LE MENDIANT NOIR
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En 1816, vers le milieu de l'atitûmne, au premier étage d'une maison située place Saint-Germain-des- Prés, et attenant à l'église, deux jeunes gens, accoudés sur le balcon, fumaient et causaient.
C'était un dimanche.
Le cadran du clocher marquait quatre heures.
Nos deux jeunes gens attendaient sans doute la fin des vêpres, pour passer en revue les dames qui allaient sortir de l'église.
Tous deux étaient grQinds et beaux, mais leurs phy?sionomies formaient un plein contrastai.
Le plus ftgé, dont le brun visage avait une expression d'indulgence singulière mêlée d'irréflexion et de vaniteux orgueil, semblait près d'atteindre cette époque cauteleuse qui sert d'extrême frontière entre la jeunesse et l'âge m^ûr.
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Il avait dépassé sa trente-cinquième année.
Depuis quand, cela était difficile à dire, car son front restait exempt de rides ; ses cheveux noirs, trop crépus pour être beaux, acquéraient néanmoins une certaine noblesse et jetaient de brillants reflets sous la couche de pommade qui les enduisait.
Ses yeux étaient ardents, pleins de feu, mais se baissaient parfois involontairement sous un regard hardi ou scrutateur.
Sa fine moustache, enfin, était pure de tout poil grisonnant ; — mais, sous les mèches luisantes de cette moustache, une ride profondément dessinée abaissait les coins de sa bouche : il avait fallu sourire bien des fois et bien amèrement pour creuser ce sillon caractéristique!
Ce signe démentait hautement l'air de jeunesse du visage entier.
Il ne cadrait qu'avec le cercle bleuâtre qui cernait sa paupière et rejoignait ses tempes jaunies et marbrées d'imperceptibles plis.
Ce personnage se faisait nommer le cavalier don Idan de Carrai, gentilhomme espagnol.
Il parlait souvent de sa fanûUe, qui était une des premières de l'Andalousie, et se montrait en toutes occasions fort vain de sa noble naissance.
En cela, il agissait comme ces belles dames qui se laissent faire des compliments sur leur chevelure achetée.
Juan de Carrai était fils de nègre, esclave de naissance, et s'appelait Jonquille de son nom véritable.
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Son camarade, qui se nommait Xavier tout court, était beaucoup plus jeune.
Son front large et ouvert 's*encadrait de magnifiques, eheveux blonds.
Sa peau blanche semblait d'alb&tre auprès delà joue basanée du mulâtre.
Son regard était franc, mais pensif.
Une tristesse vague et distraite semblait être dans l'expression habituelle de sa physionomie.
Il avait vint-deux ans.
Au-dessous d'eux, la place était complètement déserte ; seulement, sur la marche unique qui tient lieu de perron à Téglise, un mendiant, debout et appuyé sur un long b&ton, attendait, lui aussi, la sortie des vêpres.
Ge mendiant était un nègre, en vérité, qui, vingt ans auparavant, eût admirablement représenté i'Otello de Shakspeare.
Sa large face ressortait, noire comme Tébène, entre les masses de neige de sa barbe et de ses cheveux.
Sa haute taille n'avait point fléchi sous le poids de l'âge ; il se tenait droit, .et portait avec une sorte de fierté les misérables haillons qui couvraient ses épaules.
En 1816, nous n'aurions point eu besoin défaire cette description, car vous eussiez certes connu, comme tout le monde...
^ Le Mendiant noir^ qui demandait TaumAne à la porte de Saint-Germain-des-Prés.
Il ne parlait point d'ordinaire.
Sa main tendue provoquait silencieusement Toffrande.
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QiUkod il l'avait reçoe^ ii s^inelinait anrec gravité en signe d'actions de grâces.
Parfois, si une belle jeane fille lui faisait l'aumAiie, il souriait faiblement et posait la main sur son cœur.
Les petits enfants du quartier avaient grand'peur de lui, et le cabaretier du coin prétendait que le mendiant noir était le roi des sauvages^ fait autrefois prisonnier par l'empereur.
Nous l'avons dit, il était quatre heures.
Tandis que le mendiant attendait, immobile, les deux jeunes gens poursuivaient leur entretien, coupé de temps à autre par de. longs silences.
— Xavier 1 s'écria tout à coup don Juan de Carrai en jetant sa cigarette, vous êtes amoureux, mon ami !..
Xavier tressaillit et s'efforça de sourire.
— Ne l'êtes- vous point aussi? murmura- t-il.
— Pas comme vous... Pardieu! tout le monde l'est d'une certaine manière ; mais je m'entgids, et vous m'entendez... Vous êtes amoureux, très-cher., déplorablement amoureux... amoureux foui
— Qui vous fait supposer cela?. .
