur parlementât avec M. Subtil pour se faire ouvrir la grille et la porte de la maison ; ce vénérable cerbère avait jugé à propos de se coucher à dix heures, afin de ne point déroger à ses habitudes, et se refusait opiniâtrement, une fois qu'il était dans son lit, à tirer le cordon, soit qu'on voulût entrer, soit qu'on voulut sortir. Enfin, notre héros ayant obtenu sa liberté, moyennant rançon, monta dans le premier cabriolet qu'il rencontra et donna ordre au cocher de le conduire rue de .la Ferme-des-Mathurins.

L'automédon, qui se méfiait probablement un peu de ses lumières, attendu qu'il avait bu ce soir-là plus que de coutume, jugea devoir éviter les rues où la circulation et l'encombrement des voitures présentent le plus de difficultés à vaincre et exigent le plus de sûreté dans la main qui tient les rênes et dans le coupd'œil qui sert à les diriger. C'est pourquoi il suivit la rue Montmartre tout du long, et s'en alla gagner les

boulevards, si bien qu'Arthur se trouva, devers minuit, devant les ifs enflammés de la rue Lepelletier, à cette heure toute resplendissante de clarté, toute encombrée d'une foule d'individus masqués et non masqués, toute retentissante de mille bruits joyeux. A cet endroit, il fallut faire halte, car les voitures al-

LA RKCHBftCn BB VtfXWmVM. 487

Jalent, venaient, se croisaient arec rapidité sur le boulevard, et les gardes manidpaux à cheval et le sabre à la main s'efforçaient, avec l'aide des sergents de ville, d'organiser la queue des yéhicolès ayant pour destination spéciale le bal de l'Opéra.

L'un de ces utiles préposés à Tordre public s'approdia da cabriolet dans lequel notre héros avait pris place, et voyant que le cocher, dont les idées sem* blaient plus que jamais obscurcies en dépit des torrents de lumière au milieu desquels il se trouvait, était fort incertain de la route qu'il devait prendre, il loi ordonna, avec un énergique juron, d'aller se ranger à la queue devant le passage de l'Opéra.

Comme l'automédon se disposait machinalement à déférer à cette injonction, un cabriolet fort élégant, avec un groom en coquette livrée à l'arrière, vint à passer, et le mattre de ce cabriolet se penchant en avant s'écria :

— A la bonne heure! voilà de l'exactitude I Mon cher d'Escoraiiies, si tu m'en crois, nous mettrons pied à terre ici et nous prendrons le passage. Ce sera plus tôt fait.

Arthur, plongé dans des réflexions dont il n'est pas même besoin d'indiquer la nature, avait jusqu'alors entièrement oublié le monde extérieur, et c'est à peine s'il se souvenait qu'il existât un bal de l'Opéra ; mais la voix de son camarade Bigorne vint le rappeler au sentiment de la réalité.

Que faire? que résoudre! Il avait promis à ses amis de se rendre avec eux au bal de l'Opéra, mais il avait fait à une autre personne une promesse toute con

488 LA RICHBRCIB DE L'iRCOinrUB.

traire, scellée da plus ebannant, du plus doux sceau quMl soit possible d'imaginer. Le doute, en pareil cas, eût été un crime; n'est-ce pas. Mesdames? Aussi Artbur était bien résolu à ne point aller au bal de rOpéra.

C'est alors qu'un équipage emporté par deux cbeyaux fringants s'arrêta sur le bouleyard, en face da passage de l'Opéra* Deux femmes en descendirent, accompagnées d'un valet de pied qui entra à leur suite dans le passage. Ces deux femmes étaient en domino noir avec des masques et des capuchons qui les eussent rendues méconnaissables aux yeux même d'un amant. L'une d'elles-, la plus grande, dont l'accoutrement que nous venons d'indiquer ne dissimulait pas entièrement la taille svelte et élancée, avait un bouquet de marguerites au côté.

Quelques minutes après, Arthur entrait au bal de l'Opéra.

Le tel de l'Opéra.

Il y a dans Paris, toas les hivers, un spectacle yraimenl étourdissant de pompe, de bruit, de foule et d'éclat ; un spectacle qu'il faut avoir vu pour en apprécier nettement le caractère à la fois grandiose et fantastique ; un spectacle à faire pâlir les plus gigantesques, les plus fougueuses créations du peintre anglais Martinn : c'est celui que présente la vaste salle de rOpéra un jour de bal Musard. Rien au monde ne saurait donner une idée de ce pandœmonium où toutes les classes de la société parisienne se trouvent confondues, où répée s'entrechoque avec l'aune, où la législature, les arts, les lettres, le barreau, la finance, l'industrie, que sais-je! se coudoient à chaque pas ; où les femmes le plus haut placées dans le monde par leur naissance et leur fortune ne rougissent pas de venir se mêler à des femmes sans nom et sans aveu. C'est un assem* blage bizarre, incroyable de costumes chatoyants et

490 Là RECHERCHE DE L'iNCOIfllUB.

divers qni laisse bien loin derrière lui le carnayai de Venise. Cela émeut, étonne, éblouit A voir cette multitude qui tourbillonne dans une ronde immense ; à entendre cet orchestre formidable dont les cent voix reproduisent sans doute un écho légèrement affaibli de la trompette de l'archange au jour du jugement dernier, on se sent pris comme d'un vertige, et la raison humaine chancelante est sur le point de s'égarer.

On a vu des fils de famille, perdus de dettes et de débauches, venir passer leur dernière nuit au bal de l'Opéra, et épuiser la coupe des voluptés avant de mettre fin à leurs jours par le suicide. On a vu des jeunes filles entrer à ce bal pures et sans tache et en sortir déshonorées, emportant en outre au fond de leur cœur le germe de toutes les mauvaises passions. Nous ne parlerons pas des tribulations plus ou moins banales, plus ou moins secondaires qu'ont rencontrées dans ce lieu de délices ceux-là même qui le fréquentent aujourd'hui encore le plus assidûment. Qu'importe tout cela, dès lors qu'il est de bon genre de se montrer au bal de l'Opéra? Aussi bien, ce bal n'est-il pas la représentation exacte d'une époque d'individualisme et de promiscuité à la fois, telle que la nôtre, d'une époque qui' semble avoir pris ces mots pour devise : Chacun pour soi, Dieu pour personne ?

Quoi qu'il en puisse être, c'est au bal de l'Opéra, dans un dernière saturnale de l'un des derniers hivers, que nous demandons au lecteur la permission de lui faire passer quelques instants.

Il est environ une heure du matin. C'est l'instant où cette multitude bariolée qui vient de faire irruption

LA Ricnicn Bi l'incobhii. 494

dans la salle eommence à s'exalter soos rarchet magique de Musard; où les intrîgaes se forment et se croisent dans le foyer; où la joie, la joie bruyante, la joie folle et déréglée éclate et gagne de proche en proche chacun des innombrables hôtes de ce séjour.

Prêtez Foreille, et vous n'entendrez que de gais propos; regardez, tous ces masques noirs ne couvrent pas si bien le visage que vous ne surpreniez, sous leurs barbes de dentelles, la trace d'un éclat de rire. Il ne fant pas parler des hommes qui marchent à visage découvert. Ceux-là semblent s'étudier, pour la plupart, à ne laisser entrevoir qu'une faible partie de la douce ivresse dans laquelle ils sont plongés. C'est un bonheur contenu, sobre, mystérieux, mais qui ne demande qu'à se trahir. Au bal de l'Opéra, tout homme, en effet, quel que soit son âge, quels que puissent être ses agréments ou désagréments physiques, n'arrive-t-il pas avec une ample provision d'espérances qu'il a hâte d'échanger contre des souvenirs î Et, à une heure du matin, toutes ces espérances sont en fleur.

A voir se détacher sur tous ces vêtements noirs, sur tous ces dominos, sur tous ces masques noirs, tant de visages masculins plus ou moins vulgaires, plus ou moins maltraités par la nature, mais tous l'œil brillant, mais tous uniformément épanouis par une pensée intime d'allégresse el d'orgueil, on dirait un conciliabule de croquemorts en bonne fortune.

Cependant, seul entre tous peut-être, un jemie homme de vingt-huit à vingt-neuf ans parcourt d'un air soucieux tous les coins et recoins de la salle, inspecte toutes les loges, interroge toutes les ouvreuses

494 U MCaUftGII Dl l'|H€0II1IUI.

c'était convenu entre nous, vous le savez, et vous ne l'avez pas fait. Elle vous en veut beaucoup I

— Je tâcherai de réparer ma faute ; mais souffrez que je prenne congé de vous.

— En aucune façon. Vous êtes seul, je suis seul aussi.

— C'est que je voudrais rejoindre... quelqu'un.

— Ahl ah! quelque charmant domino qui vous a donné rendez-vous ici. Je gage que je sais qui vous cherchez en ce moment.

— J'en doute très-fort.

— Laissez donc 1 Voici le signalement exact : un domino de satin noir, une taille assez élevée et fort élégante, et pour signe distinctif, une marguerite au c6té.

— C'est cela ! c'est cela 1 Grand Dieu 1 est-il possible ? Comment avez-vous pu découvrir ?. . . '

-^ Est-ce que je ne connais pas tout le monde ici, moi? Je fais partie intégrante du bal de l'Opéra.

<— Ainsi, vous allez me dire quelle est la personne à qui j'ai affaire et où je la trouverai.

— Diable I diable 1 vous m'en demandez beaucoup. Et si par hasard j'avais jeté, moi aussi, moji dévolu sur cette personne?

— Âh! bon Dieu I

— Rassurez- vous : tenez,* je veux bien vous céder la place, mais c'est à une condition : vous m'admettrez en tiers dans le souper que vous ne pouvez décemment vous dispenser d'offrir à la belle.

— Je ne demanderais pas mieux, mais vous saurez

Là RKceiRcn OB LmconnvB. 495

d'abord que j'ai promis à quelques amis de souper arec eux au café de Paris.

— C'est une promesse dont ils vous relèveront de grand cœur, j*en suis sûr, quand ils sauront le motif qui TOUS détermine à leur faire faux bond.

— C'est possible ; mais pensez-vous donc que cette dame accepte ainsi, de prime-abord, un souper de* quelqu'un qu'elle ne connaît pas ?

— Ah ! bah ! pourquoi pas ? Au surplus, si elle refuse, ce qui est fort improbable, eh bien I nous souperons ensemble.

— Mais vous savez donc où je trouverai ce domino?

— Tout comme je sais que vous êtes à sa recherche.

— Qui vous Ta dit ?

— Je pourrais vous répondre que je l'ai deviné, quitte à passer auprès de vous pour un sorcier; mais comme vous n'en croiriez rien, j'aime mieux vous dire tout simplement qu'il n'y a pas plus d'un quart d'heure, eu montant Tescalier qui conduit aux secondes loges, j'a aperçu un domino de satin noir, décoré d'une marguerite, et un autre domino, qui ne portait aucune décoration, s'est écrié, sans prendre garde à moi : « Ma » chère, tu as décidément tourné la tôle à M. Arthur » d'Escorailles, qui te cherche en ce moment comme » une ^pie^en peine. »

— Et qu'a répondu le domino à la marguerite?

— Ma foi, je n'en ai pas entendu davantage, car les deux dominos se sont immédiatement élancés dans

. une seconde loge de face qui était entr'ouverte, et dont ils ont refermé vivement la porte. Maintenant, refuse-

496 LÀ U€0BRCaB DE L^llMONHOB.

rez-vous encore de m'admettre à Thonaear de souper avec vous?

— Oh! venez, venez, goidez-moi, je ferai tout ce que vous voudrez.

— A la bonne heure I

En parlant ainsi, Arthur et son compagnon escalanièrent vivement l'étage qui les séparait des secondes loges et se firent ouvrir la loge de Tintendant-généra) de la liste civile, dans laquelle M. de Sainte-Fare avait remarqué que les deux dominos avaient pris leur place. Hais à leur grande surprise, ils se trouvèrent face à face avec un respectable citoyen à cheveux gris, qui était lui-même en tète à tête avec un gentil débardeur. Le grison, médiocrement ravi de cette visite impromtue, fit une fort laide grimace. Toutefois, remarquant la tournure martiale de ses deux interrupteurs, qui d'ailleurs s'empressèrent de lui adresser leurs excuses, il jugea devoir les accepter. L'ouvreuse, interrogée, déclara qu'en effet deux dominos, dont Fun décoré d'une marguerite, avaient fait irruption dans la loge, retenue d'avance par le monsieur à cheveux gris, mais que ce dernier les avait éconduits aussitôt.

— Pardieu! dit le marquis, je me fais fort de les retrouver. Il nous faut absolument ce deux dominos pour souper, n'est-ce pas, monsieur d'Escorailles? et je vous les promets. ^

— Gomme il vous plaira, repartit Arthur avec un profond découragement. Quant à moi, je n'en puis plus, depuis une heure et demie au moins que je suis sur ines jambes, et je vais me reposer.

-— Allez donc, et moi je rentre en chasse. Ah çà ^

LA RBCHBRCHI DB L*mC01fllllB. 497

c^est bien conTenii, nous soupons ensemble. Où toqs retrouTerai-je î

— Aux premières découvertes, cAté gauche.

Là-dessus, Arthur et son nouvel ami se séparèrent, et quelques instants après le premier, triste, fatigué, rêveur, était installé solitairement dans la loge retenue par les soins de son ami Bigorne, le cinquième d'agent de change.

C'est alors que le remords commença à germer dans son âme et qu'il se repentit d'autant plus amèrement d'être venu au bal de l'Opéra contre le gré de sa jolie fiancée, qu'il n'en était résulté pour lui aucun profit. Nous avons beau faire, il y a toujours un peu d'égoîsme jusque dans les meilleurs mouvements de notre uature, et le joueur de Régnard, qui n'aime jamais plus sa maîtresse que quand il a vidé sa bourse sur le tapis vert, restera éternellement un type plein de vérité.

A la bonne heure I dira-t-on ; mais au moins le joueur de Régnard a deux passions bien distinctes, l'amour et le jeu, tandis que d'Escorailles, sur le point d'être uni à une charmante jeune fille, modèle de pureté, de candeur, d'innocence, s'en va courir après je ne sais quelle vision insaisissable el qui lui échappe sans cesse. D'Escorailles ne réussit pas, et en cela il n'a que ce qu'il mérite.

Eh ! mon Dieu ! nous n'avons jamais prétendu le contraire. Seulement, existe-t-il beaucoup d'hommes qui, sérieusement épris d'une femme, ne se soient pas surpris parfds à penser à une autre? Voilà toute la question.

Sans doute, il serait beaucoup plus ncioral, beau-

198 LÀ RECHERCHE DE l/mCONIfDE.

coup plas digne d*éloges de résister, en pareil cas, à la tentation ; mais le chapitre des circonstances atténuantes, dont on a tant abusé en matière criminelle, n'est-il pas susceptible de quelque application en matière amoureuse î Ne doit-on pas faire la part des séductions de toute sorte auxquelles notre héros ét«it en butte, dans une occurrence où sa curiosité, entre autres instincts auxquels notre faible nature obéit assez volontiers, était si violemment surexcitée ?

Nous soumettons humblement ces observations, ces doutes, si Ton veut, à l'appréciation de nos lectrices, les suppliant de ne pas juger trop sévèrement encore le personnage qui nous les a suggérée^.

Il y avait environ une demi-heure qu'Arthur était plongé dans ses réflexions, sans donner la moindre attention à ce qui se passait autour de lui, et qu'il demandait mentalement des milliers de pardons à sa fraîche madone de la rue des Cinq-Diamants de s'être laissé entraîner .à l'oublier un moment, lorsqu'une circonstance particulière vint l'arracher tout à coup à sa profonde rêverie.

La porte de la loge voisine de la sienne fut ouverte avec violence, et un couple déguisé, appartenant évidemment par ses allures et son langage aux dernières classes de la société, se précipita en riant aux éclats et avec des cris presque sauvages dans l'intérieur de cette loge. Deux femmes en domino s'y trouvaient déjà. Toutes deux témoignèrent le plus vif effroi. Cependant l'une d'elles, reprenant un peu cfourage, se tourna assez résolument vers les deux intrus et leur fit observer qu'ayant retenu la loge elle pensait en avoir

la libre disposition, et elle ajouta qu'elle les priait dç sortir.

 cette allocution, le couple traresli crut deroir répondre par de nouTcaux éclats de rire, et rhomme (car il y avait un homme et une femme) s'écria en même temps, du ton le plus insolemment familier :

— De quoi I de quoi I ma petite poulette ! La loge est de quatre places^ entends-tu bien? ainsi, part à deux, et f iens, que je t'embrasse. Après, ce sera le tour de ta payse, car elle ne me parait pas piquée des vers, ta payse. Ohé! la payse, ohé ! venez embrasser papa.

Et en parlant ainsi, le rustre osait passer son bras autour de la taille d'une de ces deux femmes, de celle qui, jusqu'alors, n'avait point ouvert la bouche. A cette vue, Arthur tressaillit, et lui saisissant le bras pardessus la ballustrade de la loge :

— Qui que vous soyei, s*écria-t-il, qui venez insulter une femme, vous êtes un Iftche ! Retirez-vous à l'instant, car vous n'avez pas le droit d'être ici.

L'homme, qui étaK un grand diable de cinq pieds six pouces (vieux style), et d'une encolure vraiment herculéenne, en se voyant ainsi apostrophé, retroussa ses deux manches et prit une attitude de défi, pendant que sa compagne, pour l'exciter encore lui disait d'un ton approprié à la circonstauce :

— Fais-y donc taire sa langue, à ce beau filsl

Il est assez probable que l'individu dont il s'agit n'avait pas besoin de cet encouragement, car il ré- * pondit à sa bergère, en employant le même phébus :

fM u iiietM€ni Bi i.*fifeoiiirijB.

-^ Attends I Attends ! je vais lui casser la failetiûife s'il ne se tait pas toat de suite.

M^riheureusement, la patience n'était pas le caractère distinctif de notre héros, et sans eakulçr si le grossier personnage auquel il avait affaire était ou non de taille à Técraser d'un coup de poing, il escalada d'un bond la balustrade de la loge voisine, et s'élançant sur son adversaire, qu'il prit ainsi à l'improviste, il le heurta si violemment que celui-ci s'en alla tomber à la renverse en dehors de la loge.

A cet acte de v^ueur, tous ceux des assistants qui n'étaient pas trop absorbés par le spectacle de la salle entière éclatèrent en applaudissements. L'homme voulut se relever, et vomissant un torrent d'injures, il se disposait à prendre sa revanche ; mais on le contint jusqu'à l'arrivée des sergents de ville et des gardes municipaux, et ceux-ci étant accourus, le firent déposer, ainsi que sa compagne, en lieu de sûreté.

— Mon Dieu 1 s'écrièrent à là fois les deux femmes, toutes tremblantes, combien nous vous devons l'une et l'autre de remerciements I Sans vous qu'allionsnous devenir ?

En même temps, celui des deux dominos qui avait plus particulièrement fixé l'attention du grand vaurien dont nous venons de raconter la déconvenue, ajouta à mi-voix :

— Ohl quelle imprudence j'ai faite de venir ici I Arthur, dans le principe, en prenant fait et cause

pour deux femmes outragées, n'avait point considéré qu'elle pouvait être leur position sociale ; il n'avait ftiit qu'obéir, en cette circonstance, à une impulsion gêné-

LA iMtneii iK L'meomm. S04

reoseiiiie tont galant homnie eût éprouvée à sa place ; maismakitenaiit qu'U se trouvait en tiers avec ces deux femmes et qu'il les examinait de sang-froid, leur toomore, leur ton, leurs manières, tout lui prouvait qu'elles appartenaient l'une et l'autre à une société élégante et distinguée. Il y a plus, il lui semblait que l'une de ces deux femmes, celle qui venait de faire son meâ culpâ, ne lui était pas inconnue, et involontairement sans doute, il établit aussitAt dans sa pensée un rapprochement entre elle et le domino à la marguerite. C'était bien le même port de tète, ta même grftce dans le buste, et jusqu'aux mêmes yeux noirs, autant qu'on pouvait en juger à travers les étroites ouvertures d'un masque. De plus, bien qu'elle fût assise, elle devait être évidemment d'une taille asse? élevée. Enfin, elle portait aussi un domino de satin noir avec un capuchon ; mais combien d*autres avaient un semblable costume ! et puis, ce signe distinctif, cette fleur de ralliement qu'il avait aperçue avant d'entrer au bal, et que M. de Sainte-Fare avait retrouvée après lui, ne brillait pas au côté de la personne auprès de laquelle le hasard venait de le placer.

Le résultat de l'examen rapide auquel Arthur s'était livré, fut de le convaincre qu'il avait devant les yeux une toute autre personne que celle dont la recherche lui avait occasionné déjà plus d'une tribulation, et il s*en estima presque heureux. Aussi reprit-il avec beaucoup d'aisance, et sans accorder cette fois plus d'attention à un domino qu'à l'autre.

— Rassurez-vous, Mesdames, vous n*avez plus rien

902 LA BEeilBIlCHK M L'iNCOmiUB.

à craindre, et si vous voulez le permettre, Je suis prêt d'ailleurs à rester près de vous et à vous protéger de mon mieux, tant que vous jugerez convenable de prolonger votre séjour au bal, heureux si je pouvais vous être de quelque utilité.

— Je vous en remercie, Monsieur, dit cette fois le domino de satin noir, que nous nommerons ainsi pour le distinguer de sa compagne, mais je désire me retirer.

— Eh quoil déji? reprit l'autre, mais tu n'y penses pas, et puisque Monsieur veut bien...

' — Il est vrai, repartit Arthur un peu piqué, que je n'ai pas l'honneur d'être connu de Madame.

— Oh! si fait. Monsieur, si fait! s'écria vivement le domino de satin noir. A aucun titre, monsieur Arthur d'Escoraiiles ne saurait être un inconnu pour moi. Seulement jusqu'à ce jour je n'avais apprécié en lui que Us qualités de l'esprit, et maintenant je sais qu'il y joint celles du cœur.

Ces paroles prononcées avec une légère altération dans la voix, remplirent Arthur de surprise et d'émotion.

— Madame, balbutia-t-il à son tour, si jamais j'ai prisé les petits bénéfices de ma position littéraire, croyez-bien que c'est en ce moment. Hais puisque j*ai le bonheur de n'être point un inconnu pour vous, veuillez me dire si vous-même...

— Monsieur, je ne saurais m'expliquer à cet égard. Plus tard, peut être... Je vous l'ai déjà dit, je désire me retirer.

Là nvcHERcn M L*iifcoinnm. 203

En^parlaut ainsi elle se leva, et sa compagne en fit

autant.

— Ne me permettrez-vous pas de Yous4tccompagner ainsi que Madame ?

— Oh I maintenant je n'ai plus peur. Nous sommes venues seules, nous nous en irons de même.

— Acceptez au moins mon bras jusqu'à la sortie du bal; en conscience, vous ne sauriez refuser cette légère faveur à... votre défenseur.

Si l'on avait enlevé le masque qui recouvrait un visage des plus charmants, nous pouvons le dire dès à présent, on y aurait lu à coup sâr une vive irrésolution ; mais voici qu'au plus fort de cette irrésolution même, la porte de la loge s'ouvrit de nouveau, et H. le marquis de Sainte-Fare parut.

-^ Eh bien ! s'écria-t-ii en frappant sur l'épaule d'Arthur, vous ne vous gênez pas ? Pendant que vous me faites battre la campagne pour vous, vous chassez un autre gibier I Au surplus, vous avez bien raison, allez, car il faut faire votre deuil de la fleur en question pour ce soir : elle aura certainement quitté le bal. Toujours est-il que je n'ai pu la retrouver et que je suis harassé. Allons souper, si vous m'en croyez, cela nous reposera tous les deux, et voici deux adorables dominos qui voudront bien nous tenir tête, n'est-ce pas? Nous allons être en partie carrée, ce sera charmant. Voyons, laquelle de ces deux dames veut accepter moii bras?

Pendant que le marquis s'exprimait ainsi, les deux protégées d'Arthur échangeaient quelques paroles à voix basse et avec beaucoup de vivacité, puis lorsque M. de

204 lia RKCaSltCBI M L'iSCOriNUt^.

Sftiute-Fareeut cessé de parler, elles sortirent rapidement de la loge et parurent disposées à s'esquiver, mais loi : .

— Oh 1 vous ne nous échapperez pas ainsi : j'offre mon bras à la petite; à vous la grande, monsieur d'Ëscorailles, et le rendez-vous au café Anglais I Le premier venu attendra Tautre»

Ici, par une opposition assez bizarre, le plus petit des deux dominos abandonna soudain Tautre, et se glissant à travers vingt groupes épars dans le corridor, il se mit à fuir dans la direction du foyer, tandis que le domino de satin noir, se rapprochant d'Arthur, passait son bras sous le sien et lui disait en même temps à voix basse et avec un accent singulièrement altéré :

— Monsieur d'Escorailles, je me confie à vous. Venez I venez I Sortons d'ici 1

— Je vous promets, Madame, que votre confiance ne sera point trompée, balbutiait Arthur tout en se laissant entraîner par la jeune femme, dont il sentait le bras trembler sous Tétreinte du sien ; mais vous, à votre tour, me refuserez-vous donc absolument tout ce que je vous demande ? Persistez-vous encore à rester une inconnue pour moi ?

— Écoutez, jurez-môi sur l'honneur de ne point chercher à me suivre dès que nous serons hors d'ici, et je vous promets de vous dire mon nom.

— Qu'à cela ne tienne, Madame. Vous avez ma parole.

— Il suffit. Je vous crois, mais vous ne le saurez qu'au moment où nous devrons nous s^arer.

LA RBCHBHCHE DB L*1!IC01INOB. t05

— Alors, plût à Dieu que je ne le susse jamais.

A cet instant, tous deux étaient parvenus sous le péristyle de l'Opéra, que la compagne d'Arthur se mit à parcourir avec une vive agitation, en promenant ses regards de côté et d'autre. Tout à coup, un signal se fit entendre dans la rue, deux coups furent frappés dans la main, et la jeune femme se dégageant vivement du bras de notre héros, légère comme une biche, descendit les degrés et s'élança dans un fiacre dont le mar^ cbepied était abaissé pour la recevoir. Arthur, éperdu, ne trouva pas une pai*oie. Cependaut au moment où l'on allait refermer la portière il sentit une main délicate presser la sienne, et comme il se penchait pour baiser cette main, il aperçut, à la lueur des ifs, une marguerite à moitié effeuillée qu'on laissa glisser entre ses doigts.

Le Mercvre falant.

Entre toutes les nymphes charmantes qui, depuis dix années environ, ont fait successivement la gloire et les délices de notre Opéra, nulle peut-être n'a exercé plus de prestige, nulle au moins n'a recueilli plus d'opplaudissements et d'hommages mérités que Marie Taglioni. C'était l'iucarnation vivante de la danse, en ce que cet art a de plus suave, de plus aérien et de plus rempli de grâce et de volupté. Parmi toutes les créations que cette célèbre danseuse a popularisées, non pas seulement à Paris, mais dans toutes les capitales de l'Europe, il en est une à laquelle son nom se trouve attaché désormais d'une manière spéciale et presque impérissable; c'est le délicieux ballet de la Sylphide. Jamais idée plus poétique n'était éclose dans la pensée d'un chorégraphe, et il n'est pas de ballade qui présente à nos yeux un charme et un intérêt plus saisissants.

LÀ BBGUaCBB OB L'IBCOHNOB. S07

Qael spectateur, en effet , ne s'est émue de pitié pour ce jeune paysan écossais qui, Téritableraent épris de sa lancée, cède involontairement aux séductions magiques d*un être surnaturel et poursuit en tous lieux un idéal insaisissable, une vision entrevue comme dans un rêve, et qui lui échappe sans cesse au moment même où il croyait s'en emparer?

— Tel était, au surnaturel près, bien entendu, la situation d'Arthur, situation que le bal de l'Opéra n'avait fait qu'aggraver. Il avait beau voir devant ses yeux cette Laure si fraîche et si jolie, qui semblait prendre à tftche de lui faire oublier, à force d'amour, de doux soins, d'attentions délicates, qu'un léger nuage avait pu, durant quelques minutes , obscurcir le bonheur dont ils jouissaient; toujours son imagination poursuivait dans le vide cette Marguerite qu'il n'avait vue que deux fois en sa vie, dont une sous le masque, et qui, bien qu'inconnue pour lui, se trouvait liée k sa destinée 4*une façon si bizarre.

La première fois, il n'avait eu d'elle qu'un regard; la seconde fois, sa main avait touché la sienne, el ces deux faveurs avaient laissé dans son ftme une impression si profonde, qu'il ne pouvait y songer sans éprouver un frémissement fiévreux mêlé de plaisir et d'une sorte de terreur vague et indéfinissable. Il n'eut pas voulu d'autre femme que Laure, quand bien même il lui eût été doimé d'épouser la fille d'un roi; mais aussi, faut-il le dire, dans ses rêves les plus ambitieux, il n'eût pas désiré une autre maîtresse que Marguerite.

Par une sorte d'accord tacite, il n'avait plus été question du bal de l'Opéra entre Laure et Arthur, de-

20S U BBGHIRCHB DB L'iHCOHIIOB.

puis la nuit fatale où ce dernier s'était laissé entridoer à un manquement de promesse envers sa fiancée. Selon toute apparence, l'un et l'autre éprouvaient une égale confusion : elle, des appréhensions qu'elle avait laissé voir k ce sujet à son futur ; et lui, de la nécessité où il se trouvait de recourir à un mensonge, s'il venait à être interrogé sur ce chapitre. En conséquence, ils avaient pris le meilleur parti, qui était d'éviter toute espèce d'occasion, même indirecte, d'évoquer un pareil souvenir. Mais qu'importe que la cause soit cachée, quand Tefifet se traduit par des signes patents et malheureusement irrécusables?

Depuis cette nuit mémorable du bal de l'Opéra, Arthur n'était plus le même, et c'est en vain qu'il cherchait à dissimuler l'état de son âme à la personne naturellement la plus intéressée à en connaître toutes les impressions, même les plus secrètes. Un poëte latin a dit, il y a tantôt dix-huit cents ans :

FalUre amantem,

Quis possit!

Un beau jour qu'Arthur, hors d'état de se livrer à aucun travail intellectuel, se disposait à monter à cheval pour aller promener ses rêveries au soleil de mars» on sonna à sa porte avec violence ; Durandin entra. Le mattre-clerc avait l'air sombre, pressé et mystérieux. De plus, chose étrange! il n'adressa point la parole à Abd-el-Kader, bien qu'il eût l'habitude, toutes les fois qu'il venait, de décocher au nègre quelques phrases plus pu moins mal sonnantes et d'une construction ^sse^ bétérqçUte, par forpoe d'entrée en ma-

Li MCRIRMB Dl L'iNCONHUB. ?00

li^e, comme pHr exemple : « Bonjour, mauricaud ! Toi aller dire à mattre que moi être là , pour Toir lui, entends-tu, scélérat de bédouin? «

Ce jour-là donc, Dnrandin ne desserra pas les dents en entrant, et dès qu'il se trouva seul avec son ami, il ferma la porte au verrou avec précaution; puis il poussa un profond soupir.

— Qu'as-tu donc? s'écria Arthur, en le contemplant avec surprise.

— Moi? répondit le mattre-clerc, je n'ai rien,

— Pourtant cette porte fermée, cette physionomie chagrine... Que se passe-t-il?

— J'ai une lettre particulière à te remettre.

— Ah! c'est donc un message secret?

— Oui!

— De quoi s'aglt-il?

— Je ne sais.

— • Et l'on t'a prié de remplir les fonctions de Mercure?

— Mercure ! oui, c'est toi qui l'as dit. Je fais là un joli métier, hein! pour un notaiA royal vérificateur et certificaleur, comme je vais l'être î Ouf !

— Mon pauvre Durand in, voyons cette lettre et dis-moi bien vite qui t'envoie vers moi.

— Qui ! Peux-tu me le demander? C'est elle... mademoiselle Laure Rieublanc. Ah! si ce n'était pas elle, est-ce que j'aurais accepté une pareille tftche? Hais elle m'a demandé cela avec un air si suppliant que, ma . foi, je crois que quand bien môme en ce moment-là elle aurait réclamé de moi quelque chose de contrai|*e aux devoirs du notariat, je n'eusse pas eu la force de

240 U RECHBRCHE 08 L'iNCOlflflIC.

le lui refuser. Heureux d*Escorailles ! U n'y a que ig^ auteurs pour inspirer de ces passions -là I

— Donne-moi cette lettre. J'ai peine à concevoir...

Arthur brisa le cachet avec précipitation, et ce né fut pas sans trouble qu'il lut le message dont la teneur

suit :

« Tous serez sans doute bien surpris, Arthur, de recevoir une lettre de moi, lorsque tous les jours, vous voulez bien me consacrer quelques heures; mais ce qu'on ne peut, ce qu'on n'ose pas dire, il faut bien se déterminer à l'écrire. Arthur, je vous aime, vous n'en sauriez douter, et je veux vous en donner aujourd'hui la preuve. Quoique je sois bien jeune encore, j'ai beaucoup réfléchi sur les conséquences d'une union mal assortie; et pardonnezmoi des appréhensions qui prennent leur source dans les sentiments que vous m'avez inspirés , je crains que la nôtre ne vienne en grossir le nombre. Oui, Arthur, lorsque j'ai accepté l'offre de votre nom, je n'ai pas assez calculé, je le sens maintenant, toute la distance que mettait entre nous la différence des habitudes, des relations de société, des idées, de la naissance même. Tôt ou tard, croyez-le bien, vous aurez à souffrir pour tout cela dans votre amourpropre, et vous mesurerez vous-même cette distance avec dépit d'abord , avec chagrin ensuite, et qui sait? peut-être bientôt avec désespoir. Alors vous vous repentirez de vous être allié à une famille obscure, vulgaire, dont toute l'existence est en tous points si antipathique à la vôtre.

