I.B MIII1HA1IT IfOlB. Il
Mais je sois bien reçu à ThAtel de Rombrye, tous savez... Si je n'y vais plus depuis quelque temps, c'est que...
Carrai s'arrêta un Instant et reprit avec une série de malaise :
—7 C'est un tort que je me donnée et je vois le moment oà je serai forcé d'y retourner. Or, quand on a vraiment envie d'être utile, on trouve toujours quelque moyeu.
Xavier prit la main de son compagnon et la serra cordialement.
— Vous êtes un bon ami, Carrai, dit-il; je vous remercie et j'accepte votre offre. Mais, pour servir quelqu'un, il faut le connaître à fond, et vous ne me connaissez pas encore.
— Si fait! si fait! s'écria Carrai en reprenant son ton tranchant ; je sais votre bistoire, ou plutôt je la devine. C'est celle d*une foule de héros de roman. Vous ignorez votre naissance : votre mère ou, à défaut de mère , quelque banquier complaisant vous fait passer chaque mois le terme d'une modique pension...
— Ce n'est pas cela, interrompit Xavier.
— Non?.. Alors c'est quelque chose d'approchant.
— C'est quelque chose de triste, Carrai 1 dit lentement Xavier. J'ignore ma naissance, en effet... Je ne connais pas plus ma mère que mon père. Au collège, on payait ma pension par correspondance ; depuis, je reçois trois cents francs tous les mois,
— Que disais-je?
ât U HBHfilUIIT KO».
— Ces 300 francs, qui me les donne?
— Qu'importe 1
— He les donnera-t-on toujours?
— Ceci est phis sérieux ; mais tout porte à le croire. Par quelles mains recevez- vous ces trois cents francs, Xavier?
— Je ne sais,
— Ohl oh! voilà qui est très-fort I... Il f|fit pourtant que vous voyiez quelqu'un ?
— Personne.
— Étrange!...
— Étrange, en effet., et bien cruel aussi, Carrai!.*. Oh ! croyez-en ma parole, sans cet amour insensé, je refuserais ce don mystériélrx qui ressemble à une aumône ; je romprais avec le monde, où j'occupe une place en quelque sorte usurpée ; je travaillerais pour vivre; je...
— Là, là! interrompit Carrai, — ne travaille pas qui veut, très-cher. Il faut des protections pour être maçon ou menuisier.. . Allons donc! vous tombez dans la déclamation. Quand vous serez un avocat célèbre, — dans dix ou quinze ans, par exemple, il sera temps de repousser ce don, qui me semble à moi une trèsbonne chose... Quant à présent, amoureux ou non, il faut le recevoir... Mais, encore une fois, comment le recevez-vous?
— Je n'o$e vous le dire : vous ne me croiriez pas.
— Dites toujours.
— Eh bien! chaque mois, du premier au cinq, je trouve un paquet soigneusement cacheté e| contenant quinze louis en Qf*
tn mifftiÂirr itôir. lâ
— Où trouves^ vous cela?
— Ici, à la place où nous sommes, sar ce balcon.
— Étrange! répéta Carrai. — Et vous n'arez pas cherché à savoir*.. Moi, je serais resté & raif&t.
— Je Tai fait. Bien souvent j*ai passé la nuit entière à Tabri derrière mes rideaux. J'attendais, je guettais...
— Et jamais rien?
— Rien!
Don Juan se gratta le front d'un air pensif.
— Il y a une femme là-dessous, murmura-t-il.
— Je ne crois pas, reprit Xavier. Je n'ai rien vu ; le mystère reste entier pour moi ; mais c'est un homme qui jette cet or sur ma fenêtre. J'en suis sûr. . .
— Qui vous donne cette certitude î
— Une nuit,— il y a de cela un an,— j'étais resté & mon poste d'observation jusqu'au jour. Vers quatre heures du matin, un faible bruit se fit entendre sur le balcon... je me précipitai, et j*entrevis une grande ombre qui tournait rapidement Tangle de l'église... c'était un homme.
— La nuit, on ne peut être sûr...