— A la benne heure I vous ne niez pas I.. Ce qui me fait supposer cela? hél hé! une foule d'indices. Nous autres Espagnols, voyez-vouâ, nous sommes de terribles observateurs... de vrais Argus!.. J'ai surpris...
— Quoi? demanda vivement Xavier.
Don Juan éclata de rire.
— Allons! dit-il, vous vous trahissez. Il serait cruel à moi de vous pousser davantage.
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Au bmt de Tédat de rire, le mendiant s'était re* tourné.
IL souleva son chapeau de paille et tendit sa main ouverte vers le balcon.
Xavier prit sa bourse aussitôt.
— Ce nègre me déplaît, grommela Carrai en tirant aussi sa bourse.
Xavier jeta son offrande.
Le mendiaut, avant de se baisser pour la ramasser, se découvrit de nouveau et mit la main sur son cœur.
— Nègre, voilà cinq francs, cria Carrai; je te les donne à condition que tu t'en iras au diable et qu'on ne te verra plus I
La pièce de cinq francs tomba dans le chapeau du mendiant.
A.U lieu de la serrer, il la lança loin de lui, et reprit son immobilité première.
— Vous l'avez offensé, dit Xavier.
— Offenser un nègre!., répliqua le mulâtre scandalisé. — Mais les opinions sont libres, et j'en suis pour mes cinq francs . . Ah ça ! très-cher, vous voilà retombé dans votre rêverie mélancolique. Vous avez décidément le spleen.
Xaxier laissa échapper un soupir.
*— C'est le mal des gens heureux, répondit-il ; je ne puis l'avoir.
Il leva sur son compagnon un regard triste et plein d'indécision, puis, saisi par ce besoin d'épanchement qui est au cœur de tous les jeunes hommes, il prit la main du mulâtre, la serra dans les siennes et dit :
<*- Carrai, vous êtes mon ami, je le crois ; j'ai
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confiance en vous. Puisque vous avez deviné une partie de mon secret, je veux tout vous dire... Je souffre I
— Cela se voit, très-cher; mais... pourquoi souffrez-vous î
— Je suis pauvre...
— C'est un inconvénient fort commun ! Je vous en offre autant.
— Et je m'appelle Xavier !
— C'est un joli prénom ! dit Carrai avec une fatuité pendable ; — j'avoue qu'il faut au bout quelque chose. Quant à moi, je n'ai point à me plaindre du sort à cet égard... mais que voulez-vous, très-cher, si tout le monde avait de la naissance, personne ne serait gentilhomme !
— Et puis encore... reprit Xavier, qui avait à peine entendu ce décisif argument. ..
Mais avant qu'il eût achevé sa phrase, les portes de Saint-Germain*des-Prés s'ouvrirent, et la foule des fidèles déborda sur la place.
Les deux amis suspendirent leur conversation.
Le mendiant noir avait commencé sa recette. Immobile et la main étendue, il ressemblait à une statue d'ébène placée là pour provoquer la charité des passants.
Presque tout le monde lui donnait, car il était connu, et la célébrité sert aussi aux mendiants.
Xavier s'était penché sur le balcon; son âme seo^-^ blait avoir pc^ssé dans ses yeux.
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— Était-elle donc à vêpres?., demanda toatbas Carrai.
— Qui? repartit Xavier, dont le front se couvrit d*une légère rougeur.
— Encore des réticences !. . Mais ma question était superflue, je savais qu'elle y était, la voici I ;
Xavier se pencha davantage.
Une jeune fille d*une* exquise beauté , mise avec cette simplicité aristocratique qui charme et qu'on ne saurait peindre, franchissait en ce moment le seuil de l'église
Une demoiselle de compagnie, dans le costume rigoureux de remploi, la suivait de près.
En passant devant le mendiant noir, la jeune fille déposa dans sa main une pièce de monnaie, et le mendiant sourit avec amour.
Ensuite la jeune fille leva un regard furtif vers le balcon ; un léger incarnat vint à sa joue.
— Elle l'aime !.. pensa Carrai.
« Xavier joignit involontairement les mains.
A son tour mislress Blowler, la dame de compagnie, — il faut bien être Anglaise quand on est dame de compagnie, — leva les yeux en l'air, mais c'était tout simplement pour regarder le temps.
Le ciel, qui avait été pur toute la journée, se couvrait maintenant de nuages, et quelques gouttes d'eau commençaient à tomber.
L'Anglaise prit une physionomie sérieusement effrayée, et parcourut la place du regard.