» Ge n'est pas tout, Arthur, et ce que je vais vous

LA RICIKHCBB DB L'iKCONBin. 241

» dire est plus grave encore : yous m'aimez aojour-

> d'hui, je veux le croire, je le crois ; mais savez-yona i si cet amour sera à l'épreuve de tous les périls, de » toutes les tentations auxquelles plus que tout autre » vous êtes exposé, par suite de la carrière que vous » avez embrassée? Vous avez l'imagination vive, vous » êtes jeune, vous avez tout ce qu'il faut pour plâtre. » Si, un jour, vous veniez à aimer uue autre femme! i Oh! tenez, je sens que je ne pourrais supporter cette i idée. Déjà même, depuis quelques jours, il me » semble que vous n'êtes plus avec moi tel que par le

> passé; vous êtes contraint, embarrassé. Arthur, » croyez-moi, pendant qu'il en est temps encore, évi- » tons lie nous rendre malheureux l'un par l'autre. » Je prends tout sur moi, si vous y consentez, et je » vous supplie, dans notre intérêt commun, d'y con- » sentir. Je dirai à mon père que j'ai changé d'avis, » que je ne veux plus me marier. On me traitera de » fantasque, de capricieuse, mais qu'importe? vous

> saurez à quoi vous en tenir, vous, Arthur, et si je » ne suis point votre femme, eh bien 1 je ne cesserai

> pas pour cela d'être votre amie. C'est un titre que je » vous prie de me conserver, quoi qu'il arrive, et » croyez bien que je saurai m'en montrer digne jus- » qu'à mon dernier jour. »

— Eh bien! s'écria Durandin, qui avait suivi avec une expression singulière tous les mouvements de son ami pendant le cours de cette lecture, et auquel le trouble de ce dernier n'avait point échappé; y a-t-il une réponse? car c'est moi qui me suis chargé de la porter. U faut bien que je remplisse mon rôle de Mer-

242 LA RBCHERGHB DE L*lIfG01INUB.

cure jusqa*au bout, comme ta dis , de Mercure galant.

Là-dessus, il poussa de nouveau un profond soupir.

Arthur lui tendit la lettre qu'il venait de recevoir en lui faisant signe de la lire, et Durandin s'empressa de profiter de l'autorisation qui lui était donnée. Lorsque le sensible mattre<;lerc en vint à la fin du message, ses yeux se remplirent de larmes.

— Que vas-tu faire? dit-il à son ami.

— Ah ! je vais me jeter à ses pieds et lui dire qu'elle m'est plus chère que jamais! Viens, viens, Durandin!

— C'est cela! pour que je sois témoin de votre réconciliation! Oh! pour le coup tu m'en dispenseras. D'ailleurs, tu ne pourrais parler à mademoiselle Laure à présent : une de ses camarades de pension est arrivée pendant que j'étais là pour passer la journée avec elle. Oh! c'est une grande dame, à ce qu'il paratt, car j'ai vu à la porte de la rue des Cinq-Diamants un équipage superbe qui ^attendait, des chevaux magifîques et des armoiries. Oh! quelles armoiries!

— Grand Dieu ! s'écria Arthur respirant à peine, une grande dame, dis-tu? brune, belle, n'est-ce pas?

— Je crois que oui, mais je n'eu suis pas bien sûr pourtant, car le salon est sombre, comme tu sais, et puis je n'ai regardé que mademoiselle Laure.

— Achève. Sou nom, Durandin? le nom de cette dame?

— Diable I diable ! quel feu I Cela t'intéresse donc beaucoup? Ma foi, mon cher, tu m'en demandes plus que je n'en sais. La personne dont il s'agit est entrée précipitamment, sans être annoncée : ce n'est pas l'u-

LA RBClBRCn 1»B L'ilfCOMlfUI. SI 3

sage chez monsieur Rieublanc. Elle a été droit à mademoiselle Laure et s'est jetée dans ses bras en pleurant. Là-dessus, toutes les deux se sont embrassées, mais embrassées que j*ai cru que cela n'en finirait pas. Puis, elles ont échangé ensemble quelques paroles entrecoupées, comme par exemple : c C'est toi! — Je » te revois enfin! — Àh! bon Dieu! — Toujours jo- * lie! — Te souviens-tu de la pension? — Ha bonne » Laure! — Chère Marguerite! etc. • D paraît que Marguerite est le petit nom de cette dame.

— C'est elle ! bien elle !

— Qu'est-ce que tu dis î

— Bien, rien.

— Moi, pendant ce temps j'étais là comme le dieu Terme et j'ai compris que ce que j'avais de mieux à faire, c'était de m'en aller. Je me suis donc dissimulé de mou mieux, emportant la lettre dont mademoiselle Laure m'avait chargé pour toi, et voilà !

— C'est tout ?

— Sapristie! combien t'en faut-il donc? Ahçàl qu'est-ce qui te prend à ton tour ? tu n'es pas non plus dans ton assiette ordinaire ; mais je vois ce que c'est : cette lettre de mademoiselle Laure t'inquiète, te chagrine, n'est-ce pas?

— Oui... c'est cela... c'est cela...

— Sois tranquille, j'en fais mon afi*aire. Je lui dirai combien tu as été surpris, affligé,' que tu ne penses qu'à elle, à «lie seule.

— Excellent Durandin I

— Tiens , faisons mieux encore. Je suis libre ce soir et n'ai point d'étude. Je te consacre ma soirée.

J'irai faire la partie de dominos du papa Rieublanc, et pendant ce temps, toi, ta causeras tout i ton aise avec sa fille et lui diras tout ce que tu as à iai dire. Ta t'en acquitteras beaucoup mieux que moi. Est-ce convenu? Touche là.

— A la bonne heure l Je ne demande pas mieux et te remercie de tout mon cœur.

— J*ai justement un rendez-vous d'affaires ici près, à sept heures. Je viendrai te prendre. A ce soir donc! Je te quitte, car je suis fort pressé : on m'attend à la chambre des notaires, et si mes confrères venaient à savoir qu'au lieu de s'occuper des devoir^ de sa charge, M* Polydore Durandin, successeur désigné de H^ Bau-

« dîneau, passe son temps à remplir l'office de... Mercure pour le compte d'un auteur, je serais perdu.

Eu prononçant ces derniers mots, Durandin prit congé de son ami d'Escoraiiies.

Une heure environ après cette entrevue, Arthur, monté sur un assez joli cheval gris-pommelé, suivait au pas et d'un air profondément pensif cette magnifique avenue triomphale qui s'étend en droite ligne de la place de la Concorde au pont de Neuilly. C'était par une resplendissante journée de la fin du mois de mars, une de ces tièdes et hâtives journées printannières où le soleil apparaît plus pur et plus radieux que jamais, comme si les neiges de l'hiver avaient enlevé à ses rayons tout ce qtiMis ont parfois d'âpre et de corrosif. Le ciel était bleu, les oiseaux chantaient dans l'air, une teinte lumineuse s'étendait sur tous les objets comme un voile d'or à mailles transparentes. On ne rencontrait en tous lieux que de frais et charmants visages

LÀ RBCH8RCHB DE L*m€0!mUI. 815

de jeunes femmes, toates pins ou moins élégamment parées, toutes plus ou moins souriantes, «i bien qn*en voyant cet air de fSte répandu dans toute la nature, on se demandait comment les arbres étaient encore dénués de feuilles, et comment nulle senteur de lilas ne venait parfumer l'atmosphère.

Il y avait ce jour-là grande afQaence aux Champs* Ëlysées. G*était un joyeux pêle-mêle de cavaliers, de livrées et de voitures de toutes sortes; telle de ces dernières était remarquée pour la richesse et Téclat de ses panneaux, pour le luxe de son attelage, pour le fini de ses armoiries ; telle antre plutôt encore pour le contenu que pour le contenant. En toute autre cir* constance, Arthur n'eût pas dédaigné sans doute de remplir, lui aussi, le rêle d'observateur ; mais dans la situation particulière oii il se trouvait, il avait besoin d'isolement et de silence. Aussi, dès qu'il eut franchi le rond-point de l'Arc^-de-Triomphe , il lança son cheval au grand trot dans l'une des avenues nouvelles, alors à peu près désertes, ménagées sur la gauche de la route de Neuilly, et qui conduisent an bois de Boulogne.

Une fois engagé dans le bois, après avoir parcouru à l'aventure plusieurs allées, il traversa la route centrale qui mène à Suresne, et prit, en face, un chemin sombre et qui s'étend à perte de vue en ligne droite sous l'ombre toujours épaisse de ces grands arbres du Nord dont le triste feuillage affronte les hivers. Là, il laissa son cheval reprendre sa première allure, et se dirigea machinalement vers cette partie du bois qui s'incline jusqu'au bord de la Seine et à laquelle est

attaché la nom 4le la. capitale des Espagnes, en sou* venir du chftteau que François P' avait fait construire en cet endroit, à son retour de captivité*

Déjà il était parvenu au milieu de cette allée solitaire dont Taspect seul inspire la mélancolie, et pendant qu'il plongeait ses regards dans les massifs dépouillés, interrogeant les progrès de la sève qui éclatait en bourgeons sur toutes les branches, son imagination évoquait le souvenir des événements qui avaient marqué pour lui cet hiver dont la fin était venue. Un peu enclin aux idées superstitieuses, comme le sont toutes les natures vraiment poétiques, il se voyait cheminant incessamment entre deux fantdDj^es féminins qui, tour à tour, lui tendaient la main . en rappelant vers eux, et dont il lui semblait que la réunion devait lui porter malheur. Il y eut même un moment où, absorbé par je ne sais quelle hallucination, il crut apercevoir ces deux fantômes marcher devant lui, dans chacune des contre-allées, et involontairement' il ramena les rênes de son cheval contre sa poitrine.

A ce moment, des cris perçans se font entendre derrière lui, et en même temps le pas précipité de deux chevaux emportés avec une effrayante rapidité retentit à peu de distance. Il se retourne et aperçoit alors une calèche découverte dont les chevaux avaient pris le raors aux dents et, dépourvus de tout conducteur, allaient, traversant la contre-allée, se précipiter dans les massifs et briser, sans nulle doute, en mille pièces It fragile véhicule qu'ils entraînaient. Une

U RËCllBIlCttB N L*l!fCOHlV0Ë» S47

femme, debout dans cette calèche, tendait les bras au ciel en poussant des cris lamentables.

A cette vue, Arthur pique des deux, et au risque d*ètre renversé lui-même par les deux chevaux fougueux, il s'élance à leur tète. Il était temps, car déjà, par une brusque déviation, ils avaient atteint le bord d'un large fossé qu'ils se disposaient à franchir d*un bond. Heureusement, à la vue d'un cavalier arrivant sur eux au triple galop, les deux animaux effrayés s'arrêtèrent, et sur ces entrefaites, le valet de pied, qui s'était inutilement élancé à terre pour chercher à les contenir, accourut avec le cocher, qui avait été renversé de son siégo, mais sans avoir reçu aucune blessure.

La personne qui, ainsi qu'on l'a vu, se trouvait debout dans la calèche, était- une femme jeune encore, mais que les plaisirs, les chagrins ou la vie du monde, et peut-être ces trois causes ensemble, .avaient marquée, avant le temps, du sceau de la maturité. Paie et tremblante, elle ne put que balbutier quelques mots de remerciements d'une voix à peine articulée et qui sembla à notre héros ne point retentir à son oreille pour la première fois.

Au surplus, elle n'était pas seule. Une autre femme était étendue au fond de la calèche et évanouie. Celleci était beaucoup plus jeune et d'une beauté remarquable. Elle était vêtue d'une robe de velours noir, avec une mante en hermine, et coififée d'une simple capote de satin blanc, ornée d'une seule plume blanche. Cette toilette s'harmoniait à merveille avec la blancheur mate de son visage, sur lequel deux som*cils

St8 LA BCcmcnenK cK7t''î^G0!fifnt.

dignes d*une Gircassienne dessinaient, avec la frange de ses paupières abaissées, un double arc noir d'une pureté inexprimable.

Arthur jeta un regard sur cette jeune femme, et tout son sang reflua vers son cœur, et il chancela sur sa selle. Est-il besoin de dire qu'il avait devant les yeux la belle inconnue du pavillon Marsan et du bal de rOpéra, la compagne d'enface de mademoiselle Laure Rieublanc, Marguerite de Cantoinet?

Après qu'on lui eût fait respirer un flacon qui contenait des sels, cette dernière entr'ouvrit ses paupières «t Arthur d'Escorailles fut le premier objet qui s'offrit à sa vue. Elle tressaillit aussitôt comme si elle eût été frappée par une commotion électrique, se redressa, et saisissant avec un empressement presque fébrile la main de la persoflne qui raccompagnait, elle murmura quelques mots à voix basse ; puis s*étant inclinée assez fcoidement devant Arthur sans lui adresser même une parole, elle donna ordre au cocher, déjà remonté sur son siège, de rentrer incontinent dans Paris.

Les chevaux partirent au grand trot, et Arthur, haletant, éperdu, demeura quelques instants immobile, suivant d'un œil hagard la calèche qui remontait avec rapidité l'allée des arbres verts, emportant encore une fois loin de lui cette beauté mystérieuse qui semblait née décidément pour le tourment de sa vie.

Bncore un Mereare.

Si quelque endroit de Paris peut donner une idée affaiblie de ce qu'était, il y a deux siècles, la place Royale, alors que les gens du bel air y avaient établi leur résidence, c'est à coup sûr la vaste enceinte octogone qu'on nomme la place Vendôme. Maintenant que raristocratie a décidément déserté cet admirable et poétique quartier du Marais, incessamment envabi par le commerce de fabrication et par les pensionnats, cet autre genre de commerce ; maintenant que nous voyons tomber tous les jours, sous le marteau des démolisseurs, tous ces magnifiques bôtels séculaires où la noblesse de l'ancien régime s'épanouissait tout à son aise, et qu'à leur place s'élèvent les unes sur les autres, comme autant dfl^cages superposées, toutes ces maigres bâtisses de plâtre et de bois où Ton entasse la population ainsi que les morts dans les catacombes, il n'y a plus en effet que la place Vendôme où l'on retrouve

fîO LA RSGHBRGHK DB L*INC01VNIIB.

un faisceau de detneures larges, spacieuses, aérées, telles, en un mot, qu'il les fallait pour loger les contemporains de Louis XIV. C'est là seulement, sur cette place doublement consacrée par le souvenir des magnificences architectouiques de Colbert et par la colonne triomphale vouée à la gloire du plus illustre capitaine des temps modernes, que l'on respire encore comme un parfUm du grand siècle.

C'est sans doute à cette double consécration qu'il faut attribuer le caractère de recueillement en même temps que de majestueuse tristesse qui règne dans cette enceinte, et dont tous ces [gigantesques hôtels qui l'encadrent conservent toujours l'empreinte ineffaçable, alors que tous les alentours, les rues, les boulevards sont pleins de tumulte et de bruit. On dirait qu'un cercle magique a été tracé tout autour de cette oasis de pierre pour empêcher les rumeurs de la ville d'éveiller le colosse de bronze qui sommeille debout sur le monument de ses victoires.

Et sur cette place, le colosse a sa cour comme il l'avait, au temps passé, au Tuileries, à Saint-Cloud, à Fontainebleau, partout où il lui plaisait de trôner, et comme au temps passé, la Richesse, la Naissance, la Beauté, l'Esprit, le Pouvoir, la Gloire des armes, toutes les supériorités, en un mot, devant lesquelles s'incline le monde, sont là groupées elles-mêmes aux pieds de Napoléon. Rien ne manque à ce congrès, ni les ministres, ni les ambassadeurs, akmème les personnes royales.

Pendant que l'aristocratie dorée déploie tout le faste de son opulence, l'aristocratie née étale auprès

LA BBCHIRCHB BB L^mCOIfROI. fS4

d'elle, avec un juste orgueil, le blason des Richelieu et des YlUars ; un peu plus loin le drapeau tricolore flotte à rentrée de deux hôtels presque contigus : Tun est celui où les garde-des-sceaux se drapent dans les plis de leur simarre ; dans Tautre on voit souvent quelque vieux compagnon d*armes du grand capitaine lever en tremblant les yeux sur son effigie. Du même côté, l'un des membres de la famille régnante de Wurtemberg est venu fixer ses pénates. Yis-à-vis et à l'occident de la place, s'éteignait, il n'y a pas longtemps encore, dans la solitude et l'abandon , une femme qui jadis avait tenu le sceptre de la beauté. Sans parler de bien d'autres, à l'un des angles de cette place, on peut voir encore apparaître derrière les vitres de son entresol, la figure pâle et railleuse de cet aventureux gentilhomme, dernier héritier peut-être de l'esprit et des manières d'une certaine portion de la noblesse au dix-huitième siècle , dernier ami sans doute qui soit resté vraiment fidèle au prince de Talleyrand, et qu'on retrouve mêlé lui-même, agent plus ou moins occulte, à tous les grands événements qui ont agité l'Europe depuis un demi-siècle. Enfin, c'est sur cette place que l'aigle russe, cette aigle qui couvre aujourd'hui de ses ailes déployées le vieux monde d'Asie et une si notable partie du jeune monde d'Europe, est venue établir son aire diplomatique en face des aigles impériales qui gardent la colonne. Il y a d'étranges rapprochements I

Il était environ cinq heures et demie du soir, lorsqu'une calèche, traînée par deux chevaux pleins de fougue et dont le mors était couvert d'écume, s' ar-

%%% LA RBCURCHB Dl L*IRC01IHUB.

réta devant un hôlei situé à gauche de la place Yen* dôme, en allant vers le jardin des Tuileries» et presque eu face de celui qu'occupe l'ambassade russe. Le valet de pied ouvrit la portière, et une jeune femme, vêtue d'une robe de velours noir, surmontée d'une riche mante d'hermine, descendit de la voiture et entra rapidement dans Thôtel, puis la calèche repartit.

Presque au même moment, un cavalier, monté sur un cheval gris-pommelé, arrivait au grand trot sur la place et s'arrêtait devant Thôtel où il venait de voir entrer la jeune femme. Ce cavalier, qui était pâle et haletant, se posta devant la porte cochère et se mit à contempler cette masse imposante de pierres, en ce moment encore faiblement éclairée par les rayons du soleil couchant. A voir l'expression de son regard, ou eût dit que, grâce au secours de quelque nouvel Âsmodée, ces pierres allaient s'entr'ouvrir et lui laisser voir ce qui se passait dans l'intérieur du bâtiment.

Il fut distrait de sa contemplation par cette apostrophe que répétèrent à plusieurs reprises deux voix bien distinctes : « Gare ! gare donc! » Et comme il se mettait en devoir de faire reculer son cheval pour faire place à un élégant briska auquel il venait de s*apercevoir qu'il barrait le passage, celui qui occupait ce léger véhicule s'écria :

— Eh mais, je ne me trompe pas, c'est monsieur Arthur d'Escorailles! Ah ça. qu'est-ce que vous faites donc là, mon cher? Est-ce que vous étudiez Tarchitecture, ou bien avez-vous reçu mission de m'empêcher d'entrer?

— Pas préeisémeut, monsieur de Saiiite-^Fare» fjè-

pomlit notre Léios, qutîlque peu confus de se trouyer ainsi pris en flagrant délit.

— Ma foi! reprit le marquis, je vous trouve à propos» car j'ai des reprochas à tous faire pour m*avotr planté là, comme vous Tavez fait au bal de l'Opéra. Je vous ai attendu une bonne partie de la nuit et j'ai fini par souper tout seul, pendant que Monsieur... Obi est-ce ainsi qu*on agît avec des amis?

— Comment, tout seul! Mais qu'avez-vous fait de votre domino?

— Ma foi, il m*a bel et bien lâché pied.

— Tout conmie le mien.

— Ah l bravo ! bravo! alors je n*ai plus rien à dire, Touchez-là, mon cher, nous sommes à detix de jeu.

— Non pas, car vous n'avez pu retrouver le vôtre, tandis que moi...

— Eh bien! que vous est-il arrivé, à vous?

— Figurez- vous, mon cher monsieur de Sainte- Fare, que j'ai retrouvé mon domino tout à l'heure au bois de Boulogne, que j'ai été assez heureux pour lui rendre un signalé service, que... mais qu'il vous suffise de savoir que ce domino vient d'entrer dans cet hôtel devant lequel vous me voyez arrêté.

— Pas possible! oh! c'est ravissant, ma parole d'honneur! Mais savez-vous à qui appartient cet hôtel?

— Non, ma foi.

— C'est à ma tante, mon cher, à ma respectable tante, la chauoinesse de Sainte-Fare. Ah 1 je suis parbleu curieux de savoir quelle est la personne de sa société qui a une si jolie jambe et qui s'en va courir

224 U EBCBBACII DB L*«CO!finJB.

les bals de l'Opéra? J*ai déjà des soupçons et je me tromperais fort si... Mais il y a un moyen de les éclaircir sur-le-champ. Vous dites que la personne eu qiicp.tîon est entrée dans l'hôtel il n'y a pas longtemps? je vais faire appeler le concierge, et nous saurons positivement à qui vous avez affaire.

— Oh I de grâce, Monsieur, n'en faites rien, je vous en supplie I

— Allons donc! vous méfiez- vous de madiscrétion, ou bien dois-je croire que vous voulez ménager une |)ersonne qui, entre nous soit dit, ne se ménage guère elle-même? Vous êtes un enfant, mon cher d'Ëscorailles ; laissez-moi faire, et rapportez-vous-en à moi. Holà! holà! Fleury! venez, j'ai à vous parler.

 la voix du marquis, ou vit apparaître un gros et grand gaillard d'unç cinquantaine d'années, à la face rubiconde, pourvu d'une panse et d'un triple menton, Tun et l'autre remplis de majesté, et auquel il ne manquait absolument qu'un baudrier et une hallebarde pour constituer le suisse le mieux conditionné. Cet homme ôta vivement et respectueusement sa casquette, et s'inclinant avec une humilité presque servile, indice certain de l'arrogance qu'il était habitué à déployer envers ses inférieurs :

— Que désire monsieur le marquis? s'écria-l-il.

— Monsieur, balbutia de nouveau d'Ëscorailles, Monsieur, de grâce!..

— Mons Fleury, reprit le marquis avec un imperturbable sang-froid, est -il déjà arrivé beaucoup de monde chez ma tante?

— Pas encore, jnonsieur le marquis.

Là uiHDncn M L'mcomrei. tt5

-i- Qaelle est la dernière personne arrivée T

— C'est monsieur le eommandear d'Argy, mon« sieur le marquis.

— Mons Fleury, vous ne savez pas ce que vous dites ; je ne vous parle pas des hommes, je vous parle des femmes.

— Pardon, monsieur le marquis, pardon. Alors je sais qui c'est.

— Eb bien, accouchez donc vite.

— C'est madame la vicomtesse douairière de Saint* Florent, mousieurle marquis.

— Laissez donc I vous divaguez. La douairière a soixante-dix ans.

— Je ne dis pas le contraire, monsieur le marquis.

— Hais Monsieur que voilà dit le contraire, lui.

— Ah I c'etft différent, monsieur le marquis.

— Allons retirez-vous, mons Fleury ; je vois que vous Mtes assez mal votre service, et je gage qu'au lieu de garder votre porte, vous étiez encore à bavarder et à boire avec les gens k la cuisine. Prenez garde que je ne vous fasse congédier.

Il faut croire que mons Fleury se sentait un peu véreux dans cette circonstance, car il s'empressa de tirer sa révérence et de rentrer dans sa loge. Aussi bien, plusieurs voitures arrivaient en ce moment devant l'hôtel, amenant selon toute apparence, des con-* vives; car le jour baissait sensiblement et l'heure du dtner approchait. Le marquis da Sainte-Fare, qui était demeuré dans son briska pendant toute la durée du dialogue qui précède, en descendit, et ayant ordonné à l'un de ses gens de tenir le cheval d'Arthur, il în«

!22€ LA RtcRcncnt db L^mcoxiftfi.

vita ce dernier à mettre également pied à terre, et remmena à Tautre bout de la place. Là, tous deux se promenèrent durant quelques instants, bras dessus, bras dessous, en causant familièrement, mais à mivoix. Voici, à peu de chose près, quelle fut leur conversation ? ^

— Savez-vous, mon cher, dit le marquis, que je ne suis pas moins intrigué que vous de ce qui vous arrive, et que je donnerais,., oui, ma foil je donnerais bien un de mes chevaux pour savoir quelle est celle de nos dames à qui vous avez tourné la tète. Et, tenez, il me vient une idée : c'est aujourd'hui mercredi, le jour de réception de ma tante; nous dtnuns hissez généralement ce jour-là chez elle à peu près en famille : une demi**douzaine d'antiquités de ses amies et une douzaine de cousins, neveux et nièces. (Oh! les nièces) les nièces I) Voilà le menu. Le soir, il vient quelques personnes; on joue le whist, le reversis, la bouillotte, et ces dames font de la musique et dansent quelques quadrilles ou quelques valses au piano quand il y a un contingent raisonnable de jeunes premiers. Venez ce soir, à neuf heures, si vous n'avez rien de mieux à faire, et je vous présente. Hein ! qu'en di^esvous? C'est à charge de revanche, bien entendu.

— C'est qu'eu vérité je ne sais si je dois... et puis cette dame n'est peut-être pas de la société de ms^dame la chanoinesse de Sainte**Fare. D'autres per- Bonnes que mad ame votre tante habitent l'hôtel sans doute.

— En aueune façon» Ohl elle se croirait déslKimréfd d'avoir des locataires I

— Alors e*6st peut-être nne simple visite. Qai sait si, ^pendant que nous nous promenons, cette dame n'est point déjà partie T

— G*est impossible; d'ailleurs, tous savez le proverbe : t Qui ne risque rien n'a rien. » C'est à tous de voir si vous voulej risquer. Et puis, ce sera une occasion paur moi de vous présenter à ma femme, ce que je n'ai pu faire jusqu'à présent, à mon grand regret et au sien. Allons, moncber, décidez-vous.

— Permettez-moi de ne prendre à ce sujet aucun engagement, car je suis attendu ailleurs.

— A votre aise ! Si vous venez, vous serez le trèsbien venu, n'en doutez point. Bien que ma tante la chanoinesse ne lise point de romans et qu'elle n'aille jamais au spectacle, elle sait du moins votre nom et vous accueillera à merveille, car je me suis laissé dire que dan<( sa verte jeunesse elle aimait beaucoup les beaux esprits. Mais il se fait tard, je vous laisse.

. Tenez, voilà justement la voiture de ma femme qui entre dans l'hdtel. Je vais aller offrir mon bras à madame de Sainte-Fare pour monter Tescalier. Oh ! je suis très-conjugal quand je m'en mêle. U est vrai que cela m'arrive rarement. Bonsoir donc, et à b^tdt, j'espère.

En parlant ainsi, le marquis prit congé d'Arthur, qui remontant aussitôt sur son cheval, piqua des deux dans la direction du boulevard et rentra chez lui plus perplexe que jamais.

Irait-il passer la soirée rue des Cinq-Diamants, ainsi qu'il l'avait promis à son ami PolydOre Durandin, ou bien, proOterait'-il de Tofl^e que lui avait faite son

2t8 LA RBCABRCHB DE L*llf<201imitt .

autre ami le marquis Henri de Saînte-Fare? Telle était rincessante question qu'il s'adressait, sans iioavoir parvenir à la résoudre. Si, d'un côté, il comprenait qu'après le message que Laure lui avait adressé, il lui était difficile de ne point aller lui en accuser réception, de l'autre il se sentait attiré pai; une puissance presque irrésistible vers la place Vendôme, où il devait trouver la clef de bien des énigmes, à commencer par l'amoureux selam qu'il avait reçu, certain soir, à domicile, jusqu'à l'accueil plein de froideur qu'on venait de lui faire, après avoir contracté envers lui une nouvelle dette de reconnaissance.

— Allons, s'écria-t-il tout à coup en abandonnant le plus moelleux fauteuil ganaishe qai soit jamais sorti des mains d'un tapissier, c'est décidément la fatalité qui s'en mêle! Laure, Laure, pardonnez-moi ; ce sont mes adieux à la vie de garçon, et une fois votre mari, je vous jure une fidélité à toute épreuve ; mais il faut décidément que je sache à quoi m'en tenir ce soir sur le compte de votre amie, la belle Marguerite de Gantoinet.

Là-dessus, il alla se placer devant son bureau et griffonna à la hâte un billet des plus tendres en réponse à celui de sa fiancée ; puis il se mit à sa toilette. Il n'avait pas encore achevé cette tâche délicate, lorsque, fidèle à la parole qu'il avait donnée le matin, Durandin entra.

— Oufl s'écria-t-il en s'essuyaut le front, moi qui croyais être en retard l Ahçàl il me semble que tu fais de grands préparatifs pouf la rue des Cinq-Diamants ; tu irais au bal chez les ministres que tu n'en

LA BIOUBCHB Dl L'iNGOHNOK. 9t9

ferais pas davantage. Diable I diable I tu veax donc éblouir le papa Rieablane et sa demoiselle ce soir?

— Mon eber Darandin, balbutia le romancier avec un peu d'embarras, c'est que j'ai une visite indispensable à rendre ce soir, une visite que j'avais tout à fait oubliée et qui me prive du plaisir de l'accompagner.

— Comment I comment! Maison t'attend J'ai prévenu, on nous attend tous les deux, et papa Rieublauc a commandé des beignets et des crêpes.

— Que veux-tu, mon-pauvre Durandln ! tu en seras quitte pour manger ma part.

— C'est cela, et pour me donner une indigestion I nenni, nenni I

— Tu en feras ce que tu voudras, mais il faut pourtant que tu me rendes un service , c'est de m'excuser auprès de mademoiselle Laure et de son père.

— Ah bien! voilà une belle comnnssion que tu me donnes là I T'excuser! t'excuser! Que veux*tu que je leur dise?

— Tout ce que tu voudras.

— Mais je ne suis pas auteur, moi, je ne sais pas des romans.

— Durandln, je compte sur ton amitié pour cela, et puis aussi pour remettre secrètement, tu entends, à mademoiselle Laure, ce petit billet que je viens de préparer.

— En voici bien d'une autre I Eh quoi ! tu veux que je reprenne mon rôle de Mercure, moi qui viens justement de mettre à la porte le petit clerc, parce

230 U aiCIBKCEB M L'iRGOnHim.

qn'aa lieu de faire les courses de Vétude, j*ai déeou^ vert qu'il s'en allait porter les billets doux du second et du troisièiue clercs à une confiseuse de la rue des Lombards, et à une lingère de la rue de la Ferronnerie! Non, d'Esoorailles, c'est impossible! Je me révolte, à la fin. Je mangerai les beignets, les crêpes même pour t'ètre agréable, mais je ne chargerai point ma conscience du poulet.

— Durandin, mon cher Durandin, encore ce service, et ce sera le dernier.

Durandin aimait trop sincèrement d'Escorailles pour résister longtemps à une de ses prières. Aussi finit-il par mettre dan^ sa poche le coupable message, qji'il emporta tout en poussant de gros soupirs et en murmurant le long du chemin :

— Ah 1 si la chambre des notaires le savait !

Une demi-heure après cette entrevue, Arthur entrait dans rhôtel de madame la chanoinesse de Sainte- Fare. Gomme le cœur lui battit en montant le large escalier de pierre qui conduisait à l'appartement de cette dame ! Il sonne enfin, on lui ouvre, et après avoir traversé plusieurs pièces fort spacieuses, à la suite d'une façon de majordome, celui-ci lui demande qui il doit faire annoncer.

— Je n'ai pas Thonneur d'être connu de madame la chanoinesse, dit Arthur, et je désirerais d'abord parlera son neveu, monsieur le marquis de Saint&Fare. Veuillez l'avertir.

SouTtulr éê I«i11bL

Au moment où, en proie à une émotion facile à concevoir, Arthur demandait qu*on allât prévenir de son arrivée son introducteur, le marquis de Sainte-Fare, une porte s'ouvrit et donna passage à une vieille dame dont la taille, assez exiguë, en même temps qu'un peu voûté, était relevée par une triomphante perruque poudrée, surmontée d'un bonnet garni de boutons de roses. Elle était vêtue d'une robe de soie puce à corsage long et collant, sur le fond sombre de laquelle se détachait une large croix à peu près semblable ^ celle de l'ordre de Saint-Louis. Eufm, ses deux pieds étaient chaussés dans de hautes mules pointues à talons rouges. Cette personne qui, malgré son grand âge et sa petite taille, avait encore conservé beaucoup de distinction dans la démarche et même dans les traits du visage, tenait entre ses bras une petite chienne de l'espèce la plus migiione. On eût cru voir un por-

93i Là BMIBBCU 01 l'iHCOHHUB.

trait de CunUe descenda de son cadre. Elle s'avança au-devant d'Arthur, et lui souriant fort agréablement :

— Je gage, dit-elle, que c'est à monsieur d'Escorailles que j'ai Thonneur de parler. Soyez le bienvenu. Monsieur. Mon neveu vient de m'annoncer que j'aurais probablement le plaisir de vous posséder ce soir, et vous m'en voyez pleine d'aise. Vous allez le trouver occuper à jouer au reversis, car il a eu la complaisance de prendre mon jeu pendant que je vais coucher ma pauvre Sylvie. C'est un soin dont je m'acquitte moimême tous les soirs. N'en riez pas trop : la mère de cette petite béte a été chantée par deux poëtes de votce connaissance, monsieur de Boufflers et monsieur de Pamy ; vous avez dans les traits quelque chose du premier, et je sais que vous n'écrivez pas moins bien

que tous les deux.

En toute autre circonstance, Arthur n'eût pas manqué de répondre à ce compliment par quelque madrigal plus ou moins agréabie; mais, préoccupé comme il rétait, il ne put que balbutier, en s'inclinant respectueusement :

— Ah I madame la chanoinesse, vous êtes pour moi trop pleine de bonté, et je ne sais, en vérité, comment vous témoigner ma reconnaissance.

La chanoinesse eut de nouveau pour son hôte un sourire plein de bienveillance, et prenant congé de lui pour s'en aller coucher sa petite chienne, elle fit signe & l'un de ses gens d'ouvrir les portes du salon.

Arthur ne fut point annoncé : aussi bien, on faisait en ce moment de la musique ; mais (|uel ne fiit |[>oint

u Ricnacn m LmeommB. t33

son Iroabto, lorsqoe dans le prélade qui Tkit frapper SOS oreille, il reconnut celui qu'il avait entendu au commencement de Thiver, le jour de son introduction rue des Giuq-Diamants , et lorsqu'une voix moins fraîche, mais plus étendue et plus vibrante que celle de mademoiselle Laure Rteublanc, une voix dont il ne rput méconnaître l'accent plein d'une voluptueuse langueur, jeta dans l'air les premières notes de cette mélodieuse cantilène de Bellini : son ve%%08a f

La cantatrice était cette fois Marguerite de Cantoinet.

Haletant, éperdu, Arthur demeura dans un coin du salon, le dos appuyé contre la muraille, comme s'il eût craint de tomber en faisant un seul pas en avant. Enfin elle était donc là devant lui, cette belle, cette fière Marguerite qu'il avait poursuivie vainement, durant tout un hiver, et qui, deux fois sauvée (jar lui d'un danger, lui devait bien k coup sûr quelque reconnaissance. Maintenant le fant6me avait pris un corps et ne pouvait plus s'évanouir.