— C'est ce que je me dis. — A cette époque, on faisait des réparations à Tbôtel. Le pavé disparaissait sous une épaisse couche de sable qu'une pluie abondante avait délayé durant la nuit. Je me hâtai d'allumer une bougie et de descendre : il n'y avait sous ma fenêtre qu'une seule empreinte de pas. Ces pas étaient ceux d'un homme chaussé de gros souliers à triple rangée de clous.
4i LB MftlIllUIfT Nom.
— Des souliers d'Aayergnat!... des souliers de commissionnaire ! s'écria Carrai.
— Le croyez- vous ? *
— Cela raute aux yeux !
Xavier demeura un instant pensif.
— Répondez-moi franchement, Carrai, dit-il tout à coup : — Trouvez-vous que j'aie l'air d'un mulâtre?
Carrai tressaillit et regarda le jeune homme en face d'un air menaçant. Cette question lui sembla un outrage indirect. Mais la douce et franche expression du visage de Xavier le rassura bientôt ; il se remit de son mieux, et répondit :
— Je ne m'y connais guère ; mais chacun se fait une idée des choses ce qu'il ignore, et vous êtes tout l'opposé de l'idée que je me fais d'un mulâtre.
Xavier poussa un long soupir de soulagement.
— Tout le monde me dit la même chose, murmurat-il ; — et cependant. ..
— • Pourquoi m'avez-vous fait cette question? reprit Carrai.
— Pour rien... Il me vient parfois de cruelles pensées... mais celle-ci est folle, et je ne vous la dirai pas.
— Confession générale !.. dites-moi tout, très-cher.
— Non !.. Si cela était, je serais trop misérable. Xavier allait parler peut-être, mais, à ce moment,
un équipage attelé de deux fringants chevaux tourna court l'angle de la rue Saint-Germain-des-Prés, et vint s'arrêter sous les fenêtres de l'hôtel. La nuit n'était pas tout à fait venue ; mais les ob-
U HCRDIART KOtB. 4&
jets ne se montraient déjà plus que dans nn demi-joor douteux.
-r- De magnifiques cbevaux ! s'écria Xavier, benreux d'échapper à la conversation
Carrai, au lieu de répondre, essuya vivement les verres de son lorgnon, qu'il braqua sur l'écusson de la voiture.
— Rumbrye 1 balbutla-t-il
— Il est bien tard pour venir à l'église, reprit Xavier, qui n'avait pas entendu. — C'est peut-être quelque noble bonne fortune pour l'un de nos voisins.
Don Juan était pâle et tremblait.
— Pour vous, peut-être, ajouta Xavier ; pour vous qui ne dites rien, bon apôtre!
L'équipage s'ouvrit.
Une femme à la tounmre élégante et gracieuse posa ses petits pieds sur le pavé glissant, et regarda l'hôtel.
— Le mendiant noir, qui jusqu'alors était resté immobile à son poste, et semblait dormir sous la saillie du portail, s'approcha et tendit la main.
Mais la belle dame passa lestement devant lai, et franchit le seuil de l'hôtel.
— J'avais, ma foi, deviné ! s'écria Xavier.
— C'est elle I pensa Carrai en changeant de couleur.
— Voici une étrange ressemblance I murmura le mendiant, dont le visage noir exprimait la surprise et le soupçon ; — je saurai qui elle est !
La dame, cependant, monta l'escalier de l'hôtel. Xavier colla son oreille à la serrure de la porte, afin
\6 LB MBHDIAlff Nota. -
de contenter sa curiosité d'enfant, et* de savoir che2 quel beareux voisin se rendait la belle inconnue.
Quant au mendiant, il reprit tranquillement sa place sur le trottoir, à la porte de Féglise.
Au bout de quelques secondes, on frappa trois petits coups à la porte de la cbambre où se trouvaient nos deux jeunes gens.
— De mieux en mieux ! dit joyeusement Xavier : c'est pour vous ou pour moi.
— C'est pour moi, répondit Don Juan d'une voix étouffée.
— Il ouvrit. Une femme entra, dont le visage se cachait sous un voile de Hentelle rendu opaque par les broderies dont il était chargé.
— A votre tour, ne vous gênez pas, ami, dit Xavier à voix basse; — je me retire, et me rends de ce pas où vous savez...
Il salua la dame voilée, et sortit.