Il n'y avait qu'un fiacre, et ce fiacre, dont le cocher ronQait sur son siège, était à l'autre lH)ut de la place,
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— C'est bien cela ! dit Carrai à demi-voix ; pendant que mademoiselle de Rumbrye est à l'office , sous la garde d'une servante, madame la marquise, sa belle-mère, est au bois avec l'équipage, et M. Alfred des Vallées promène le cabriolet du marquis, son beau-père. C'est dans l'ordre! — Le marquis et sa fille doivent aller à pied ou en fiacre.
Il n'y avait pas de milieu en effet.
La jeune fille rentra sous la porte, et mistress Blowter, avec un dévouement bien méritoire, mit ses longs pieds britanniques sur le pavé mouillé, afin d'aller quérir la voiture de place.
— Très-cher, dit alors Carrai, ne vous gênez pas, je m'en vais.
Et il rentra dans la chambre.
La foule s'était écoulée.
Il n'y avait plus auprès de l'église que le mendiant noir.
— Hélène!., murmura bien bas Xavier.
La jeune fille leva les yeux, et, ne voyant plus personne sur le balcon, elle fit un geste de contentement et prononça rapidement ces mots :
— Venez ce soir.
Mais le fiacre se prit à rouler lourdement sur le pavé de la place, et le malheureux Xavier n'entendit point.
Il se pencha et tendit l'oreille : ce fut en vain. Hélène était redevenue muette, par la raison toute simple que mistress Blowter approchait.
■ Le fiacre s'ouvrit, puis se referma, puis encore partit au trpt saccadé de sçs coursiers poussifs.
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Xaxier grommela une exclamation de oolère.
— Qu'a-t-elle dit? s'écria-t-il:
— Venez ce soir! prononça sous la fenêtre la voix grave et gutturale du nègre.
— Merci, merci, brave hooyne! dit Xavier.
— Qui diable remerciez -vous là, très-cher? demanda Carrai en revenant.
Xavier se retourna.
— L'expression de tristesse qui assombrissait naguère son visage avait complètement disparu.
Un gai sourire entr'ouvrait maintenant sa bouche.
— Je parle tout seul, répondit-il. . Â propos, je ne pourrai vous tenir compagnie ce soir. . . Je vais à ThAtel de Rumbrye.
— Ahl.. don Juan!
— J'ai reçu une invitation... vous savez, Tautre jour?.. Je l'avais oublié.
— Pou que vous Êtes I dit Carrai avec une bonhomie affectueuse et tant soit peu protectrice ; vous prenez bien de la peine pour vous cacher de moi... vous faites de la diplomatie Ne savez-vous donc pas que je connais vos petits secrets aussi bien que vous... mieux que vous, peut-être? Vous aimez une femme . que sa position met au-dessus de vous.
Le front de Xavier se rembrunit de nouveau ; sa bouche perdit son sourire.
— C'est de l'audace I ajouta Carrai.
— De la folie! voulez-vous dire, murmura Xavier arec amertume.
— Non pas! j'ai dit de l'audace. Votre partie n'est pas belle, mais on peut la gagner,
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— Ahl si j'étais riche I s'écria Xavier.
-^ Ce serait un atout de plus dans votre jeu, rien que cela, trës-<^her. Ce qu'il vous faudrait, ce serait un beau nom .. un nom comme le mien, par exemple.
— Vous êtes bienlfcureux, vous, Carrai!
— Passablement... D'un autre côté, eussiez-vous le plus beau nom de France, vous trouveriez toujours sur vos pas un obstacle.
— Quel obstacle?
La voix de Carrai devint grave.
— Vous avez un ennemi mortel, Xavier, dit-il, un ennemi puissant, redoutable, et qui ne vous pardonnera point. Ne me demandez pas son nom; je ne pourrais vous l'apprendre.
— Un ennemi mortel? répéta le jeune homme; — un ennemi qui ne me pardonnera point?.. Si loin que puissent se porter mes souvenirs, je ne découvre pas. . . Vous raillez. Carrai; je suis sûr de n'avoir offensé personne.
— J'ai été trop loin, très-cher, beaucoup trop loin. Vous avez dû croire, sur ma foi? qu'il s'agissait pour le moins d'un traître de mélodrame... Non : il y a quelqu'un en ce monde qui ne vous aime pas... voilà tout.
— Et ce quelqu'un, c'est?..
— Réellement, je ne puis vous le dire... Mais qu'importe cela? Voyons, un peu d'aide fait grand bien ; voulez- voàs accepter mes services ?
— Dans une affaire de cette nature, dit Xavier en hésitant, je ne vois pas...
^ £n quoi je puis vous servir?. . ni moi non plus^