A peine l'air était terminé, que madame la chanoinesse de Sainte-Fare rentra dans le salon, et avisant Arthur dans le coin où il s'était réfugié et où il était en.quelque sorte inaperçu, elle alla k lui, le prit par la main et voulut le présenter elle-même à ses petites filles, comme elle appelait une demi-douzaine de grandes jeunes femmes, épanouies tout k l'entour du piano, comme des fleurs dans une corbeille; puis, apostrophant gaiement la cantatrice :

— Tous chantiez 1 s'écria-t-elle, j'en suis fort aise ; e\i bien ! divisez maintenant. Et pour cela, je vous

t3ï LA BICHUCIIB M L'iHGQIUHIi.

amène on danseur. Oh ! voyex-voas, mmsleor d'Ës*corailles, j'aime, moi, que la jeunesse se divertisse. Et puis, Sylvie est couchée et endormie; maintenant, elle n'aboiera pas.

— PanJon, murmura d'une voix à peine perceptible la jeune femme à laquelle la chanoinesse s'était adres* sée, mais je me sens un peu souffrante ce soir, et je * préfère ne pas danser.

— Et moi, reprit la vieille dame, je vous dis qu'il faut qu'on m' obéisse, ou je me fâche pour tout de bon. Est-ce que le cavalier que je vous présente ne vous convient pas ? Ge serait être bien difficile.

— Puisque vous le voulez ainsi, répondit-on en baissant la tête, j'obéis.

Arthur qui était demeuré muet pendant tout le dialogue qui précède, s'inclina devant sa danseuse, et en même temps la chanoinesse s'empressa d'ajouter :

— Vous allez m'oflfrir votre bras, car je veux reprendre mon jeu.

Et en parlant ainsi elle entraîna notre héros dans une pièce voisine, où plusieurs tables de jeu se trouvaient dressées. Le marquis de Sainte-Fare était assis à Tune de ces tables, et en apercevant sa tante et Arthur, il échangea avec ce dernier un sourire d'intelligence tout en s'écriant :

— Vous arrivez à propos, ma chère tante ; car j'ai un malheur inouï ce soir : me voilà encore quinola. ^'^vez assez bonne pour excuser nies fautes, comme

LA uemcK M i.'i«ONmoi4 239

je 8oi8 $&r que toqs sares assea& habile pour les réparer.

Tout en débitant ce compliment, qui sentait fort le collatéral appelé à hériter, il se leva et offrit sa placée à la cfaanoinesse, pais serrant cordialement la main d'Arthur :

— Eh bien, loi dit-il à voix basse, tous vous êtes donc décidé I j'en étals bien sûr, allez! Ah ça, tous allez me montrer Tobjet en question. Je grille d*enyie de faire sa Connaissance.

— Plus tard, plus tard, mon cher marquis. Quant à pfésent, j'ai une grâce à vous demander. Madame votre tante veut à toute force que je danse, et elle m*a fait Inviter une de ses parentes, je crois. Seriezvous assez bon pour me servir de vis-à-vis?

— Ma foi! mon cher, vous vous adressez bien mal. Je ne danse jamais. J*ai le quadrille en h(»rreur, mais pour vous, il n'est rien que je ne sois prêt à faire. D'ailleurs, c'est en face du tendre objet, n'estce pas ?

— Non pas, non pas, vous êtes dans Terreur.

— Oh ! tenez, vous voulez faire le mystérieux et vous avez tort. Songez donc que je suis votre confident, votre protecteur, je devrais presque dire votre complice. Ah ça, il faut que je vous présente à la marquise, venez...

Ici, l'impérieuse ritournelle donna tout à coup le signal de la contredance, et la chanoinesse s'écria :

— Allons! Messieurs, en place, en place, et ne faites pas attendre mes petites filles,

S36 u RsaiECn di L'iscoimoB.

— Ge sera donc après la contredanse, re[Mit le marquis.

Là-dessus, Arthur s*empressa d'aller offrir sa main à sa danseuse. Celle-ci se leva et tous deux se mirent en place sans échanger une parole ; mais lorsque M. de Sainte-Fare se présenta à son tour pour leur faire vis-à-vis, la jeune femme tressaillit, ses grands yeux noirs se voilèrent instantanément, et elle parut sur le point de chanceler.

Pour la première fois alors, l'aveugle, l'imprévoyant Arthur mesura toute l'étendue de l'imprudence qu'il venait de commettre. Une sueur froide lui monta au visage et il attacha un regard terne et presque tremblant sur son vis-à-vis. Celui-ci était parfaitement ment calme et le plus doux sourire illuminait son visage, pendant qu'il poursuivait avec sa danseuse un colloque des plus animés.

— Qu'est-ce que tout cela signifie ? se dit Arthur, est-ce que je rêve? est-ce que je suis fou ? En tout cas, la personne avec laquelle je danse ne peut être la marquise de Sainte-Fare.

Eu même temps, se rapprochant de cette personne, dont il osa toucher le bout des doigts, sous le prétexte de figurer la chaîne anglaise :

— Madame, lui dit-il à voix basse, enfin je vous retrouve, vous que j'ai tant cherchée ! Prenet pitié de moi et daignez me pardonner l'audace que j'ai eue de ro'introduire ici pour vous voir, vous parler. Un mot, de grâce, un mot de voire bouche qui me prouve que vous ne m'en voulez pas.

Soit ^ue la crainte, soit que tout autre sentimeif t

paralysftt alors la langae de la belle jeuae femme» elle parat n*ayoir pas entendu ces paroles et n*y fit ancmie réponse.

•— Madame, reprit Arthur arec plus de force, vous ai-je donc offensée en quelque chose, vous qui m*aYiez témoigné d*abord tant... d*indulgenceT Expliquez-Toas, je vous en supplie, et me dites quel est mon crime, afin que je Texpie.

Toujours même silence, et toujours Tîs-à-vis de lui le marquis, calme, le sourire sur lés lèvres et causant avec enjouement. Arthur ne savait plus k quel saint se vouer. Pourtant, il crut devoir revenir plusieurs fois à la charge pendant la durée de la contredanse, mais sans pouvoir parvenir à arracher un seul root à cette statue qu'il voyait se mouvoir à ses côtés d'une façon automatique.

Quand la contredanse fut terminée, il reconduisit sa danseuse à sa place, et celle-ci, après une froide révérence, murmura un : t Merci, Monsieur! » bien sec; ce fut tout. Inquiet, décontenancé, il se mit à parcourir le salon à pas lents. M. de Sainte-Fare vint à lui, tonjours gai, toujours souriant.

— Mon cher auteur, s'écria-t-il, vous ne me demandez seulement pas le nom de la personne avec laquelle vous venez de danser? Qu'est-ce que cela signifie? N'est-elle point à votre goût?

— Si fait. Je trouve cette dame... fort belle...

— Venez donc que je vous présente k elle, car c'est la marquise de Sainte-Fare.

-— La marquise I balbutia Arthur, et il se laissa entraîner à peu près comme un criminel que l'on oon-

238 i\ necvmciti de L'mcoimQS*

&it à réchafaud. Mais au moment où il a^proebait d'elle» rinflMrtonée jeuBe femme, qui jusqu'alors» avec ce grand art, ce grand courage peut-être que donne la science du monde, avait refoulé au pkis profond de son cœur les émotions de toute nature auxquelles elle était en proie, laissa pencher sa tête sur sa poitrine, pois tomba évanouie sur l'un des bras de son fauteuil.

— Âhl mon Dieu ! s*écria le marquis, j'aurais parié qu'il en serait ainsi ! Nous sommes à la fin de mars, et ma tante fait toijgours chauffer ses appartements comme si nous étions au cceur de l'hiver. Heureusement voici des sels. Mesdames, rassurez-vous, de grâce, ce ne sera rien, ce ne sera rien.

Pois se tournant vers Arthur pendant qu'on s'empressait auprès de la marquise et qu'on se disposait à la porter dans une chambre voisine, dont on avait ouvert précipitamment les fenêtres ;

— Mon cher, dit-il, il faut convenir que vous jouez vraiment de malheur avec ma femme. VoiU\ encore une présentation ajourmie l Ah ça, ajouta-t-ii quelques instants après à mi-voix, vous allez me montrer la personne qui est l'objet de votre passion ?

•^ Mais... je... ne l'ai point retrouvée ici.

— A d'autres ! Je vous dis, moi, qu'il faut absotU' ment que vous me la montriez.

— Mais si je ne le puis î

— Ohl vous le pourrez, car je... l'exige.

Au ton avec lequel ces derniers mots furent prononcés, à l'expression presque menaçante qu'il lut dans les yeux du marquis, en dépit des efforts qu'il faisait pour moutrer toujours le même calme et la même

LÀ lICnRCIt M L*lSCOIIim. S39

courtoisie, Arthur vit bien que feloi-d avait toot deviné, mais qa'en même temps il était trop fier et trop homme da monde pour le laisser paraître. Résolu dès lors lui-même à subir toutes les eonséquenoes de son imprudente confiance, il reprit avec beaucoup de sangfroid et de dignité :

— Monsieur le marquis, ce n*est point ici, sans doute, que vous attendez de moi une explication que je ne saurais vous donner à présent.

— Non pas, certes, répartit le marquis. Ecoutes, je conçois qu*ici même, à cet instant, vous éprouviez quelque difficulté, quelque répugnance même à me satisfaire ; mais faisons bien nos conventions : il y a dans ce salon seize femmes, y compris la marquise de Sainte-Fare, bien entendu. Sur ces seize femmes, il faut en rayer cinq, attendu leur âge. Reste à onze. Je vais les nommer toutes les onze, en vous les désignant, afin de bien graver leurs noms et leurs traits dans voire mémoire, et demain, après déjeuner, j*aurai rhonneur d'aller vous demander laquelle de ces onze femmes est venue pour vous au bal de TOpéra.

— Monsieur, en vérité... je ne saurais. .

— Passons à Tinventaire. Il catalogo è qtiesto^ comme dit Lablache, dans Don Giovanni. La première de ces dames (charité bien ordoimée commence par soi-même), une grande brune, rube de velours noir, c'est la marquise de Sainte-Fare. La seconde...

— Monsieur, de grâce...

— Ne me troublez point. La seconde...

Et le marquis, avec un impitoyable sang-froid, défila les grains de ce chapelet d'un nouveau genre. Ck>mme

940 LA, RICIIBICHB M L'IHGONROI.

il terminût cette tâche, on vint le préveuir t|!i6 la marquise sa femme Tattendait pour se retirer; il tendit la main à Arthur avec une aisance parfaite, en lui disant à mi -voix :

— Vous auriez mauvaise grâce à vous plaindre de moi, mon cher auteur. Presque toutes ces dames sont charmantes, et je vous laisse le choix. Ah I seulement, je vous préviens qu'il me faut une hrune, grande, svelte, qui ait une jolie jambe, et j'ai bien peur qu'après le départ de madame de Saint-Fare, vous ne trouviez plus ici votre affaire.

Là-dessus,^ le marquis se retira, laissant notre héros aux prises avec la chanoinesse qui, ayant terminé son reversis, s'en vint lui demander des vers pour Sylvie IL

iMz «aiiet «e

Il est un personnage de ce récit qui n'y a para» en quelipie sorte, jusqu'à présent qœ comme une vision plus ou moins vague et indécise, ou bien plutôt encore, comme une énigme vivante ; c'est la séduisante marquise de Sainte-Fare. Il est temps de dépouiller cette mystérieuse jeune femme de son voile de vapeurs et de mettre en lumière son passé, son présent et les mobiles divers qui ont pu influer sur sa conduite envers Ârtbur d'Eseorailies. C'est une revue rétrospective que nous avons à placer sous les yeux du lecteur, et pour que rien ne demeure obscur dans ce récit, nous allons, remontant quelque peu en arrière, raconter succinctement ce qui s'était passé dans la visite de la jeune marquise à son ancienne camarade de pension, visite qui avait eu lieu, on s'en souvient peut-être, dans la matinée même du jour mémorable, signalé par l'entrevue de la place Yenddme.

242 LA RBGHBRCRB ÙU l'iNCORHUB.

Après que Laore et Marguerite eurent -échangé beaucoup de baisers, de serrements de mains et de larmes de joie; après qu'on eut évoqué mille charmants souvenirs de pension, on se demanda naturellement Tune à Fautre quels événements, quelles aventures avaient marqué ce long espace de trois années accomplies depuis que Theure de la séparation était sonnée. Comme Marguerite était la plus âgée et qu*en sa qualité de marquise du faubourg Saint-Honoré elle avait probablement beaucoup plus vécu durant ces trois années que la simple et naïve jeune fille de la rue des Cinq-Diamants, ce fut elle qui donna l'exemple des confléences.

— Chère amie, s'écria-t-elle en embrassant Laure de nouv«au, comment ai-je pu t'oubller un seul instant? Âhl je suis bien coupable, mais si tu savais tout ce qui m'est arrivé I

— Que t'est-il donc arrivé, Marguerite? est-ce du malheur î oh I raconte-moi cela bien vite.

— C'est du bonheur et du malheur à la fois. Tu sais qu'en quittant la pension je fus emmenée en voyafge par ma tante, dont j'étais Tunique héritière, et qui m'avait placée dans le pensionnat où nous nous sommes liées d'une amitié... (^1 que rien ne saurait rompre maintenant, n'est-ce pas? Ma tante était d'une santé assez languissante, d'une humeur sombre et morose, depuis la perte cmelle qu'elle avait faite de ses deux fils, dqnt j'étais appelée à recueillir la survivance. Les médecins avaient pensé que le mouvement, le spectacle changeant de mœurs, de sites, de costumes toujours nouveaux, seraient pour elle une source de

LA RBlîHBaCAB DE L^INCOIflVUB. 243

distraction et pourraient exercer une heureuse influence sur sa santé. Nous partîmes eu conséquence pour la Suisse, avec l'interUion de revenir par Tltalie. Le moyen de décrire, chère Laure, au milieu de toutes ces pérégrinations! Pourtant j'aurais eu besoin de quelqu'un à qui je pusse confier toutes les impressions qu'éveillaient en moi les lieux que je parcourais.

» Ma tante ne pouvait à cet égard m'ètre d'aucun secours, car indépendamment de son ftge, de son état maladif, elle était naturellement peu communicativo. Ce quelqu'un, je crus un instant l'avoir trouvé. Nous rencontrâmes, à Rome, en visitant le Vatican, un jeune homme grand, beau, bien fait, une tournure pleine de grâce et de distinction. Ce jeune homme me regarda beaucoup, et ayant aperçu ma tante, il vint la saluer. J'appris par elle qu'il était d'une grande famille, fort riche; qu'après avoir été page du roi Charles X, il avait embrassé l'état militaire, et qu'à la suite d'un duel où il avait eu le malheur de tuer son adversaire, il avait dû abandonner la carrière des armes; que, depuis lors, il parcourait les divers états de l'Europe pour se distraire^ et peut-être bien aussi pour chercher une femme qui lui convînt sous tous les rapports. Pendant notre séjour à Rome, nous eûmes plusieurs fois occasion de rencontrer de nouveau ce jeune homme dans nos promenades, et chaque fois il attacha sur moi ses regards avec la même obstination. Cependant, nous quittâmes un beau jour cette capitale sans qu'à mon grand étonnement il eût profité de la permission qu'il avait lui-même sollicitée de venir nous faire visite.

2ii LA RBCttBRGRB M L'iNCOR^Ufi.

» Il y avait environ un mois que nous étions parties de Rome, et peut-être, je n'en suis pas bien sûre pourtant, j'avais un peu oublié ce jeune homme [on voit tant de choses nouvelles à chaque instant en voyage 1) lorsqu'un soir, h Venise, en nous promenant sup le grand canal, je remarquai une gondole qui suivait obstinément la nôtre, et aux rayons de la lune, je reconnus distinctement le jeune homme en question. Il était seul et me regarda encore beaucoup, mais sans nous parler. J'^en fus, comme tu le penses bien, on ne peut plus troublée, mais ma tante ne s'en aperçut pas. Le lendemain même, nous reçûmes la visite de ce jeune homme. Il s'excusa beaucoup de ne nous avoir pas visitées à Rome ainsi que ma tante avait bien voulu le lui permettre, causa de l'Italie qu'ail venait de parcourir, non point en poète ni en artiste, mais en homme du monde et peut-être avec un peu trop de dispositions à la raillerie, mais à coup sûr, avec beaucoup d'esprit, et puis nous ne le revîmes plus. ^

» Cette fois, je te l'avoue, chère enfant, il avait fait une impression profonde sur moi, et dans mes rêveries de jeune fille, je me disais : S'il s'agissait pour moi de choisir un mari, je voudrais qu'il fût tel que ce jeune homme. Sur ces entrefaites; nous revînmes en France, et ma tante, dont les voyages n'avaient pu rétablir la santé, annonça l'intention de passer l'hiver dans sa terre du Bourbonnais. C'était pour moi une triste perspective que ce tête-à-tête, au milieu dc3S neiges et des frimas, dans un vieux château solitaire, avec une personne âgée, souffrante et pour laquelle je

LA nSCHBRCU DE L*INCON!II)B. 245

ne pouvais avoir un grand fond d'affection, ne l'ayant connue eu quelque sorte que depuis ma sortie de pension et ayant toujours été traitée par elle avec assez de froideur. Au surplus, mon séjour dans ce château ne devait pas être bien long. Nous n'y fûmes pas plutôt installées que les forces de ma tante commencèrent à décliner sensiblement, et bientAt les médecins déclarèrent qu'elle n'avait plus que très-peu de temps à vivre.

» Soit que ma tante eût été instruite elle-même de ce fatal arrêt, soit qu'elle le pressentît seulement, elle me fit appeler un jour dans sa chambre à coucher et m'annonça que son intention était de me marier avant de quitter ce bas -monde, et qu'elle avait rencontré un parti fort sortable. Elle ajouta qu'en conséquence elle m'invitait à me disposer à recevoir ce jour même le prétendu qu'elle m'avait choisi. Je frémis, car je pensai bien qu'il fallait renoncer dès lors à tout ce bonheur que j*avais rêvé, en me passionnant follement pour quelqu'un que sans doute je ne devais plus revoir. Mais, dans un pareil qpioment, toute objection m'était interdite, et comme je me hasardais à demander le nom de Tépoux que ma tante me destinait, elle me répondit fort s^hement : « Vous le » verrez tantôt. » Se baissai la tète et m'en retournai dans ma chambre, où je me mis à pleurer.

«Xe jour même, une heure environ avant le diner, un grand bruit retentit aux portes du château, et une élégante voiture de chasse entra dans la cour, précédée d'uu piqueur à cheval. Un homme descendit des cette voiture. J'étais dans ma chambre et je ne pus

246 LÀ aEGBBRCHB DB L*mCONNUB.

m*empécher de jeter sur lui un regard curieux et furtif. Laure, un cri de joie s'échappa de ma poitrine : c'était le jeune homme que nous avions rencontré à Rome et à Venise, c'était le marquis Henri de Sainte-

Fare. »

A ces derniers mots, les deux jeunes femmes se jetèrent dans les bras Tune de l'autre.

— Ah ! loué soit Dieu ! s'écria Laure. Ainsi, Marguerite, tu es heureuse. Oh I combien je suis aise de l'apprendre ! tu aimes ! tu es aimée !

— Heureuse I murmura la marquise en baissant la tète, et une double larme brilla au bout de chacune de ses paupières: heureuse, moi !

Et comme la jeune fille la considérait avec un naïf étonnement :

— Oui ! oui ! reprit-^lle avec une vivacité presque fébrile, je suis bien heureuse : j'ai un hôtel, des chevaux, des équipages, je suis riche, très-riche. Mon mari a repris du service ; à son âge, on ne peut végéter oisif et inutile à son pays. Il est déjà... ma foi, je ne me rappelle plus ce qu'il est, je sais seulement qu'il doit passer bientôt à un grade plus élevé, celui de lieutenant-colonel peut-être. Oui, oui, je suis bien heureuse. Mais c'est assez parler de moi ; à ton tour, ma bonne, ma charmante Laure , U)i dont j'ai pu être séparée pendant bien longtemps par les voyages, par le tourbillon du monde, par des liaisons plus ou moins passagères, plus ou moins frivoles; mais que je retrouve aujourd'hui avec tant de bonheur, raconte-moi aussi ton existence, tes joies et tes peines. Oh ! tiens, depui3 qu'une bonae inspiration oi'est veuue de tç

Ck RECnBCHI DB L'iRCORlIOB. S47

Toir, de te demander pardon de ma longue absence, et que ta m*as accueillie avec tant de gr&ce et de bouté, je sens que tu m'es plus cbère encore.

— Ma tendre Margaeritc ! Et moi qui me croyais oubliée de toi tout à fait, depuis que tu es devenpe une grande dame ! Oh! quelle était mon erreur?

— Ah çà! maintenant que tout est expliqué, je veux que tu m*aides à réparer le passé ; je veux que nous soyons ensemble aussi souvent que possible, et pour commencer, je t'enlève aujourd'hui, j'ai ma voiture en bas, à ta porte ; voyons, tes gants, ton ebftle, ton- chapeau et partons bien vite.

— Crois qu'il m'en cpûte de te refuser, Marguerite ; mais mon père est absent. Qu'eôt-ce qu'il dirait s'il ne retrouvait plus sa fille quand il rentrera?

— Mais ne peux-tu lui laisser quelques mots d'écrit? D'ailleurs, je te ramènerai pour dîner.

. — Oh I je ne puis, cai* je ne sors jamais sans son consentement.

— Comme tu dois t'ennuyer ici, dans ce vilain quartier des Lombards, obligée d'habiter une pareille maison I Sais-tu que j'ai cru vraiment devenir aveugle en y entrant !

— Moi, Marguerite, jamais je ne m'ennuie i^.

— Tu m'étonnes, mais à quoi passes-tu donc ton

temps ?

— Je brode, j'ai soin du linge de la maison, je faiâ de la musique, je lis : le temps me semble toujours trop court.

— Voilà qui est bien étrange, mais tu as bien quelques plaisirs î

tIS LA BieiIRCBI DB L*I1IC01IHUB'.

— Oh! certainement. Nous allons an spectaeie une ùÂs tons les hivers ; mon bon père reçoit de temps 4 autre quelques gardes nationaux de sa compagnie, et Tété, le dimanche, nous passons quelquefois la journée à la campagne.

— C'est tout!

— Que veux-tu donc de plust Ah! j'oubliais! nous avons été, l'automne dernier, aux eaux du Montd'Or. C'est là mon seul voyage.

— Pauvre enfant ! qui ne connaît ni la Suisse, ni ritalie, ni les eaux de Bade et de Spa, ni les fêtes du grand monde, ni les concerts, ni les steeple-chase, et qui n'a peut-être jamais été une fois en sa vie aux Italiens!

— Il est vrai.

— Sois tranquille, ma charmante amie, il faudra bien que ton père se décide à te céder à moi le plus souvent possible. D'abord je veux faire sa conquête, à ce digne M. Rieublanc. Tu me diras quels sont ses goûs, ses idées, quel est son faible enfin, pour m'aider à le séduire. Est-il toujours aussi épris de la garde nationale ?

— Plus que jamais.

— ^ merveille, chère, à merveille! Je lui parlerai manœuvre, exercice; j'apprendrai la théorie, s'il le faut, pour parvenir à t'arracher d'ici. Car, charmante et jolie comme tu l'es, ce serait vraiment dommage que .tu demeurasses confinée dans ton affreuse rue des Cinq-Diamants. Compte sur moi pour t'en retirer, pour te produire sur un théâtre digne de toi et où tu brilleras, j'en suis sûre. Tu viendras passer tes journées

LA BKURCII »l L'iRGOimQB. t49

avec moi, dans mon hAtel dn fanbonrg Saint-Honoré, qui est un i>etit palais en miniature ; tu le verras. Quand il fera beau, nous sortirons ensemble, nous irons au bois, nous monterons à cheval. Quand il pleuvra, nous ferons de la musique, comme à la pension, t'en souviens-tu? Nous chanterons du Mozart, du Bellini, du Rossini. Oh I ce sera charmant I Et puis, j'ai mon projet. Il ne manque pas, dans mon salon, d'aimables jeunes gens auxquels tu tourneras la tête, et il faudra bien du malheur pour que tu ne trouves parmi eux un mari. Nous le choisirons ensemble si tu veux, car c'est un rival que je me prépare, et je suis par conséquent intéressée dans cette affaire Tu rougis... Ahl méchante! est-ce que par hasard tu m'aurais devancée dans ce choix î

— Pardon, Marguerite, pardon, j'en ai peur.

— Oh I alors ne me dis pas de qui il s'agit, car je le déteste déjà de toute mon âtne ; quelque riche distillateur du quartier ; quelque épicier en gros, n'est-ce pas î qui t'aimera par doit et avoir. Pauvre Laure I pourquoi ne m'as-tu pas attendue?

— Ce n'est, ma chère, ni un distillateur ni un épicier en gros. C'est quelqu'un qui exerce une tout autre profession que celle-là.

— Avec quelle fierté tu me dis cela, c'est donc un avocat?

— Nenni.

— Un avoué, par aventure î ^

— Encore moins.

— J'y renonce.

— Ma chère Marguerite, c'est un auteur et un au-

S50 LA RECHBRCHB DB L'iIfCORElUE.

teui* célèbre encore, jeune, beau, noble, spirituel.

— Oh! tu m*en diras tanti Et tu le nommes?...

— Arthur d'Escorailles.

Ici, la marquise ne put réprimer une exclamation. Fut-ce la surprise ? fut-ce un tout autre sentiment qui la lui arracha? Toujours est-il que sa physionomie changea instantanément, et qu'un nuage passa sur son front tout à Theure si riant et si pur.

— Est-ce que tu connais monsieur Arthur d'Escorailles ? s*écria Laure avec une charmante candeur.

— Moi ! en aucune façon ; de nom seulement. Et il t'aime... beaucoup, cet auteur?

— J'ai tout sujet de le croire. D'abord, je l'aime tant, moi ! Oh I ce serait bien mal de sa part de ne pas me rendre la pareille.

— Chère Laurel

— Qu'est-ce que tu as donc î tu n'es plus la même, tu ne me souris plus ! '

— Moi? je n'ai rien, je t'assure, et je suis bien heureuse de t'avoir revue. Mais il faut que je te quitte ; je me souviens que j'ai promis à une de mes parentes, une cousine, d'aller la voir aujourd'hui. Je regrette de ne pas pouvoir attendre ton père, mais je reviendrai bientôt.

— Bientôt ! tu me le promets ?

— Peux-tu en douter? J'ai d'ailleurs bien des choses encore à te dire, car je ne t'ai fait voir qu'un coin de mon passé, le plus beau, le plus pur. Dis-moi quelles sont les heures auxquelles M. d'Escorailles a l'habitude de venir ici ?

— Mais le soir, plus particulièrement, parce ({u'il

LA RBCHBIICHB DB L'iNCOUlfUB. 251

travaille dans la journée ; il est bien rare qu'il passe nu seul jour sans nous voir.

— Il suffit. Adieu, ma bonne Laure. Tu me pardonnes tous mes torts, n*est-ce pas ? Répète-moi encore, je t*en supplie, que tu me pardonnes.

En même temps, la marquise saisissant les deux mains de la jeune fille, les portait avec effusion à ses lèvres, pendant que celle-ci balbutiait avec une profonde surprise :

— Puisque tu y tiens absolument, je te pardonne. Madame de Sainte-Fare demeura quelques instants

morne, silencieuse et la tète baissée : lorsqu'elle la releva, ses beaux yeux noirs étaient baignés de larmes. Quelques instants après elle sortit, après avoir serré convulsivement dans ses bras sa jeune amie.

Mon Dieu ! s'écria Laure, en regardant rêveusement par la fenêtre le brillant équipage de la marquise, qui disparaissait à Tangle de la rue des Cinq- Diamants et de celle des Lombards, d*où vient donc que Marguerite se croit si coupable envers moi î D'où vient qu'elle m'a quittée en versant des larmes ?

La marqnlf e 4e Salnte-Fare.

— Eh bieni mon cher Arthur, tu m'as écrit, et comme tu le vois je me hâte de me rendre à ton appel, bien que ma présence fasse grandement faute à i*étuâe. Que se passe-t-il donc? je te trouve un peu changé depuis hier soir. Aurais-tu reçu de mademoiselle Laure quelque nouveau message par Tintermédtaire de quelque autre Mercure? Pourtant, je croyais bien avoir arrangé les choses pour le mieux. Je n*ai jamais eu tant dMmagination qu'hier soir. J*ai menti... oh! mais menti... comme un auteur.

A tous ces beaux discours de son candide ami Polydore Durandin, Arthur se contentait de hocher mélancoliquement la tète, tout en tourmentant avec les pincettes, une pauvre bûche qui n'en pouvait mais. A la fin, renonçant k cette occupation, il ouvrit le tiroir d*une table, auprès de laquelle il était assis et en retira une fleur ai parfaitement flétrie et desséchée, qu'à

moins d'être expert boUniste, il eût été permis de se méprendre sur ce qu'elle pouvait avoir été dans Fempire'ae Flore au temps de sa fraîcheur, puis il la déposa entre les mains du mattre-clerc abasourdi.

— Qu'est-ce que cela signifie? reprit ce dernier; est-ce que tu m'as fait venir ici pour composer un herbier? . . ., ,

— Eh quoi! s'écria Arthur, ne te souvieut-il plus

de certain bouquet que je reçus ici, un soir, en ta présence, et qui m'était adressé par une pereonne inconnue?

— Ah I oui... en effet... un bouquet magnifique et

des fleurs asse>. rares pour la saison? Par exemple, je ne me rappelle plus lesquelles.

C'étaient des marguerites

— Ah! c'est là une marguerite! A la bonne heure.

Eh bien?

— Eh bien, mon cher^ j'ai retrouvé la personne qui

m'avait envoyé ce bouquet.

— Ah! diable!

— Maintenaiil, devine qui ce peut être.

— Dame, si tu étais de la garde nationale, je te dirais c'est ton tambour ; lu n'en es pas, c'est ton portier.

Et commme Arthur faisait un signe d'impatience, Durandin s'empressa d'ajouter :

— Au surplus, ne compte pas sur moi pour cela. Je n'ai jamais su deviner la moindre charade.

— Alors, sache donc, sans plus attendre, que c'est la marquise de Sainte-Fare.

— 0 ciell la femme de ce grand monsieur décoré, k barbe noire, de mou client?

234 LÀ mCHiaCHB i>B L*lll60IlMtJt«

— Justement.

— On dit que c*est une des plus jolies femme^ de Paris, mais d'une coquetterie !.. '

— On dit vrai. . i

— Mon Dieu, mon Dieu, que ces auteurs sont donc heureux ! une marquise ! Cela ne m*arriyerait jamais, à moi, qui ai tant besoin de distractions, de consolations, hélas !

— Ah ! Durandin !

— Platt-il?

— Mon cher Durandin, tu ne sais pas ce que c*est que de vivre incessamment dans le domaine de l'imagination ; que de jouer à chaque instant avec toutes les passions humaines ! Notre sensibilité, ainsi surexcitée, nous rend impressionnables au moindre contact» à riuOuence la plus fugitive. Cette fièvre qui anime les créations de notre fantaisie, nous finissons par nous rinoculer à nous-mêmes, et lorsqu'elle s'est emparée à la fois de notre corps, de notre intelligence et de notre âme même, alors nous devenons insatiables d'ambition, alors nous rêvons l'impossible.

— Âhl bon Dieu, que dis-tu là et où veux-tu en venir!

— Ecoute, Durandin, c'est un aveu pénible que j*ai à te faire. Aimé de mademoiselle Laure et l'aimant moi-même, je te le jure, je n'ai pu résister aux séductions d*un autre amour. La fatalité a voulu que cette Marguerite, cette marquise de Sainte-Fare, se retrouvât incessamment sur mes pas ; et moi qui aurais dû la fuir ; moi, comme un insensé, je me suis acharné à sa poursuit«^

LÀ RBCRRCRB DB l'iNCONHUB. SS5

— Après? après?

— Hier, je l'ai retrouvée encore, je lai ai parlé, et aujourd'hui...

— Aujourd'hui ?

— J'attends son mari) pour me couper la gorge avec lui.

L'émotion de Durandin fut telle à ces derniers roots, qu'il laissa glisser d'entre ses doigts la fleur qu'il tenait et qui alla tomber dans le feu, où elle se con-

suma avec rapidité. Arthur la regarda brûler d'un œil momc et sans prononcer une parole ; puis Durandin reprit :

— Et tu comptes sur moi pour te servir de témoin?

— C'est un service nouveau que je réclamerais de ton amitié avec pleine confiance, je le sais, car j'ai pu t'apprécier, Durandin ; mais la législation actuellement en vigueur en matière de duel est fort sévère : d'ailleurs, tu es mi homme de profession et de mœurs paisibles, et j'ai pensé à choisir d'autres témoins dont les habitudes sont plus en harmonie avec la partie que j'ai à risquer ce matin. J'ai écrit à notre ami Provenchère, le capitaine d'artillerie, et à notre camarade, le médecin. Ce dernier peut m'étre utile à double titre. Us doivent m'attendre chez eux toute la journée. C'est convenu.

— Mais songes-tu bien, mon pauvre Arthur, à quel homme tu as aifaire? Voyons, voyons, il faut arranger cela, car c'est un duelliste fini, que ce marquis de Sainle-Fare. J'ai eu de ses nouvelles par le maîtreclerc de son ancien notaire ; il paratt qu'il est de première force à Tépée et au pistolet.

256 Là RKCRBRCHB DB L'iIfOORlfDB.

— Que veax-tu, mon ami? c*est justement poar cela que je t'ai prié de venir. J'ai quelques dispositions à faire; tu es notaire ou peu s*en faut, et c'est à ce titre que je t'ai appelé. Allons déjeuner I nous causerons tout aussi bien en déjeunant.

— Ah I ma foi, tu peux bien déjeuner seul, si tu le veux. Quant à moi, voilà une nouvelle qui me coupe absolument l'appétit.

— Eh bien, mon pauvre Durandin, tu me regarderas faire, et je suis s&r que mou exemple te déterminera.

En parlant ainsi, Arthur se leva ; il se disposait à passer dans la salle à manger, lorsque Abd-el-Kader tout effaré, tenant une carte de visite dans sa main, et baragouinant avec plus de volubilité que jamais.