Quand il fut parti, la physionomie de Carrai changea subitement ; sa hardiesse, pleine de suffisance et de fanfaronnade, tomba comme par magie.
Il s'inclina profondément et prit une attitude de respectueuse et craintive soumission.
— Bonne maîtresse, dit-il d'une voix sourde, que voulez- vous de moi !
l«n«vllie.
Celle qui venait d'entrer était une femme de taille moyenne et admirablement prise.
Sa figure avait perdu la fraîcheur de la jeunesse ; mais elle était belle encore, et l'on pouvait croire que la pâleur de ses joues et l'aspect languide de ses grands yeux noirs étaient produits par la/atigue et non par les années.
C'était une de ces femmes sur l'âge desquelles il ne faut point engager de pari, à moins d'avoir encoche leur acte de naissance.
Certains lui eussent donné trente ans; de mieux instruits parlaient de la quarantaine.
Si cette dernière hypothèse était la vérité, notre impartialité doit proclamer que le temps avait glissé fort impunément sur ^on charmant visage.
Or, qu'importe dix ans de plus ou de moins, quaAd on est belle? Parny ou Gentil-Bernard ont dû diin cela quelque part : La beauté n'a point d'âge ; l'^our
48 LB MBHDIANT NOIR.
ne s'enquiert pas de ces détails ; une jolie femme est toujours une jeune femme.
Ce qui frappait en elle au premier aspect était cette lenteur de mouvements, cette nonchalance de poses, cette mollesse d*alJures particulière aux filles des Vopiques.
Chacun de ses gestes s'arrondissait avec mignardise, mais sans affectation; chacun de ses mouvements décelait une grâce paresseuse.
Ses muscles semblaient dédaigner tout effort ; ses membres souples et d'un modèle exquis cherchaient instinctivement le repos, et, dans le repos, le bienêtre.
Qui ne sait les séductions infinies de cette indolence créole sous laquelle couve et brûle d'ordinaire une puissante énergie?
Ces femmes, qui vivent en dormant, peuvent, si la passion les éveille, bondir comme des gazelles.
Ces mains blanches, pour lesquelles la mousseline n'est point assez douce, ces mains si faibles que le poids d'un éventail les fatigue, se crispent parfois et serrent, à la broyer, la main robuste d'un homme.
Madame la marquise de Rumforye était une créole. Elle joignait à la grâce coloniale ces grâces autres et non moins charmantes des Parisiennes, ces séductions apprises, mélange savant de naturel et d'étude.
Un long séjour en France les lui avait enseignées.
Elle répondit au salut de Xavier par une inclination polie, et rejeta son voile en arrière dès qu'il fut parti.
— Que voulez-vous de moi, bonne maîtresse, ré-
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péta Carrai, qui gardait i*attitud6 d*im coupable attendant son arrêt.
— Tu te souviens donc enfin que je suis ta mattresse, mulâtre! dit madame de Rumbrye en montrant du doigt un fauteuil.
Carrai se hâta d'avancer le fauteuil.
— Je ue l'ai jamais oublié, répondit-il.
Madame de Rumbrye s*assit, disposa négligemment les plis de sa robe de soie, et employa une ou deux secondes à chercber la position la plus confortable.
Quand elle Tout trouvée, elle penchiusa tête sur son épaule et feitea les yeux à demi.
— Il faut venir vous chercher, Juan de Carrai, reprit-elle. Depuis quand un mot de moi ne suffit-il plus pour vous appeler?
Le mulâtre ouvrait la bouche pour s'excuser, mais un geste de la marquise lui imposa silence.
Ce geste désignait tout simplement un tabouret placé à l'autre bout de la chambre.
Carrai alla prendre le tabouret qu'il déposa aux pieds de madame de Rumbrye.'
La créole, alors, compléta son installation, croisa ses fines jambes l'une sur Tautre, et se trouva suffisamment à l'aise.
Carrai resta debout devant elle, muet et les yeux Laissés.
— Je vous ai écrit deux fois, dit madame de Rumbrye ; — deux fois.. . à vous... moi ! Pourquoi ne m'avez-vous pas répondu? .
— Je n'osais.
SO Ll MBRDIANT MOIK.