— Qu'est-ct à dire ? s'écria Arthur, ne vous ai-je pas prévenu que je n'étais aujourd'hui visible pour personne, excepté pour M.Duraudin que voici, et pour monsieur le marquis de Sainte-Fare? Je n'ai que faire de cette carte. Je la verrai plus tard.

^- Tu entends, moricaud, crut devoir ajouter Durandin, par forme de commentaire, toi, mettre à la porte l'importun, toi, obéir à maître, tout de suite.

Et, sans doute pour mieux faire comprendre au nègre de la conduite qu'il devait suivre, Durandin s'approcha de lui ei le prit par les épaules pour le pousser dehors ; mais dans ce mouvement ses regards tombèrent machinalement sur la carte de visite que le nègre ttnaitlians sa main, et la lui arrachant aussitôt avec beaucoup de vivacité, il la tendit à Arthur. Celuici n'y eut pas plutôt jeté les yeux, qu'il tressaillit, et

Ll KBCflBRCtt M' L^IRCOOtNVB. 257

ayant échan!^ quelqabs parole» à voix bà^seareéle mattre-clerc qui sortit, il donna l'ordre d'introduire sûr^l«HîMnil^ la'pei^âioyme dobtil s'agissttft.

Quelques secondes après, une femme vëttie d'une robe de moire noire, et dont les larges plis d'un ea« cbemire des Indes vert sombre ne dissimulaient que faiblement la taille élégante et la svelte cambrure, entrait précipitamflBent'dans le cabinet de notre béros. Bien que sa tété fl^t en quelque sorte ensevelie sons une capbte de' satin noir devant laquelle était abaissé un ricbe voile de dentelle, il était impossible de ne pas reconnaître silr-le-ebamp la belle marquise de Sainte^ Fare. Artbur la fit asseoir sur une causeuse, au coin de la cbeminée, pendant que lui-même restait respeo« tueusement debout devant elle', attendant qu'elle M adressât la parole. Elle était évidemment fort troublée ; cependant elle commença pai* l'inviter à s'asseoir, ayant, ajouta-t-elie, beaucoup de choses à lui dire. Arlbur obéit.

— Monsieur, s'écria- t-elle alors, en relevant son voile et en laissant ainsi à son interlocuteur la faculté de s'enivrer de l'aspect d'un visage auquel la rougeur et l'animation occasionnées par une pareille démarebe ajôutàleiit de^ cfahrmes nouveaux ; Monsieur, ma présetlce ici doit être pour vou^ uil grahd sujet d'étonnement ; mais' j'ai cru de' mion devoir de venir vous tréuvef. J'ai été envers vou^ biétt légère, bien inconséquertté, et, pai^'ma faute; un g^and* mhlheùr peut arrivé^; car, bîten'quemdnsiefur deSaltfte-Farè ait jugé'' devoir 'gÀTÛfer un sîlehdè? abfeèîu sur' tout ce qui s'est passé entre vous deux relativement à moi, ^ safô', à'

258 Là mchbhcib o« L^RCoraruB»

n'en pouvoir douter, qu'un duel est imminent, que déjà peut-être c*est chose convenue...

Arthur fit un signe de tète négatif, et la marquise continua :

— Oh ! ne cherchez pas à nier, je ne vous croirais pas; et puisse d'ailleurs ce que je vais vous dire, en m'obtenant votre pardon, arrêter Taccomplissement d*un projet qui me glace de terreur! G'ei^'Un aveu sincère que je vous dois pour arriver à ce résultat. Monsieur, 630tttez-moi bien ; je sais que je vous ai donné le droit de cioire le contraire ; je sais que vous allez me maudire... mais au point où les choses sont arrivées, il faut que je parle, il faut que vous sachiez la vérité ; monsieur d'Escorailles, je... ne vous aime pas ; je ne vous ai... jamais aimé!...

En entendant ces dernières paroles, Arthur devint pâle comme un mort ; il attacha quelques instants sur la jeune femme un œil hagard, puis, passant la main sur son front, il s* écria d'une voix singulièrement altérée :

— 0 mon Dieu ! mon Dieu ! n'étais-je pas assez punif...

Il y eut un silence. La marquise, comme soulagée d'un grand poids par l'aveu cruel qui venait de lui échapper, reprit ensiite d*un ton plus calme :

— Monsieur, vous allez me prendre en mépris sans doute, et je ne m'en plaindrai pas, car je l'ai mérité ; mais écoutez au moins ce qui peut, je ne dirai pas légitimer, mais excuser jusiqu'à un certain point ma conduûte,

LA mCHBnCHB Dl I.*I1IC01IKIIB. S59

— Parlez, Madame, dit Arthar, en faisant effort sur lui-même pour paraître de sang-froid ; parlez, je vous écoute.

— Mariée il y a trois ans à l'un des hommes les plus brillants de Paris, j'étais disposée à l'aimer avec idolâtrie. Hélas! Monsieur, je ne tardai pas à m'apercevoir que mon mari, blasé avant Tftge par des succès de toute sorte, 4||n' avait prise que pour porter son nom, pour présider à ses fêtes, et nullement pour être sa compagne. Je ne vous dirai pas toutes les larmes que j'ai versées à cette terrible découverte. Ces larmes nul ne les vit, excepté une personne qui en devina aussitôt la cause. Cette personne était une de mes parentes éloignées, veuve à trente ans d'un général de l'empire beaucoup plus ftgé qu'elle, et que des antécédents au moins fâcheux, sinon coupables, auraient dû m'engager à ne point admettre dans mon intimité ; mais elle était la seule qui me plaignit, la seule qui s'intéressât à mes chagrins, et il n'y a rien d'aussi facile à gagner, vous le savez sans doute, que la confiance des affligés. Cette personne, vous la connaissez au moins de vue, car il est bien rare qu'on nous aperçoive quelque part l'une sans l'autre; c'est la veuve du lieutenant-général baron R. ..; c'était elle qui m'accompagnait la nuit du bal de l'Opéra.

— Et... sans doute aussi hier au bois^de Boulogne?...

— Vous me rappelez, Monsieur, dit la marquise en rougissant, que je n'ai pas contracté envers vous qu'une seule dette de reconnaissance. Il y a dans tout ceci une véritable fatalité.

S62 U nKCItERCHB DB t'mCOIflIVB.

un pareil soavenir, il s'y mêle tant de charmes, qa*il ne saurait plus s*efiflacer de ma mémoire.

— Ah ! vous avez beau dire, Monsieur, j'ai fait ce jour-là une mauvaise action que je me reprocherai toute ma vie. Au surplus, je serai franche avec vous, et sans une circonstance particulière, peut-être, aveugle que j*étaisl je n*eusse jamais compris toute l'étendue de ma faute; cette circonstance n'a pas tardé à se présenter, et c'est alors que j'ai ouvert les yeux sur les terribles conséquences de mon étourderie. Longtemps séparée d'une jeune personne qui fut la compagne de non enfance et que j'aime de toute mon âme, je ne sais quelle bonne inspiration m'est venue hier d'exéeuter un projet souvent formé, souvent différé pour mille frivoles motifs; j'ai été voir... { pourquoi hier seulement, mon Dieul) mademoiselle Laure Rieublanc; j'ai appris par elle que vous alliez devenir son mari.

Oh ! vous ne sauriez vous imaginer. Monsieur, tout ce que j'ai souffert en ce moment! Pauvre enfant ! si pure ! si candide ! si aimante I Et c'est moi son amie, moi comblée de ses caresses, qui l'ai trahie, indignement trahie! Vous l'aimiez sans doute, Monsieur, tendrement, uniquement, comme on doit aimer une si douce, une si charmante créature, et c'est moi qui suis venue troubler, empoisonner cet amour! Oh! tenez, je ne m'en consolerai jamais ! Pourtant, tout n'est pasdésespéré encore. Que Laure ignore à jamais, je vous en supplie, tout ce qui s'esi passé ; oubliez vous-même, Monsieur, que dans un moment d'égarement j'ai pu chercher à détruire le bonheur dont vous êtes appelé à jouir auprès d'elle. C'est une leçon bien

u MOiBacii M L'incoraot. 263

terrible que je reçois, et elle me profitera, soyez-en sûr.

Maintenant, il ne me reste plus qu'une chose à ajouter : Vous voyez bien qu'un duel ne saarait avoir lieu, puisquMl est désormais sans motifs. U faut que vous me promettiez de Féviter par tous les moyens compatibles avec les lois de l'honneur. J'avais pensé à tout dire à mon mari, mais il n*en aurait rien cru sans doute, tandis qu'appuyé par votre témoignage, le récit que je viens de vous faire et que j*ai consigné par écrit dans une lettre que je dépose entre vos mains, pré- ^viendra nécessairement un grand malheur. Monsieur, accablez-moi de vos reproches, de votre mépris, je l'ai mérité ; mais, par grâce, faites que ce duel n'ait pas lieu!

Pendant que la marquise s'exprimait ainsi, Arthur, pftle, consterné, avait laissé tomber sa tête sur sa poitrine, comme le condamné à qui Ton vient de prononcer son arrêt. Lorsqu'elle eut fini de parler, il attacha encore une fois sur les beaux yeux noirs de la jeune femme un regard rempli d'un feu sombre.

— Madame, répoudit-il, je vous rends grâces de votre franchise, mais il me semble bien difficile, au point où en sont les choses, d'empêcher ce que vous voulez éviter. Il n'est pas présumable que votre mari ajoute plus de foi à mes paroles qu'il n'en prêterait aux vôtres, et dans ce cas...

— Ahl Monsieur, ne me parlez pas ainsi; mais songez donc que ce duel ne doit pas avoir lieu, qu'il est impossible I Si vous frappez mon mari, je suis perdue, perdue sans ressource. Si c'est lui qui vous

26 i LA,^<;lttlUSlU 0£ L*t4Cûffi(fS.

,tue, quel .j;e^pr^ j^f^ mfi.l jMoasieur, .je votts,^ supplie ne repoussez pas ma prière. Si vous le voiriez bien, on peut éviter ce duel, j*en suis sûre : pour eela, qu*exig^z-vous? je suis pr^te à tout Q^er. lyiçnsieur d*ÉscoraHles, ^ut-il que je me mette à ,vos genoi^x ? ^M'y voici.. Prenez pitié de moi !

Elle était là aux pieds d*Artlmr, cette belle Marguerite que jusqu'alors il n>vait fait qu'entrevoir par intervalles, comme une visloa céleste, mais une viçjyon plutôt païenne que chrétienne. Ce n'était poipt un de .ces an^^ si pifrsque le catholicisme évQq,ue dai^s se3 piepises aspirations vers les voûtes éthérées ; e'jétait quelque (^a,rm,ai}te divinité ,mytho)ogiqife descendue sur la terre. pour l'amour d'un mortel; c'était Diape, par exemple, que la jeune femme rappelait à plus d'un titre, par la sveUô cambrure fie sa taille élevée at si bien prise, par ses yeux noirs pleins de feii, par l'expression de voluptueux dédain empreinte dans sa bouche : Diane, la fière chasseresse, agenouillée devant le berger Endymion. Mais ses yeux étaient humides alors, mais sa bouche était suppliante, bien que toujours remplie de volupté. Arthur se sentit frissonner, involontairement il recula d'un pas, comme s'il se fût trouvé sur le bord d'un abîme et q^ie le vertige l'eût saisi.

— Madame, s'4cria-t-il en se couvrant le ^ront. de ses deux mains, Madame, prenez pitié de moi vousmême, vous voyez bien .que ma tête s'égare; vous voyez bien que je vpus aime toujours, et qi^e c'est votre faute. Oui, m|ûs aussi je suis résigné à tfi^nt ; ce duel n'aur$^t pas lieu si r&iQpiiur fue vous \ç>v{9 ^tçs

fait, tyn ]|k9rb]ure pl^sir d'aU^oqaer <b^ n^on^âme yous consentiez à le partifger. Alf^rs^ ppjur vous complaire, .Madame, il n'est tien Kiue je fisse, je refuserais de me .battre, je fuirais, je serais l&che. Dites, voulez-TOUS .que je spislàcbe?

En parlant ainsi , Arthur s'était rapproché de la jeune fçfume, qui, tremblante et presque inanimée de ,lrquble,et d'effroi, n'avait pas eu la forfe de se relever, çt il avait saisi une de ses mains, jque, d^ans sqn délire, il.pprt^'t à ses lèvres.

A ce moj^çnt la porte fut agitée avec. gr^nd frju^, et upe vpix,b|^ cpnnue s'écria du dehors :

— Je vous dis, monsieur Durandin, qiue je yeux voir à

l'instant moi^geudre.fufur et que ce ^'e^t pas v^usqui

m'jQipp^herez d'entrer, sacrebleu! Monsieur .d*Ssco-

/a^es a ipanqué,à i|^ppe]l,hj^r soir, v(^s avez fort niau-

y a^ mi^e ce matin ..Je .^i^is sûr qu'il se passe i^i quelque

chose d'extraordinaire, et il faut que .j'en aie le cqçor

.net. Il, ne saurait y avpir.de ;sieçrets,pour moi à la veille

.d'un mariage; ainsi, laissez^-i^ioi passer .ou preqez

garde à vous ! je suis en uniforme, et entre vieux mi-

'litaires.,. Allons, allous, place k la vieille. ga^del

A peine ces >pajco|es étaiept-elles prononcées, qne M. Bieulflanc, çn grande tenue de capitaine de voltigeurs de ,1a garde nationale, l^^i|sçeT([;pl, lH)PD^t jà ppil, e(c., se précipita dans la-chaipbre, av^ le même visage, moitié colère, moitié triompt^ant, q^e s'il venait d'emporter une barricade d'assaut à la tôte de sa co^npagpie ; mais atterré par lespectftcle qpi s'offrit à sa vue, il demeui^a quelques instants le^ joues ^t l^s narrines gonflées, les lèyi;ç|s cpaV*aQtées vipl^moient)

.266 LÀ MCHIHCHI Dl L*mCOIfIfOV.

et son gigantesque couvre-chef chancela sur sa tête. Enfin, la parole lui revint :

— Ahl ahl dit-il, j'en découvre de belles, et je vois que j'ai bien fait de quitter le poste du drapeau après la parade et Tappel, et de venir faire ici une ronde-major l Une femme aux genoux de mon gendre futur I Je comprends maintenant pourquoi monsieur d'Escorailles a manqué sa faction hier soir ; mais cela ne se passera pas ainsi, morbleu I ce n'est pas moi, vieux capitaine, qu'on met dedans comme un conscrit. Tout est rompu entre nous, entendez-vous, monsieur l'auteur, et vous n'aurez pas ma fille. Votre serviteur. En avant, marche I

Arthur était muet et consterné ; la marquise, par un violent effort, s'était relevée et elle s'était laissé tomber sur la causeuse, la tète cachée dans ses deux mains. Durandin, seul, n'avait pas perdu son sangfroid, et il se frappait le front comme pour en faire jaillir des idées. Tout à coup, il se rapprocha furtivement de la jeune femme et murmura très-bas à soil oreille :

— Madame, au nom du ciel, ne me démentez pas ! U y va pour mon ami du bonheur de toute sa vie.

Puis, allant à H. Rieublanc, qu'il arrêta par le bras au moment où il allait sortir de la chambre :

— Capitaine 1 s'écria-t-il, mon cher capitaine, un mot, je vous prie l

— Je n'écoute rien.

— Hais il faut pourtant entendre la raison, que diable I Madame n'est point ce que vous pensez.

— A d'^autres I lâchez-moi !

LÀ RBcmcBB M L*m€oimini. 267

•^ Madame est une jeune artiste dramatique à laquelle je porte intérêt, entendez-vous, le plus vif intérêt, et je venais prier mon ami d*Escorailles de lui donner un rAle dans son prochain drame, celui qui est reçu à la Porte-Saint-Martin.. . sur scénario, vous savez?.. Yoilà la vérité, la pure vérité, n'est-ce pas madame? n'est-ce pas Arthur?

— Ahl balbutia M. Rieublanc un peu ébranlé, il s'agit de la Porte-Saint-Martin? Mais non, cpla n'est pas vrai, vous me trompez; Madame et Monsieur n'auraient pas été si troublés quand je suis entré, et l'on ne se met pas à genoux, que je sache, pour demander un rôle à un auteur. Ainsi, laissez-moi partir, il faut que je retourne au poste, mes voltigeurs m'attendent.

Durandin suait sang et eau et lançait à la dérobée des regards significatifs à Arthur pour implorer sou assistance ; mais celui-ci était toujours immobile et muet. Enfin, réduit aux seules ressources de son imagination, il crut devoir ajouter en désespoir de cause :

— Vous êtes dans l'erreur, capitaine Rieublanc. D'abord, on se met à genoux quelquefois en pareil cas; demandez plutôt à... ma foi! à tout le monde. Et puis, est-ce que vous croyez que mon ami Arthur, parce que je porte intérêt à une actrice, va lui confier un rôle fort important sans la mettre quelque peu à répreuve? Il lui faisait répéter une tirade quelconque, plus ou moins pathétique pour la juger, lorsque vous êtes entré, et il fallait bien qu'il lui donnât la réplique. N'est-ce pas, Arthur, que tu donnais la réplique à Madame ? Ouf I Eh bien I es-tu content ? donneras-tu

Jiejr<|le„p|ii ou jçion? J)jfci4e-lpi et rjéponjjs-iws. Ton .]^s|jL^tjon.esk fort désagréable pear..,MaAwe et pour .moi... tu comprends.

U e^i as$ez difficile de préjpger le parti auquel Âr- .thur se serait ^arrêté dans cette conjoncture délicate, si un nouvel incident n'était veau compliquer encore pour lui, le plus fatalement Au /^Qn4e> une péripétie -qui sem)^iait déjà sur le pQint «de se dépouei* d*une tn^miëre satisfaiçafite pour tous les intéi^ts.

Abd«el-Kader, dont Tintelligence jaégricbonne avait rSaisi .vaguement tout ce qu'il pouvait y avoir de criti- .que.pour spu mettre principalement et pour la jeune fçmine.qpi se trouvait auprès .de lui dans l'jarrivée .d'un uQpveau personnage, vint annoncer, avec jtoMS les signes d'un grand effroi, qu'on sonnait à la porte; qu'avant (d'ouvrir il avait regardé par le trpu de .la perdure, et qu'il. avait parfaitement reconnu le ^id commandant.

— .,AbI je suis perdue I s'écria la marquise en se lev^t opnvulsivçpient de^on siège. Où fuir? pu me cacher?

En mêpoie temps, ouvrant la première,pprte.qi}i;se présenta à sa ^ue, elle ^e précipita plus mprte que vive dans une çbambre.volsine, pendant que le nègre, sur l'invitation. d'Ai^thur qui avait repris, au moins en apparence, tout son sang-froid, allait ouvrir au marquis de Sainte-Fare.

Les rcMoarcct d€ IMiraBdln.

Arthur referma' avec une précipitation fébrile' ]a porte de la chambre où la marquise dé Sainte-F^are s*était réfugiée en entendant annoncer la venue dô son mari. Durandin, plus mort que vif, mais sentant bien toutefois de quel immense intérêt il était pour tout le monde que H. Rieublanc ne fût pas témoin de' Fentrevue qui allait avoir lieu entre son ami et M. de Sainte-Fare, saisit le capitaine par le bras en Tinvi-' tant à sortir avec lui de rappartement.

— Qu'est-ce que cela signifie? murmura M. Rieublanc, de plus en plus décontenancé.

— Vous le saurez plus tard, capitaine, réprit Durandin ; tout cela est pouî* le drame de la Porte- Saint-Martin. Ohl un drame superbe! vous verrez... Venez, venez... Nous sommés de trop ici, nous autres qui ne sommes ni auteurs ni acteurs.

— Du tout! du tcfuf! ret^^tîtlé câpitttrAtf, qhi'ph-

270 U niCHBBCIIB DE l'iNCORHDB.

paissait doué au suprême degré depuis quelques ins* tants de Tespritde contradiction; tout ceci me semble fort louche, monsieur Durandin, et je prétends rester ici jusqu'à ce que tout soit clair et net comme les canons de fusil de ma compagnie.

— En voici bien d*une autre I Ah I capitaine, capitaine, permettez-moi de vous faire observeç que vous êtes diablement girouette pour un capitaine de la vieille garde I Toute à Theure, vous vouliez partir, maintenant vous voulez rester. Et que vont penser vos voltigeurs d'une absence si prolongée? Venez! venez t

Durandin n'en ajouta pas davantage, car le marquis de Sainte-Fare entra à cet instant. Il était vêtu avec une excessive recherche, et M. Rieublanc ne put s'empêcher de grommeler tout bas, en apercevant le ruban de la Légion-d'Honneur noué négligemment à sa bontonnière :

— Et voilà les mirliflors à qui le gouvernement donne la croix! tandis que moi, vieux capitaine... vieux militaire...

Le marquis salua tout le monde fort poliment et tendit même la main à Durandin, qu'il appela son cher notaire, puis se tournant vers Arthur avec un froid sourire :

— Désolé, dit-il, de vous avoir fait attendre, ainsi que ces Messieurs. Veuillez eu agréer mes excuses. J'ai déjeuné un peu plus longuement que de coutume. Heureusement, un quart d'heure de plus ou de moins ne fait pas grand'chose à l'affaire. N*cst-ce pas votre avis, Messieurs?

Ici M. Rieublanc regarda Durandin» et celui-ci re-

u RiGuton Di L*mcoimoi. t74

garda à son tour d'Escorailles sans qu'ancon de ces trois personnages se résolût à ouvrir la bouche.

— Je vois avec plaisir, au surplus, reprit le marquis, que monsieur Arthur d*Escorailles est homme de précaution. Un notaire et un officier... de la garde nationale, en uniforme encore I

M. Rleublanc, qui enrageait de se trouver engagé dans une série d*énigmes dont la clef lui échappait, et à la mauvaise humeur duquel se joignait d'ailleurs un vif sentiment d'antipathie pour le beau mirliflor aux manières froidement aristocratiques en présence duquel il se trouvait, crut devoir prendre ici la parole.

— Monsieur, s'écria-t-il en lançant au marquis un regard courroucé, vous auriez pu dire, ce me semble : un officier et un notaire, si ce n*est par égard pour la garde nationale, au moins par respect pour ma moustache grise.

— Ah I Monsieur, dit le marquis, je vous demande humblement pardon. Croyez que nul plus que moi ne respecte la garde nationale.. . et les moustaches grises.

— A la bonne heure! morbleu! entre vieux militaires...

— Monsieur le marquis, interrompit vivement Arthur, qui voyait le moment où son futur beau-père allait provoquer le commandant, nous avons à causer ensemble. Vous plat-il que nous passions dans mon cabinet?

— A quoi bon, Monsieur? Ce serait un nouveau retard pour ces Messieurs vos témoins. J'ai, de mon côté, deux personnes qui m'attendent en bas dans un fiacre, car j'avais bien prévu...

272 LÀ IIICRBRCItB DE L^meONKUll

Arthur saisit vivement le bras dtf marqûîs et mûrluura à son oreille :

— Pas uA mot de pluà, Monsieur, je' vous eu supplie; tout à l'heure je vous en dirai le motif...

Puis il ajouta d'un ton presque dégagé :

— Monsieur Rieublanc, je suis désolé d^étt^e' obligé de prendre cWrigé dô vous si tôt. Tai' à causée avec mohsièur le marquis d'une affaire... assez importante, le vous expliquerai cela plus tard, à moins que mon ami Polydore Durandin n'ait la complaisance de vous expliquer lui-^mêmè...

— Hëîn? plaît-ilî balbutia le mattre-dlerc'abasoùi*di, il faut que ce soit moi...

— Mon vieux camafiaide; ajouta' Arthur à mi-vôix, tu lui diras tout ce qui té passera par la tète. Ehdore ce service, je t^en prie. Qui sait! c'est peut-ôfrè le... dernier.

Durandin pressa la main de son ami, rehfbn^a une labme soiis sa' paupière, piiis prenant sdn chapeaU et offrant son brââ à M: Riefublailc :

— ' Allons, capîtaitie, s'éébiâ-t-iî, je vais' sî* vous le voulez bien, vous reconduire au poste du drapeau ; il ne'faut pais gêhef ces Messieurs. Partons!

— Pourtant, dit lecâpitaitlé résfetaht eftcôrié, j^urais voulu savoir...

— i Soyez tranquille; jevals vous racôtitei* tout cela chemin faisant.

.— A la bonne heure! partons* dclnd: Eh! maïs, môttSieur Durandin, et* votre actrice qui estf etfti^'là ponr se cacher quand on a 'sonné; est-ce qtief'votl^ ne* l'emmenez pas?

u ABcnitcu 1»! L'wcoimui Î73

— Mon actrice t.. mormarale mattre-clere terrifié, ah I c*est juste ! mais elle s'en ira bien toute seule n'est-ce pas, Arthur?

— Une actrice I reprit le marquis eu souriant. Mon cher notaire, pour peu que cela vous soit agréable, je me cbu*ge de la reconduire moi-même.

— Du tout, du tout, s'écria impétueusement M. Rienblanc, je m*oppose à ce que l'actrice demeure ici après que nous en serons sortis , et j'entends qu'elle parte en même temps que nous. Une actrice dans l'appartement d'un garçon qui est à la veille de devenir mon gendre! Cela n'est pas convenable, entendez-vous, monsieur DurandinY II y a plus, cela m'étonne singulièrement de votre part, et je vais moimême chercher cette belle demoiselle ou dame, afin d'être sûr de mon fait.

En parlant ainsi, M. Rienblanc, qui se trouvait justement auprès de la porte de la chambre où la marquise s'était réfugiée, l'ouvrit rapidement en criant :

— Venez, venez. Mademoiselle I

— Arrêtez I balbutia Ai*thuren se précipitant auprès de la porte, pâle, les lèvres tremblantes, je ne veux pas... '

A cet instant, ses yeux rencontrèrent par hasard ceux du marquis de Sainte-Fare qui venaient de se fixer sur lui avec une expression de soupçon et prèsque de menace. U comprit aussitôt qu'avant toute chose, son devoir était d'écarter son adversaire de la chambre, où il pouvait par un simple mouvement apercevoir la marquise, car la porte était ouverte, et la chambra, fort étroite» n'avait pas d'autre issue que

274 U ABCBinCnS DB L'uiCONlfOI.

cette porte. Renonçant donc à s'opposer à rexécution du projet que H. Rieublauc venait d'annoncer, il eut la force de grimacer un sourire.

— Allons! mon cher monsieur Rieublanc, continua-t-il d'une voix brève et saccadée, je conmience dès aujourd'hui mon râle de gendre; j'obéis. Que votre volonté soit faite relativement à cette... actrice. Monsieur le marquis, rien ne nous retient plus ici, passons dans mon cabinet. Au revoir! Itfessieurs, au revoir !

En même temps, il se rapprocha de M. de Sainte- Fare, et ouvrant une porte latérale qui conduisait par un corridor à son cabinet situé au fond de Tappartetement, il s'inclina en faisant signe au marquis de passer le premier.

Celui-ci parut un moment irrésolu.

— Excusez-moi, Monsieur, dit-il à Arthur; mais je suis comme monsieur votre beau-père, et j'avoue que j'aurais été curieux, sinon de reconduire cette... actrice, au moins de la voir.

— Ah ! Monsieur ! s'écria Arthur en frémissant.

— Allons, ne vous impatientez pas. Je renonce à la voir maintenant.

Et il sortit rapidement, suivi par Arthur, qui referma sur lui la porte du corridor.

— Ouf! murmura l'honnête Durandin; et moi qui enviais son sort! Ah! que lé ciel me préserve à tout jamais d'être auteur!

Dès qu'Arthur* et le marqus eurent disparu, Durandin entra dans la chambra où la marquise s'était réfugiée et lui offrit galamment son bras pour sortir

LA tUSCHBRCn DB L*nfGONIIOI. )75

de Tappartement et descendre les cinq étages qui séparaient dn sol la chartreuse de son malencontrèax ami. La jeune femme, toute tremblante, le remercia seulement d*un regard, mais il y avait tant d'éloquence dans ce regard, que le mattre-clerc'eut besoin de se rappeler les charmants yeux bleus de mademoiselle Laure Rieublanc, pour les opposer, en guise d*antidote, aux voluptueux yeux noirs de Marguerite de Gantoinet. M. Rieublanc se plaça à rarrière-garde, pour protéger et surveiller la retraite, et après que la marquise fut remontée dans le fiacre qui Tavait amenée, le capilaine et Durandin s'en allèrent pédestrement, côte à côte, gagner le jardin des Tuileries, comme le chemin le plus agréable qu'ils eussent à suivre pour se rendre au poste dn drapeau.

— Ah ça ! monsieur Durandin , s'écria l'ancieti droguiste aussitôt qu'il se vit seul avec notre ami Polydore, m'expliquerez-vous enfin ce que tout cela veut dire ?

— Rien de plus simple et de plus facile, répondit le maître-clerc, non sans ajouter mentalement : Que le diable m'emporte si je sais comment je vais me

tirer de là I

— £h bien ! monsieur Durandin, parlez, je vous écoute, vous voyez bien que j'ai fini ma prise de tabac. En voulez-vous une ?

— Eh mais! C3 n'est pas de refus, mon cher capitaine... Je suis un peu ||nrhumé du cerveau ce matin, il est divin, votre tabac, ma parole d'honneur. Où le prenez-vous ?

S76 LA RBCRBRCIK DB l'iRCONIIOB.

— A la Civette ; mais ce n*est pas de cela qa*il qa*il s*agit, sacrebleu I

— J'ai fort envie de me mettre à prendre do tabac. On dit que c*est très-bon pour les bommes de cabinet. Qu'en pensez-vous?

— Je pense que... le tabac... mais nous en parlerons un autre moment. J'ai bien autre chose que le tabac dans la tète. Tout ce que j'ai vu, tout ce que j'ai entendu ce matin.,. Allons au fait et dépéchons ! Pas accéléré, morbleu I pas accéléré ! Est-ce que vous attendez que nous soyons arrivés au poste pour me donner l'explication que vous m'avez promise ?

— Moi! mais pas précisément... pas précisément... C*est que, voyez-vous, monsieur Rieubianc, je suis fort pressé de retourner à l'étude, où l'on m'attend pour une liquidation. . . J'avais tout à fait oublié cette maudite liquidation, et si je ne suis pas là, les clercs sont capables .. vous comprenez...

— Je ne comprends rien du tout, monsieur Durandin, sinon qu'il y a quelque chose que vous voulez me cacher... Mais je vous tiens et je ne vous Iftcherai pas que vous ne m'ayez tout révélé. N'essayez pas de vous échapper, au moins, car je crie à la garde et je vous fais arrêter, et vous passez la journée au violon. Ah ! sacrebleu! c'est que ce n'est pas moi, vieux militaire, vieux capitaine de la vieille garde, qui me laisse berner par qui que ce soit, entendez- vous? pas plus par les notaires que par les mirliflors I Ainsi, songez à marcher droit.

— Hais, monsieur Rieublanc, je vous assure...

— Au fait ! au fait! et ne cherchez pas à me trom-

LA ABCMCRCKI M L^iifCominf. 977

per. Rien qu*à voir votre air embarrassé, je gage qae vous aurez entraîné mon ftitnr gendre dans quelque fâcheuse affaire, par rapport à vous, et c*est fort mal de votre part. Vous vous dérangez depuis quelque temps, je m'en aperçois bien. Vous cultivez les actrices; cela vous regarde seul, je le sais bien, mais je dois vous dire que cela ne convient pas du tout à un notaire, et que si vous ne changez de conduite, je me verrai forcé d'engager mon gendre à ne plus vous recevoir chez lui, quand il sera marié; vous êtes un homme fort dangereux, sans que cela paraisse.

— Moil oh! par exemple!

— Voyons, répondez-moi... là... catégoriquement. Qu'est-ce que ce mirliflor décoré, à barbe noire, qui avait l'air si goguenard?

— C'est le marquis de Sainte-Fare, un chef d'escadron des chasseurs d'Afrique, un des amis d'Arthur.

— Le marquis de Saiute-Fare I Eh mais 1 atlendezdonc. Est-ce que ce serait, par hasard, le mari d'une amie de pension de ma fille?

— C'est bien possible.

— C'est drôle I Ah! ah! c'est là un chef d'escadroh! eh bien, il à dû reconnaître, en me voyant, que l'infanterie vaut bien la cavalerie. Je lui ai joliment rivé son clou, saperlottel Ah çà, que voulait-il dire avec ses témoins ?

— Ah! oui... les témoins... en effet...

— N'y aurait-il pas là quelque histoire de duel, monsieur Durandin? un duel occasionné par cette actrice! hein 7 Est-ce que je n'ai pas mis le doigt dessus ?

S7$ LA RBCBBECHI DB L'iIfCOlCIfinS.

Oh I c*est qa'aa vieux capitaine comme moi ne se laisse pas facilement attraper.

— Un duel 1 monsieur Bieublanc I Gomment pouvez'Yoas penser qa* Arthur...

— Lui ou un autre... vous, par exemple.

— Moi, me battre en duel ! vous ne me connaissez .pas. Des témoins ! des témoins ! Mais qu'est-ce que cela prouve? Est-ce quMl ne faut pas des témoins pour naître, pour se marier, pour* mourir, pour prouver qu'on existe même? Est-ce qu'il n'en faut pas pour tous les actes généralement quelconques? Ah I monsieur Rieublanc, capitaine Rieublanc, on voit bien que vous n'avez jamais été clerc de notaire, et je vous en félicite. Mais, mon Dieu, en serez-vous done plus avancé quand vous saurez que monsieur le marquis de Sainte-Fare avait un acte à passer, un acte pardevant notaire, et comme il lui fallait plusieurs témoins pour cela, il avait prié Arthur de lui eu servir.

— Pardevant notaire?

— Eh! mon Dieu, oui, c'est la chose la plus simple du monde, comme je vous le disais. Il venait chercher Arthur pour cela ; il nous trouve tous les deux auprès de lui. Suivez bien mon raisonnemei^ : naturellemeut il pense qu'Arthur ne pouvant ou ne voulant pas lui servir de témoin, entend nous substituer à sa place, ce qui a paru le contrarier un peu.. . et voilà.

— Mais cette actrice qui a fait volte-face en entendant annoncer ce commandant, et qui...