— Vous n*osiezl Pourquoi?., parce que vous m'a.vez désobéi?
— Non, maîtresse, vos ordres sont exécutés. Le front de la marquise s^éclaira.
— Tu es un bon garçon, Jonquille, dit-elle de cette voix aiguë et chantante à laquelle les créoles savent donner une si pénétrante douceur.
— Voyons, qu'as-tu fait?
— Je me suis lié avec le jeune homme, répondit Carrai; depuis un mois nous ne nous quittons plus. Vous voyez, nous vivons comme des frères ; un seul appartement pour nous deux!
— C'est bien... je te savais un garçon adroit... Après?
— Je connais son histoire et ses petits secrets.
— C'e^t au mieux!.. Ensuite?
— Maîtresse, dit Carrai d'un ton triste et suppliant, Xavier m'aime... Il y a bien longtemps que personne ne m'a aimé... Pitié pour lui, ne lui faites poiut de mal. •
— Pauvre Jonquille ! murmura la marquise en renversant sa tête sur le dos du fauteuil.
Il y avait dans son sourire une ironie tranquille et impitoyable.
Le mulâtre sentit ses dents s'entrechoquer. Unmouvementde haine furieuse lui fit bondir le cœur.
— Juan de Carrai, reprit la marquise en le couvrant de son regard fixe et calme, est-ce là tout ce que vous avez fait?
— Il est si jeune ! murmura le mulâtre. Madame de Rumbrye fit une petite moue qu'un con-
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naîssear eût déclarée ravissante ; puis die laissa tomber CCS mots en ébauchant un léger bâillement.
— Vous divaguez, mon pauvre garçon!.. Parlons raisonnablement, s*il vous plaît.. Je vous avais donné un ordre, vous ne Tavez exécuté qu*à moitié. Cest dangereux cela, savez-vous?
— Je sais que je suis à vous, maltresse ; je sais que mon fol orgueil me fait votre esclave autant et plus que si nous n'étions point sur une terre de liberté. . . Ce fut un jour fatal que celui où, reniant mon origine, je m*affnblai d*un nom noble afin d'inspirer renvi&, après avoir fait si lontemps pitié... Je croyais qu'en Europe, comme là-bas, le mulâtre était un être maudit de tous, un plastron misérable! un paria !.. Je me trompais, vous le saviez, et pourtant vous me laissâtes faire... Je me souviens encore de votre sourire quand vous découvrîtes ma métamorphose. Vous aviez raison de sourire, maîtresse, car ce hasard vous rendait an esclave, — un esclave que les lois humaines ne pouvaient point désormais affranchir.
— Tu es éloquent, Jonquille, dit froidement madame de Rumbrye.
— Toujours ce nom ! s'écria le mulâtre avec colère. Oubliez-vous donc que le jour où je redeviendrais Jonquille, vous perdriez tout pouvoir sur moi?
— C'est vrai, Juan de Carrai, et j'ai trop besoin de vous pour m'exposer à cette perte; — mais, continuez votre harangue.
Le mulâtre fut glacé par ce ton sarcastique. Il reprit néanmoins.
— Je suis né sur votre habitation, maîtresse. La
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liberté est venoe, j'y ai renoncé ; je me sois vendo de nouveau ; mais les esclaves se révoltent parfois : prenez-garde!
La marquise releva sa tète à demi; cette fois, le mulâtre soutint bravement son regard.
— Prétendez-vous lutter contre moi? dit madame de Rumbrye sans sortir de sa nonchalante indiffé* rence.
~ Demandez-moi quelque chose que je puisse faire. . . Je ne veux pas perdre Xavier.
— Vous ne voulez pasi prononça lentement la marquise, dont Tœil noir scintilla sous un sourcil froncé.
Le mulâtre se sentit faiblir.
— Maîtresse I s'écria-t-il, — encore une fois, ayez pitié de lui I II a vingt-deux ans ; son cœur est généreux et pur. U ignore le mal.
— Assez I interrompit la marquise. On dirait, monsieur de Carrai, que vous voulez tenter mapalience!.. Vous m'avez ait je veux; que sais-je, moi? Vous avez passé toutes les bornes de Tinsolencel..