— Ah ! l'actrice ? c'est différent ; c'est une affaire à part, et c'est encore on ne peut plus simple. Vous

LÀ HMiraGR M L'mconinn. î79

oompreaez, capitaine, que les actrioes mit de Tamoarpropre comme les autres femmes, beaucoup plus même que les autres femmes. Dès lors , il eût été fort peu agréable pour cette actrice que ce monsieur de Sainte-Fare s'en allât dire à ses amis des chasseurs d'Afrique : c Eh! vous ne savez pas, vous autres, j'ai vu mademoiselle trois étoiles qui venait pleurer chez un de mes amis pour avoir un rôle dans son drame. » C'est absolument comme si quelqu'un disait de vous : « J'ai vu le capitaine Rieublanc qui s*en venait pleurnicher auprès du maréchal Gérard pour avoir la croix. » Cela ne vous ferait pas absolument plaisir.

— Saperiotte I je voudrais bien voir ! . . . Mais comment se nomme cette actrice?

— Ah I capitaine, capitaine, xpus me demandez-là une chose... que je ne puis pas vous dire.

— Monsieur Durandin,' vous èfès un fort mauvais sujet !

Le mattre-clerc baissa la tète avec confusion, et dans ce moment, une voix de ténor léger y qui retentit derrière un des grands marronniers du jardin des Tuileries, où les deux interlocuteurs venaient d'entrer, fredonna les paroles suivantes d'un vaudeville de M. Scribe :

Sar mon bras, de gr&ce, Monsjear, penchez-?oas ; Quelqae temps ^aHl fasse.

S'appuyer est doux.

Ainsi, dans la vie Cest lOQJoars, dil-oo, Toujours la folio Qtti guide,,, qni gakie... la raison.

iÈ9 U RMttSA^ftt DB t^uHSoimtm.

Pais, la même voix ajouta bien vite, en langage parlé :

— Salut à la raison en bonnet à poils, avec double épanletteT La raison veut-elle bien me donner une prise de tabac T Bonjour à la folie en cbapeau de soie et en babit noir I La folie veut-elle bien me donner une poignée de main?

— Tiens, c*est Bidault ! s'écria Durandin, presque heureux de la diversion résultant d'une pareille rencontre. Bonjour, Bidault I

— Bonjour, fourrier, dit gravement le capitaine, vous n*êtes donc point commandé ?

— Si fait, capitaine, à mon bureau, où je me rends en toute bftte. Le sergent-major a remis ma garde à vendredi prochain, ppce que, vous comprenez, vendredi est ravant-veille du dimanche, et je fais le pont. Trois jours de congé; trois jours sans chef de bureau ! En voilà une aubaine !

— Vendredi, vous n'aurez que le poste de la Mairie, fourrier, tandis qu'aujourd'hui vous auriez le poste du drapeau avec la parade et l'exercice.

— Ah ! je n'y tiens pas.

— Vous avez tort, fourrier.

— Midi sonna à l'horloge du palais des Tuileries.

— Je me sauve, s'écria le bureaucrate. Je vais avoir encore une scène avec mon chef de bureau, c'es.t sûr. Cet être-là ne veut pas comprendre que, quand on passe toutes les nuits au bal, on ne peut arriver avant le jour au ministère, que diable ! Il est d'un entêtement I Et puis, il m'a pris en grippe de nouveau. Je crois qu'il se doute que j'ai conduit sa

ftniime au bal de l'Opéra, une certaine nait qu'il était de garde au poste du Louvre, un poste soigné que celui-là ! A une certaine heure, on enferme les maris, comme les animaux du Jardin des Plantes, entre quatre grilles, et allez doue, vive la garde nationale 1

— Cette plaisanterie est déplacée, fourrier.

— Ah ça! qu'est-ce que tous avez donc tous les deux? On dirait que vous avez enterré père et mère.

— Nous venons de chez mon futur gendre, fourrier.

— Ahl capitaine, je vous prie de m'excuser... Mon Bien I et moi qui oubliais I Est-ce que le duel à déjà eu lieu? Est-ce qu'il est blessé?

— Le duel ! Ah ! il y a donc en effet un duel sons jeu ? Monsieur Durandin. . monsieur Durandin I vous ne méritez point de faille partie de la garde nationale ; vous m'avez trompé.

— Capitaine... certainement, si...

— Taisez-vous I Et vous, fourrier, songez que je veux tout savoir.

Durandin échangea à la dérobée un regard avec Eugène Bidault, qui s'écria avec beaucoup de volubilité :

— Eh I mon Dieu 1 tout ce que je sais n'est pas grand'chose. J'ai vu tout à l'heure notre camarade Provenchère, le capitaine d'artillerie, qui m'a dit qu'il devait servir aujourd'hui de témoin à Arthur dans un duel avec un chef d'escadron qui s'était permis des plaisanteries... fort déplacées... sur la garde nationale ; mais l'affaire s'arrangera, j'en suis sûr; je crois que le déjeuner est déjà commandé. Quant à moi, qui suis encore à jeun, permettez-moi

S8I u iMmcn M L'iMomm.

de prendre congé de tous pour me rendre à mon barean, où ma flûle m*attend.

En parlant ainsi, il tourna sur ses talons et s'éloigna rapidement en chantonnant le final suivant d'un opéra de monsieur Scribe.

Je Tons quitte

An plasTÎte; Il le &at, plugocs-raei.

Je TOUS qaitte

Au plus TÎte ; On m'attend chez le roi.

La Yoix du jeune commis espoir des bureaux de la guerre retentissait encore sous les grands marronniers du jardin des Tuileries, que monsieur Rieublanc, le visage empourpré, la poitrine haletante sous l'épais plastron de son uniforme, s'écriait :

— Monsieur Durandin, vous avez eu envers moi un grand tort, mais je vous pardonne. Rendez-moi le service d*aller prévenir le lieutenant, au poste du drapeau, que je le prie de me remplacer de son mieux jusqu'à ce qu'il me soit possible de revenir. Moi, je cours de ce pas rue de la Ferme*des-Mathurins, chez mon futur gendre. Il faut que je le rejoigne. Ah! c'est de la garde nationale qu'il s^t ! Non, sacrebleu ! l'affaire ne s'arrangera pas, et je veux me battre aussi avec ce mirliflor! Entre vieux militaires...

Durandin, ébahi, n'en entendit pas davantage, car le capitaine avait pris son élan avec une vigueur et une prestesse presque juvéniles, que son embonpoint était bien loin de faire supposer en lui, et déjà il francbissajt Tune de9 grilles du jardin des Tuileries,

IiCt Miltf • é*mm9 MsrttlflcttllOB.

En remontant dans le fiacre qui Favait amenée ohes Arthur, la marquise de Sainte-Fare avait â*abord de-mandé au cocher de la reconduire à son hôtel, situé dans le haut du faubourg Saint-Honoré. Elle était dans cette situation d'abattement et d'inertie dont nul ne peut se défendre, au moment où l'on vient voir échouer une démarche importante ; mais bientôt, et par une réaction assez habituelle^ à l'accablement dans lequel elle était plongée, succéda cette agitation fié« vreuse qui, chez les femmes surtout, dont la nature est si nerveuse et si impressionnable, se traduit par les symptômes les plus alarmants et les conduit, en peu d'instants, aux résolutions les plus folles, les plus désespérées.

C'est alors que toutes les conséquences 4e l'entre» vue qui avait eu lieu entre son mari et Arthur se présentèreot à son esprit sous des couleurs terribles.

S84 Là rbcheachs os l'inconudi.

Pendant que le fiacre remontait lentement la rae du faubourg Saint-Honoré, elle assistait, en imagination, aux funestes apprêts d'un duel ; elle voyait mesurer la distance, régler a chacun sa part du soleil ; elle entendait le signal des témoins et recueillait dans Talr, à travers le bourdonnement confus des voitures qui s*entre-croisent, de la population qui circule, parle et s*agite, comme un lointain cliquetis d*épé«s«

Les glaces de la voiture avaient été ternies par la brume du matin, et il lui semblait que c'étaient des taches de sang qu'elle apercevait, et ce sang, c'était pour elle, à cause d'elle qu'il avait été répandu. Alors, l'infortunée jeune femme fermait les yeux pour ne plus voir ; mais comme lady Macbeth dans son somnambulisme, elle respirait l'odeur de ce sang, alors même qu'elle ne le voyait plus. Et p\ù&, des fantômes voltigeaient autour d'elle, lui demandant compte d*un amant, d'un gendre dont elle avait causé la mort. Car déjà, dans deux duels, le marquis de Sainte- Fare avait eu le malheur de tuer son adversaire.

Cependant, par une bizarre et cruelle coïncidence, parvenu à peu près au milieu du faubourg Saint-Honoré, le fiacre fut obligé de s'arrêter, et un roulement funèbre de tambours voilés vint frapper la marquise de terreur. Elle ouvrit les yeux : un convoi passait ; c'était celui d'un officier général. Il y avait sur le cercueil des insignes militaires, et derrière le char, le cheval du défunt, enveloppé d'un crêpe noir, ecmtume ancienne et touchante qui associe au deuil de tout une famille celui des animaux de la création qui a partagé le mieux les fatigues, les périls et quelquefois

u sBOincii M L'mMamm. 185

même la gldre da guerrier dont il aeeompagne les Ai*

nérailles.

I A cette Yue, an sanglot douloureux s*échappa de la ' poitrine de Marguerite. Par une hallucination qui ne I s'explique que trop bien par la position dans laquelle elle se trouvait» il lui sembla que ce convoi était celui de son mari, et qu'elle ne devait plus le ravoir. Alors tout cet amour qu'elle s'était vue forcée d'enfouir dans son âme tant que celui qui en était l'objet s'y était montré indifférent, se réveilla plus brûlant que jamais à la vue d'un cercueil. Elle se reprocha amère* oient son manque de confiance envers son mari, son orgueil, qui ne lui avait pas permis de faire entendre Tombre d'une plainte, lorsqu'un épanchement, une i parole tendre eussent suffi peut-être pour le ramener à elle. Elle se dit : t Je suis belle et il m'eût aimée si » je ne lui eusse toujours laissé ignorer combien je > l'aimais moi-même. •

Cependant le convoi avait passé et le cocher se disposait à continuer sa route. Tout à coup la marquise tressaillit et se leva convulsivement dans la voiture, comme si elle venait de se réveiller en sursaut après quelque horrible rêve. On eût pu voir sur son visage, à travers l'empreinte d'une poignante douleur, quelque chose de semblable à un sourire.

— Ah! j'étais folle, s'écria-t-elle ; mon mari existe encore, ce jeune homme existe aussi ; ce duel ne sauavoir eu lieu : il y a à peine un quart d'heure que j'ai quitté la maison de M. d'Bscorailles. Sans doute je les trouverai encore l'un et l'autre, et abjurant toute mauvaise hcmte, je confesserai ma faute à haute voix :

tSê LÀ RtCHBRGIIB DB t'iNCOimoB.

ce sera rM punition. Ils comprendront alors que ce duel inhumain est impossible, qu'il est sans motif. Oh ! oui, ils auront pitié de moi tous les deux, car l'un des deux m*aime et l'autre .. devrait m'aimer. Ohl merci, mon Dieu, de cette bonne inspiration I

En même temps, abaissant rapidement une des glacer et se suspendant de ses deux mains, elle, la flère, l'élégante femme, au sale et crasseux carrik de son automédon :

— Cocher, s'écria-t-elle, retournez bien vile à cette * maison d'où vous venez! Oh I brûlez le pavé, ne craignez rien ; je suis riche, je vous paierai bien. Allez! dlezl... Il y va de deux existences. Mon Dieu ! mon Dieu I faites que j'arrive encore à temps !

Le cocher mit ses chevaux au galop. Durant ce trajet de quelques minutes, combien de fois la jeune marquise n'en maudit-elle pas la lenteur l Dans leur course précipitée, les chevaux imprimaient à la voiture des secousses qui meurtrissaient sa tête, et pourtant la prison roulante au fond de laquelle elle était enfermée lui semblait frappée d'immobilité. Enfin, on arriva rue de la Ferme-des-Mathurins. La marquise n'attendit pas que le marchepied fût abaissé et elle s'élança d'un bond sur le trottoir, puis courut à la loge du portier, non sans avoir remarqué avec une vive inquiétude qu'aucune voiture ne stationnait devant la porte de la maison.

— Monsieur d'Escorailles est-il encore chez luiî balbutia-t-elle d'une voix à peine articulée.

— Non, Madame, fut-il répondu par une voix d'homme ; il y a un bon quart d'heure qtt'H est sorti.

LA RicmcaB Di l'ihconki». tl7

La jeune femme baissa la tète et s'affaissa eu qael* que sorte sur elle-même. Tout son courage, toute son énergie, venaient de se briser. Il y eut un silence.

— Savez-vous, reprit-elle ensuite timidement, où il est allé?

— Monsieur d'Escorailles n'a pas l'habitude de nous rendre compte de ses actions, repartit assez brusquement cette fois une voix féminine, une de ces voix aigres et maussades qui annoncent généralement un cœur sec et étranger à tous les sentiments nobles et généreux de notre nature.

— Oh l s'écria vivement la marquise, je le crois, je le crois ; mais si pourtant il vous était possible de m'aider à découvrir sa trace, vous me rendriez un signalé service, et j'en serais bien reconnaissante.

Icf le portier, qui exerçait en même temps l'état de tailleur, interrompit son travail, et attachant sur la jeune femme un regard compatissant en même temps que passablement admiratif :

— Tenez, Madame, s'écria-t-il, bien que mon épouse ait raison et que monsieur d'Escorailles n'ait pas l'habitude de nous rendre compte de ses actions, vous me paraissez si douce et si triste, et vous êtes si belle, que je vais vous dire ce que je sais.

— Tu ferais mieux de travailler que de bavarder encore à cette heure, feignant ! reprit la voix féminine. Tu seras donc toute ta vie un grand propre à rienî

— Faites pas attention, Madame, dit naïvement le portier-tailleur, c'est mon éfKHise. Voici la chose : j'é-

tS8 U ftBCIftECHB DB L^NCOHSOI.

tais, sousTOirerespect, à radouber ce pantalon lorsque monsieur d'Escorailles est descendu, comme je vous l'ai déjà dit, il y a un bon quart d'benre. Il était avec un grand monsieur à barbe, fort cossu et décoré. Une belle barbe I Ab! quel magnifique sapeur il ferait, ce monsieur-là 1 mais il paraît qu*ii n*a pas bsoiu de se mettre dans Tétat de sapeur. Donc, le monsieur à barbe à dit à monsieur d'Escorailles : « C'est bien » convenu, n'est-ce pas? dans une heure, au bois de » Boulogne! Le premier venu attendra Fautre. Au i revoir ! » Là-dessus^ ces Messieurs se sont salués. L'autre, le grand, te sapeur entin, a remonté dans une citadine couleur chocholat qui l'attendait à la porte. Quant à monsieur d'Escorailles, il a fait signe à un fiacre d'avancer, lui a fait voir l'heure à sa montre et puis...

— Et puis?..

— Et puis c'est tout; je n'en sais pas davantage. La marquise prit une pièce d'or dans sa bourse, la

jeta au portier et remontant aussitôt en voiture, se fit conduire en toute hâte au bois de Boulogne. Durant tout le trajet, elle consultait avec une anxiété inexprimable sa montre, qu'elle tenait à la main ; elle comptait les minutes, elle comptait les secondes; elle fixait sur toutes les voitures qui venaient à passer un regard avide.

— Un quart d'heure, disait-elle, cet homme a parlé d'un bon quart d'heure. Il faut bien compter vingt minutes. Cet horrible fiacre mettra de vingt à vingt- cinq minutes pour aller jusqu'à la porte Maillot, là, je m'arrêterai, et il restera un quart d'heure. U est impossible

u iscuEen m L'meoimiit. î$%

que dans cet espace de temps, je n'aperçoive pas, soit la Yoitore de monsieur de Sainte-Fare, -soit celle qa*a prise monsieur d'Escoraittes, et sans doute tontes les deux. Aussitôt que je les verrai, je conrrai à eux... Ils m'entendront...

Au milieu de tous ces calculs, de tous ces projets, une appréhension cruelle vint saisir Marguerite, et une sueur froide monta jusqu'à son front.

Sans doute, la porte Maillot était l'entrée la pins habituelle pour aller au bois de Boulogne ; mais étaitil présumable qu'ayant intérêt è éviter d*ètre rencontrés, le marquis et Arthur choisiraient une entrée aussi fréquentée ? N'était-il pas à craindre qu'ils ne suivissent bien plutôt le bord de la Seine, afin d'entrer par Passy et Auteuil ? Si encore elle avait pu savoir sur quel point du bois le rendez-vous avait été donné I Mais le portier ne lui avait fourni à cet égard aucune indication, et elle, dans sa. précipitation insensée, elle avait même négligé de lui demander si par hasard il avait recueilli quelques mots sur un sujet si important. Un moment, elle se demanda si elle ne retournerait point encore rue delaFerme-des-Mathurins; mais déjà le fiacre avait franchi TArc-de-Triomphe. Il était trop tard. Elle se mit à pleurer.

Il existe depuis quelques années, sur la gauche de la route, en allant du côté de Neuilly, et avant la porte Maillot, plusieurs avenues qui conduisent au bois de Boulogne. Arrivée devant la première de ces avenues, la marquise fit arrêter son fiacre, et, penchant sa tête charmante en dehors d'une des portières, elle se mit à regarder de tous ses yeux les voitures qui, dépas-

ÎM LÀ ftECSBftCttl Dl L*1NC0II1ICB.

sanl la barrière, suivaient la direction dan« lat|ueUe elle se trouvait. Dans cette attitude, la malheureuse jeune femme rappelait à plus d*un titre cette triste fiancée de la ballade allemande qui s*en vient, après une bataille, regarder passer les guerriers, afin de chercher à découvrir parmi eux son beau fiancé. Elle les voit, elle les compte, elle les dévore tous du regard; mais seul son fiancé ne passe pas. Pâuivre Marguerite I Elle aussi, elle plongeait ses regards dans toutes les voitures, pour y d^uvrir celui ou {Plutôt ceux qu^elle attendait.avec une impatience fiévreuse ; mais c'était en vain, elle n'apercevait que des visages insouciants ou joyeux, car on était aux derniers jours du mois de mars, et le printemps hâtif s'annonçait par un radieux soleil qui répandait sur toute la création la lumière, la vie et l'allégresse.

Par intervalles, les piétons qui traversaient la route s'arrêtaient émerveillés pour contempler cette tête de jeune femme qui se détachait toute lumineuse et toute dbarmante de l'encadrement de la portière, sous un amoureux reflet du soleil. Il y en eut un qui osa dire à la marquise :

— Madame attend son amoureux sans doute t Je voudrais bien être à la place de cet amoureux-là.

La marquise regarda cet homme avec étonnemeut, puis elle consulta sa montre. Il n'y avait plus que trois minutes à compter pour que l'heure fût passée. Elle commanda au cocher de mettre ses chevaux au galop et d'entrer dans le bois. Elle ne pleurait plus alors^ son œil était fixe.

Mais de quel côté se dilfiger dans cette yaste étendue

de taillis, d'avenues, d'habitations même dont se compose le bois de Boulogne? Dieu seul pouvait la con* dnire au lieu du combat : mais danâ ces temps d'indifféreoce religieuse, où la foi n'existe plus an f<mâ des cœurs qu*à l*état de germe, germe souvent étouffé par les passions, les intérêts, les frivoles occupations du monde, on a si peu l'habitude d'invoquer Dieu qu'en l'appelant à son aide dans les grandes douleurs, on désespère même de son assistance.

A l'entrée du bois, le cocher s'arêLa de nouveau.

— Où faut-il conduire madame?

— Où vous voudrez, fut-il répondu avec l'accent du plus profond découragement.

Puis, par un brusque retour sur elle-même, la marquise s'empressa d'^outer :

— Je viens pour empêcher un duel. Vous deves savoir quel est l'endroit du bois qu'on choisit le plus habituellement pour un duel, C'est là qu'il faut me conduire. Voyez, cherchez, interrogez, je m'abandonne à vous. Si j'arrive assez à temps pour empêcher ce duel, il y a cinquante francs environ dans ma bourse : ils seront pour vous. Que Dieu vous guide I

Stimulé par l'espoir de gagner une pareille somme, le cocher fouetta ses chevaux, qui partirent cette fois au grand galop, au risque de briser vingt fois le véhicule qu'ils traînaient après eux. Pendant ce temps, penchée alternativement à l'une ou à l'autre des portières, la marquise plongeait un regard plein d'angoisses dans les allées désertes, dans les massifs dépouillés par l'hiver. Elle écoutait si des voix humaines, si une explosion, le cliquetis de deux épées ne rom-

291 u mttiRcin M L^nrCoimut.'

praient pas le brait monotone des roues da fiacre criant sar le sablé. Parfois, trompée par quelque bruit lointain, elle ordonnait tout àcoupaucocber d'arrêter, et s*élançant en dehors de la voiture, elle se dirigeait du côté ob le bruit avait retenti, foulant sous ses pieds délicats les ronces vivaces, et écartant de ses mains, déjà ensanglantées, les branchages qui se croisaient devant elle. Puis, trompée dans son attente, elle rétrogradait soudain et remontait tristement dans son fiacre, qui reprenait aussitôt sa course aventureuse et désordonnée.

Après bien des détours, après bien des allées parcourues au hasard, la voiture traversa la route centrale qui mène à Suresne.

A ce moment un homme assez mal vêtu passa en courant ; cet homme était fort pâle.

— Ohé !• Fami ! lui cria le cocher du haut de son siège, où allez-vous donc si vite? Je gage que vous venez de faire un mauvais coup.

L*homme répondit sans s'arrêter :

— C'est un autre que moi qui a fait le coup et je vais chercher un brancard.

— Un brancard ! balbutia la marquise, haletante, éperdue. Cocher! cocher I je veux descendre, je veux demander moi-même à cet homme de quoi il s'agit.

— U s'agit, ma belle dame, d'emporter un blessé qui probablement n'a plus longtemps à souffrir. Il est là-bas dans la clairière.

Ayant ainsi parlé, l'homme qui avait quelque peu ralenti sa course, se remit à courirà toutes jambes. Plus morte que vive, la marquise avait mis pied à

LA RBCIBBCU Dl L'iSOOmilII. 993

terre, et franchissant an taillis assez éjmis, elle péné* tra dans la clairière. Là, le premier objet qui frappa sa vae fut un homme étendu tout de s^n long sur le gazon et dont le sang inondait à flots la chemise, à la région de la poitrine. D*abord il lui fut impossible de distinguer les traits du blessé, cachés qu'ils étaient par un groupe d'individus agenouillés auprès de lui, et' dont l'un semblait soutenir sa tète. Elle s'avança en chancelant et avec un horrible battement de cœur qui menaçait de l'élouffèr ; puis un cri sourd s'échappa de son sein. Dans ce moribond elle venait de reconnaître Arthur d'Ëscorailles.

Elle resta quelques instants l'œil hagard, la bouche béante et comme clouée à cette place; puis la terreur l'emportant sans doute dans son âme sur la pitié ellemême, elle se mit à fuir avec rapidité.

Lorsqu'elle eut de nouveau franchi le taillis, elle se trouva dans un chemin sombre qui s'étendait à perte de vue, en ligne droite, sous l'ombre toujours épaisse de ces grands arbres du Nord , dont la triste verdure affronte les hivers. Elle tressaillit, car c'était dans ce chemin et à cette place que, la veille, elle avait été sauvée d'une mort presque certaine par celui qui allait, à vingt pas de là, mourir en quelque sorte tué par elle. Etait-ce donc ainsi que la belle marquise de Sainte-Fare acquittait les dettes de la reconnaissance?

XKi

La rokc «c

Sept heures du soir ; il fait naît close. Le bruit des pilons qui fatiguent incessamment les mortiers a cessé de retentir dans le quartier des Lombards, et c'est à peine si Ton entend passer par intervalles quelques voitures dans la rue Aubry-le-Boucher. C'est rbeure où la droguerie, répicerie, la distillerie, ces trois branches de commerce du plus industrieux quartier de Paris, se reposent un moment de toutes leurs fatigues ; l'heure où Ton savoure, à la hâte, un frugal souper qu'assaisonne à merveille la supputation des bénéfices promis par les opérations de la journée. La rue des Cinq-Diamants, où il se dépense habituellement tant d'activité et de puissance musculaire, où tant de ballots, de barils, de bocaux sont à chaque instant mis en braule, est devenue cahne, obscure, silencieuse, comme une de ces rues du quartier de l'Arsenal, où les familles parlementaires avaient fait jadis élection de doxaicilc,

et sur lesquelles semblent planer encore anjoardliai les souvenirs de la chambre ardente et le spectre de la marquise de Brmyilliers.

Pourtant, du sein de robscurité, une fenêtre se détaebe lumineuse au second étage d'une des premières maisons de la rue, et au milieu du silence, on pourrait, en prêtant Toreille, recueillir de gais et perçants éclats de Toix de jeunes filles, et sur les vitres uu observateur tant soit peu attentif verrait se dessiner plus d'une silhouette joyeuse. Cette fenêtre est celle de la chambre à coucher de mademotselle Rieublanc, et voici le spectacle que présente cette chambre, à Theure dont nous parlons.

Sur une large cheminée, comme les aimaient nos pères, s*épanouit un pompeux luminaire, emprunté à toutes les pièces de l'appartement, depuis le salon jusqu'à la cuisine, de façon k produire ce que les Italiens appellent une illuminazione a giorno A la flamboyante clarté que projette, en se reflétant dans une glace verdfttre à compartiments, l'assemblage assez hétéroclite d*une lampe à abat-jour se mariant à un double rang de bougies et de chandelles, on aperçoit une chambre longue assez étroite, boisée comme le reste de l'appartement, et dont toute l'ornementation consiste dans une commode en marqueterie avec incrustations de cuivre, remontant aux premiers temps du roi Louis XIV, une couchette de merisier à colonnes (style impérial), avec un rideau de percale blanche soutenu par une flèche jadis dorée, une petite table à ouvrage, une bergère recouverte eu velours d'Utrecht jaune et quelques chaises de paille.

tH LA UGIIRGBB DE L'IHGORKVI*

Debout, au milieu de la chambre, on remarqua une jeune et. charmante personne de dix-huit ans, vêtue d*une robe de moire blanche, à manches courtes, comme si elle se disposait à partir pour un bal. A ses cAtés et dans des attitudes diverses, se tiennent deux fraîches servantes normandes, de celles qui n*ont point encore abjuré le costume du pays, à savoir, la jupe et le casaquitt de bure, et le bonnet à la paysanne, rehaussé derrière la tête par un triomphant chignon. L'une, accroupie devant sa jeune mattresse, achève de chausser à son pied mignon un soulier de moire blanche comme la robe ; l'autre, montée sur un tabouret, cherche à fixer dans une ondoyante chevelure blonde, sans toutefois en troubler l'harmonie, une branche de fleurs d'oranger artificielles. Ça et là, par la chambre, on aperçoit pêle-mêle tous les éléments constitutifs de la toilette féminine.

Enfin l'œuvre est achevée, et les deux servantes s'écrient en sautant de joie :

— Oh I comme vous êtes donc belle ce soir, dà, mam'zelle I Et comme vous avez eu là une bonne idée de vouloir essayer votre (pilette de noces!

— Vous trouvez? répond Laure en souriant et en lançant dans la glace un regard furtif sur sa toilette. Ah ! tant mieux! je veux que monsieur Arthur d'Escorailles soit fier de moi le jour de notre mariage.

— Ahl mam'zelle, s'il pouvait donc vous voir ainsi, il vous adorerait comme la bonne sainte Vierge, dà!

— Oh! qu'il m'aime seulement, qu'il m'aime tou* jours ! Mieux vaut être aimée qu'adorée.

Là ucataaii m l'iucoriob. 197

Puis die ajouta mentaleoient en * portant la main à son eœur et avec un intime tressaillement d'allégresse :

— Ah I je ne doute plus de lui maintenant, et je suis bien heureuse!

C'est que Durandin s'était acquitté ponctuellement, la veille au soir, do sa mission de Mercure galant ; c'est qu'il avait remis entre les mains de la jeune fille la réponse d'Arthur, réponse fort tendre, fort éloquente. Et pourtant le message dont il s'agit avait été écrit quelques instants avant de partir pour la place Yenddme. Est-ce donc qu'il s'adressait à la fois à Laure et à Marguerite, ou bien faut-il penser qu'on n'est jamais plus persuasif en amour que quand on a l'intention de tromper?

— Ma finel s'écria l'une des servantes, il me semble entendre tourner un cabriolet au bout de la rue : c'est sans doute monsieur Arthur! Je cours lui ouvrir la porte. Ah I comme j'allons rire de sa surprise 1

— Vous vous trompez, Claudine, reprit Laure, ce ne peut être monsieur Arthur; il sait que mon bon père est de garde aujourd'hui et que je ne pourrais le recevoir seule.

— Ah! benl c'est grand dommage! vous êtes si belle ! Mon i)ieu ! mam'zelle, si c'était un effet de votre bonté, marchez donc un peu devant nous, que je puissions vous voir tout à notre aise. Ah ! la gentille petite maîtresse que j'avons là!

En même temps, les deux jeunes servantes, dans leur, naïf ravissement, se mirent à gesticuler et à dan« ser en poussant des cris de joie.

««" Oh I repartit Laure, qui partageait eHe-mAiDe jusqu'à un certain point cette douce ivresse, vous verrez, je serai encore bien plus belle le jour de mon mariage. D*abord, j'aurai un collier et des pendants d'oreilles en perles fines. Arthur le veut ainsi, et c'est loi qui dmt m'en faire cadeau.

— Des perles, mam'zelle ! Ohl si vous voulez m'en croire, dà I ne prenez pas de perles. On dit comme ça, chez nous, que les perles ça annonce des larmes.

"^ Vous êtes folles avec vos superstitions. J'aurai des perles puisque cela convient à... monsieur Arthur. Je veux toujours obéir à mon mari.

Ayant ainsi parlé, la jeune fille se mit à fredonner cet air des Puritains^ dont les paroles n'avaient jamais été mieux en situation que dans ce moment, et semblaient s'adresser, comme un appel, à celui que peut-être cette voix si fraîche et si pure ne devait plus jamais réveiller.

— Dites donc, mam'zelle, si vous vouliez le permettre, jlrions chercher le père Subtil, pour qu'il vous voie aussi avec votre robe de noces. U en sera si content, le brave homme, lui qui ne sort jamais de sa loge !

Quelques instants après, M. Subtil, en personne, tenant à la main sa manique et son tire-pied, dont il ne se séparait jamais que pour aller à la messe, aux quatre grandes fêtes de l'année, entrait dans la chambre de mademoiselle Laure, et payait à son tour son tribut d*admiration à sa jeune maîtresse.

Tout à coup un cabriolet s'arrêta dans la rue des

u MomcM M li^iMoianiB î99

Gioq-IMaaiaiito el on frappa Tîoleoimeat à la porte de kiBiaîsoo.

^ C'est moDsiear Arlharl s'écrièrent à la fois les drax senraiàtes.

Laore deyînt fort rooge.

— U faut, balbutia-t-elle, qu'il ait OQblié que mon hoa père est de garde aujourd'hui. Pourtant... il me semble bien difficile de le recevoir. Si c'était le jour, encore!...

— Oh I mam'zelle, mam'zelle, ce serait bien méchant de lerenyoyer sans yous avoir vue! Laissez-le monter, et je lui dirons, avant d'entrer, qu'il faut qu'il parte tout de suite.

Laure était irrésolue, mais elie ne demandait évidemment, pour se rendre, qu'un argument tant soit peu spécieux. M. Subtil tournait entre ses mains sa manique et son tire-pied, attendant une réponse pour aller reprendre l'exercice de ses fonctions. A ce moment, un nouveau coup de marteau, plus violent encore que le précédent, se fit entendre.

— Ohé I murmura M. Subtil, il paratt que le jeune bomme est pressé.

— Laissez-le monter, dit la jeune fille, mais diteslui bien...

M. Subtil n'en entendit pas davantage et se mit à descendre l'escalier quatre à quatre, car un troisième coup de marteau venait de retentir. Peu après, oa entendit la porte et la grille s'ouvrir, puis se refermer, mais le sifflet de M. Subtil resta muet, à la grande surprise de Laure et des deux servantes. Celles-ci s'élancèrent au-devant du visiteur impromptu qui ar-

Idd lA uGimcu M L'uraomiQi.

rivait, mais elles recalèrent d'épouvante en apercevant M. Rleublanc, pftie, les traits renversés, les vêtements couverts de poussière et en plusieurs endroits tachés de sang. Le capitaine entra dans la chambre de sa fille, et sans paraître donner la moindre attention à la toilette de Laure, non plus qu'au spectacle assez inusité que présentait cette partie de l'appartement, il se laissa tomber dans la bergère de velours d'Utrecbt et cacha son visage entre ses mains.

— Mon père, mon père, s'écria Laure en l'embrassant, que s'est*il donc passé ? Oh ! rassurez-moi bien vite, vous voyez que je suis toute tremblante.

M. Rieublanc ôta son bonnet à poil, s'essuya le front, et apercevant pour la première fois la toilette de sa fille qu'illuminaient joyeusement toutes les lumières dont la cheminée était encore encombrée.

— Ma pauvre fille, s'écria-t il, éteins bien vite toutes ces lumières, dépouille-toi de cette robe de noces I Oh! si tu savais quel malheur j'ai à t'anuoncer 1

— Quel que puisse être ce malheur, ne me le faites pas attendre plus longtemps, je vous en supplie I

— Tu le veux? Eh bien! Arthur s'est battu eu duel ce matin.

— Et il est mort, n'est-ce pas? Ah! ne me cachez rien : j'ai du courage I

En prononçant ces derniers mots, la jeune fille n'avait pas une larme dans les paupières ; mais ses yeux, ordinairement si tendres et si doux, avaient quelque chose de hagard.

— Il existe encore*, du moins je l'ai laissé vivant il y a une heure eaviroa. Mais il est dangereusement

LA MTCftlKCn M i*nNM>iiirai. 3ÔI

Messi et n'a pu être transperté à Paris. On l*a re« cneîUi dans une maison do bois de Boulogne, avenue de Madrid, où Tun de ses amis, un médecin, s'est installé près de lui et lui a donné les premiers soins. Ce jeune homme m'a promis de ne pas le quitter. Tel que tu me vois, ma pauvre enfant, j'ai été témoin de ce dueK Tous les deux se sont comportés bravement, et je n'aurais pas cru que d*EscoraiUes, qui ne fait point partie de la garde nationale, maniât si bien répée; mais il avait affaire à un adversaire de première force, un chef d'escadron des chasseurs d'Afrique, un certain marquis de Sainte^Fare.

— Ah 1 s'écria Laure, dont une lueur terrible vint traverser l'esprit ; le marquis de Sainte-Fare I le mari de Marguerite de Cantoinet I Je devine tout mainte* nant. Malheureuse, malheureuse que je suis I

Et elle se mit à fondre en larmes.

— Allons I ma fille, ma chère Laure, console-tôi ; Arthur n'est pas mort encore, que diable l A son ftge, il y a tant de ressources I C*est le médecin qui l'a dit.

— Me consoler ! mon bon père, mais vous ne savez donc pas la cause de ce duel ?

— Si fait, ma fille, si fait, je la sais, et il y a plus : si Arthur, si mon futur gendre ne s'était pas battu, c'est moi qui me serais mis en ligne à sa place. Ce duel lui fait le plus grand honneur, entends-tu, et s'il en réchappe, comme je l'espère bien, je te promets de le faire nommer dans Tétat-miyor de la garde nationale.

— Comment se fait-il?.. Mais Marguerite.,, mais madame de Sainte-Fare...

— Il est bien question de madame de Sainte^Fare

301 Là SBCIMCBB M L'iNCOlOItlt.

daas tant cela I D*Escof ailles oe conoatt sealement pas oette dame, on me Ta dit. Il avait, à ce qn^il parait, quelques relations avec le mari, qui est un grand mirliflor trës-orgueîlleux, très-goguenard et très-barbu« Us ont eu ensemble une querelle à propos de la garde nationale. On a voulu me le cacher, mais je Tai. su d'une manière positive par le fourrier Bidault, et je suis arrivé, Dieu merci! assez à temps pour accompagner ces messieurs sur le terrain, en dépit d'eux. Oh I entre vieux militaires. . .

Dans les grandes douleurs, la nature humaine est généralement disposée à la crédulité et accepte assez volontiers toutes les explications qu'on veut bien lui fournir sur les faits accomplis, sans ehercber à en discuter le plus ou moins de vraisemblance. Pour faire de la logique, il faut être de sang-froid. D'ailleurs, quand bien même Laure eût conservé quelque doute sur la part que pouvait avoir eue dans ce tnste événement son ancienne compagne d'enfance, Marguerite de Gantoinet, tout se résumait maintenant pour elle dans cette pensée qu'Arthur était mourant. Obéissant donc, avant tout autre mobile peut-être, à cet admiraMe instinct que Dieu a placé dans le cœur de toutes les femmes et qui les porte à venir en aide à ceu^ qui sont souffrants, amis ou ennemis :

— Mon père, s'écria-t-elle, Arthur est blessé, Arthur est en danger de mort; je veux le voir, je veux lui donner mes soins. Oh 1 venez, venez avec moi. N'est-ce pas, mon bon père, que ma place, à présent, est au chevet d'Arthur?

Le père et la fiMe s'embrassèrent ea {deurant, et

LA RBCIIItCHI DE l'iHGOHHUB. 303

après avoir échangé, celle-ci sa robe de noces, cetai-là son uniforme, contre des vêtements ordinaires, tons dcQx montèrent en fiacre et partirent pour le bois de Boulogne.

CSe jour-là, le poste du drapeau ne fut pas commandé par un capitaine.

XXTI

L»allé« ût9 arbres verlft.

Transportons- nous maintenant à l'hôtel de Saiute- Fare et voyons ce qui s'y passait.

Lorsque la marquise, brisée par la fatigue physique, non moins que par les cruelles émotions qui avaient marqué pour elle cette fatale matinée, rentra chez elle, son premier soin fut de demander son mari. La confession qu'elle avait projeté de lui faire sur le terrain même du duel, et, s'il l'avait fallu, devant tous les témoins réunis, elle était résolue à ne pas la dififéi^er davantage. S'il ne lui était plus permis de conjurer un grand péril, du moins elle pouvait ainsi détruire d'injustes soupçons. C'était d'ailleurs un moyen d*all^ger quelque peu les remords qui s'étaient emparés de son âme. Sans doute, alors, elle comprit, l'insoucieuse jeune femme, tout ce qu'il y a de sublime dans la religion catholique, qui a élevé au rang des devoirs un des besoins les plus impérieux de notre nature, celui

kk KUMmcM w i.'iiiGomms. Bd5

qui nous pousse à épancher dans an sein ami nos faates comme nos peines, afin que le fardeftu devenant moins lourd, nous puissions le supporter.

Le valet de chambre du marqais répondit que son maître avait été mandé à son retour chez mimsieur le dac d'Orléans et qu*en sortant pour se rendre chez le prince il avait annoncé qne, selon toute apparence, il ne rentrerait point pour dîner. La marquise ordonna qu'on vtnt la prévenir aussitdt que son mari serait de retour et qu'on ne reçût ftme qui vive, attendu, i^joutat-elle, qu'elle était un peu souffrante.

Un telle explication n'était pas de trop pour arrêter les commentaires auxquels l'altération profonde survenue dans les traits de la marquise n'aurait pas manqué de donner lieu de la part des gens de l'hAtel.

— Mais, dit une fille de chambre, si madame la hafonue R. . . se présente pour voir madame la marquise, est-ce que la porte sera fermée aussi pour ellet

— Oui, répondit la marquise d'un ton presque farouche, fermée pouv elle I

La caaiériste manifesta un très-vif étonnement.

Les heures s'écoulèrent, oh ! bien lentes, ce jour-là, et la marquise les passa presque toutes agenouillées devant son prie-Dieu, aux pieds d'un Christ chefd'œuvre de la sculpture moderne. Elle se relevait seulement, par intervalles, pour aller se placer à la fenêtre d'un corridor qui avait une échappée de vue sur le faubourg Saint-Honoré, afin de chercher à découvrir, eutre toutes les voitures qui sillonnent incessamment <^t opulent quartier, le briska dont le marquis se servait habituellement depids le retour du printemps.

306 LÀ BBCRBRCHI DB l/llfGORNVB.

Vaine aA tente! La nuit était venue depuis longtemps, et les reËets du gaz ne se projetaient pas sur le moindre briska.

Il Tint un moment où, minée par la lèvre, la jeune femme ne se sentit plus la force de se traîner jusqu'à ' la fenêtre du corridor, et elle dut se résoudre à se mettre au lit, ajournant au lendemain son entrevue avec 8. de Sainte-Fare. Elle eut un sommeil fort agité, rempli de rêves bizarres, et dans lesquels rimage d* Arthur revenait incessamment se mêler.

Tantôt c'était un bal où il n'y avait qu'un seul cavalier pour toutes les femmes : ce cavalier était Arthur, qui n'avait de regards que pour elle et qui osait lui parler d'amour; tantôt c'était une pompe funèbre et, dan) un cercueil ouvert, un jeune homme, toujours Arthur, étendu pâle el sanglant sous son suaire. Puis une voix s'écriait : « C'est pour toi qu'il a été frappé ! » C'est pour toi qu'il est mort ! Toi seule peux le • rendre à la vie par un baiser. » Et elle, obéissant à je ne sais quelle puissance surnaturelle, elle s'inclinait et elle allait imprimer sa bouche brûlante sur ces lèvres froides et décolorées... Puis tout à coup, dans son sommeil même, croyant entendre les pavés de la cour de l'hôtel s'ébranler sous les pieds des chevaux et sous les roues d'une voiture, elle s^écriait avec terreur : « C'est mon mari I » Et elle se réveillait en sursaut, mais la cour était silencieuse et tout dormait dans l'hôtel. Il était environ huit heures du matin lorsqu'elle sonna.

•^ Monsieur de Sainte-Fare est-il rentré? s'écrlat-elle.

LA iirciiiiiciii DK L*nicomfmr. 307

— Oui, Madame ia marquise, flit-il répondu.

— Eh bien I donnez-moi un peignoir et priez-le de venir un instant ; je voudrais lui parler.

La fille de chambre à laquelle s'adressaient ces paroles avait les yeux baissés et semblait fort embarrassée.

— N*avez-vous pas entendu? reprit la marquise avec impatience.

— Certainement... Madame... C'est que... monsieur le marquis est... parti...

— Parti ! balbutia la jeune femme avec angoisse ; parti 1 Que voulez- vous dire f

— Oui, Madame, monsieur le marquis est parti en voyage.., à ce qu'il parait.

— Parti sans me voir ! oh I c'est impossible I Vous vous trompez : il ne peut avoir été bien loin ; il faut que je lui parle. 0 mon Dieu! mon Dieu I n'a-t-il rien dit, rien laissé pour moi ?

— Oh! si fait : il a laissé pour Madame la marquise celte lettre....

— Donnez donc vite et retirez-vous. Je vous rappellerai.

La marquise arracha convulsivement le cachet du message que sa camériste venait de lui remettre, et qui était ainsi conçu :

« Chère amie, M. le duc d'Orléans, qui repart pour » l'Afrique, comme vous savez, a bien voulu me » propeser de m'emmener avec lui pour faire la cam- » pagne du printemps. Je renonce en conséquence aux » deux mois de congé qu'il me restait encore à passer

30S hk ftfiCffnClB BB L*lK€0!mijB.

» auprès de vous, et vous comprendrez sans peine

• que je sacrifie tout le plaisir qu*ils me promettaient » à rhonneur d'accompagner Son Altesse Royale et de » me rendre en même temps tout à fait digne des » épaulettes de lieutenant-colonel dont Son Altesse a » daigné me remettre, hier, en personne, le brevet. » Ce serait donc, en tous points, une heureuse jour- » née pour moi que celle d*hier, s'il ne s'y mêlait le

• chagrin bien naturel de vous quitter. C'est pour » éviter des adieux pénibles pour l'un comme pour » l'autre, que je me détermine à partir, ce matin, » sans vous réveiller ni prendre congé de vous.

» Je ne saurais trop vous recommander, durant » cette nouvelle absence, de ne vous priver d'aucune » des distractions, d*aucun des amusements que comn portent votre âge et votre position dans le monde. » Agissez absolument comme si j'étais là. Madame la » duchesse d'Orléans a bien voulu me promettre de » vous y exhorter de tout son pouvoir,- en vous gron- » daut toutefois de ce que vous n'êtes pas venue cet I) hiver lui faire votre cour. Jeune comme vous l'êtes, 9 vous avez, je le sais, encore besoin d'un chaperon; » mais je vous en laisse un digne de vous dans la » personne de madame la baronne R... votre parente, 9 à laquelle je viens d'écrire pour la prier de vouloir » bien se faire, comme par le passé, et plus encore » que par le passé, votre compagne de tous les ius- » tants.

» Je ne manquerai pas de vous écrire quand je » serai arrivé à Alger, et j'espère de vous un message » de tempsà autre. Je vous donnerai des nouvelles

LA RICHBRCHB DB L*llfCOIfHOB. 309

i do prince et de iios bons amis les Arabes. Adieu

> donc et croyez-moi toujours

» Votre très-affectionné mari.

» Henri, marquis de Sainte-Fare. »

P. S. c Vous ferez bien d'aller voir, de temps à » autre, ma tante la cbanoinesse, qui vous aime beau- » coup, vous le savez. »

Du duel, pas un mot. Marguerite se mit à pleurer à chaudes larmes. A cette lettre, aussi affectueuse que. le comportaient les relations habituelles des deux époux, elle eût pi*éféré mille fois les plus sanglants reproches. Cette lettre accusait évidemment, de la part de son auteur, Tindifférence la plus absolue, cachée sous les dehors de la politesse conjugal. Cet homme ne daignait pas même se plaindre ; cet homme avait exposé froidement ses jours, non pas, comme elle Tavait supposé un instant, pour obéir enfin à un sentiment de jalousie, mais simplement pour satisfaire son amour-propre blessé. Peu lui importait que sa femme fût coquette, peu lui importait même qu'elle accueillît plus ou moins les hommages dont elle était l'objet, pourvu que les apparences fussent sauvées. Cet homme était de ces gens dont on dit dans le monde : « Monsieur de Sainte-Fare , ou tel autre ,

> n'aime pas sa femme, mais il a pour elle beaucoup » d'égards. » 0 honte! elle, la fière, l'élégante, la belle marquise de Sainte-Fare, réduite à des égards de la part de son mari, absolument comme une femme laide ou vieille que le marquis eût épousée, selon l'expression de Saint-Simon, « pour fiimer ses terres I »

340 LA AM3BMBB DB l'iRCOHHVB.

Telles furent les réflexions auxquelles se livra la jeune femme durant une bonne partie de la matinée, et il faut bien le dire, le souvenir d'Arthur ne vint, cette fois, nullement s*y mêler. Sur ces entrefaites, on vint annoncer à la marquise que madame la baronne R..., sa cousine, venait d'arriver et demandait à la voir.

— Dites-lui, s'écria Marguerite, que je suis malade, que je ne veux recevoir personne.

— C'est ce que j'ai dit à madame la baronne, futil répondu ; mais madame la baronne a insisté. Elle m'a assuré que la consigne ne pouvait être pour elle. Que faut-il faire? Madame la marquise m'excusera, mais je suis vraiment bien embarrassée.

— Faites entrer !

Madame la baronne R... fut introduit^. C'était une femme encore jeune (elle avait alors à peine trentetrois ans), mais sur les traits de laquelle était empreint le sceau d'une maturité précoce. Elle avait été remarquablement belle, trës-courtisée, et avait rendu son mari, le vieux lieutenant-général R..., passablement malheureux, comme on dit en pareille cas ; mais, ainsi que la «plupart des blondes , elles n'avait eu qu'un printemps de courte durée, et l'été même paraissait devoir unir bientôt pour elle. Douée, au surplus d'un cœur froid, d'une imagination fort vive et d'un esprit très-distingué, elle était faite à ce triple titre pour briller dans le monde, et, à part ce qu'il y avait d'un peu trop facile dans ses principes, elle était d'un commerce fort agréable.

««- Eh bien l chère, s'écria-t-elle, en tendant affec*

Lk BBCURcn Di L'incoRnim. 144

toeusement la main à sa cousine, qa'est*oe qae cela signifits? Tes femmes ne voulaient pas me recevoir ce matin I Tu me feras plaisir de les gronder, n'est-ce pas ? Moi qui me suis levée à di\ heures du matin exprès pour Rapporter des consolations I

— J'avais en effet, répondit froidement la marquise, défendu ma porte pour tout le monde. '

— Même pour moi ! Quel caprice avez-vous donc ce matin, ma toute belle ? Oh I fi ! c'est mal, entends^ tu, très-mal!

— En effet. Ohl tu as bien raison, et j'ai agi fort mal à ton égard, car je te dois bien des remerciements pour tous les bons consei(s que tu n'as cessé de me donner, et je veux te les adresser ce matin. Tes conseils, je les ai suivis à fa lettre et j'en ai retiré les plus heureux fruits. Tu m'as enseigné un excellent moyen pour n'être plus négligée par mon mari : c'est d'être très-coquette, de faire parler de moi dans le monde. Le monde a parlé, il parlera longtemps encore, et mon mari m'a... abandonnée! Il avait peut-être pour moi quelque estime, à défaut d'amour; aujourd'hui il me méprise ! Est-ce tout ? Oh ! non sens doute ! Tu m'as fait écrire à un jeune homme, que je ne connaissais seulement pas, un billet... dont je rougirai toute ma vie. Aujourd'hui, ce jeune homme, à cause de ce billet, est mourant, mort peut-être ! Voilà, ma chère, les actions de grâces que je te dois, et je te les adresse du meilleur de mon cœur !

La baronne sourit avec une grâce et une aisance parfaites, puis se levant de son siège :

— Allons, s'écria-t-elle, chère Margueritoi, je vois

313 LA RBCKBRCn Mt L'meOIRItBi

que tu es décidément mal montée ce matin, et que j*ai mal fait de me lever si tôt. Je reviendrai te prendre à trois heures pour aller au bois. Le temps est superbe, et le soleil dissipera tes humeurs noires.

— Tu peux te dispenser de te déranger pour moi; tu ne trouverais personne.

. — Enfant!

La baronne leva les épaules avec un sentiment d'affectueuse commisération et sortit. A peine fut-elle bon de la chambre, que la marquise sonna.

— Allez dire au concierge, s'écria-t-elle, que je ne suis plus chez moi pour madame la baronne R... Je défends qu'on la reçoive, sous quelque prétexte que ce soit, entendez-vous? Vous préviendrez tous les domestiques, et vous direz qu*on attèle les chevaux au coupé. Je veux sortir dans un quart d'heure.

Lorsque ces divers ordres eurent été exécutés^ la marquise monta en voiture et dit au valet de pied :

— Rue des Cinq-Diamants !

Durant le trajet de son hôtel au quartier des Lombards, la marquise de Sainte-Fare se disait : Pauvre Laurel comme elle doit me haïr mafaitenant! car il est impossible qu'elle ignore combien j'ai été coupable aussi envers elle. Mais je veux embrasser ses genoux, je veux arroser ses mains de mes larmes, afin qu'elle me pardonne. Oh! non, je ne serai plus coquette maintenant. Je vois trop quelles affreuses conséquences en résultent. Je suis bien résolue à devenir simple et bonne comme Laure. On a trop parlé ne moi : je vais, à partir de ce jour, mettre tous mes soins à me faire oublier.

LA-aBCntCHB DB L*lll(K»lll1tt» 343

Toat en fonnaat ces bonnes résolutions, Margnerile était arrivée devant la maison de M. Rienblanc, et le valet de pied, après avoir frappé à la pm*te, venait â*ouvrir la portière et d'abaisser le marebe-pied. La marquise descendit, et traversant rapidement Tallée étroite et bumide qui servait de vestibule à l'babitation de l'ancien droguiste, elle s'avança jusqu'à la grille placée au pied de l'escalier et agita la sonnette.

Cette fois, la grille ne s'ouvrit point, mais M. Sub« til daigna sortir en personne de l'espèce de tanière qui lui servait de loge, et apparaissant de l'autre cdté de la grille avec les attributs de sa profession à la main, comme jadis les divinités mythologiques, il s'écria d'une voix farouche :

— Qu'est-ce que vous demandez?

— Mademoiselle Laure Rieublanc, fut-il répondu.

— Elle n'y est pas.

— En êtes-vous bien sûr? D faut que je lui parle; ouvrez-moi, je l'attendrai.

— Quand on vous dit qu'elle n'y est pas!

— Mais son père... monsieur Rieublanc...

— Il n'y est pas non plus. Le propriétaire et sa demoiselle sont sortis ensembla hier au soir, et ni l'un ni l'autre n'est encore rentré.

La marquise pâlit et baissa la tête avec consternation. Elle avait compris tout ce qu'il y avait de funestes augures dans le fait qu'on lui annonçait, et le souvenir d'Arthur couché dans son cercueil, tel qu'elle l'avait vu dans ses rêves de la nuit, s'était aussitôt présenté à son ûnagination. Elle demeura quelques instants immobile devant la grille, puis ayanv jeté ma-

3U LA RBGKBRCn M l'INCOKIIUB.

diinalement sa carte à travers les barreaux, elle sorlit de la maison et remonta dans sa voiture.

— Où faut-il conduire Madame la marquise? demanda le valet de pied.

— Où vous voudrez.

Le valet regarda sa mattresse d*un air profondément ébalii, puis il transmit au cocher la réponse qui venait de lui être faite, laissant à ce dernier le soin de l'interpréter comme bon lui semblerait, et la voiture se mit en mouvement.

Cependant, la marquise avait rabattu son voile sur son visage, et après avoir enfoncé ses deux bras dans son manchon (car le temps qui, les jours précédents et le matin même encore avait été si beau, était devenu tout à coup sombre et froid), elle s'était adossée à Tua des angles du coupé. La tête baissée, elle s'abandonnait au mouvement régulier et à peine perceptible des ressorts, sans examiner où on la conduisait. Il y a dans la vie , pour les femmes surtout, bien des circonstances où le libre arbitre est un fardeau si pesant, qu'elles donneraient beaucoup pour qu'il leurt fût permis de s'en dépouiller et de se laisser aller comme une barque à^la dérive. Après avoir essayé de lutter contre les événements, sans parvenir à les maîtriser, elles s'abandonnent avec découragement à l'aveugle destinée. Ces moments-là sont pleins de périls pour elles, car il est rare que l'ennemi du genre humain n'en profite pas pour se glisser dans leur âme et y déposer le germe de ses tentations infernales.

Déjà, mille pensées tumultueuses roulaient dans respritde^Marguerite, pensées qui, par une pente ir-

U UGURiBC M t'iNGOinm. 3U

résistible, se trouvaient ramenées incessammeni à nn seul et même objet. Si Arthur venait à succomber par suite de sa blessure!.. s*il était déjà mort! Obi cette idée était affreuse, et Dieu ne voudrait pas que Marguerite fût aussi cruellement punie. Eb quoi! il aurait suffi d*un coup d*épée pour anéantir à jamais tant de jeunesse, de courage, un présent si riche et un avenir plus riche encore ? La vie aurait déjà quitté ces traits si nobles et si doux? Hais tous les jours, il arrive qu'un homme reçoive une blessure à la guerre ou daus un duel, et sur dix qui sont frappés, un seul succombe. La marquise Tavait entendu dire bien souvent. Pourquoi donc Arthur ne serait-il pas un des neuf qui survivent? Pourquoi ne le reverrait-eile pas, comme la veille au matin, debout devant elle, les regai*ds attachés sur les siens, la main osant presser la sienne ! Il l'aimait, lui, ce jeune homme, et il le lui avait bien prouvé. Deux fois il était venu à son secout*s daus des circonstances décisives, et Tune de ces deux fois, il lui avait sauvé la vie. Comment l'en avait-elle récompensé?.. Ahl elle s'était montrée cruelle envers lui, alors que tant d'autres femmes n'auraient pas, à coup sûr, été insensibles à tant d'amour.

Il y avait pourtant des moments où la marquise cherchait à se mettre en garde contre de p|ireils souvenirs. Elle se disait alors qu'Arthur, sur le point d'épouser une jeune fille dont il était tendrement aimé et qu'il aimait sans doute aussi lui-même de toute sonâme, n'avait jamais pu être bien sérieusement amoureux d'une femme à peine entrevue deux ou trois fois. Selon toute apparence, il n*avait vu dauç cette cou-

SI 6 LA EicvBacm di l'ircozchus;

quête, jugée assez facile, qu'une simple distraction, un dernier caprice de jeune homme.

Puis, au milieu de ces conjectures, elle se rappelait tout à coup avoir entendu raconter par son amie, sa parente, cette baronne R..., si profondément instruite en toutes choses, qu'il n'était pas impossible de voir im homme épris très-sincèrement de deux femmes à la fois. Dans ce temps-là, ellcne pouvait croire qu'il eu fût ainsi, mais maintenant la foi lui était venue presque soudainement.

— Laure est bien jolie, pensait-elle, mais moi, moi, je suis belle aussi. Ne m'a-t-il pas dit hier matin que si je l'aimais, ce duel n'aurait pas lieu? Ohl les hommes I les hommes ! Il n'importe ! Celle à qui l'on propose de sacrifier ainsi pour elle ce qu'on a de plus cher au monde, son honneur, peut dire qu'elle est aimée, aimée avec passion, et je voudrais bien savoir si ce jeune homme aurait aussi proposé à Laure d'être lâche pour elle.

Il y avait déjà bien longtemps que la marquise était absorbée par ces pensées, et aux bruits tumultueux d'une grande ville avait succédé ce silence de la campagne qui émeut et étonne. La marquise baissa l'une des glaces du coupé, et soulevant son voile de dentelle, elle promena ses regards autour d'elle comme une personne qui, après un long sommeil, chercherait à recouvrer l'usage de ses sens encore appesantis. Elle se trouvait au milieu d'un bois, dans un chemin sombre qui s'étendait devant elle en ligne droite et à perte de vue, sous l'ombre toujours épaisse de ces grands arbres du Nord dont le feuillage mélancolique i^ronte

LA RlCHIRCHt Dl L*I1IC0llinll. 347

les hivers. A cet aspect, un frisson de terrenr la saisit, et arrêtant brusquement son cocher, elle s*écria :

— Où m'avez- vous donc conduite?

Le cocher répondit tranquillement :

— J*ai conduit Madame la marquise au bois, comme à Tordinaire» et nous sommes dans l'allée des arbres verts. .

La marquise sentit tout son sang refluer vers son cœur. C'est qu'un double souvenir se rattachait pour elle à cette allée où la fatalité venait de la ramener. Celte allée n'était-elie pas en effet celle où deux jours auparavant Arthur avait arrêté les chevaux de la ba* ronne R..., au moment où toutes deux, sa cousine et elle-même, allaient être entratnées dans le taillis qui borde la route et brisées avec la calèche contre les arbres ? A quelques pas de là était la clairière où son mari et Arthur s'étaient battus, où peut-être restaient des traces du saug de ce dernier. 0 Marguerite! Marguerite ! tandis qu'il en est temps encore, retournez sur vos pas ; fuyez, fuyez vite, car il ne peut vous arriver que malheur à cette place ; Marguerite, c'est votre mauvais génie qui vous a entratnée encore cette fois dans Tallée des arbres verts»!

XXIU

Ciie afonle.

Sur ces entrefaites, le valet de pîed, voyant la voiture s'arrêter, était descendu pour prendre les ordres de madame de Sainte-Fare ; en l'apercevant pâle et tremblante, cet homme ne put s'empêcher de s'écrier :

— Qu'ordonne Madame la marquise? Madame la marquise parait avoir bien froid.

— En effet, répondit Marguerite, saisissant avec empressement le moyen qui lui était offert de dissimuler son trouble, jt me sens... glacée.

— Oh I ce n'est pas étonnant : le temps est si sombre et le froid si âpre aujourd'hui 1 On se croirait encore au mois de janvier. Il fera nuit de bonne heure. Qu'ordonne Madame la marquise? Faut-il retourner à rhôtelî

— Oui.... c'est cela.... Hais surtout dites au coeher qu'il sorte bien vite de cette allée, qu'il ne m'y

LÀ RBCnRCHi M L'IVCONITOI. SI 9

conduise [flas jamais, entendez-y ous? Ces arbres verts ont quelque chose de funèbre et je ne veux plus les revoir.

Le valet de pied échangea quelques paroles avec le cocher, et la voiture se remit en mouvement. Moins d'une minute après, elle tournait brusquement Tangle que forme avec la grande allée des arbres verts l'une de ces petites allées sinueuses et verdoyantes qu'on rencontre dans cette partie du bois et qui viennent déboucher près du mur d'enceinte qui borde la route de Neuilly. La marquise respira plus librement : elle ne voyait plus les arbres vert9, et, arrêtant de nouveau le cocher, elle s'écria :

— Mettez vos chevaux au pas, je vais marcher un peu. Il me semble que cela me fera du bien, car j'ai froid dans cette voiture.

En même temps, le marche-pied ayant été abaissé, elle descendit et se mit à marcher avec rapidité. Elle avait eu soin de relever son voile pour livrer son visage à l'impression de l'air ; car si son corps était glacé, sa tête était brûlante. Elle avait la fièvre.

Tout à coup la marquise vit venir devant elle un homme dont il lui sembla que les traits ne lui étaient pas inconnus. Cet homme, vêtu assez grossièrement et dont tout l'extérieur présentait une sorte de compromis entre l'ouvrier et le paysan, marchait également fort vite, si bien qu'il se trouva en très-peu d'instants face à face avec la marquise, qu'il salua respectueusement. La jeune femme s'arrêta, car elle venait de reconnaître dans cet homme celui qui déjà, la veille, avait passé près d'elle dans une circonstance bien t^^

taie, et lui ayait le premier révélé l'issue tragique du combat.

Ce dernier ne put faire autrement que de s'arrêter aussi ; alors la marquise balbutia avec quelque embarras :

— Vous me reconnaissez... n'est-ce pas?..

— Ah! oui, madame ou mademoiselle, répondit l'bomme ; je vous reconnais bien, c'était vous qui étiez bîer en fiacre et qui m'avez parlé pendant que je courais chercher le brancard pour ce pauvre jeune bourgeois...

— Est-ce que vous savez de ses nouvelles depuis hier?

— Certainement que j'en sais, vu que c'est ma propre tante qu'ils ont été chercher pour le garder, parce que nous demeurons là-bas, tout contre l'avenue de Madrid, où on a transporté ce jeune bourgeois. Te- Bez, on aperçoit d'ici la "maison, au bout du petit sentier, à gauche.

— Ëh bieni comment va- t-il?

— Hélas I ma chère demoiselle, il paraît qu'il va bien mal, car on m'envoie chercher le bon Dieu pour lui, à cette heure.

La marquise n'eut pas la force d'articuler une parole. Cette nouvelle l'avait frappée au cœur, et de grosses larmes vinrent inonder ses paupières.

— Pardon, pardon, ma chère demoiseliCy reprit vivement le pauvre diable, je vois que j'ai fait une bêtise et que j'aurais dû taire ma langue. Je me suis laissé dire qu'il allait se marier, ce jeune bourgeois, et c'est 4sains doute vous qui étiez à cette un de devenir son

u BBCiiacii ûB L'mcoifinn. St4

épouse. Ce que c*est que de nous ! Mais faut fias encore vous désoler, au moins, parce que, Yoyez-vous, on en reyient de bien loin, et moi qui tous parle... D*ailleurs, c*est pas le bon Dieu qui fait mourir, au contraire. Ah I quelle bêtise! quelle bèlise t N'en dites rien à ma tante, je vous en prie bien.

Ayant ainsi parlé, l'homme s'éloigna en soupirant et en s'adressant à lui-même toutes sortes d'apostrophes plus ou moins mal sonnantes. Quant à la marquise, elle demeura les yeux fixés sur cette maison qu'on venait de lui désigner et qu'on apercevait en effet à environ deux portées de fusil, entre les branchages des arbres encore dépouillés. Le jour, qui avait été très-brumeux, commençait alors i baisser sensiblement, et Inentôt une lumière scintilla à travers les vitres d'une croisée du premier étage. C'était sans d3ute la chambre occupée par le blessé, la chambre où il allait rendre le dernier soupir.

Obéissant aune sorte de fascination, Marguerite se dirigea vers le petit sentier qu'on lui avait montré sur la gauche de l'allée, et s'engageant dans cet étroit chemin, pratiqué à travers les massifs, elle s'avança /-n'sque machinalement jusqu'au bout et se trouva sur l'avenue de Madrid.

A cette époque de l'année, et au déclin du jour surtout, l'avenue est déserte et les habitations dont elle est bordée sont encore abandonnées; car on ne -quitte guère Paris et ses plaisirs qu'au mois de mai. La maison dans laquelle Arthur avait été déposé était la seule, au moins en apparence, qui comptât quelques hdtes. Un tilbury et un cabriolet de place stationn«tient de-

dit U RKCIBBCHB Dl L*llfCORMUt.

yant la porte, qui était entr*ouYerte. Trois jeunes gens sortirent bientôt de la maison. Tous trois paraissaient consternés. A leur vue, la marquise rentra rapidement dans le sentier, car tous trois étaient les amis d'Arthur, tous trois, s'ils l'avaient reconnue, l'auraient accablée de leurs malédictions. Mais de l'endroit où elle s'était cachée, elle pouvait recueillir distinctement leurs paroles.

— Pauvre Arthur ! s'écria l'un des jeunes gens, qui l'eût dit, le jour où nous déjeunions ensemble chez Véry, il y a à peine quatre mois, que c'était la dernière fois que nous trinquerions ensemble ! Mourir si jeune quand on a tout ce qu'il faut pour être heureux I et mourir d'un coup d'épée I Si c'était à moi que cela fut arrivé, passe encore I c'est mon état : je suis militaire; mais un auteur ! sacrebleu!

— Eh quoi I Messieurs, reprit un autre, pensezvous donc que ce soit absolument fini?

— N'avez-vous pas entendu ce qu'a dit la garde qui a été présente à la consultation, il y a une heure? Tous les médecins se sont accordés à déclarer qu'il ne passerait pas la nuit. U ne nous a seulement pas reconnus.

— Et moi qui devais conduire ce soir la petite J... dans un bal d'artistes ! certainement je n'aurai pas ce cœur-là, et il faudra qu'elle s'en passe. Ah! cela va ^ mal aujourd'hui, cela va mal I J'ai beaucoup perdu à la Bourse à cette fin de mois. Rentrez-vous dans Paris, Messieurs ?

— U le faut bien. J'ai promis & M. BJenblanc d'aller lui porter des nouvelles de mon malheureux

LA RBCURCSI M L*lllCOraUI. 113

ami, ainsi qu'à sa fille. Heureasement on a pu Taira* cher d'ici avant la consultation, et elle ignore encore... Mais je vais revenir aussitôt après. Je veux être là pour fermer les yeux à ce pauvre d*Escoraiiles.

— Qui reste auprès de lui maintenant t

— La garde et notre camarade le docteur. C'est un bien excellent garçon. Il ne s*est pas couché cette nuit et n*a pas quitté notre ami d*un instant. Aussi est-il harassé de fatigue, et je viens de rengager à tâcher de dormir un peu sur un canapé. D'ailleurs il n*y a plus rien à faire, tous les médecins l'ont dit.

— Pauvre Arthur I

Cette exclamation avait été le prélude du dialogue échangé entre les trois jeunes gens, elle en fut aussi la conclusion. Tous trois se serrèrent la main; puis le cinquième d'agent de change remonta dans son tilbury, le maltre-clerc et le capitaine d'artillerie prirent place dans le cabriolet qui les avait amenés, et tous ensemble suivirent en silence la route de Paris.

Madame de Sainte-Fare sortit alors du sentier, et désormais affranchie de toute appréhension d'être reconnue, maîtrisée d'ailleurs de plus en plus par une influence vraiment magnétique, elle traversa d'un pas ferme l'avenue de Madrid, et entra dans la maison où Arthur était en ce moment couché sur son lit de mort.