— Maîtresse!..
— Silence!
La marquise repoussa violemment du pied le tabouret, et se dressa en face de Carrai, qui, subissant une influence magnétique et victorieuse, se prit à trembler et recula.
— Tu vois bien que tu as peur, mulâtre! dit madame de Rumbrye avec un écrasant mépris. — Il y a en toi du sang de nègre, et tu ne ressembles aux ' hommes d*Ëurope que par une vanité misérable qui parodie leur viril orgueil!.. Tu es à moi, tu Tas dit,
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et tu as dit vrai ; mais, si je compte sur cet esclarage moral, ce D*est pas parce que tu es fils de noir. G*est parce que j'ai sondé ta misère; c'est parce que, — suprême infamie! — tu as eu honte de ta race, et que, au Ifeu de relever ton front comme un homme, tu as caché ta naissance sous un nom dérobé... Ahl je puis te parler ainsi sans crainte, maintenant. Il n'est plus temps pour toi de revenir sur tes pas. Il faut que tu restes don Juan de Carrai, sous peine d'être honni de tous et conspué comme un Iftche...
— Malheur I malheur 1 s'écria sourdement Carrai.
— Tu n'as pas peur que je dévoile ta vie passée; tu n'as pas peur que je te dise : cet homme est flétri, son existence s'est écoulée au milieu dignominieuses manœuvres ; ses habits gardaient autrefois la fange des sordides tripots où il se vautrait du matin au soir... Tu crains seulement que je t'appelle un jour Jonquille ou mulâtre... Ecoute! je te connais et je te juge. Ce n'est point par pitié pour Xavier que tu plaidais sa cause tout à l'heure. C'était pour essayer de la révolte, pour voir si le joug serait lourd à secouer... Je te pardonne pour cette fois ; mais crois-moi, que ce soit la dernière I
La marquise, tandis qu'elle parlait ainsi, avait tel lement changé de maintien, et même de visage, qu'on l'eût difficilement reconnue.
Sa tête était redressée, droite et fière; son col avait raffermi la mollesse de ses coutours ; sa taille entière avait perdu ses nonchalantes et gracieuses ondulations*
À LE HENDURT NOIR.
Son œil, séchant sa langueur humide, avait pris une brûlante acuité de regard.
Ses sourcils étaient rapprochés, les lignes de sa bouche avaient brisé en angles carrés et heurtés leur harmonieuse rondeur, et une ride profondément creusée sillonnait son front naguère si pur.
Tout en elle appuyait l'invincible et soudaine manifestation de sa volonté de fer.
A peine avait-elle prononcé ces derniers mots, que ses muscles, violemment tendus, se relâchèrent.
Elle se laissa retomber sur le fauteuil et reprit son indolente attitude. .
Garral n*essaiia point de répondre.
Un instant sa rage impuissante lui soufQa la pensée d'un crime.
Ses mains s'ouyrireut instinctivement, comme pour étreiudre cette frêle créature qui le foulait aux pieds.
Mais il n'osa pas, et dès- lors, accablé sous le poids de sa propre faiblesse, il s'avoua vaincu.
Garral était«venu vers Xavier, sur l'ordre de la marquise.
Il n'avait pohit eu de peine à capter l'amitié du jeune homme, et, le voyant si confiant et si bon, il s'était pris à l'aimer.
Néanmoins, madame de Rumbrye avait deviné le fond de son cœur lorsqu'elle lui avait dit :
— Ce n'est point par pitié pour Xavier, mais par intérêt pour toi, que tu plaides sa cause.
Lemulâtre avait tout au plus une précaire velléité de sauver son ami, tandis qu'il brûlait de secouer le joug qui pesait sur lui-même.
LE HENDIANT NOIR 25
n ne faut point que le lecteur se méprenne.
Ce joag était bien réel.
Juan de Carrai, en effet, avait menti à Xavier en lui disant qu'il était pauvre.
Soit que madame Rumbrye le payât, soit quMl eût retiré bon fruit de ses intrigues passées, il menait, dans le monde, un train honorable et conforme à sa naissance prétendue.
Il n'était plus le mulâtre indécis entre une médiocrité tranquille et une périlleuse usurpation de nom ; il était gentilhomme, ou passait pour tel, ce qui était tont un.