Nul ne se présenta pour recevoir la marquise. La nuit venait; le péristyle delà maison dans laquelle Arthur avait été transporté était sombre et humide. On eût dit de l'entrée d'un caveau sépulcral. Marguerite erra quelques instants k t&tons, sans qu'aucun bruit vint la guider dans sa recherche. Enfin elle saisit

324 U BKtnBO» ÙE L'mCOMUB.

d*iine main tremblante la rampe de Tescalier et monta jusqu'au premier étage. Là, un faible jet de lumière dessinait dans les ténèbres l'encadrement d'une porte assez mal close. La jeune femme s'arrêta : son cœur battait si fort qu'il semblait sur le point de se briser contre les parois de sa poitrine, et elle fut obligée de s'appuyer pour ne point tomber à la renverse. Dans ce moment, la porte, qu'elle avait poussée sans doute, tourna sur ses gonds avec un bruit lugubre, et Marguerite put contempler en frissonnant un de ces spectacles dont le souvenir ne s'efTace'jamais delà mémoire. La cbambre n'était éclairée que par une chandelle enchâssée dans un flambeau de cuivre placé sur une table au chevet d'un lit. A la lueur blafarde que projetait ce faible luminaire, on apercevait d'abord, assise près de la table, une vieille femme aux traits hâves et flétris, le nez surmonté d'une paire de lunettes et les yeux fixés sur un livre d'Heures, où elle lisait les prières des agonisants. En même temps, elle marmottait les funèbres versets, s'interrompant par intervalles pour jeter sur le moribond étendu à ses côtés un regard de compassion. Celui-ci avait les bras eu dehors de la couverture et la tête comme abandonnée sur son oreiller. Son visage était horriblement pâle et couvert de sueur. Ses yeux à demi clos étaient déjà ternes et vitrés. On eût cru qu'il avait rendu le dernier soupir, tant ses traits avaient déjà ce calme et cette immobilité que donne la mort ; mais en prêtant l'oreille, on entendait dans sa poitrine un râle sourd, pénible, effrayant, qui seul accusait micore la pré-* s^iee du priocipe de la vie.

u fticiiBiictti Di L*iifeoimtjs. Sf tt

Dan» UD coin de la chambre, une forme humaine était étendue sur on canapé. C'était le jeune docteur, qui, brisé par la fatigue, essayait de sommeiller quel* ques instants, jusqu'à ce que le prêtre qu'on avait envoyé chercher fût arrivé avec les derniers sacrements.

Madame de Sainte-Fare demeura quelques instants muette et glacée d'épouvante à l'entrée delà chambre, puis faisant un violent effort, elle s'en vint tomber à genoux au pied du lit du moribond.

Soit que. le bruit de sa chute eût fixé l'attention de ce dernier, soit plutAt que le moment d'une crise suprême fût venu, il ouvrit les yeux avec une expression singulière, comme s'il eûl cherché à distinguer les traits de la nouvelle venue ; une flamme, semblable à celle d'une lampe qui s'éteint, brilla dans son regard, puis il poussa un faible cri et s'agita convulsivement sur son oreiller.

-^ U va passer I s'écria la garde en déposant son livre d^Heures et se levant brusquement de son siège. Ah 1 Seigneur Jésus, quel malheur I le bon Dieu n'arrivera pas à temps l

A ce bruit, à ces exclamations, le jeune médecin se i^iveilla eu sursaut, et s'élançant auprès du lit, sans même faire attention à la marquise, toujours agenouillée :

--^ Arthur! s'écria*-t-il à son tour, mon vieil ami, Q^ou premier client, je n'ai donc pu te sauver 1

Bit repoussant la garde, qui s'était avancée elleluème jusqu'au bord du lit :

— Ahl laissez-moi, ajouta-t-il, laissez-moi cm-

326 u Kicmcn ra l'ircoiiiiub

brasser uae dernière fois mon vieux camarade et loi serrer la main pendant ([uMl existe encore ! 0 mon Dlea ! cette main est déjà froide ! le pools remonte, c'est à peine si je le sens. La mort vient ! la mort vient!..

En parlant ainsi, il abaissa légèrement la couverture, et penchant sa tète sur la poitrine du moribond, il y appliqua son oreille, afin d'écouter les derniers battements du cœar de son ami.

A part cette teinte de marbre qui succède à Tanimation que la circulation du sang imprime à la peau, le visage d* Arthur ne présentait alors aucun de ces symptômes terribles qui accompagnent parfois les derniers moments de Texistence. Il semblait même qu'aux approches du trépas un caractère de beauté vraiment surhumaine fût venu s'empreindre sur cette physionomie mourante.

Tout à coup, le jeune docteur, qui était resté la tète penchée sur la poitrine d'Arthur, tressaillit, se releva, lui saisit de nouveau la n|ain, puis se mit à le contempler avec une attention extraordinaire , tout en murmurant d'une voix à peine articulée :

— 0 ciel ! me trompé-je I Que s'est-il donc passé ? Voici une révolution qui s'opère. Écoutez ! écoutez ! on dirait que le pouls tend à redescendre. Cette joue... cette joue, du côté du cœur, est moins pâle que l'autre. Pourtant, la main est toujours glacée, les lèvres toujours blanches I Ah ! c'est la mort, la mort dans deux minute?, ou la vie pour cinquante ans I

— Seigneur Jésus I s'écria la garde, ah ! si du

U BtClfBllCIII DB L^RCoimni» tft

moins le bon Dieu pouvait arriver maintenant, il aurait peut-être encore le temps de le recevoir.

— Mon Dieu I balbutia la marquise en joignant les mains et en attachant sur le moribond un regard plein d*une angoisse inexprimable, prenez vingt ans de mon existence et sauvez le.

Ici, une légère convulsion agita de nouveau les traits du malade, puis ses paupières jusque là demi-closes, se fermèrent, et sa tète, qu*il avait essayé de soulever, retomba sans mouvement sur Toreiller.

— Il est mort! s'écria la marquise eu sanglotant. Le médecin se retourna, puis apercevant pour la

première fois cette jeune femme qu*il ne connaissait pas, et qui était là agenouillée et en pleurs au pied du lit de son mari , comme si elle eût été sa sœur, sa femme ou sa mattresse, il lui tendit la main pour la relever ; puis, posant son doigt sur le bord de ses lèvres, pendant qu'un éclair de joie illuminait son visage, il laissa tomber ces quatre mots :

— Non, Madame, il dort.

— Ah! Dieu m'a entendue! Ainsi, vous le sauverez, n*est-K;e pas, vous en êtes bien sûr T

— Maintenant, Madame, je l'espère.

A ce moment un bruit de pas retentit dans l'avenue, puis une voix de ténor parfaitement accentuée fit entendre les paroles suivantes d*une romance nouvelle, alors fort en vogue :

Voas seule, 6 Marguerite 1 Vous serez m 38 amours.

Toujours l

C'était Eugène Bidault qui venait, en sortant de son

321 u ftMiftMMi tua L'wComrttt.

bureau, MTeir des nouvelles de son camarade d'Es* corailles, dont il avait appris la blessure, mais sans soupçonner le caractère de gravité qu'elle avait, et qui, fidèle à sa manie, cbarmait les ennuis d'une longue route , entreprise pédestrement, en faisant redire aux échos du bois de Boulogne quelques fragments de son inépuisable répertoire.

La marquise de Sainte-Fare s'enfuit préciiûtamment de la maison.

CoftTBiefeence.

Artfaar d'Escoraiiles dormit pendant douze heures.

Lorsqu'il se réveilla, plusieurs persinines se trouvaient rassemUées dans sa chambre ; c'étaient d'abord, indépendamment du jeune docteur et de la garde, le fidèle Durandin, puis Provenchère, le capitaine d'artillerie, et enfin M. Rieublanc et sa fille. Cette dernière était occupée à préparer de la charpie, à l'une des extrémités de la chambre, dans l'embrasure de la fenêtre. Arthur souleva péniblement sa téte^ promena autour de lui un regard languissant et encore appesanti par le sommeil, puis un nom à peine articulé vint errer sur le bord de ses lèvres, un nom de femme ; mais ce nom n'était point celui de Laure. "^

Durandin, qui se trouvait alors au chevet du malade avec le docteur, ne put s'ei^pêcher de jeter sur la jeune fille un regard rempli de commisération. Heureusement elle était trop éloignée pour entendre ce nom fotal.

330 Là RICHBRCm Dl L'iNCOimUI.

— Qa'est-ee donc? s*écria M. Rieublanc en jetant un journal qu*il parcourait et en se précipitant au chevet d'Arthur. Qu'a-t-ilditî il m'a semblé l'entendre murmurer un nom. . .

— Vous vous serez trompé, capitaine, repartit vivement le mattre-clerc ; le voilà seulement qui se réveille. Arlhur, mon vieux camarade, nous reconnaistu? Tiens, voilà le capitaine Rieublanc, voilà...

Le blessé fit un mouvement, sembla vouloir écarter des yeux et de la main tous ceux qui entouraient son lit, puis il balbutia d'une voix singulièrement affaiblie et qui semblait sortir du fond d'une tombe :

— Je l'ai vue... là !... Où est-elle î Mar...

— Me voici ! me voici 1 s'écria Laure, qui vint à son tour près du lit du blessé.

— Arthur, reprit Darandin, au nom du ciel, taistoi, ne prononce pas une parole! Le docteur te défend de parler. N'est-ce pas, docteur, n'est-ce pas que c'est à cette seule condition que tu réponds de ses jours?

— Certainement, répondit le docteur.

Arthur se mit à contempler tous ceux qui se tenaient devant lui avec l'expression d'une profonde surprise, ainsi qu'un homme qui a peine à reprendre ses sens. On eût cru voir le Lazare au sortir du sépulcre. Toutefois, ses yeux étant tombés sur la blonde et charmante tète en ce moment penchée sur son lit et presque au niveau de la siqpne , un faible sourire vint illaminer son visage, encore couvert des ombres de la mort.

— Maintenant, s'écria le jeune Esculape, il faut

Là RBCHBRCHI Dl I.*IIfCOllllOB. 331

qne tout le monde se retire, car notre pauvre ami n'est pas encore assez bien pour supporter la présence d'autres personnes que celles dont les soins lui sont indispensables. Si le mieux continue, comme je l'espère, d'ici à une huitaine de jours, je lui permettrai de donner quelques audiences, mais à la condition expresse qu'il ne fera absolument qu'écouter sans répondre. Dépêchez-vous donc tous de lui serrer la main, puis faites-moi l'amitié de vous en aller.

Nul des assistants n'osa s'insurger contre l'ordonnance du docteur, et chacun s'en vint à tour de rôle, serrer la main du blessé. Ce fut Laure qui se présenta la dernière. Elle était en proie à une émotion telle, que son père fut obligé de la soutenir. Lorsque, les yeux pleins de larmes, elle effleura de ses doigts tremblants la main d'Arthur, celui-ci sembla se ranimer un instant, et il essaya de les porter jusqu'à ses lèvres, mais il ne put y parvenir tant il était faible. Alors, s'inclinant doucement sur le lit, la jeune fille posa son front sur ses lèvres décolorées. Le blessé ne put réprimer un léger tressaillement. Il ne fallait rien moins que le chaste et doux souvenir qu'un pareil adieu laissa dans son ftme pour y calmer une blessure toujours saignante et plus dangereuse encore peut-être que celle que lui avait faite le marquis de Sainte-Fare.

Quoi qu'il en soit, la crise qui s'était opérée au moment suprême dans l'état du malade, et le sommeil bienfaisant dont elle avait été suivie, permettaient dorénavant de légitimes espérances. Quelle était la cause qui avait déterminé cette heureuse révolution? Les gens de l'art s'épuisèrent, à ce sujet, en commentaires

331 u MCinctti Di L'iftfiûsnruB.

des plus profonds et des plus savants, mais uae cause toute morale devait échapper nécessairement à leur appréciation toute matérielle. Durandin seul, qui n'était point médecin, mais à qui l'on s'était empressé de raconter l'étrange visite que son ami avait reçue au moment où l'on venait de demander pour lui les derniers sacrements, aurait pu donner quelques lumières à messieurs de la Faculté sur une résurrection si miraculeuse; mais il se garda bien de le faire. Loin de là, il voulut que le docteur et la garde s'engageassent de la façon la plus solennelle à se taire sur cette mémo* rable visite.

Huit jours s'écoulèrent, huit jours pendant lesquels une amélioration sensible put être remarquée dans l'état du malade. Au bout de ces huit jours, fidèle à la promesse qu'il avait faite, le jeune docteur voulut bien consentir à ce que son client donnât quelques audiences ; mais huit autres jours devaient s'écouler avant qui lui fût seulement permis de parler. C'était à la poitrine, on s*en souvient, qu'Arthur avait été blessé, et l'on sait combien de pareilles blessures imposent de ménagements.

Avec quelle joie, avec quel tendre empressement, nouvelle Rebecca, Laure ne vint-elle pas s'asseoir au chevet de son cher Ivanhoé I Afin de lui épargner toute tentation de parler comme afin de charmer pour lui les ennuis d'une longue convalescence, elle voulut se constituer sa lectrice ordinaire, apportant les journaux, les revues, les ouvrages nouveaux dont on s'occupait alors dans Paris. Bien plus, comme elle savait qu'Arthur aimait beaucoup la musique, ^le fit venir un

LA Aicmmeii db t'mcoRim. 333

piano et elle lui chaatait les airs qu'il aimait, et elle repassait devant lui toutes les plus charmantes partitions de Mozart, de Rossini, de Qellini. Il fallait bien que M. Rienblanc s'associât à toutes ces Tisites, que son patronage pi^ternel pouvait seul légitimer, et pour que l'impatient capitaine ne céd&t pas toujours à la tentation de les abr^er, Durandin, le sublime Durandin, désormais investi des fonctions de notaire, s'arrachait aussi souvent que possible aux liens nouveaux dans lesquels il était enchatné, pour venir comme au temps passé, faire la partie de dominos de Tancien droguiste. Malheureusement, la rue des Lombards est bien loin de l'avenue de Madrid, et les intérêts de l'étude souffraient parfois de l'absence du nouveau patron ; mais Laure était si heureuse de pouvoir passer quelques instants de plus au chevet d'Arthur, et elle s'en montrait si reconnaissante !

Et Arthur, lui, comme il appréciait de plus en plus le trésor dont il avait failli se trouver déshérité 1 Gombien il était repentant d'avoir négligé un instant tant de grâce et d'attraits I

Et puis, il faut le dire, la marquise n'avait donné aucun signe d'existence depuis le jour où elle était venue s'agenouiller au pied du lit du moribond. Il n'était pas jusqu'à Lauro qui, de son c6té, ne s'étonnât de l'indifférence de Marguerite à son égard.

— Eh quoi ! dit-elle un jour à Arthur, voici bientôt un mois que vous êtes couché sur ce lit de douleur, celui qui vous a frappé si cruellement est le mari d'une de mes amies d'enfance, et ni lui ni elle n'ont montré pour vous , pour moi-même , menacée d'être veuve

334 U RICflBRCBB MB L'IRGOHMUI.

avant d*étre époase, le moindre sentiment de compassion! On n'a seulement pas envoyé savoir de vos nouvelles. Gela est étrange ; car, enfin, si Ton m'a dit vrai, ce duel avait due cause bien légère, et, dans ce cas, le ressentiment devrait-il survivre à la vengeance même?

Arthur baissa la tète et ne répondit pas ; mais ses joues piles se couvrirent instantanément d'une vive rougeur. Il avait été convenu avec le marquis que la véritable cause du duel resterait secrète, même pour les témoins, et l'on avait saisi de part et d'autre avec empressement le prétexte de querelle mis en avanl par M. Rieublanc, sur la foi du facétieux et inventif Eugène Bidault.

Ce jour même, Arthur eut une conversation particulière avec le jeune docteur.

— Il faut, lui dit-il, que tu me donnes quelques détails sur un incident au sujet duquel je n'ai pas voulu jusqu'à présent interroger ni toi ni ma garde, et que j'ai pourtant fort à cœur d'éclaircir. Il y a eu un jour, le lendemain de ma blessure, où j'ai été en grand danger de mort ; vous désespériez tous de moi, tu me l'as avoué toi-même.

— Il est vrai.

— Eh bieni ce jour-là n'est-il venu personne d'étranger dans cette chambre!

— Oh! si fait; il est d'abord venu les deux médecins, et puis le prêtre qu'on avait envoyé chercher.

— Je ne te parle pas de ceux-là, mais n'est-il venu. . . aucune femme?

— Eh mais. . . mademoiselle Laure Rieublanc. . .

LA RBCHIRen Dl L*«QOimoi. 335

— Elle seule? elle seule est renae?..

— Je n'ai vu qu'elle.

— Tu en es bien sûr? tu ne me caches rien ?

— Pourquoi cette question?

— C'est qu'il m'a semblé, au moment où j'étais le plus mal, avoir aperçu... Ik.. au pied de mon lit, une personne... grande... brune...

— C'était une hallucination de ton cerveau. La fièvre produit souvent de pareils effets.

— Tu crois?

— J'en suis intimement convaincu.

— Allons ! je le veux bien.

Et Arthur ajouta aussitôt à part lui :

— Quelle folie était la mienne, de supposer que cette femme était venue ici I Mais dans quel but y serait-elle venue? Ne m'a-t-elle pas dit qu'elle ne m'aimait pas, qu'elle avait voulu seulement s'amuser un peu à mes dépens? voilà tout! Que lui importe dès lors que je vive ou que je meure? Des femmes comme celles-là n'ont pas de cœur. Oh l comment ai-je pu un seul instant établir une comparaison entre elle et Laure, entre tant de fraîcheur, de candeur virginale et.... une statue? Oh! je ne veux plus penser qu'à Laure maintenant, à ma charmante fiancée, et meure à lout jamais dans mon âme le souvenir de Marguerite!

Pour le coup, la marquise était bien décidément détrônée. Aussi bien, elle avait contre elle dorénavant un ennemi des plus difficiles à vaincre, l'amourpropre, qui, en amour, joue un rôle cent fois plus important encore qu'on n'est généralement disposé à

33€ U RBCBBRCHI DE l'iRCORHUI.

le croire. Noas sommes bien loin, en effet, des temps de cbevalerie, où Ton aimait sans espoir de retour, et il est peu d'hommes à notre époque, si disgraciés qu'ils soient de la nature, qui se résolvent à soupirer longtemps pour une belle inhumaine. L'amour, aujour* d'hui, est devenu une passion toute calculatrice, dont le livre de recettes et dépenses est tenu avec la plus rigoureuse exactitude, et qui est toujours disposée à déposer son bilan du moment où la balance cesse d'être parfaite entre le doit et l'avoir.

A quelques jours de là, il fut enfin permis à Arthur de se lever et de venir respirer l'air à sa fenêtre, assis dans un fauteuil. Ce fut Laure qui voulut encore être la première à guider ses pas tremblants. Oh! combien cette jeune fille lui était devenue chère I Comme il attendait avec impatience, tous les jours, son arrivée ! Comme il était triste lorsqu'il fallait se séparer d'elle, et combien le temps lui semblait long pendant qu'elle était absente !

Par un beau soir du mois de mai, il était demeuré solitaire et rêveur après le départ de M. Rieublanc et de sa fille, s'enivrant des senteurs parfumées qui, après une chaude journée, se dégagent de l'écorce des arbres, et occupé à contempler la lune, qui se levait majestueusement en face de lui, inondant de ses molles clartés cet ondoyant amphithé&tre de verdure que forment à cet endroit les massifs du bois. Tout à coup, une femme, vêtue d'une élégante amazone et suivie de loin par deux domestiques en livrée, vint à passer sous sa fenêtre. Au moment où elle s'avançait ainsi, un rayon de la hine vint frapper son visage, et Arthur

LA BBCHBRCIB DB L*ni001lllini« 33T

(était-ce donc une hallucinatioii de son cenreau encore affaibli?) crut reconnaître la marquise de Saintc-Fare.

Elle lui parut plus belle que jamais peut-^trc, sous ce costume qui dessinait à merveille sa taille élégante et flexible et les voluptueux contours de son corps. U n'était pas jusqu'au désordre de ses cheveux que la brise du soir agitait follement sur sou front et sur ses joues, qui n'ajoutftt à son visage un charme tout particulier.

A cette vue, Arthur se rejeta violemment en arrière; mais quelque précipitation qu'il eût mise dans ce mouvement, il crut remarquer que la jeune femme, de son côté, l'avait reconnu. En effet, par suite de quelque brusque tressaillement dans le bras qui te* nait les rênes, le cheval que montait la belle amazone se cabra et resta un instant devant la maison sans vouloir avancer ; mais bientôt, stimulé par un vigoureux coup de cravache, il partit au grand trot.

Alors seulement, Arthur osa avancer sa tète, et s'accoudant sur l'appui de la fenêtre, il attacha sur la cavalcade qui s'éloignait de lui un long regard, un regard plein d'une inexprimable mélancolie ; puis, quand, vision ou réalité, la charmante écuyëre eut disparu entre les branchages des arbres, quand le nuage de poussière sous les pieds des chevaux fut diissipé, il prêta rorcille et écouta longtemps encore le bruit lointain de la cavalcade qui s'éteignait insensiblement dans les profondeurs du bois.

XXY

Vne représenCatloB de la SjlpMde.

Cependant, sous la douce infittence du printemps, la convalescence d'Arthur faisait de rapides progrès. Déjà aux promenades dans la chambre avaient succédé les promenades au bois de Bouïogne en voiture, puis â pied ; déjà même il avait été convenu qu'il irait reprendre, pour peu de temps il est vrai, possession de sa chartreuse de te rue de la Ferme-des-Mathurins; car aucun obstacle ne s'opposait plus désormais à son mariage si fatalement ajourné. Les choses en étaient là lorsqu'il se passa un événement qui devait avoir une grande influence sur la destinée de nos personnages.

En ce temps-là Marie Taglîoni vint à Paris pour y donner quelques représentations. Les habituée de l'Opéra n'ont pas encore oublié quelle impression produisit parmi eux cette grandie nouvelle : Marie Taglioni nous est rendue ; dans son vol aérien, cette nymphe chaimante cons^t à s'arrAter quelques jours à Paris,

témoia desoa prenievs triomphes, i 9vm qui r^Mi aecfteUUe «lorsqu'elle é4att patt^re, obseare, incomuie, et qoi Tajf ait ireodae à l'Euiope riehe et rayoauante da célébi'Ué. Plu6 que persomie, peatrèire, Arthur prcH fessait une sorte de culte pour Marie Tagtiooi, qu'il considéfaU comme une peraounifioatioa vivante do U danso dans oa qu'elle a éd plu& ciMAle, unie k la poé* sie dana eo qu'elle a de plus enivrant U oivait inspiré à madewoiseile Laure> RieuUane» qui, d'aiUours» n'a-^ vait jamais encoco mis k pic^ à l'Obérai, lo plus vif désir de voir la reine du haUot, U &tt convenu qu'Ar* ttmr retiendiaît «ne loge poar le prenÂer Jour où tkri» Ta^ioni repjwattrait dans soa rdle det la Sylphide^ considéra depuis iQngte»ips câmma le triomphe de 1» danseuse adorée.

En conséquence, le jour de la repriStCr de U. Syl-phidCy vers sept heures et demie du soir, quatre personnes occupaient à l'Opéra,, aux premières de côté, la loge n:^ 11, C'étaient sur le devant Laure et so»pire, et derrière eux ArUiui? et soo amlDurandin, le notaire, qui avait réclamé la faveur d'être de la partie. On don* naît, pour commencer le spectacle, le premieir acte du Serment. Aussi, un certain nombre de loges étaient encore vides, bien que tout le reste de la sa^Ie fût comble ; mais monsieur Rieublanc avait voulu ne rien perdre du spectacle, et il ne pouvait s'empêcher de témoigner h cbaque instant le plus vif étonnement de ce que chacun ne s'empressait, pas de suivre sou exemple, ne comprenant pas qu'on s'aUat promener aux Champs^ Él^sées, pour y respirer l'air frais du soir, alqrs q^'on aurait pu. jniMr, avant le haUet, d:un. acte d'cptea ex^

340 U ItClIlGII M l'inconriib.

enté i parles premirs artistes du cbatit de rAcadéniie Royale de Muçique, » ainsi que Tavait annoncé le matin son joarnal. Une telle façon d*agir était eu a»ntradiction trop formelle avec les idées du brave homme, pour queDurandin, qui avait entrepris de prêter aux retardataires Tappui de son éloquence, eût le* moindre succès ; cela lui semblait presque ausei étrange que si les voltigeurs de sa compagnie eussent pris fantaisie de venir au poste après la parade, et il eût volontiers fait mettre au violon toutes les belles dames qui arrivèrent, à la suite les unes des autres, dorant le premier acte du Serment. Car les chants d' Auber reçurent ainsi un accompagnement non obligé de portes fermées et de jeu de serrures fort peu harmonique. Peu s'en fallut même que l'impatient capitaine ne cherchât querelle à Durandin, pour avoir échangé quelques paroles avec une dame qui entra dans la loge voisine au moment où l'on commençait le final du \^' acte du Serment. Laure et Arthur sourirent. Lorsque le rideau fut baissé, Laure se pencha du côté de Durandin et lui dit à voix basse :

— Quelle est donc cette dame que vous avez saluée?

— Oh ! reprit le notaire d'un ton dégagé, c'est une de mes nouvelles clientes.

Arthur se retourna pour voir la nouvelle cliente de son ami et tressaillit, car il reconnut aussitôt en elle la parente, l'amie intime de la marquise de Sainte-Fare, celle qui l'avait accompagnée au pavillon Marsan, au bal de l'Opéra, et plus tard enfin au bols de Boulogne. La baronne le salua avec son plus doux sourire, et Ar-

thur ne put s'empêcher de s'incliner en rougissant devant elle.

— Vous connaissez donc aussi cette dame? reprit Laure.

— Obi fort peu, repartit le jeune homme avec em« barras, et 11 s'empressa aussitôt de changer de conversation.

Hais il n'était pas, comme on dit vulgairement, au bout de ses peines, et il fallut qu'il satisfit, tant bien que mal, à toutes les questions que la jeune fille eut la curiosité de lui adresser sur le nom de la nouvelle venue^ sa position dans le monde, etc.

Sur ces entrefaites, la sonnette d'avertissement avait retenti au foyer, chacun avait regagné sa place, et M. Rieublanc venait de constater, ave une satisfaction extrême, que toutes les loges étaient occupées, sauf une seule, restée vide aux premières de face, non loin de la loge royale. Le chef d'orchestre donna le signal et l'ouverture commença. Elle fut exécutée avec plus de verve et plus d'entrain que jamais, tant les musiciens eux-mêmes subissaient l'influence magnétique qui régnait en ce moment dans toute la salle, influence résumée dans cette pensée qu'on allait enfin revoir la sylphide. Aux dernières mesures et ayant que le rideau se levât, M. Rieublanc ne put s'empêcher de promener encore une fois ses regards dans toute la salle, dont il passa rapidement la revue, en quelque sorte loge par loge, comme s'il eût voulu s'assurer qu'aucun bruit de porte ou de serrure ne viendrait plus le troubler. Il y avait toujours aux premières de face, et non loin de celle du roi, une loge vide.

3 il LA Monm»! M c'iiNKimrns.

^-^ SacreUeu I grommela leQu^pituin^ <ft%t YvmMt indécent !

Là-dessus le rideau se leva, et Ton put yoûr, endormi dans son grand fauteuil à bras, ce pauvre jeune noa* tagnard écossais dont unechaniiaiite &\e de l'aÉr vient trouver les rftves. Avee tueftle grâce voliptueuoe et lutine elle passe et repasse incessamment devant loi, r^pelaiu 4a geste, lui souiûant, Timplortmt môme à l^eaoux« pu», pour •dernière é|pre«ive, se pochant doucement jusqu^à son iront, oit eUe im^râne ses lèvres. Nul de cea^^i ont vu Atark Taglioni dans ce ballet, ne saurait avoir oublié tout ce ^'eiie répa»* dait sur cette première seèoe de <:kafmes kieiraMes et de pudiques enchantements. La Joule imiattase accourue dans la vaste saUe de l'Opéra ét«it étane^ baletante, ^t lorsque James (c*6st le aom du jeune montagnard écossais) se réveiUe en sursaut et s'élance pour saisir au vol la mystérieuse dette dont le souve-* uir a dé^à jeté tant de trouble 4ans .sou cœur, les ap« plaudissements , cooteaus jusqu'alors, éclatèrent avec an entbousiasme tel, ^u'on e&t dit que la salie^ idlaît s'écrouler. M. Aieublanc crut devoir y joindne tes siens, et se retournamt vers Artbor, il s'éeria :

— C'est ofterveilieux ! Décidémeut il f a deux choses qui ont ftiit de grands progrès depuis la révolluiion de }uillet, la garde nationale et la danse. Qu'en dites<* vous?

Arthur ne répondit pas. U était en ce moment absorbé par une profonde préoccupatioa.. L'action ^u'on représentait sur La scène éveillait de«s son &me comme ua écho mélancolnpie 4e son fasse. Il se

LA feKaRRCftl bl L^NCOIIlrUI. 1(3

tôyatt revHre dans ce jetine mokiUgnarà qui, la tête retDplie âe }è tie sais qjneWe toile passton pour m 6tre idéal entrevu tiatiâ on rftve, (mblié, «n pôûr^uiTant cette 'ct*éatore Insatefesable, seâ ploïi chères affections, les joies les plas pures au foyer et jQS^*à la jeune ftaiicëe àm, il était aimé et que lui-même aimait tendrefmenit.

— On ftaft comment se termine le premier acte du ballet. Au mtlian d^e ftte donnée à l'occasion des Ûaiiçaiites de James ei d'Effie, apparaît soudain la sylphide, qui, inviMtAe pour tout antre que pour le jeune montagnard, se mète nvtx danses et déploie tant de séductions qu'elle ftnit par Tarracber des bras de sa fiancée et par Tentratueir avec elle dans son royaume fantastique.

A cet instant la baronne R..., qui, totùXné on sait, se trouvait plâtrée dans une loge voisine, ftit prise d'tm léger accès de tout. Artbur avait alors ses yeux fixés sur le tbéfttre et i\ se retourna machinalement do c6té opposé pour regarder, puis tout à coup il devint fort pâle , et un cri s'échappa de sa poitrine. Il n*7 «avait plus alors dans toute la salte une seute loge vide, et aux premières de Tacc il venait d'apercevoir deux femmes, toutes deux à divers titres bien dignes de txefr l'attention.

L'une, plus que septuagénaire, de petite taille, un peu voûtée, était remarquable par fétrangeté de sa mise ahisi que par une triomphante perruque poudrée, summntée d\in bonnet & la dauphine, garni de fleurs, dont les fraîches couleurs eussent présenté sans doute un wtàrtûStt ikssex étrange avec ses rides si elle n'etit

344 U KMËERlËt M L'mCOimtf.

pris soin de se farder le visage d*une épaisse couche de blanc et de robge. Elle tenait d'une main un riche éventail du temps de Louis XV, peint sans doute par Watteau ou par quelqu'un de ses émules, et de l'autre un délicieux bouquet de roses.

L'autre femme, qui semblait au printemps de la vie, était d'une taille élevée et se distinguait au contraire par la simplicité presque sévère de sa toilette. Elle était vêtue d'une robe de lâousseline des Indes, au corsage de laquelle était attaché un bouquet de pensées et de violettes mélangées ensemble, avec une seule marguerite au milieu. Ses cheveux d'un noir de jais et dépourvus de tout ornement descendaient sur ses tempes en bandeaux et revenaient former derrière sa tête une double natte arrondie à l'italienne. Cette coiffure faisait ressortir à merveille la blancheur un peu mate de son teint. Elle n'avait point d'éventail et tenait à la main un bouquet exactement semblable à celui qui était attaché au corsage de sa robe.

Arthur avait reconnu la chanoinesse et la marqtiise de Sainte-Fare.

— Qu'est-ce donc? s'écria M. Bieublauc dès que le rideau fut baissé ; que s'est-il passé ?

— En effet, ajouta Laure avec vivacité, qu'avezvous, Arthur? Gomme vous êtes pâle! Est-ce que vous souffrez de votre blessure T

•— Mol ! Nullement.

— Eh mais ! reprit fort malencontreusement l'ancien drogttlste, j'aperçois maintenant du monde dans cette loge qui était restée vide. Ce sont deux dames, mais je ne saurais les distinguer. U me semble pour-

taiit qu'elles nous regardeut. Qui me prête une lor* gnetteî

— Ah I s'écria Durandin, qui changea de couleur à son tour, ne lorgnez pas, ne lorgnez pas, capitaine I Ce serait peu poli de votre part, et ces dames pourraient s'en fâcher.

— Est-ce que vous les connaissez, qu'elles ne détournent pas les yeux de notre loge ?

— Oui... oui... un peu... c*estmoi qu'elles regardent. Ce sont des clientes, mais je ne veux pas avoir Tair de les apercevoir, parce que vous comprenez?...

— Peste! monsieur Durandin, mais l'Opéra n'est donc peuplé que de vos clientes, ce soir T Attendez, il me semble qu*il y a une de ces dames que j'ai vue quelque part, la grande, la jeune...

En parlant ainsi, H. Rieublanc s'était emparé de la lorgnette de sa fille, et malgré les efforts de Durandin, il était parvenu à la fixer dans la direction des premières loges de face, et déjà il s'écriait :

— Que vois-jeT Ahl vous me la donnez belle à garder, vous, avec vos clientes I Je reconnais parfaitement cette dame; c'est cette actrice que vous m'avez amenée, un certain jour, chez mou gendre futur. Je gage qu'il la reconnattra tout aussi bien que moi. Eh ! d'Escorallles, retournez-vous donc par ici : ah ça I est-ce que la dame qui est à côté d'elle a gardé son costume de théâtre pour venir à l'Opéra? C'est donc une actrice aussi ? Elle a pourtant l'air bien âgé. Elle fait les duègnes, n'est-ce pas, cette femme-là? Laure ! Laure I regarde donc là-bas, aux premières de face.

3i6 u KveHKiicts US t.\irtmmtK.

Vetrx-^ TOtf dent ftctfices? Gommetït le^ tiôttita^îvousces actrices-là, monsieur Durandin?

L*Mbrtuiié notairre était tntordit> et, te front baigné de Bueftr^ il m pouvait parvenir à articuler utieparote. Qaaim à ArUim* il était réelleinent aUerré. La«re les contempla Tun et l'autre pendant qaeiqfaes secondes avec wie oaive suf{M*i9e ; ^is elle se peneba en fixant les yeux dans la direetion que lui indiquait son père, mais elle les ramena presque aussitôt sur Artfaur et échangea avec lui un regard, un de ces r^ards dont nulle parole humaine ne saurait rendre Texpression^ Ce fut tout. Pendant le reste de la soirée il ne lui échappa ni un soupir, ni une plainte, ni le moindre mot dont le sens, même détourné, pût donner à penser qu'elle s*était découvert une rivale. î^eut-étre avait-elle pitié du trouble auquel elle voyait qu'Arthur était en proie. Peut-être en était-il de la douleur qui dut alors briser le cœur de la malheureuse jeune fille comme de celle qu'on éprouve en perdant inopinément les plus chers objets de ses affectiorrs. Dans le premiei* moment, la surprise l'emporte encore sur le chègrin. Il semble alors qu'on ne soit pas tout à fiiit sûr de son malheur. Oti ne sait pas qu'il est -sans remède, Bt l'on a peine à se ftimiliariser avec «ette idée que ta perte qu'twi a ftiite eat tme perte étemelle, que la doaleur qtt'on ressent est une douleur htéparable.