Or, si les vrais gentilshommes tiennent à leur noblesse, quel ne doit pas être l'entêtement des faux nobles ?
Et encore, les faux nobles, démasqués, redeviennent bourgeois ; on se 'moque d'eux un jour, puis on les oublie.
Mais redevenir mulâtre I changer le nom de Carrai pour celui de Jonquille I c'était la cbosa impossible, surtout si l'on fait la part de la surprenante et puérile vanité des hommes de couleur.
Il se fit, entre nos deux interlocuteurs, un long silence, après lequel Carrai, masquante sa rancune sous une feinte humilité, reprit enfin la parole :
— Bonne maîtresse, dit-il, j'ai eu tort, et je me repens... A l'avenir, je vous obéirai sans murmures.
— N'en parlons plus, répondit madame de Rumbrye du bout des lèvres. Tu es un peu fou parfois, mais chacun a ses défauts .. Dis-moi l'histoire de notre jeune-homme. •
86 LB MBRDIÂRT R01B.
Carrai ne se le fit pas répéter, et raconta tout ce qu'il savait de Xavier.
La marquise Fécouta avec une extrême attention.
— Bfttard ! murmura-t-elle quand il eut achevé; — je m'en doutais* mais je n'espérais pas tout cela. . Quinze louis tous les mois!., quinze louis dont il ne peut justifier la source I.. Nous le tenons!
Elle demeura un instant pensive, puis, levant tout & coup ses regards sur Carrai :
— Savez- vous, demanda-t-elle brusquement, pourquoi je veux éloigner ce jeune homme?
— Je ne me permets point de surprendre les secrets de ma bonne maîtresse, répondit hypocritement Carrai.
— Je vous aurais cru plus clairvoyant.,. Xavier aime mademoiselle de Rumbrye.
— J'avais oublié de vous le dire.
— Et vous ne devinez pas le reste?. .
Carrai appela sur son visage une expression de curieuse ignorance.
— Mademoiselle de Rumbrye, reprit la marquise, est l'unique héritière de mon mari, et mon mari a cinq cent mille francs de rentes.
— Magnifique fortune! s'écria le mulâtre, dont l'œil jeta un rapide éclair.
— Alfred, mon fils, en aurait eu une plus belle si Saint-Domingue... Mais tout cela est fini... Alfred, disais-je, posssède à peine une bourgeoise aisance...
— Je comprends... un mariage?..
— Précisément... mais je crois. Dieu me pardonne, que cette petite folie d'Hélène pense à Xavier plus qu'il
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n*est nécessaire... Pour comble, monsieur de Rnm* brye, qui prétend avoir échappé & un fort grand danger durant les Ccnt-Jours par rentremise de ce même Xaxier, s*est pris pour lui d*un attachement inconcevable.
— C'est un hasard fâcheux!..
— Aussi, songer aux expédients ordinaires pour éloigner ce mystérieux orphelin, ce serait folie... Le marquis s*y opposerait, et mademoiselle de Rumbrye elle-même pourrait se compromettre... Il faudrait employer les grands moyens.
— J'attends vos ordres, dit Carrai.
— Quand je vous ai envoyé ici, repris la marquise, j'avais mon plan; je vous l'expliquerai en gros. Oubliez-le ; j*y renonce.
— Tant mieux I s'écria le mulfttre : — enfoncer peu à peu dans le vice un pauvre jeune homme, le suivre pas à pas pour le perdre !..
— Laissez I interrompit madame de Rumbrye; — vous êtes souverainement maladroit quand vous faites de la morale... Mon nouveau plan est de beaucoup • meilleur; il suffira d'une soirée pour l'exécuter, et votre âme honnête, — la marquise appuya sur ces mots, — n'y trouvera point, je veux le croire, d'objectioAl.. Suivez-moi-bien.
Ici madame de Rumbrye quitta sa lente prononciation créole pour prendre un petit ton bref et positif beaucoup plus convenable quand on parle d'affaires.
Elle déduisit avec une lucidité parfaite et une merveilleuse netteté d'élocution un plan tout entier, que le lecteur pourra trouver perfide, quand il le con-