On Wger incident vient faire diversion à la position fort embarrassante dans laquelle les ht(tteis de la loge n* 41 se trouvaient tiis-à-vfe les uns des antres. Bigorne, ^ui les avait aperçusse sa -stalle d'orchestre, cnn devoif fte ptiteenter d«ns l'efntr'acte, «ous pré-

LA McMmciis bi i^nvMUftji* Si7

tette de wner lu BMiin i^ conralescent, nirift en féft'lité pour voir de plus prës mademoîseRe Lanre Rienblanc.

~ Je te fais mon compliment, dit-il à voix basse à Arthur en se retirant, ta future est adorable, une véritable vierge de Kapbaël, ma parole d'honneur I Oh ! je m^y connais. A propos de vierge de Raphaël, je te recommande la petite J...; tu vas la voir, c*est la sixième sylphide à gauche de l'acteur, au lever du rideau. A présent que te voilà rétabli, tâche donc de faire parler d'elle dans les journaux.

Quelques înslants après, le second ac4e oommença mais la marquise et sa tante avaient déjà disparu, Arthur, M. Rieublanc et «a fille ainai que Durandin demeurèrent jusqu'à la fin du spectacle. Il est présu-^ mable que sur ces quatre derniers personnages, trois au moins n'assistèrent pas sans des émotions diverses 9u diénoômeiU du ballet, où James, après «voir vu mourir la créature fatttastiqtie à la^pieUe il s'était attaché, est encore condamné à être le témoin de la pompe nuptiale de sa fiancée, qui passe devant lui pour aller épouser son heureux rival. Il y a dans Ja vie des instants pleins de solennité, où Tâme quelquefois la plus ferme et la mieux trempée s'ouvre avec une étrange facilité aux idées superstitieuses, et où la moindre circonstance , l'analogie la plus lointaine s'empreint aussitôt d'un sens prophétique.

Comme nos quatre personnages sortaient de leur loge, un jeune capitaine d'état-major, en grande tenue, s'approcha avec un air assez effaré de la baronne R. . . ,

34S U RBCHtACn DB L*IHCOmiIIt.

sur les épaules de laquelle un superbe chasseur ve^ nait de poser un riche burnous.

— Qu*avez-YOus donc ce soir? dit la baronne, je TOUS trouve un visage d'enterrement.

— Hélas I Madame, reprit l'officier, c'est un visage de circonstance. Je sors de chez ;ie ministre de la guerre et j'en apporte une fâcheuse nouvelle. Il est arrivé ce soir un courrier d'Afrique qui nous a appris que Tarmée venait de perdre un de ses plus braves officiers, le jokei's-club un de ses membres les plus distingués, et vous, Madame, en particulier, un parent que vous affectionniez, je crois. Plaignez-moi d'avoir à vous annoncer la mort du marquis de Sainte-Fare. Il a été tué dans une embuscade. On soupçonne que c'est une vengeance particulière d'un chef arabe dont il avait fait enlever la femme.

— 0 ciel ! s'écria la baronne , Marguerite est veuve !

Et elle attacha aussitôt un regard rempli d'une expression singulière sur Laure et Arthur, qui venaient de passer devant elle et qui n'avaient pas perdu une seule des paroles du jeune officier.

Use fraude rCtoInclop.

Arlhar se mit au lit avec la fièvre en rentrant de rOpéra dans son logis de la rue de la Ferme-des-Mathorins, dont il était revenu prendre possession depuis peu, après avoir quitté Tavenue de Madrid. A peine rétabli de la blessure qui avait failli causer sa mort, il était hors d'état de supporter les émotions de toute nature auxquelles il avait été en proie' durant une bonne partie de la soirée. Le lendemain matin, il lui fut impossible de se lever et il envoya chercher son camarade de collège le jeune docteur. Celui-ci l'engagea à garder le lit et à prendre quelques jours d'un repos absolu, s'il ne voulait retomber dangei*eusement malade. Ce fut un grand crève-cœur pour notre héros, qui devait, ce jour même, aller à la campagne avec M. Rieublanc et sa fille, et qui comptait bien en profiter pour tâcher d'avoir un entretien particulier avec Laure, entretien dans lequel il lui aurait confessé avec

350 U tlCURCHB Dl L*11IG01INQB.

franchise tout le passé, et demandé un pardon qu'on ne lui eût sans doute point refusé. .

Combien il regretta alors de n'avoir pas eu le courage de faire depuis longtemps un pareil aveu ! Mais d'abord il avait appréhendé de causer un vif chagrin à sa jeune ûancée, un chagrin qui peut-être eût été pour elle, dans l'avenir, une source incessante de soupçons et de méfiance; et puis il avait cru que le brusque et fatal dénoûment d'une intrigue qui ne pouvait avoir aucune suite l'affranchissait mieux que toute autre considération d'un devoir si pénible à remplir. Ces calculs, comme on le voit, n'étaient pas sans fondement ; mais il suffit, hélas ! de si peu de chose pour renverser toutes les prévisions les mieux établies de l'humaine sagesse I

Que faire maintenant ? Écrire à Laure? mais il y a de ces détails que les amants ne confient guère au papier qu'autant qu'il leur est impossible de faire autrement ; car, en recourant à la voie épistolaire, il se privent ainsi de mille arguments bien précieux pour conjurer un orage, pour réfuter une objection, pour persuader même. Tout amant devient eu pareil cas un a^vocat de premier ordre. Il a le geste, l'accent, le regard, les larmes même,. comme jamais Gicéron, Patru, GerWer ne les eurent ; il y a bien, d'autres ressources encore que n'ont pas lesi avocats. Tout bien considéré, il valait dojic mieux atteudi'e une nouvelle occasion d'échanger avec Laure quelques paroles qu'elle seule eatendrait ; et cette occasion ne pouvait tarder à se présenter,

Proivi^^mt^tit Abd-el-K^ader fui envoyé, en. am-

bassadf roâ <ies Giiui-Dianaats » «fia d^. préreaic V. Rieublanc de Tétat de maladie de soa matlre et de présenter, au3si intelligiblement qu'il le pourrait, ses excuses et ses regrets. Tout désappointé qu*il était de sa rechute et de Tordonnance du docteur» Artuhr Qoarrîssait, il faut le dire, au fond de son cœur un vague espoir que cette fâcheuse nouvelle exciterait la compassion et les alarmes de sa jeune fiancée, et la détermineirait à. accourir elle-même lui demander une justification qu'il avait hâte de -lui donner. Plasieurs fois, pendant qu*il habitait ravenue de Madrid, Laure n*était-eile pas venue le voir en compagnie â*une simple camériste ? et son père n'arrivait ensuite que pour la chercher.

Sous l'impression d'un pareil pressentiment, il sentait son cœur battre bien fort toutes les fois qu'il entendait agiter la sonnette de son appartement. Le docteur avait défendu de recevoir personne, pai*ce qu*il craignait pour Arthur un épanchcmeut dans la poitrine^ les émotions de la veille ayant déterminé un l^ger crachement de sang ; mais, bien entendu, cette, défense ne s'appliquait point à Laure ni à son père. Il vint enfin un moment où un bruit de pas retentit à la porte de la chambre du malade, puis cette porte s'ouvrit. Arthur tressaillit, car une voix connue avait frappé son oreille. M. Rieublanc entra, mais il était seul.

Sa visite fut fort courte, et, chose assez étrange I lui si vif et si franc d'ordinaire, il s'exprima avec fjcoi* deur et presque avec solennité. U était évidemment eoibarrtg^sé. Il aquonça que sa fille levait aj^pris avc^.

351 Li RBCIIBCHK BB L*IReO!mni.

peine rindisposition d'Arthur, qa*eUe espérait bien que cette indisposition n'aurait point de suites fftcheuses et qu'elle aurait beaucoup de plaisir à le revoir lorsqu'il serait rétabli ; mais il ne donna nullement à entendre qu'elle dût venir visiter le malade, ainsi que par le passé. Arthur resta quelque temps en proie à une douloureuse surprise, puis il pensa que M. Rieublanc avait peut-être en ce moment eu tète quelque innovation relative au service de la garde nationale, et-cette

idée le rassura un peu.

Le lendemain, il était toujours à peu près dans le même état ; M. Rieublanc ne vint pas et envoya un tambour de sa compagnie s'informer de» nouvelles de M. d'Escorailles. Il était sans doute de garde et ne pouvait quitter son poste. Le surlendemain, le tambour se présenta encore. Le jour suivant, il en fut de mêmel Oh! pour le coup, il se passait quelque chose d'extraordinaire. Durandin^le fidèle Durandin lui-même l'abandonnait. Il avait envoyé son petit clerc, mais il n'avait point paru. Arthur pria son camarade de collège, le jeune docteur, de lui rendre le service d'aller rue des Cinq-Diamants, afin de chercher à découvrir ce qu'il en était.

Celui-ci s'acquitta de la mission et revint vers le soir en raconter le résultat à son client. Il avait été reçu avec la meilleure grâce. M. Rieublanc et sa fille avaient même voulu à toute force le garder à dtner. On avait demandé de part et d'autre, avec beaucoup d'intérêt, des nouvelles du malade, et M. Rieublanc s'était excusé de n'être pas venu en savoir lu^même, absorbé qu'il était par l'élaboration d*un grand projet

tJL RICRRCn Dl L*fll001flnil. S93

de réforme dans le service intérieur des légkms de la garde nationale, qu'il voulait soumettre à M. le maréchal Gérard.

Plus calme, après avoir appris ces détails, Arthur eut une excellente nuit, et deux jours après, le' docteur rayant jugé en état de sortir, son premier soin fut d'envoyer chercher un cabriolet et de se faire conduire rue des Cinq-Diamants, où il s'était fait annoncer dès la veille. M. Subtil daigna venir à sa rencontre avec les attributs de sa profession à la main et souriant agréablement à travers les barreaux de la grille, car notre héros avait découvert un moyen infaillible d'adoucir ce cerbère :

— Ah 1 vous voilà donc rétabli, monsieur Arthur d'Escorailles ! s*écria-t-il ; conrnie je suis donc heureux de vous voir !

Arthur tira une pièce de cinq francs de sa poche et la glissa dans la main de son interlocuteur, en ajoutant :

— El moi aussi, monsieur Subtil. Monsieur Rieublanc n'est pas encore sorti, n'est-ce pas ?

— Si fait, monsieur Arthur d'Escorailles. Oh I il y déjà longtemps. La compagnie Rieublanc est de garde aujourd'hui.

Un éclair de joie illumina le visage d'Arthur, qui reprit aussitôt :

— C'est bien. Je trouverai du moins mademoiselle Laure.

— Faites excuse, monsieur Arthur d'Escorailles. Mademoiselle est sortie aussi,

3M U^ MCMMM M li'MmnVif

— Sortie, sfiole, sans son pèret Ck^to e$t éUrwge. Je Tais Tatlendre.

— Si c'est un effet de votre bonté, monsienr A^^ thur d*Escorailles, de vous asseoir dans ma loge, je vais vous introduire, mais je crains que vous n'attendiez longtemps.

— Il u*y a donc personne chez monsieur Rieublanc ?

— Oh I personne absolument. Les deux filles sont aussi sorties. Je crois que tout le monde est en campagne.

— Et vous ne savez pas quand on doit revenir 1

— Je l'ignore, monsieur Arthur d'Escorailles» je l'ignore totalement. Vous comprenez quq le devoir d'un concierge...

— Et l'on ne vous a remis pour moi aucune lettre ? on ne vous a chargé d'aucune commission, monsieur SubtU t

— Non, monsieur Arthur d'Escoraittes.

Arthur eut besoin de s'appuyer contre la muraille. Il était anéanti. Laure savait qu'il devait la revoir; après une séparation de huit jours, aprè» que sa santé avait éprouvé de nouveau une altéfatlon profonde, elle était sortie sans l'attendre, sans méflfie daigner se faire excuser auprès de lui I Que devait-«il penser d'une pareille conduite à son égard ? A quelle conjecture s'aiv r^ter î Comme il deua^railifiuaobile ei muet, M. Subtil, qui avait réfléchi pendant ce temps-là, se frappa le frwt avec sa manique :

— Pardon, excuse, monsieur Arthur d'Escoraillc^^ s'écria-t-il, je. im. souviens mamtejnati^t que. V<Wo des filles est sortie aujourd'hui 4q grand mati|^ 9\^

lettre, et qa*eUe m*adtt comme ça qu'elle aliatl li por« ter chez le notaire de la rue des Lombards, et qm cette lettre était pour vous.

Arthur, dont tous ces incidents ne disaient qu'ac* croître Tanxiété, attendit quelque temps Durandindans son cabinet ; puis, pensant qu*il trouterait peut-être dans son propre domicile la clef de toutes ces énigmes, il prit le parti de retourner rue de la Ferme-des-Matburins, après avoir laissé sur le bureau de son Pylade un billet où il le priait de le venir voir aussitôt qu'il rentrerait, ayant à causer avec lui d'affmres fort importantes.

Il rentra cbez lui vers le milieu de la journée, mais

sws y trouver aucun message propre à jeter quelque

jour sur le ténébreux dédale au milieu duquel il s'agi*

tait. Durandin ne se fit pas attendre longtemps. Mal-

beureuaement, il ne put être d*ancun secours à notre

l^ros pour le guider dans ce dédale. Il avait été oom-

iHétemeut absorbé depuis buit jours par les devoirs de

son nouvel oC&ce, et n'avait pu faire qu'une visite asse»

courte aux habitants de la rue des Cinq-Dîamants. Il

^vaii bien remarqué que mademoiselle Laure n'avait

plus sa gaieté et son enjouement habituels, mais il

avttt attribué cet état de choses à la nouvelle qu'elle

avait reçue de l'indisposition d'Arthur. Pourtant cette

induction se conciliait assez mal avec le fait de son

absence au moment où elle était informée qu'il allait

^enir pasiser avec elle une partie de la journée. Les

deux amis sVpuisaient, à oet égard, en commentaires

^t en soppositicms pkts ou moins raisonnables. Arlhfur

poussait de gros seo^ el aurait volontiers, dans

356 Li BtCiiwSni bb LSivcoiifrnÊ.

cette occurence délicate, demandé des conseils an nègre Abd-el-Kader on à M. Subtil. Durandin cherchait des idées an plafond et n*en trouvait guère.

Pendant que tous les deux s'efforcent de lire dans ce qu'il y a peut-être de plus indéchiffrable au monde, le cœur d'une jeune fille, voyons ce qui s'était passé à l'horizon brumeux de la rue des Cinq-Diamants.

Mademoiselle Laure Rieublanc était, on a pu le voir dans le cours de ce récit, une de ces natures timides, pleines de candeur et dont le dévouement est en quelque sorte l'essence. Dans certaines circonstances données, ces natures-là sont susceptibles de grandes résolutions, mais alors elles apportent dans le sacrifice de leurs plus chers intérêts, dans la résignation la plus absolue, toute l'énergie, toute l'exaltation même que les autres dépensent dans un but d'ambition, de possession ou d'avenir. Leur activité ne s'exerce qu'au profit d*autrui, jamais pour elles-mêmes. Ces natureslà ne sont pas rares parmi les femmes. Elles déploient pour l'accomplissement d'un devoir la même ardeur que les hommes pour la revendication d*un droit. C'est peut-être là la distinction morale la plus tranchée qui existe entre les deux sexes.

La nuit qui suivit la représentation de la Sylphide à rOpéra fut pour Laure une nuit de désespoir. Elle pleura amèrement sur tous ses rêves de bonheur détruits, et le passé, comme Tavenir, s'éclaira à ses yeux d'une horrible lueur. Désormais tous les doutes, tous les soupçons même qu'à diverses époques elle avait conçus sur l'jBxidtence d'une rivale, se trouvaient réalisés, et cette rivale était Marguerite, )a compagne,

U UGIBAGHI Dl L*lllCORin. 857

Tamiedeson enfance I Marguerite I c'était elle qa*il aimait; c'était elle dont le noro, un soir, prononcé par basard, lui avait causé tant de trouble ; c'était en son*venir d'elle qu'il avait porté à sa boutonnière cette fleur symbolique qu'elle lui avait donnée sans doute ; c'était pour elle qu'il s'était battu et qu'il avait failli mourir. Ils s* aimaient tous les deux, et la barrière qui les séparait venait de tomber. Marguerite était veuve. Oui, mais Artbur était engagé moralement en* vers Laure. Eb bieni Laure ne pouvait-elle le re* lever de cet engagement ? Ne pouvait-elle faire plus encore ?

La première fois que cette idée se présenta à la pensée de la jeune fille, elle la repoussa presque avec borreur; mais ^ eu à peu elle se familiarisa avec elle. Il y a toujours dans certaines âmes une voix qui finit par s'élever au-dessus de celle des passions, quelque puissante que soit cette dernière : c'est la voix des sentiments nobles et généreux. Une résolution vrai* nient sublime avait germé dans le cœur de Laure, et c'était pour ne pas être tenté d'y renoncer qu'elle s'était imposé la loi si dure pour elle de paraître indifférente aux maux d' Artbur, de ne point le revoir tant qu'elle n'aurait pas assuré son bonbeur Bien plus, elle avait voulu que son père s'abstînt également de visiter le malade, afin que rien ne vînt contrarier l'exécution de son projet ; et le bonhomme s'était conformé aux intentions de sa fille, tout en se demandant qvel pouvait en être le but. Il ne s'agissait plus maintenant que de pourvoir à l'accomplissement de ce projet.

Le matin du jour auquel se rapporte cette partie de

S5S u •Bcimcai di l'iicomos.

notre réelt, à peine M. Rienblane était parti pour se mettre à la této de sa compagnie, que sa fille, qui atait passé une bonne moitié de la nuit k écrire one lettre dix fois dédiirée, dix fois reconmiencée, appela Tiine des deux servuites de la maison, et lui remit le mes* sage destiné, comme on l'a vu, à Arthur. Quel pou* ▼ait en être le contenu? C'est ce que nul ne sut jamais, puisqu'un quart d'heure après, elle l'envoya rechercher et le livra aux flammes ; puis cet holocauste accompli, elle se fit habiller de noir, et ayant prié celle des deux servantes qui lui servait habituellement de fille de chambre de l'accompagner dans une course fort Importante qu'elle avait à faire, elle envoya chereher un fiacre et se fit conduire au faubourg Saint* Honoré. Là, elle mit pied à terre devant un des plus charmants hôtels de ce faubourg privilégié, qui menace incessamment de détrôner le noble faubourg Saint* Germain, et ayant franchi lestement un porche dont l'élégante architecture rappelait à la fois, dans mille poétiques détails, les galaiites résidences de FoUem* braye et de Ghenouceaux, elle demanda à parler à la marquise de Sainte-Fare.

IIYIl

Le l«Bt«ffe été leurs.

Lorsque mademoiselle Latire Rieublanc se présenta à rhAtel de la marquise, on lui dit que madame de Bainte-Fare ayant reçu, depuis buit jours seulement, la nouvelle de la mort de son mari, n*était visible encore que pour les personnes de sa famille ou de sou intimité ; mais Laure avait prévu cette difficulté, et elle avait écrit quelques lignes sur un papier qu*el)e fit re*» mettre à son ancienne amie. Celle-ci u*y eut pas plutôt jeté les yeux, qu'elle vint elle-^même au-devant de la jeune fille, lui tendit la main, puis se jeta dans ses bras en fondatit en larmes. Toutes les deux se tinrent long-^ temps embrassées. Unsoite la marquise, prenant son amie par la main, Tintroduisit dans une façon d'oratoire richement meublé, et dont les portes entr*ouvertes laissaient apercevoir une galerie vitrée, dispo* sée en forme de serre et garnie d'arbustes et de fleurs. Ce fut la marquise qui rompit la première le Bilencê.

360 U RBCUAGHB DB l'iHGOIRIUB.

— Eh bien ! s'écria-t-elle, ma pauvre Laure, je suis veute !

— El moi aussi, reprit la jeune fille d'une voix altérée, je suis veuve !

— Toi! grand Dieul que veux-tu dire? monsieur d'Escorailles...

— Oh ! rassure- toi, il existe encore !

Un vif incarnat vint animer les joues paies de la marquise, qui baissa la tète et se cacha le visage entre les mains.

— Écoute, dit Laure, il n'est plus temps de feindre, car je sais tout ; je sais qu'il t'aime, et si en venant ici j'avais pu douter encore que cet amour fût partagé, je n'aurais plus aucun doute maintenant.

— Il m'aime 1 il m'aime, lui! Oh! tu te trompes, Laure, je te jure que tu te trompes ! U ne doit pas, il ne peut pas m' aimer. Mais tu ne sais donc pas tout ce que j'ai fait pour mériter sa haine, son mépris I 11 ne te l'a donc pas dit, lui ! Eh bien ! je veux être franche avec toi pour que tu me prennes au moins en pitié. Oui, je l'aime, moi, et c'est ma punition. Insensée que je suis ! ... J'ai voulu jouer avec le feu, et le feu m'a brûlée. L'amour que je m'étais fait un jeu cruel d'inspirer à monsieur d*Escorailles, un jour est venu où je l'ai ressenti moi-même, et cet amour a été d'autant plus violent, d'autant plus terrible, que tout m'imposait le devoir de le combattre.

Ohl non, tu ne sauras jamais toutes les souffrances, toutes les angoisses que j'ai endurées pendant ces derniers mois, seule à Paris, sans guide, sans appui, tantôt cherchant dans les distractions du monde

iJL iMMRCu m L'moomiiiB. S64

l*ooblî d'une passion eoopable et sans espérance^ tantôt m'abandonnant k cette passion avec tout l'emportement que donne le désespoir. Combien de fois ne m'est-il pas arrivé de diriger mes promenades yei*8 l'allée de Madrid, de passer devant cette maison où la triste victime de ma coquetterie était coucbée sur son lit de douleur I Tu étais à ses cAtés, toi, j'entendais les sons de ton piano, je recueillais l'écbo de tes chants, et je te maudissais, car je ressentais toutes les tortures de cette horrible passion, la jalousie I Ah! Laure, Laure, que Dieu t'épargne à jamais cet affreux supplice!

Ici la jeune fille ne put réprimer un tressaillement nerveux, et la marquise attacha sur elle un regard plein de mélancolie; puis elle continua :

— Dans ces derniers temps, j'avais pris un grand parti, j'avais voulu changer d'air, me rendre à la campagne : j'espérais que la solitude ferait pour moi ce que n'avait pu faire le tourbillon du monde. Oh! je m'étais amèrement trompée. Il n'y avait pas cinq jours que j*avais quitté Paris, qu'il m'était devenu impossible de vivre plus longtemps dans cette odieuse retraite. Dans mon château désert, sous les grands arbres de mon parc, j'étouffais. Je suis revenue ici avec la pensée Qu*au moins je respirerais le même air que lui. J'ai i*epris mon existence mondaine et frivole, je suis allée àrOpéra... tu sais le reste, Je t'y ai aperçue, ainsi que lui. Alors, le remords et la honte m'ont saisie et je me suis enfuie. Etait-ce donc un pressentiment? En revenant chez moi, j'y ai trouvé un de mes parents qui venait de la pari du ministre de la guerre m*annoncer

let fcâ «Mimeii hê V¥H(mtli*

Ift mort de M. deStinle^FAfe. Quél^aes mois àtipara^ vani, Je ne sais ecw^inent j'eusse pu supporter une pa« reille noavelle. Hâas I fc présent^ foût-^H te l'aroner, âu milieu de tous les regrets que je dois à la mémoit*e du laort, rerient incessammeDt se placer rimage du Tifant.

— Je te plains, Marguerite, je (e plains ; tnais crois^ moi, tout espoir de bonheur n'est pas perda pour toi dans Tarenir. Tu as beau dire, je suis sûre que tu es encore aimée, je suis sftre qu'en m'épousant, M. d'Es^ eoraUles accomplirait seulement un devoir parce qu'il se croirait lié envers moi par sa promesse, peut-être par la reconnaissance pour les soins que je lui ai donnés pendant sa maladie, et je ne saurais accepter un pareil sacrifice. Ohl va , J'ai lu dans ses yeux i'autrâ Jour, lorsqu'il t'a reconnue à l'Opéra. Quels qu'aient pu être tes torts envers lui, il t'aime, il t'aime tou^ jours! Eh bienl deux mots seulement, Marguerite, car Je sais que le moment est peu côuvenable pour traiter un pareil sujet : dis-moi si dans l'avenir il peut espérer que tu consentiras à devenir sa femme. Voilà ca que je suis venue te demander, et j'attends ta réponse.

*-^ 0 ciel! c'est pour cela que tu es venue, pauvre Laure? mais ce que tu me demandes est impossible.

— Impossible ! pourquoi î

— Parce que, dans ta généreuse exaltation, ta n'as pas calculé toutes les conséquences d'une démarche que demain, que ce soir peut-être tu regretteras amb^ r«nent, parce que tu l'aimes encore.

— N'est-ce que cet obstacle^là? Oui, jel'aiitoe, mais

non plas de cet amour brûlant passionné dont la «m partais tout à l'heure. Je Taime eomme «ne sqmVi comme une amie. Obi J*ai bien réfléchi, Ta, avant da venir à toi, j'ai réfléchi pendant huit jonrs.

— Pauvre enfant I (Ki'est-ce que huit jours quand on aime? Je te plains, je t*admire du plus profond da mon cceur, mais tout me commande de te refuser, et tu m*en remercieras un jour.

-— 0 Marguerite ! je t'en supplie, rétracte cette pa* rôle. Mon Dieu! que dois-je dire, quedois^le faire pour te p^suaderl Ne le trouves-tu pas assez ridie, assez noble pour prétendre à ta main?

— Oh ! non, ce n'est pas cela, ce n'est pas cela ! *-* Eh bien donc I qui peut t'arrèter? Est-ce la crainte

que je ne sois malheureuse et ne me repente de ce que j'ai fait aujourd'hui? Ras8ure*toi, Marguerite, je suis plus raisonnable que tu ne le penses. Il y a quelqu'un Que je n'aime pas d'amour, il est vrai, mais que j'eslime profondément, quelqu'un qui m'avait demandée en marine avant M. d'Escoratlles, un de ses amis, un notaire, un homme honnête et bon : je l'épouserai, et je suis sûre qu'il me rendra heureuse. Que te faut^-il de plus?

--» Mais il ne m'aime pas, mon enfant, Je te dig qu'il ne m'aime pas I

— - Et moi, je te jure qu'il t'aime. 0 Marguerite l Marguerite I qui étais une si bonne amie pour moi dans mon enfance, ne m'aideras-tu pas à accomplir une bonne résolution qui est notre salut à tous? Marguerite, je t'en supplie, que je ne sois pas venue en vain à toi, ne me refuse pas. Fais cela pour moi) Margue-

364 LÀ RBCHBRCHI Dl L^IIVCONRUB.

rite, qui passerai le reste de mes jours à prier Dieu pour votre bouheur à tous deux, pour lui, qui va être si surpris, si charmé lorsqu'il apprendra... Ohl voistu, je me fais une fête de sa joie.

Laieune fille ajouta bien d'autres choses encore ; puisant dans son dévouement même une éloquence pleine d'entratnement et de passion, elle eut de ces accents du cœur qui émeuvent et arrachent des larmes. Enfin il vint un moment où elle se jeta eu pleurant aux genoux de la marquise. Celle-ci la releva, l'embrassa, confondit ses larmes avec les siennes. C'était un spectacle touchant que celui de ces deux jeunes femmes de condition si diverse, d'un type de beauté si opposé, et réunies dans une même pensée comme dans un même embrassement.

Il n'y eut d'abord entre elles deux que des paroles entrecoupées, puis la marquise, vaincue par les ardentes supplications de son amie, s'écria d'une voix à peine articulée :

— Tu le veux, Laure, tu le veux absolument? Eh bien 1 écoute : si dans quelque temps, dans six mois, par exemple, tu persistes encore dans ta résolution ; s'il est bien vrai que M. d'Escorailles m'ait pardonné ma con(luite coupable envers lui ; si aucun obstacle, d'ailleurs, ne vient à se présenter, alors nous lui dirons toutes les deux, comme jadis mesdemoiselles d'Âumale à Lauzua : Choisissez entre nous, qui vous aimons l'une et l'autre de toute notre âme.

— Oh! merci! merci! Marguerite, je veux lui annoncer moi-même cette bonne nouvelle. Mais pour lui prouver que je dis bien U vérité, que je ne veux point

le tromper, n'as-tn donc rien à me donner pour lui T Un mot de ta main, ou plutôt un souvenir qui soit en même temps pour lui une espérance.

— Un souvenir I une espérance!

T«a marquise était devenue rêveuse. Tout à coup, & travers les portes de la serre, demeurées enlr*ou« vertes, au milieu d*un grand nombre de fleurs plus on moins rares, plus ou moins éclatantes, les regards distraits de la jeune femme tombèrent sur des marguerites dont les corolles, nuancées des plus vives couleurs, s'épanouissaient sous un rayon de soleil. Elle fit quelques pas, et ayant cueilli une de ces fleurs, elle se mit à l'effeuiller entre ses doigts en murmurant tout bas les paroles consacrées par la plus poétique peut-être de toutes les superstitions. La fleur interrogée répondit : Passionnément^ et Laure s*écria en]le-> vant les yeux au ciel :

— Tu vois bien, Marguerite, que je ne m'étais pas trompée. Oh! les fleurs ne mentent jamais.

— Quelquefois, dit la marquise, qui baissa soudain les yeux et laissa tomber sa tête sur sa poitrine en soupirant.

Faut-il croire qu'en ce moment un remords venait de s'éveiller dans le sein de la jeune femme, et que, par un fatal retour sur son passé, elle voyait se dresser devant elle le premier envoi qu'elle avait fait à Arthur, cet envoi trompeur qui avait causé tant de désastres ?

— Maintenant, reprit Laure, il faut en cueillir une autre, afin que je puisse la lui remettre de ta part.

La marquise ayant rempli, non sans hésiter bMu*

coup, ee éeroier rasa, de son amie, toolea deux m séparèrent.

Le même jour, dans raprès^mldi, au moment où Durandin allait prendre congé d'Arthur, la porte s'ouvrit brusquement et mademoiselle Laure Rieublane apparut devant eux. Ses yeux brillaient, ses joues étaient animées, et il y avait sur ses lèvres comme un sourire.

— « Laurel Laurel s'écria le jeune homme, vous ra'ê;es donc enfin renduel 0ht quelle douce surprise!

— Oui, j'ai voulu vous surprendre, en effet, balbutia la jeune fille d'une voix qu'elle cherchait en vain à affsrmir; et vous, monsieur Durandin, restez, vous n'êtes pas de trop ici. Ah ! j'ai une bonne nouvelle à vous annoncer, Arthur : vous savez que madame... de Saint&'Fare... est veuve... vous savez... qu'elle vous aime .. Arthur, elle consent, quand Sion deuil sera fini, à devenir votre femme. Tenez... voici... ce qu'elle vous envoie...

Et en même temps, elle tendit à Arthur la fleur que ses doigt serraient convulsivement; mais, àee moment solennel, à cet effort suprême, ses force», sur lesquelles elle avait trop compté, rabandonnëFeat. Elle p&lit^ et brisée par toutes les émotions qui venaient de l'assaillir, elle s'affaissa sur elle-même et tomba évanouie dans les bras de son amant.

Une dizaine de jours après cette entrevue, une berline de poste traversait dans la forêt de Fontainebicau la grande route qui conduit à Orléans, puis à Moulins et à Glermoiit. C'était la nuit, et la lune versait à fitots sabuaièrâ sm* ka actires àt i& forêt etd»n& Tinlé-

14 iuK««iuuiB 9B ii^iiKoimini* ai7

rieur mtaia de la berline. Cette voiture éuil ooenpée par trois persoones : dans le coiu, un petit vieillard à moustaches grises et à tournure martiale, profondément endormi; à côté de lui, un jeune homme et une jeune femme d'une beau lé \irginale, avec des cheveux blonds retombant eu graj[4;MS soyeuses jusque sur ses épaules. Tous deux, le jeune homme et la jeune femme, avaient les mains entrelacées, et muets el iamiobilea> ils semblaient s'enivrer du plaisir de se contempler. Il faisait un temps magnilique; un jeune conscrit, un émule d*Ettgène Bidault, qui s'était laissé attarder pour rejoindre son étape, et qui suivait pé« destrement la même route que la berline, se mît à chanter ces paroles si connues :

An clair de la lune, Quand on n'y voit pas, La blonde et la brane N'ont pas moins d*appas.

La jeune femme sourit malicieusement en regardant son compagnon de voyage. Celui-ci la serra dans ses bras, et ayant déposé un double baiser sur ses pau<* pières, il s*écria : oui, j'étais aveugle alors, mais à présent, j'ai recouvré la lumière.

Marguerite, la belle Marguerite de Cantoinet, a passé bien longtemps ses jours dans le deuil et Taffliction. Pourtant, comme les regrets les plus vifs n» sauraient i*ésister à l'action dissolvante du temps, elle a fini par se remarier. De marquise qu'elle était, elle est devenue duchesse; seulement le duc est vieux et laid» Au moins celui-là ne la mettra pas, par ses infi-

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délités, dans le cas d*aser de représailles et d'envoyer des margaerites aux jeunes écrivains en renom : mais en amour comme en guerre, n'agît-on jamais que par représailles î

Le nom d'Arthur n'apparaît plus que de loin en loin dans la littérature. Il fabriquait le roman, le drame et tout ce qui s'ensuit avec assez de facilité, mais il a été dans ces derniers temps bien distancé. C'est un écrivain qui a fait son temps, et l'on dit de lui maintenant ce qu'il disait naguère de quelques-uns de ses confrères, que, comme Charles-Quint, il assiste vivant à ses propres funérailles. Heureusement, il a pour se consoler de sa gloire qui s'en va, son bonheur qui lui reste, sous les traits d'une jolie femme et d'un seul enfant, le tout accompagné d'une fortune honnête, ce qui ne gâte jamais rien,

Il y a dans les montagnes d'Auvergne une compa* gnie de garde nationale modèle que vient passer en revue de temps à autre un vieux capitaine de la vieille garde... nationale, et qu'on appelle la compagnie Rieublanc, absolument comme à Paris.

Des cent treize notaires de la capitale, un seul, diton, est déterminé à rester célibataire : c'est M' Polydore Durandin, successeur de M" Baudineau, rue des Lombards.

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